Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre.
Part 8
Il avait voulu un horizon plus vaste que celui qui s’étendait sous ses yeux, quelque chose de plus resplendissant que le soleil. Lorsqu’il voyait, dans les belles nuits d’été, les bouquets de roses et les jasmins secouer aux souffles des vents leurs têtes fleuries, que la brise agitait les feuilles vertes et qu’elle remuait, dans ses plis invisibles, des échos lointains d’amour et des parfums de fleur, que la lune brillait toute pure et toute sereine, avec ses lumières qui montent et brillent et coulent silencieusement là-haut, avec les nuages qui s’étendent comme des montagnes mouvantes ou les vagues géantes d’un autre Océan, il avait senti qu’il y avait encore dans son âme quelque chose de plus doux que tous ces parfums, de plus suave que toutes ces clartés, comme s’il y avait en lui des sources intarissables de volupté et des mondes de lumières qui rayonnaient au dedans.
Ce n’était plus assez de rester dans le fond de la vieille barque grêle, de se laisser bercer par la marée montante, couché sur les filets aux mailles rompues, alors que le soleil brillait sur les flots et que la quille venait battre le sable et les cailloux qui erraient sous elle, ni de voir au crépuscule les flots s’avancer et les sauterelles de mer rebondir comme la pluie sur le rivage, ni de sentir dans ses cheveux le vent de l’automne qui roule les feuilles jaunies et les plumes de la colombe, et qui semble murmurer des pleurs dans les rameaux morts; rien de tout cela!
Eh quoi! ni les baisers de cette belle fille brune, qui l’attend chaque soir à la chapelle de la Vierge et qui est là chaque nuit dans les bruyères, regardant à travers la brume si elle ne verra pas apparaître son ombre, si elle n’entendra pas le souffle de sa voix? ni sa pauvre chaumière, avec son toit de paille pourri, couvert de neige dans l’hiver, mais tout blanc de fleurs dans l’été? Sa mère file sous l’âtre de la cheminée, un banc de gazon est là devant; tout jeune, il y dormait au soleil; enfant, c’est sur le sabre de son grand-père qu’il montait à cheval, c’est son vieux casque qu’il roulait sur l’herbe, c’est dans son bouclier qu’il dormait; c’est dans ce vieux lit-là qu’il naquit.
De la fenêtre on ne voit point la mer, elle est là, derrière cette colline; mais on entend le bruit des flots et, dans l’hiver, elle déborde à droite dans le marais.
Il s’en retournait ainsi, bercé par sa marche et écoutant lui-même le bruit de ses pas dans les herbes, regardant le soleil qui se retirait à l’horizon, et les bœufs couchés à l’ombre et remuant la tête pour chasser les moucherons.
Et tout à coup il sentit une forme passer près de lui, comme si une bouche eût effleuré sa joue; et une fée lui apparut avec un diadème d’or, elle répandit devant lui des fleurs, des diamants, et je ne sais quels lauriers que les vents emportèrent. Elle-même disparut dans un tourbillon de poussière.
Il était venu dans la ville, le cœur tout gonflé d’espérance, joyeux, ivre de lui-même, marchant à grands pas dans la vie future qu’il comblait de félicités sans bornes et d’enthousiasmes immenses. Agité depuis longtemps par son âme, remué par toutes les choses qui y bourdonnaient, il avait voulu être poète.
Poète, c’est-à-dire avoir des cheveux blancs avant l’âge, marcher de dégoût en dégoût, s’avancer dans le monde et voir l’illusion vers laquelle on avance, fuir toujours sans la saisir, être là comme ce géant de la fable, avec une soif infinie, une faim qui ronge, et sentir échapper toujours ces fruits qu’on a rêvés, qu’on a sentis, et dont la saveur prématurée est venue jusqu’à nous. Être là, présent, avec sa jalousie, sa rage, son amour, son âme, devant ce monde si froid, si railleur; s’épuiser, donner son sang, ce qui est plus que son sang, son cœur; le verser à plein bord dans des vers qu’on a ciselés comme du marbre, et tout cela pour être mis sous les pieds de la foule, pour qu’on le casse, pour qu’on le broie, pour qu’on le pétrisse dans le dédain, pour qu’on jette de la boue sur les ailes blanches de ces pauvres anges qui sont partis de votre cœur.
Poète, s’était-il dit, oh! poète! poète! Il répétait ce mot-là comme une mélodie aimée qu’on a dans le souvenir et qui chante toujours dans notre oreille ses notes amoureuses.
Oh! poète! se sentir plus grand que les autres, avoir une âme si vaste qu’on y fait tout entrer, tout tourner, tout parler, comme la créature dans la main de Dieu; exprimer toute l’échelle immense et continue qui va depuis le brin d’herbe jusqu’à l’éternité, depuis le grain de sable jusqu’au cœur de l’homme; avoir tout ce qu’il y a de plus beau, de plus doux, de plus suave, les plus larges amours, les plus longs baisers, les longues rêveries la nuit, les triomphes, les bravos, l’or, le monde, l’immortalité! N’est-ce pas pour lui, la mousse des bois fleuris, le battement d’ailes de la colombe, le sable embaumant de la rive, la brise toute parfumée des mers du Sud, tous les concerts de l’âme, toutes les voix de la nature, les paroles de Dieu, à lui, le poète?
Fais-moi des vers, dis-moi quelque chose, chante-moi un rayon de soleil ou un soupir de femme, mais que ta voix soit douce, qu’elle m’endorme comme sous des roses, qu’elle me navre, qu’elle me fasse mourir de volupté, d’extases.
Quand je te verrai, ô poète, quand tu m’auras dit toutes les choses de l’âme, que j’aurai recouvré tes accents, je me mettrai à tes genoux, tu seras mon Dieu, je n’en ai point; j’étalerai tous les manteaux royaux sous tes pieds, je fondrai toutes les couronnes pour te faire un marchepied.
Et il s’était mis un jour à prendre une plume, il l’avait saisie avec frénésie, il l’avait écrasée, en pleurant de joie et d’orgueil, sur un morceau de papier; il était là, haletant, l’œil en feu, saisissant au vol les idées qui passaient dans son âme, épiant chaque chose de son cœur pour l’attirer au dehors, pour la déshabiller, pour la donner toute nue à la foule.
Son âme tournait en lui comme un gouffre vivant, il voulait l’arrêter, mais ce gouffre-là l’entraînait lui-même; il commençait à se sentir faiblir et il se disait:
--Malheur! malheur! qu’ai-je donc? le feu brûle mon âme, mais ma tête est de glace; autrefois j’avais des pensées, plus une seule! je sens seulement des passions sans but, qui roulent en moi, comme des vagues qui s’entrechoquent par une nuit sombre. Que dire? que faire? Cela même.
Oh! la misère! je ne pourrai donc pas pousser un seul soupir que tout craque, s’écroule, se brise en moi! Mon âme se gonfle, elle m’étouffe, elle va crever le corps qui la recouvre comme une main gonflée qui déchire le gant. Pourquoi donc? Quelle malédiction!
Écris, écris donc, malheureux, puisque le démon t’y pousse!
Oui! la pensée est en moi, je la sens qui se meut comme un immense serpent, je la vois comme un large horizon qui se déploie à l’aurore, le soleil brille, la brume s’envole, la voilà qui monte, elle grandit, elle approche, je la tiens... Tu es à moi, à moi!
Comme cela est beau, sublime! J’ai donc du génie, moi? Non, non, hélas!
Voilà que tu t’envoles donc, chère illusion? et toi aussi, orgueil, tu me quittes? Qu’aurai-je?
Et cependant... tout n’a pas été dit! Voyons, creusons, remuons mon âme, dût-elle ensuite me tomber en poussière dans les mains.
L’amour! l’amour! eh bien? ah! quelle misérable vanité! Est-ce que jamais des vers diront tous les miracles d’un sourire ou toutes les voluptés d’un regard? l’amour! quand j’aurai bien répété cela des fois, est-ce que j’aurai dit quelque chose de plus? Non!
La gloire, par exemple? Voyons: des conquérants, Alexandre, César, Napoléon... Eh bien! des chars, de la poudre, du sang. Ah! quelle stupidité! De la gloire? la convoitise me brûle, et je ne peux pas dire la meilleure partie de la rage que j’ai dans le cœur.
Si je parlais de la mort plutôt? c’est du néant, cela, c’est du vrai; mais ma pensée s’y perd, et plus je pense moins je parle. Si j’étais un cadavre ressuscité, je dirais bien quelque chose, et si les vers qui nous déchirent le ventre c’est une joie ou un supplice; et si la tombe est si noire qu’on le dit. Mais que dire? Est-ce que c’est là la limite de l’art? est-ce que la poésie est un monde tout aussi mensonger que l’autre? n’ira-t-on jamais plus loin?
Et cependant j’ai du génie, je le sens, j’en suis plein, il me semble qu’il déborde... Non, c’est de l’orgueil! l’orgueil, le sang des poètes!
Rien dire, rester là, muet, en présence de ce monde idiot qui vous regarde avec sa mine béante, paillasse déguenillé qui pleure et qui veut rire, et qui demande encore quelque chose de beau pour l’amuser!
Mais l’amour, la gloire, la mort, l’orgueil, tous ces néants-là qui m’entourent et m’assiègent, pas une lettre de tout cela à écrire!
Dieu? autrefois j’y croyais. Que je me reporte par la pensée au temps où je priais la Vierge à genoux, et où ma mère m’apprenait des prières. Si j’allais redevenir dévot, j’aurais au moins quelque chaleur, quelque conviction, je pourrais remuer les autres; mais je suis trop fier pour mentir, et puis je ne le pourrais pas, moi qui rit en passant devant l’église et qui ai craché sur la croix, un jour où j’avais faim.
Mais comment aimer quelque chose, espérer, croire, puisque tout est si horrible ici, puisque le doute est là, à chaque mot, puisque chaque croyance est tombée sous le coup de dent du malheur et du désespoir? Dans ce monde et dans la poésie, dans le fini et dans l’infini, en dehors, dans mon âme, tout me ment, tout me trompe, tout fuit et tout se met à rire, et voilà que je suis resté dans un océan de fange où je tournoie, où je m’engloutis. Je ferais mieux de rire de tout cela, et d’aller me soûler à la taverne ou bien de courir chez la fille de joie me vautrer dans quelque ignoble et vénale volupté.
Tant mieux! je n’ai plus à descendre. Il y a encore peu, je craignais que mon malheur n’augmentât, que ma chute ne fût plus profonde, mais me voilà au fond du gouffre..., à moins qu’il n’y ait des enfers sous l’enfer et un désespoir encore après le désespoir.
Et cependant, est-ce que je puis rester ainsi toujours? mais je ne suffirais pas aux malheurs qui me dévorent, et il faudrait que mon cœur se double pour que tout le dégoût que j’ai pût y contenir longtemps.
Et quand je pense, hélas! qu’autrefois je me contentais d’un rayon de soleil, d’une moisson dorée, d’un beau clair de lune dans les bois, et que j’en avais assez, et que cela m’emplissait, et que j’étais heureux quand j’avais mis tous ces échos dans mes strophes sonores et arrondies! Oh! qu’il y a loin déjà de ce temps-là à maintenant! j’étais si jeune! si enfant! si heureux!
Mais, après avoir pris la nature, j’ai voulu prendre le cœur, après le monde, l’infini, et je me suis perdu dans ces abîmes sans fond, voilà que j’y roule. J’ai voulu sonder les passions, les disséquer, en faire de superbes squelettes, mais c’est mon âme que la mort a prise, et ces passions, que je voudrais courber sous mon genou et les montrer façonnées de mes mains, ce sont elles qui m’ont entraîné dans leurs courants, dans leurs tempêtes. J’ai cru que rien n’était trop haut pour moi, rien de trop fort, et je suis au fond du néant, plus faible qu’un roseau brisé.
Adieu donc, tous ces beaux rêves, ces belles journées que l’aurore menteur m’annonçait si resplendissantes et si pures; j’aurai donc entrevu un monde d’enthousiasme, de transports; l’éclair aura brillé devant mes yeux et m’a laissé ensuite dans les ténèbres, sous ce paradis de pensées dont le large glaive froid de la réalité me sépare pour l’éternité.
Ah! prison de chair, je te maudis! Pourquoi es-tu là? Voyons! que fais-tu, misérable charogne vivante, qui traînes ta pourriture par les rues, qui bois, qui manges, qui dors et qui jouis? pourquoi suis-je attaché à ce cadavre qui me traîne sur la terre, moi qui veux voler dans les cieux et partir dans l’infini?
Qu’avais-tu donc fait, pauvre âme, pour venir là, dans la prison de ce corps, où tu bats en vain des ailes que tu brises aux parois qui t’entourent? Je sens bien que tu veux partir, que tu y pleures, et lorsque je vois les étoiles tu t’élances vers elles, quand la mer est devant moi tu veux courir dessus plus vite que le regard; et quand je vois les tombes, n’est-ce pas toi qui tends les bras vers elles tandis que le corps veut vivre?
Tu es un chant, une note, un soupir... Non, non, rien de tout cela! tu es le cœur gonflé, tu es cette voix qui parle et qui prie, qui sanglote et se tord en moi, tandis que mes lèvres sourient.
Ô pauvre aigle, tu es là dans une cage; à travers tes barreaux tu vois encore les hautes cimes perdues dans les nuages où tu naquis, tu vois le large ciel où tu planais; mais tes barreaux te resserrent, tu n’as plus qu’à mettre ta tête sous ton aile et à mourir; tu étouffes déjà, et bientôt tu ne seras plus qu’un cadavre encore tiède qu’on appelle désespoir.
Alors Smarh s’éloigna, il sortit de la ville à l’heure où tout brille et crie, c’était le soir, la brume l’emplissait, il faisait froid, il marchait pieds nus dans la boue, tandis que derrière lui, à ses côtés, la matière resplendissait dans sa force, qu’elle agissait, qu’elle siégeait sur des trônes, qu’elle avait ses philosophes, ses sectateurs. Aussi le poète sortit, chassé, méprisé, honni; on ne voulait pas de lui, on le renvoya. Il partit donc, mais derrière lui tout s’écroula et il y eut un grand rire.
Il arriva dans les champs. Seul dans la campagne, au milieu des ténèbres, il se prit à pleurer; un désespoir immense vint s’abattre sur lui comme un vautour sur un cadavre, il étendit ses larges ailes noires, se mit à manger et poussa des cris féroces.
Il pleura amèrement pendant longtemps, et chacune de ses larmes était une malédiction pour la terre, c’était quelque chose du cœur qui tombait et s’en allait dans le néant; c’était l’agonie de l’espérance, de la foi, de l’amour, du beau, tout cela mourait, fuyait, s’envolait pour l’éternité; toute la sève, toute la vie, toutes les fraîcheurs, tous les parfums, toutes les lumières, tout ce qui navre, ce qui enchante, tout ce qui est volupté, croyances, ardeurs, avait été arraché par le vent d’éternité qui venait de la terre, rasait le sol, emportait les fleurs.
Tout allait donc finir; le monde, épuisé, craquait en dedans, il se mourait, et l’âme, rendue folle par tant de douleurs, tournait encore, dans son agonie, au milieu d’un cercle de feu qu’elle ne pouvait franchir.
La nuit allait commencer, une nuit éternelle, sans astres, sans clarté; Satan déjà s’étendait sur le monde palpitant, pour lui arracher son dernier mot.
Smarh était resté enseveli dans son malheur, sa tête était dans ses mains, sa chevelure, couverte de poussière, venait battre sur ses yeux en pleurs.
On n’entendait rien que le bruit de l’immense tempête du temps qui allait finir et jetait alors ses plus horribles sanglots. La terre déviait de sa course circulaire; elle oscillait, ivre de fatigue et d’ennui, comme si un ouragan l’avait poussée pour la faire tomber. Le soleil s’était abaissé lentement et avait dit un éternel adieu, un dernier et long baiser, à ce qu’il avait éclairé, aux bois, aux prairies, aux forêts, aux vallons déserts, à l’Océan sur lequel il courait dans les longues journées; il était parti, les astres n’étaient point venus, et ils étaient allés éclairer d’autres mondes, plus haut.
Pourquoi donc Smarh lève-t-il la tête? Voilà une femme à ses côtés... Non, c’est un ange, elle lui a essuyé ses larmes, avec le bout de ses ailes blanches; elle l’a relevé, l’a porté sur son cœur, elle pleure aussi, elle a les pieds en sang, elle lui dit: «Ô mon bien-aimé, viens à moi, ils m’ont chassée, ils m’ont bannie, aime-moi, je suis si belle.»
Et Smarh poussa un cri de joie, il se rattachait à la branche de salut d’où l’ouragan l’avait entraîné. Il s’écria tout à coup:
--Oui, je t’aime! je t’aime! tu vois bien que je renais, que je vis, tu vois que le soleil reparaît, que l’herbe pousse sur les coteaux, que les fleuves coulent encore; oui, je t’aime! Ô mon Dieu, mon Dieu, j’avais douté, j’avais pleuré, j’avais maudit, j’avais vu le monde passer comme une chaîne de squelettes dans une danse de l’enfer, et je n’avais pas compris! Mais la providence se déroule à mes yeux, voilà l’aurore qui vient, l’horizon se déroule, s’avance, et laisse voir au fond quelque chose de resplendissant et d’éternel; oui, je t’aime! Si tu savais! écoute donc! Est-ce que c’est moi qui ai vécu si longtemps, qui ai marché sur tant de poussières, heurté tant de ruines? Non, voilà la poussière qui monte au ciel, voilà les ruines qui se lèvent et se placent. Qu’étais-je donc? Poète? Oh! oui! je chanterai toujours, je chanterai encore. Oh! je t’aime!
Tout à l’heure j’étais dans le tombeau, je sentais un marbre lourd sur ma tête, et je me heurtais aux planches du cercueil, mais je suis au ciel! Oh! je t’aime pour l’éternité; pour l’éternité tu es à moi!
Il allait étendre les bras vers elle, il allait la saisir, déjà leurs regards s’étaient confondus, leurs larmes s’étaient séchées, il y avait eu un immense espoir dans la création. Le monde s’était retourné sur son vieux lit de douleurs, il avait entr’ouvert son œil morne pour voir la dernière étoile, il avait aspiré la brise du ciel; mais il se rendormit bientôt dans ses cendres.
Un éclair parut, Satan était là.
--Arrête, dit-il, elle est à moi! Smarh! arrête, te dis-je!
SMARH.
A toi? esprit de ténèbres, arrière!
SATAN.
Je te brise du pied, vermisseau plein d’orgueil, bulle de savon que mon souffle seul soutient.
SMARH.
Car tu es à moi? A toi mon cœur!
SATAN.
Non! à toi tout.
La terre, usant ses dernières forces, s’écria: «Aime-le, aime-le».
L’enfer, se levant sur ses charbons, s’écria plein de rage: «Aime-le, aime-le».
Mais un rire perça l’air, Yuk parut et lui dit:
--C’est pour moi, à toi l’éternité!
L’éternité en effet répéta: «C’est lui, c’est lui!»
Smarh tournoya dans le néant, il y roule encore.
Satan versa une larme.
Yuk se mit à rire et sauta sur elle, et l’étreignit d’un baiser si fort, si terrible, qu’elle étouffa dans les bras du monstre éternel.
G. F.
14 avril 1839.
_Réflexion d’un homme désintéressé à l’affaire et qui a relu ça après un an de façon._
Il est permis de faire des choses pitoyables, mais pas de cette trempe. Ce que tu admirais il y a un an est aujourd’hui fort mauvais; j’en suis bien fâché, car je t’avais décerné le nom de grand homme futur, et tu te regardais comme un petit Gœthe. L’illusion n’est pas mince, il faut commencer par avoir des idées, et ton fameux mystère en est veuf. Pauvre ami! tu iras ainsi enthousiasmé de ce que tu rêves, dégoûté de ce que tu as fait. Tout est ainsi, il ne faut pas s’en plaindre. Sais-tu ce qui me semble le mieux de ton œuvre? C’est cette page qui, dans un an, me paraîtra aussi bête que le reste et qui suggérera encore une suite d’amères réflexions. Dans un an peut-être serai-je crevé, tant mieux! et pourtant tu as peur, pauvre brute, mon ami. Adieu, le meilleur conseil que je puisse te donner, c’est de ne plus écrire.
JASMIN.
NOTE.
Un fragment de _Smarh_ parut pour la première fois dans _Par les Champs et par les Grèves_. Charpentier, éditeur. Paris, 1886.
_Smarh_ et _Rêves d’Enfer_ peuvent être considérés comme l’idée première de la _Tentation de Saint-Antoine_.
LES FUNÉRAILLES DU DOCTEUR MATHURIN[3]
[3] Août 1839.
_Pourquoi ne t’offrirais-je pas encore ces nouvelles pages, cher Alfred?_[4]
_De tels cadeaux sont plus chers à celui qui les fait qu’à celui qui les reçoit, quoique ton amitié leur donne un prix qu’ils n’ont pas. Prends-les donc comme venant de deux choses qui sont à toi: et l’esprit qui les a conçues, et la main qui les a écrites._
[4] Alfred Le Poittevin.
Se sentant vieux, Mathurin voulut mourir, pensant bien que la grappe trop mûre n’a plus de saveur. Mais pourquoi et comment cela?
Il avait bien 70 ans environ. Solide encore malgré ses cheveux blancs, son dos voûté et son nez rouge, en somme c’était une belle tête de vieillard. Son œil bleu était singulièrement pur et limpide, et des dents blanches et fines sous de petites lèvres minces et bien ciselées annonçaient une vigueur gastronomique rare à cet âge, où l’on pense plus souvent à dire ses prières et à avoir peur qu’à bien vivre.
Le vrai motif de sa résolution, c’est qu’il était malade et que tôt ou tard il fallait sortir d’ici-bas. Il aima mieux prévenir la mort que de se sentir arraché par elle. Ayant bien connu sa position, il n’en fut ni étonné ni effrayé, il ne pleura pas, il ne cria pas, il ne fit ni humbles prières ni exclamations ampoulées, il ne se montra ni stoïcien, ni catholique, ni psychologue, c’est-à-dire qu’il n’eut ni orgueil, ni crédulité, ni bêtise; il fut grand dans sa mort, et son héroïsme surpassa celui d’Epaminondas, d’Annibal, de Caton, de tous les capitaines de l’antiquité et de tous les martyrs chrétiens, celui du chevalier d’Assas, celui de Louis XVI, celui de saint Louis, celui de M. de Talleyrand mourant dans sa robe de chambre verte, et même celui de Fieschi, qui disait des pointes encore quand on lui coupa le cou; tous ceux, enfin, qui moururent pour une conviction quelconque, par un dévouement quel qu’il soit, et ceux qui se fardèrent à la dernière heure encore pour être plus beaux, se drapant dans leur linceul comme dans un manteau de théâtre, capitaines sublimes, républicains stupides, martyrs héroïques et entêtés, rois détrônés, héros de bagne. Oui, tous ces courages-là furent surpassés par un seul courage, ces morts-là furent éclipsés par un seul mort, par le docteur Mathurin, qui ne mourut ni par conviction, ni par orgueil, ni pour jouer un rôle, ni par religion, ni par patriotisme, mais qui mourut d’une pleurésie qu’il avait depuis huit jours, d’une indigestion qu’il se donna la veille--la première de sa vie, car il savait manger.
Il se résigna donc, comme un héros, à franchir de plain-pied le seuil de la vie, à entrer dans le cercueil la tête haute; je me trompe, car il fut enterré dans un baril. Il ne dit pas, comme Caton: «Vertu, tu n’es qu’un nom», ni comme Grégoire VII: «J’ai fait le bien et fui l’iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil», ni comme Jésus-Christ: «Mon père, pourquoi m’avez-vous délaissé»; il mourut en disant tout bonnement: «Adieu, amusez-vous bien!».
Un poète romantique aurait acheté un boisseau de charbon de terre et serait mort au bout d’une heure, en faisant de mauvais vers et en avalant de la fumée; un autre se serait donné l’onglée, en se noyant dans la Seine au mois de janvier; les uns auraient bu une détestable liqueur qui les aurait fait mourir avant de se rendormir, pleurant déjà sur leur bêtise; un martyr se serait amusé à se faire couler du plomb dans la bouche et à gâter ainsi son palais; un républicain aurait tenté d’assassiner le roi, l’aurait manqué et se serait fait couper la tête, voilà de singulières gens! Mathurin ne mourut pas ainsi, la philosophie lui défendait de se faire souffrir.
Vous me demanderez pourquoi on l’appelait docteur? Vous le saurez un jour, car je puis bien vous le faire connaître plus au long, ceci n’étant que le dernier chapitre d’une longue œuvre qui doit me rendre immortel comme toutes celles qui sont inédites. Je vous raconterai ses voyages, j’analyserai tous les livres qu’il a faits, je ferai un volume de notes sur ses commentaires et un appendice de papier blanc et de points d’exclamation à ses ouvrages de science, car c’était un savant des plus savants en toutes les sciences possibles. Sa modestie surpassait encore toutes ses connaissances, on ne croyait même pas qu’il sût lire; il faisait des fautes de français, il est vrai, mais il savait l’hébreu et bien d’autres choses. Il connaissait la vie surtout, il savait à fond le cœur des hommes, et il n’y avait pas moyen d’échapper au criterium de son œil pénétrant et sagace; quand il levait la tête, abaissait sa paupière, et vous regardait de côté en souriant, vous sentiez qu’une sonde magnétique entrait dans votre âme et en fouillait tous les recoins.