Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome V.
Chapter 4
A deux heures après midi, la division de cavalerie du comte Bruyères, ayant chassé les cosaques et la cavalerie ennemie, occupa le plateau qui se rapproche le plus du pont en amont. Une batterie de soixante pièces d'artillerie fut établie sur ce plateau, et tira à mitraille sur la partie de l'armée ennemie restée sur la rive droite de la rivière, ce qui obligea bientôt les masses d'infanterie russe à évacuer cette position.
L'ennemi plaça alors deux batteries de vingt pièces de canon à un couvent, pour inquiéter la batterie qui le foudroyait et celles qui tiraient sur le pont. Le prince d'Eckmühl confia l'attaque du faubourg de droite au général comte Morand, et celle du faubourg de gauche au général comte Gudin. À trois heures, la canonnade s'engagea; à quatre heures et demie commença une vive fusillade, et à cinq heures, les divisions Morand et Gudin enlevèrent les faubourgs retranchés de l'ennemi avec une froide et rare intrépidité, et le poursuivirent jusque sur le chemin couvert, qui fut jonché de cadavres russes.
Sur notre gauche, le duc d'Elchingen attaqua la position que l'ennemi avait hors de la ville, s'empara de cette position, et poursuivit l'ennemi jusque sur le glacis.
A cinq heures, la communication de la ville avec la rive droite devint difficile, et ne se fit plus que par des hommes isolés.
Trois batteries de pièces de 12, de brèche, furent placées contre les murailles, à six heures du soir, l'une par la division Friant, et les deux autres par les divisions Morand et Gudin. On déposta l'ennemi des tours qu'il occupait, par des obus qui y mirent le feu. Le général d'artillerie comte Sorbier rendit impraticable à l'ennemi l'occupation de ses chemins couverts, par des batteries d'enfilade.
Cependant, dès deux heures après midi, le général ennemi, aussitôt qu'il s'aperçut qu'on avait des projets sérieux sur la ville, fit passer deux divisions et deux régimens d'infanterie de la garde pour renforcer les quatre divisions qui étaient dans la ville. Ces forces réunies composaient la moitié de l'armée russe. Le combat continua toute la nuit: les trois batteries de brèche tirèrent avec la plus grande activité. Deux compagnies de mineurs furent attachées aux remparts.
Cependant la ville était en feu. Au milieu d'une belle nuit d'août, Smolensk offrait aux Français le spectacle qu'offre aux habitans de Naples une éruption du Vésuve.
A une heure après minuit, l'ennemi abandonna la ville, et repassa la rivière. A deux heures, les premiers grenadiers qui montèrent à l'assaut ne trouvèrent plus de résistance; la place était évacuée; deux cents pièces de canon et mortiers de gros calibre, et une des plus belles villes de la Russie étaient en notre pouvoir, et cela à la vue de toute l'armée ennemie.
Le combat de Smolensk, qu'on peut à juste titre appeler bataille, puisque cent mille hommes ont été engagés de part et d'autre, coûte aux Russes la perte de quatre mille sept cents hommes restés sur le champ de bataille, de deux mille prisonniers, la plupart blessés, et de sept a huit mille blessés. Parmi les morts se trouvent cinq généraux russes. Notre perte se monte à sept cents morts et à trois mille cent ou trois mille deux cents blessés. Le général de brigade Grabouski a été tué; les généraux de brigade Grandeau et Dalton ont été blessés. Toutes les troupes ont rivalisé d'intrépidité. Le champ de bataille a offert aux yeux de deux cent mille personnes qui peuvent l'attester, le spectacle d'un cadavre français sur sept ou huit cadavres russes. Cependant les Russes ont été, pendant une partie des journées du 16 et du 17, retranchés et protégés par la fusillade de leurs créneaux.
Le 18, on a rétabli les ponts sur le Borysthène que l'ennemi avait brûlés: on n'est parvenu à maîtriser le feu qui consumait la ville que dans la journée du 18, les sapeurs français ayant travaillé avec activité. Les maisons de la ville sont remplies de Russes morts et mourans.
Sur douze divisions qui composaient la grande armée russe, deux divisions ont été entamées et défaites aux combats d'Ostrowno; deux l'ont été au combat de Mohilow, et six au combat de Smolensk. Il n'y a que deux divisions et la garde qui soient restées entières.
Les traits de courage qui honorent l'armée, et qui ont distingué tant de soldats au combat de Smolensk, seront l'objet d'un rapport particulier. Jamais l'armée française n'a montré plus d'intrépidité que dans cette campagne.
Smolensk, 23 août 1813.
_Quatorzième bulletin de la grande armée._
Smolensk peut être considérée comme une des belles villes de la Russie. Sans les circonstances de la guerre qui y ont mis le feu, ce qui a consumé d'immenses magasins de marchandises coloniales et de denrées de toute espèce, cette ville eût été d'une grande ressource pour l'armée. Même dans l'état où elle se trouve, elle sera de la plus grande utilité sous le point de vue militaire. Il reste de grandes maisons qui offrent de beaux emplacemens pour les hôpitaux. La province de Smolensk est très-fertile et très-belle, et fournira de grandes ressources pour les subsistances et les fourrages.
Les Russes ont voulu, depuis les événemens de la guerre, lever une milice d'esclaves-paysans qu'ils ont armés de mauvaises piques. Il y en avait déjà cinq mille réunis ici; c'était un objet de dérision et de raillerie pour l'armée russe elle-même. On avait fait mettre à l'ordre du jour que Smolensk devait être le tombeau des Français, et que si l'on avait jugé convenable d'évacuer la Pologne, c'était à Smolensk qu'on devait se battre pour ne pas laisser tomber ce boulevard de la Russie entre nos mains.
La cathédrale de Smolensk est une des plus célèbres églises grecques de la Russie. Le palais épiscopal forme une espèce de ville à part.
La chaleur est excessive: le thermomètre s'élève jusqu'à vingt-six degrés; il fait plus chaud qu'en Italie.
_Combat de Polotsk._
Après le combat de Drissa, le duc de Reggio, sachant que le général ennemi Wittgenstein s'était renforcé de douze troisièmes bataillons de la garnison de Dunabourg, et voulant l'attirer à un combat en-deçà du défilé sous Polotsk, vint ranger les deuxième et sixième corps en bataille sous Polotsk. Le général Wittgenstein le suivit, l'attaqua le 16 et le 17, et fut vigoureusement repoussé. La division bavaroise de Wrede, du sixième corps, s'est distinguée. Au moment où le duc de Reggio faisait ses dispositions pour profiter de la victoire et acculer l'ennemi sur le défilé, il a été frappé à l'épaule par un biscayen. Sa blessure, qui est grave, l'a obligé à se faire transporter à Wilna; mais il ne paraît pas qu'elle doive être inquiétante pour les suites.
Le général comte Gouvion-Saint-Cyr a pris le commandement des deuxième et sixième corps. Le 17 au soir, l'ennemi s'était retiré au-delà du défilé. Le général Verdier a été blessé. Le général Maison a été reconnu général de division, et l'a remplacé dans le commandement de sa division. Notre perte est évaluée à mille hommes tués ou blessés. La perte des Russes est triple; on leur a fait cinq cents prisonniers.
Le 18, à quatre heures après-midi, le général Gouvion-Saint-Cyr, commandant les deuxième et sixième corps, a débouché sur l'ennemi, en faisant attaquer sa droite par la division bavaroise du comte de Wrede. Le combat s'est engagé sur toute la ligne; l'ennemi a été mis dans une déroute complète et poursuivi pendant deux lieues, autant que le jour l'a permis. Vingt pièces de canon et mille prisonniers sont restés au pouvoir de l'armée française. Le général bavarois Deroy a été blessé.
_Combat de Valontina._
Le 19, à la pointe du jour, le pont étant achevé, le maréchal duc d'Elchingen déboucha sur la rive droite du Borysthène, et suivit l'ennemi. À une lieue de la ville, il rencontra le dernier échelon de l'arrière-garde ennemie; C'était une division de cinq à six mille hommes placés sur de belles hauteurs. Il les fit attaquer a la baïonnette par le quatrième régiment d'infanterie de ligne et par le soixante-douzième de ligne. La position fut enlevée et nos baïonnettes couvrirent le champ de bataille de morts. Trois à quatre cents prisonniers tombèrent en notre pouvoir.
Les fuyards ennemis se retirèrent sur le second échelon qui était placé sur les hauteurs de Valontina. La première position fut enlevée par le dix-huitième de ligne, et, sur les quatre heures après-midi, la fusillade s'engagea avec toute l'arrière-garde de l'ennemi qui présentait environ quinze mille hommes. Le duc d'Abrantès avait passé le Borysthène à deux lieues sur la droite de Smolensk; il se trouvait déboucher sur les derrières de l'ennemi; il pouvait, en marchant avec décision, intercepter la grande route de Moscou, et rendre difficile la retraite de cette arrière-garde. Cependant les autres échelons de l'armée ennemie qui étaient à portée, instruits du succès et de la rapidité de cette première attaque, revinrent sur leurs pas. Quatre divisions s'avancèrent ainsi pour soutenir leur arrière-garde, entre autres les divisions de grenadiers qui jusqu'à présent n'avaient pas donné; cinq à six mille hommes de cavalerie formaient leur droite, tandis que leur gauche était couverte par des bois garnis de tirailleurs. L'ennemi avait le plus grand intérêt à conserver cette position le plus long-temps possible; elle était très-belle et paraissait inexpugnable. Nous n'attachions pas moins d'importance à la lui enlever, afin d'accélérer sa retraite et de faire tomber dans nos mains tous les chariots de blessés et autres attirails dont l'arrière-garde protégeait l'évacuation. C'est ce qui a donné lieu au combat de Valontina, l'un des plus beaux faits d'armes de notre histoire militaire.
À six heures du soir, la division Gudin qui avait été envoyée pour soutenir le troisième corps, dès l'instant qu'on s'était aperçu du grand secours que l'ennemi avait envoyé à son arrière-garde, déboucha en colonne sur le centre de la position ennemie, fut soutenue par la division du général Ledru, et, après une heure de combat, enleva la position. Le général comte Gudin, arrivant avec sa division, a été, dès le commencement de l'action, atteint par un boulet qui lui a emporté la cuisse; il est mort glorieusement. Cette perte est sensible. Le général Gudin était un des officiers les plus distingués de l'armée; il était recommandable par ses qualités morales, autant que par sa bravoure et son intrépidité. Le général Gérard a pris le commandement de sa division. On compte que les ennemis ont eu huit généraux tués ou blessés; un général a été fait prisonnier.
Le lendemain, à trois heures du matin, l'empereur distribua sur le champ de bataille des récompenses à tous les régimens qui s'étaient distingués; et comme le cent-vingt-septième, qui est un nouveau régiment, s'était bien comporté, S. M. lui a accordé le droit d'avoir un aigle, droit que ce régiment n'avait pas encore, ne s'étant trouvé jusqu'à présent à aucune bataille. Ces récompenses données sur le champ de bataille, au milieu des morts, des mourans, des débris et des trophées de la victoire, offraient un spectacle vraiment militaire et imposant.
L'ennemi après ce combat a tellement précipité sa retraite, que dans la journée du 20, nos troupes ont fait huit lieues sans pouvoir trouver de cosaques, et ramassant partout des blessés et des traînards.
Notre perte au combat de Valontina a été de six cents morts et deux mille six cents blessés. Celle de l'ennemi, comme l'atteste le champ de bataille, est triple. Nous avons fait un millier de prisonniers, la plupart blessés.
Ainsi, les deux seules divisions russes qui n'eussent pas été entamées aux combats précédens de Mohilow, d'Ostrowno, de Krasnoi et de Smolensk, l'ont été au combat de Valontina.
Tous les renseignemens confirment que l'ennemi court en toute hâte sur Moscou; que son armée a beaucoup souffert dans les précédens combats, et qu'elle éprouve en outre une grande désertion. Les Polonais désertent en disant: vous nous avez abandonnés sans combattre; quel droit avez-vous maintenant d'exiger que nous restions sous vos drapeaux? Les soldats russes des provinces de Mohilow et de Smolensk profitent également de la proximité de leurs villages pour déserter et aller se reposer dans leur pays.
La division Gudin a attaqué avec une telle intrépidité, que l'ennemi s'était persuadé que c'était la garde impériale. C'est d'un mot faire le plus bel éloge du septième régiment d'infanterie légère, douzième, vingt-unième et cent-vingt-septième de ligne qui composent cette division.
Le combat de Valontina pourrait aussi s'appeler une bataille, puisque plus de quatre-vingt mille hommes s'y sont trouvés engagés. C'est du moins une affaire d'avant-garde du premier ordre.
Le général Grouchy, envoyé avec son corps sur la route de Donkovtchina, a trouvé tous les villages remplis de morts et de blessés, et a pris trois ambulances contenant neuf cents blessés.
Les cosaques ont surpris à Liozna un hôpital de deux cents malades wurtembergeois, que, par négligence, on n'avait pas évacués sur Witepsk.
Du reste, au milieu de tous ces désastres, les Russes ne cessent de chanter des _Te Deum;_ ils convertissent tout en victoire; mais malgré l'ignorance et l'abrutissement de ces peuples, cela commence à leur paraître ridicule et par trop grossier.
Slawkova, le 27 août 1812.
_Quinzième bulletin de la grande armée._
Le général de division Zayoncheick, commandant une division polonaise au combat de Smolensk, a été blessé. La conduite du corps polonais à Smolensk a étonné les Russes, accoutumé à les mépriser; ils ont été frappés de leur constance et de la supériorité qu'ils ont déployée sur eux dans cette circonstance.
Au combat de Smolensk et à celui de Valontina, l'ennemi a perdu vingt généraux tués, blessés ou prisonniers, et une très-grande quantité d'officiers. Le nombre des hommes tués, pris ou blessés dans ces différentes affaires, peut se monter à vingt-cinq ou trente mille hommes.
Le lendemain du combat de Valontina, S. M. a distribué aux douzième et vingt-unième régimens d'infanterie de ligne, et septième régiment d'infanterie légère, un certain nombre de décorations de la légion-d'honneur pour des capitaines, pour des lieutenans et sous-lieutenans, et pour des sous-officiers et soldats. Le choix en a été fait sur-le-champ, au cercle devant l'empereur, et confirmé avec acclamation par les troupes.
L'armée ennemie en s'en allant, brûle les ponts, dévaste les routes, pour retarder autant qu'elle peut la marche de l'armée française. Le 21, elle avait repassé le Borysthène à Slob-Pniwa, toujours suivie vivement par notre avant-garde.
Les établissemens de commerce de Smolensk étaient tout entiers sur le Borysthène, dans un beau faubourg; les Russes ont mis le feu à ce faubourg, pour obtenir le simple résultat de retarder notre marche d'une heure. On n'a jamais fait la guerre avec tant d'inhumanité. Les Russes traitent leur pays comme ils traiteraient un pays ennemi. Le pays est beau et abondamment fourni de tout. Les routes sont superbes.
Le maréchal duc de Tarente continue à détruire la place de Dunabourg; des bois de construction, des palissades, des débris de blockhaus, qui étaient immenses, ont servi à faire des feux de joie en l'honneur du 15 août.
Le prince Schwartzenberg mande d'Ossiati, le 17, que son avant-garde a poursuivi l'ennemi sur la route de Divin, qu'il lui a fait quelques centaines de prisonniers, et l'a obligé à brûler ses bagages. Cependant le général Bianchi, commandant l'avant-garde, est parvenu à saisir luit cents chariots de bagages que l'ennemi n'a pu ni emmener, ni brûler. L'armée russe de Tormazow a perdu presque tous ses bagages.
L'équipage du siège de Riga a commencé son mouvement de Tilsitt pour se porter sur la Dwina.
Le général Saint-Cyr a pris position sur la Drissa. La déroute de l'ennemi a été complète au combat de Polotsk du 18. Le brave général bavarois Deroy a été blessé sur le champ d'honneur, âgé de soixante-douze ans, et ayant près de soixante ans de service: S. M. l'a nommé comte de l'empire, avec une dotation de trente mille francs de revenu. Le corps bavarois s'étant comporté avec beaucoup de bravoure, S. M. a accordé des récompenses et des décorations à ce corps d'armée.
L'ennemi disait vouloir tenir à Doroghobouj. Il avait, à son ordinaire, remué de la terre et construit des batteries; l'armée s'étant montrée en bataille, l'empereur s'y est porté; mais le général s'est ravisé, a battu en retraite, et a abandonné la ville de Doroghobouj, forte de dix mille âmes; il y a huit clochers. Le quartier-général était, le 26, dans cette ville; le 27, il était à Slawkova. L'avant-garde est sur Viazma.
Le vice-roi manoeuvre sur la gauche, à deux lieues de la grande route; le prince d'Eckmühl sur la grande route; le prince Poniatowski sur la rive gauche de L'Osma.
La prise de Smolensk paraît avoir fait un fâcheux effet sur l'esprit des Russes. C'est _Smolensk-la-Sainte, Smolensk-la-Forte,_ la _clef de Moscou,_ et mille autres dictons populaires. _Qui a Smolensk, a Moscou,_ disent les paysans.
La chaleur est excessive: il n'a pas plu depuis un mois.
Le duc de Bellune, avec le neuvième corps fort de trente mille hommes, est parti de Tilsitt pour Wilna, devant former la réserve.
Viazma, le 31 août 1812.
_Seizième bulletin de la grande armée._
Le quartier-général de l'empereur était le 37 à Slaskovo, le 28 près de Semlovo, le 29 à un château à une lieue en arrière de Viazma, et le 30 à Viazma; l'armée marchant sur trois colonnes, la gauche formée par le vice-roi, se dirigeant par Kanouchkino, Znamenskoi, Kostarechkovo et Novoé; le centre formé par le roi de Naples, les corps du maréchal prince d'Eckmühl, du maréchal duc d'Elchingen, et la garde, marchant sur la grande route; et la droite par le prince Poniatowski, marchant sur la rive gauche de l'Osma, par Volosk, Louchki, Pokroskoé et Slouchkino.
Le 27, l'ennemi voulant coucher sur la rivière de l'Osma, vis-à-vis du village de Riebké, prit position avec son arrière-garde. Le roi de Naples porta sa cavalerie sur la gauche de l'ennemi, qui montra sept à huit mille hommes de cavalerie. Plusieurs charges eurent lieu, toutes à notre avantage. Un bataillon fut enfoncé par le quatrième régiment de lanciers. Une centaine de prisonniers fut le résultat de cette petite affaire. Les positions de l'ennemi furent enlevées, et il fut obligé de précipiter sa retraite.
Le 28, l'ennemi fut poursuivi. Les avant-gardes des trois colonnes françaises rencontrèrent les arrière-gardes de l'ennemi; elles échangèrent plusieurs coups de canon. L'ennemi fut poussé partout.
Le général comte Caulaincourt entra à Viazma, le 29 à la pointe du jour.
L'ennemi avait brûlé les ponts et mis le feu à plusieurs quartiers de la ville. Viazma est une ville de quinze mille habitans; il y a quatre mille bourgeois, marchands et artisans; on y compte trente-deux églises. On a trouvé des ressources assez considérables en farine, en savon, en drogues, etc., et de grands magasins d'eau-de-vie.
Les Russes ont brûlé les magasins, et les plus belles maisons de la ville étaient en feu à notre arrivée. Deux bataillons du vingt-cinquième se sont employés avec beaucoup d'activité à l'éteindre. On est parvenu à le dominer et à sauver les trois quarts de la ville. Les cosaques, avant de partir, ont exercé le plus affreux pillage, ce qui a fait dire aux habitans que les Russes pensent que Viazma ne doit plus retourner sous leur domination, puisqu'ils la traitent d'une manière si barbare. Toute la population des villes se retire à Moscou. On dit qu'il y a aujourd'hui un million cinq cent mille âmes réunies dans cette grande ville; on craint les résultats de ces rassemblemens. Les habitans disent que le général Kutusow a été nommé général en chef de l'armée russe, et qu'il a pris le commandement le 28.
Le grand-duc Constantin, qui était revenu à l'armée, étant tombé malade, l'a quittée.
Il est tombé un peu de pluie qui a abattu la grande poussière qui incommodait l'armée. Le temps est aujourd'hui très-beau; il se soutiendra, à ce qu'on croit, jusqu'au 10 octobre; ce qui donne encore quarante jours de campagne.
Ghjat, le 5 septembre 1812.
_Dix-septième bulletin de la grande armée._
Le quartier-impérial était, le 31 août, à Veritchero; le 1er et le 2 septembre, a Ghjat.
Le roi de Naples avec l'avant-garde avait, le 1er, son quartier-général à dix verstes en avant de Ghjat; le vice-roi, à deux lieues sur la gauche, à la même hauteur; et le prince Poniatowski, à deux lieues sur la droite. On a échangé partout quelques coups de canon et des coups de sabre, et l'on a fait quelques centaines de prisonniers.
La rivière de Ghjat se jette dans le Volga. Ainsi nous sommes sur le pendant des eaux qui descendent vers la mer Caspienne. La Ghjat est navigable jusqu'au Volga.
La ville de Ghjat a huit ou dix mille âmes de population; il y a beaucoup de maisons en pierres et en briques, plusieurs clochers et quelques fabriques de toile. On s'aperçoit que l'agriculture a fait de grands progrès dans ce pays depuis quarante ans. Il ne ressemble plus en rien aux descriptions qu'on en a. Les pommes de terre, les légumes et les choux y sont en abondance; les granges sont pleines; nous sommes en automne, et il fait ici le temps qu'on a en France au commencement d'octobre.
Les déserteurs, les prisonniers, les habitans, tout le monde s'accorde à dire que le plus grand désordre règne dans Moscou et dans l'armée russe, qui est divisée d'opinions et qui a fait des pertes énormes dans les différens combats. Une partie des généraux a été changée; il paraît que l'opinion de l'armée n'est pas favorable aux plans du général Barclay de Tolly; on l'accuse d'avoir fait battre ses divisions en détail.
Le prince Schwartzenberg est en Volhynie; les Russes fuient devant lui.
Des affaires assez chaudes ont eu lieu devant Riga; les Prussiens ont toujours eu l'avantage.
Nous avons trouvé ici deux bulletins russes qui rendent compte des combats devant Smolensk et du combat de la Drissa. Il paraît par ces bulletins que le rédacteur a profité de la leçon qu'il a reçue à Moscou, qu'il ne faut pas dire la vérité au peuple russe, mais le tromper par des mensonges. Le feu a été mis à Smolensk par les Russes; ils l'ont mis au faubourg le lendemain du combat, lorsqu'ils ont vu notre pont établi sur le Borysthène. Ils ont mis le feu à Doroghobouj, à Wiazma, a Ghjat; les Français sont parvenus à l'éteindre. Cela se conçoit facilement. Les Français n'ont pas d'intérêt à mettre le feu à des villes qui leur appartiennent, et à se priver des ressources qu'elles leur offrent. Partout on a trouvé des caves remplies d'eau-de-vie, de cuir et de toutes sortes d'objets utiles à l'armée.
Si le pays est dévasté, si l'habitant souffre plus que ne le comporte la guerre, la faute en est aux Russes.
L'armée se repose le 2 et le 3 aux environs de Ghjat.
On assure que l'ennemi travaille à des camps retranchés en avant de Mojaïsk, et à des lignes en avant de Moscou.
Au combat de Krasnoi, le colonel Marbeuf, du sixième de chevau-légers, a été blessé d'un coup de baïonnette à la tête de son régiment, au milieu d'un carré d'infanterie russe qu'il avait enfoncé avec une grande intrépidité.
Nous avons jeté six ponts sur la Ghjat.
Mojaïsk, 12 septembre 1812.
_Dix-huitième bulletin de la grande armée._
Le 4, l'empereur partit de Ghjat et vint camper près de la poste de Gritueva.