Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre.
Part 2
Vous êtes donc plus que savant, vous êtes un saint. Heureuse vie! Être ainsi au milieu de cette belle nature, prier Dieu tout le jour, être entouré du respect de la contrée, car à toute heure on vient vous consulter sur toute matière, sur la religion et sur la vie, sur la mort et l’éternité; hommes, femmes, enfants, tout le monde accourt à vous; vous êtes comme le bon ange du pays, pas une larme que vous n’essuyiez, pas une peine, pas un chagrin qui ne soit soulagé; vous raccommodez les familles, vous mettez la paix dans les ménages, saint homme!
SMARH, humilié.
Oh! vous me flattez, frère!
SATAN.
Non, non, je me complais dans ce ravissant tableau. Vous dites aux femmes libertines: «Allez, rentrez dans vos ménages, aimez Dieu et vos enfants»; aux enfants, de pratiquer la religion; aux valets: «Aimez, servez vos maîtres»; aux voleurs: «Soyez honnêtes gens»; quand un pauvre vient vous demander l’aumône, vous dites pour lui des prières.
SMARH, étonné.
Qu’ai-je donc?
SATAN.
Et jamais, car vous êtes trop saint pour cela, en confessant dans votre cellule des jeunes femmes, quand vous êtes là seuls, enfermés tous les deux, et qu’on ne pourrait pas vous voir, jamais il ne vous est venu à l’idée de soulever un peu le voile qui cache des contours indécis et de retrousser doucement avec la main ce jupon qui cache un bas de jambe sur lequel la pensée monte toujours?... et quand vous dites à ces femmes d’aimer leurs maris, ne pensez-vous point qu’elles en aiment d’autres et que leurs maris vont forniquer avec les filles du démon? Quand vous dites à ces hommes d’aimer leurs enfants, il ne vous vient pas à la pensée que ces enfants ne sont pas à eux, et que, lorsqu’ils voudront se coucher dans leur lit, la place sera prise et le trou bouché?
SMARH.
Non, jamais! Mais qui même vous a appris de telles choses? Il me semble que ce n’est point ainsi que je pensais; vous m’ouvrez un monde nouveau.
SATAN.
Vous ne pensez pas encore (car à quoi pensez-vous?) que le voleur à qui vous conseillez l’honnêteté, perdrait son état en devenant honnête homme; que les femmes perdues se sécheraient sur pied avec la vertu; qu’un valet qui ne haïrait point son maître ne serait plus un valet, et que le maître qui ne battrait plus un valet ne serait plus son maître.
Il est des choses plus surprenantes encore, car chaque jour vous dites sans scrupule: «Faites le bien, évitez le mal, aimez Dieu, nous avons une âme immortelle» sans savoir ce que c’est que le bien et le mal, sans jamais avoir vu Dieu, sans savoir s’il existe, et vous en rapportant à la foi d’un vieux prêtre radoteur qui, comme vous, n’en savait rien; pour l’âme, vous en êtes sûr, convaincu, persuadé, vous donneriez votre sang pour elle, et qui vous l’a démontrée? Est-ce que vous sentez votre âme, comme votre estomac qui crie: j’ai faim, comme vos yeux qui, fatigués, demandent à être fermés, comme votre ventre qui vous chante: accouve-toi ou bien je vais faire quelque saleté? Dis, ton âme a-t-elle faim, dort-elle, marche-t-elle, la sens-tu en toi?
SMARH.
Questions embarrassantes! je n’y avais jamais songé.
SATAN.
Embarrassé pour si peu de chose! Cela est clair comme le jour, car tu dépeins à tout le monde la nature de cette âme, ses besoins, ses douleurs, ses destinées, ses châtiments; et tu te sens embarrassé pour si peu de choses! Comment? Mon ami, je te croyais plus d’intelligence pour un homme du Seigneur. Heureux homme! Tu es donc sans conscience, puisque tu enseignes et démontres des choses que tu ne sais pas.
YUK à la femme.
Heureuse avec un pareil homme?
LA FEMME.
Mon Dieu, oui, il le faut bien.
YUK.
Oui, il faut bien se résigner, n’est-ce pas? mais pour cela le cœur est lourd, tout en faisant le ménage on est triste, et de grosses larmes vous remplissent les yeux: «Si le sort avait voulu pourtant, je serais autre, mon mari serait beau, grand, joli cavalier, aux sourcils noirs et aux dents blanches, à la bouche fraîche; pourquoi donc n’ai-je pas eu ce bonheur?», et l’on rêve longtemps, on s’ennuie, le mari revient, il sent le vin, l’ivrogne! Quel homme!
Vous vous demandez si cela sera toujours ainsi, on se sent seule, isolée dans le monde, sans amour; il fait bon en avoir pour vivre! Jadis vous avez vu un beau jeune homme qui vous baisait la main, et souvent les soldats passent sous vos fenêtres; aux bains vous avez aperçu (et vous avez rougi aussitôt) des hommes nus, la drôle de chose! et vous rêvez de tout cela, ma petite. Le soir, en vous couchant, vous vous trouvez bien malheureuse et vous vous endormez en pensant aux hommes des bains publics, à votre jeune amant, aux soldats, que sais-je? Vous avez un bataillon de cuisses charnues dans la tête: «Si j’en avais seulement deux sur les miennes», dites-vous, et vous faites les plus beaux rêves du monde.
LA FEMME.
Oh! le méchant homme!
YUK.
Longtemps vous vous êtes bornée aux rêveries, aux rêves, aux démangeaisons, mais l’aiguillon de la chair vous tient depuis longtemps, et chaque jour vous dites: «Quand cela arrivera-t-il? est-ce bientôt?»
LA FEMME.
Hélas! il faut bien vous le dire; mais je résiste, je combats, et je venais consulter même...
YUK.
Que vous êtes simple! Avez-vous besoin d’un ermite pour vous enseigner ce que vous avez à faire? Si la vertu existe, chaque créature doit pouvoir d’elle-même la discerner et la mettre en pratique.
LA FEMME, à part.
Je n’y avais point songé. (Haut.) Oui, vous avez raison, je résisterai bien seule, d’ailleurs, je chasserai bien seule ces idées qui m’obsèdent.
YUK.
Vous obsèdent, dites-vous? Au contraire, elles vous sont agréables. Qu’il est doux de penser à cela tout le jour, de se figurer ainsi quelque chose de beau qui vous accompagne et vous entoure de ses deux bras!
LA FEMME.
Chaque jour je me reproche ces pensées comme un crime, j’embrasse mes enfants pour me ramener à quelque chose de plus saint, mais hélas! je vois toujours passer devant moi cette image tendre, confuse, voilée.
YUK.
Et lorsque le soir vient, n’est-ce pas? et que les rayons du soleil meurent sur les dalles, que les fleurs d’oranger laissent passer leurs parfums, que les roses se referment, que tout s’endort, que la lune se lève dans ses nuages blancs, alors cette forme revient, elle entre, et cette bouche dit: «Aime-moi! aime-moi! viens! si tu savais toutes les délices d’une nuit d’amour! si tu savais comme l’âme s’y élargit, comme au grand jour heureux, nos deux corps nus sur un tapis, nous embrassant, si tu savais comme je prendrai tes hanches, comme j’embrasserai tes seins, comme je reposerai ma tête sur ton cœur et comme nous serons heureux, comme nous nous étendrons dans nos voluptés!» N’est-ce pas? c’est à cela qu’on pense, c’est cela qu’on souhaite, c’est pour cela qu’on brûle de désir?
LA FEMME.
Assez! vous me rappelez tout ce que je sens en traits de feu, ces pensées-là me font rougir, j’en ai honte.
YUK.
Pourquoi? Ne sont-elles pas belles et douces et riantes comme les roses? C’est une soif qu’on a, n’est-ce pas? on a quelque chose au fond du cœur de vif et d’impétueux comme une force qui vous pousse?
LA FEMME.
Je ne sais comment résister à cette force.
YUK.
Souvent, n’est-ce pas? vous aimez à vous regarder nue, vous vous trouvez jolie? «Quelle jolie cuisse! quel beau corps! quelle gorge ronde! et quel dommage!» dites-vous.
LA FEMME.
Oh! oui, souvent j’ai vu des yeux d’hommes s’arrêter longtemps sur les miens; il y en a qui semblaient lancer des jets de flamme, d’autres laissaient découler une douceur amoureuse qui m’entrait jusqu’au cœur.
SATAN, à Smarh.
C’est la science, mon maître, qui nous enseignera tout cela.
SMARH.
Quelle science?
SATAN.
La science que je sais.
SMARH.
Laquelle?
SATAN.
La science du monde.
SMARH.
Et vous me montreriez tout cela? Qu’êtes-vous? un ange ou un démon?
SATAN.
L’un et l’autre!
SMARH.
Et comment acquiert-on cette science?
SATAN.
Tu le sauras!
Il disparaît.
YUK.
Eh bien, le premier de ces hommes que vous verrez, que ce soit un jeune homme de 16 ans environ, blond et rose, et qui rougira sous vos regards, prenez-le, cet enfant, amenez-le dans votre chambre, et là, dans la nuit, vous verrez comme il vous aimera et comme vous jouirez et vous vous repaîtrez de cet amour; oui ce sera cette voix de vos songes et ce corps d’ange qui passait dans vos nuits.
LA FEMME, égarée.
Qu’il vienne donc! qu’il vienne! j’aurai pour lui des baisers de feu et des voluptés sans nombre. J’étais bien folle, en effet, de vieillir sans amour. A moi, maintenant, les délices des nuits les plus ardentes; que je m’abreuve de toutes mes passions, que je me rassasie de tous mes désirs! De longues nuits et de longs jours passés dans les baisers! ah! toute ma vie passée à un soupir, tout ce que je rêvais à moi! oh! comme je vais être heureuse! Je tremble cependant, et je sens que c’est là mon bonheur.
YUK.
Quel plaisir, n’est-ce pas? de se créer ainsi, par la pensée, toutes ces jouissances désirées, et de se dire: «Si je l’avais là, si je le tenais dans mes bras, si je voyais ses yeux sur les miens et sa bouche sur mes lèvres!»
LA FEMME.
Assez! assez! j’ai quelque chose qui me brûle le cœur depuis que vous me parlez, j’ai du feu sous la poitrine, j’étouffe, je désire ardemment tout cela, je m’en vais, oh! oui, je m’en vais. (Elle s’arrête et dit avec profondeur:) Oh! les belles choses!
Elle sort.
YUK, riant.
Voilà une commère qui, avant demain matin, se sera donnée à tous les gamins de la ville et à tous les valets de ferme.
La nuit; la lune et les étoiles brillent; silence des champs.
SMARH, seul. Il sort de sa cellule et marche.
Quelle est donc cette science qu’on m’a promise? où la trouve-t-on? de qui la recevrai-je? par quels chemins vient-elle et où mène-t-elle? et au terme de la route, où est-on? Tout cela, hélas! est un chaos pour moi et je n’y vois rien que des ténèbres.
Où vais-je? je ne sais, mais j’ai un désir d’apprendre, d’aller, de voir. Tout ce que je sais me semble petit et mesquin; des besoins inaccoutumés s’élèvent dans mon cœur. Si j’allais apprendre l’infini, si j’allais vous connaître, ô monde sur lequel je marche! si j’allais vous voir, ô Dieu que j’adore!
Qu’est-ce donc? ma pensée se perd dans cet abîme.
Est-ce que je n’étais pas heureux à vivre ainsi saintement, à prier Dieu, à secourir les hommes? Pourquoi me faut-il quelque chose de plus? L’homme est donc fait pour apprendre, puisqu’il en a le désir?
Je n’ai que faire de ce que tous les hommes savent, je méprise leurs livres, témoignage de leurs erreurs. C’est une science divine qu’il me faut, quelque chose qui m’élève au-dessus des hommes et me rapproche de Dieu.
Oh! mon cœur se gonfle, mon âme s’ouvre, ma tête se perd; je sens que je vais changer; je vais peut-être mourir, c’est peut-être là le commencement d’éternité bienheureuse promise aux saints.
Un siècle s’est écoulé depuis que je pense, et déjà, depuis que cet inconnu m’a parlé, je me sens plus grand; mon âme s’élargit peu à peu, comme l’horizon quand on marche, je sens que la création entière peut y entrer.
Autrefois je dormais de longues nuits pleines de sommeil et de repos, je me livrais aux songes vagues et dorés; souvent je m’endormais en rêvant aux extases célestes, les saints venaient m’encourager à continuer ma vie et me montraient de loin l’avenir bienheureux et le chemin par lequel on y monte; mais à peine ai-je fermé l’œil que des ardeurs m’ont tourmenté, je me suis levé et je suis venu.
Autrefois l’air des nuits me faisait du bien, je me plaisais à cette molle langueur des sens qu’il procure, je me plongeais dans l’harmonie dont elle se compose, j’écoutais avec ravissement le bruit des feuilles des arbres que le vent agitait, l’eau qui coulait dans les vallées, j’aimais la mousse des bois que les rayons de la lune argentaient; ma tête se levait avec amour vers ce ciel si bleu, avec ses étoiles aux mille clartés, et je me disais que l’éternité devait être aussi quelque chose de suave, de doux, de silencieux et d’immense, et tout cela sans vallée, sans arbre, sans feuilles, quelque chose de plus beau même que cet infini où je perdais mon regard; aussi loin que la pensée de l’homme pouvait aller j’y perdais la mienne, et je sentais bien que cette harmonie du ciel et de la terre était faite pour l’âme.
Mais, pourtant, cette nuit est aussi belle que toutes les autres, ces fleurs sont aussi fraîches, l’azur du ciel est aussi bleu, les étoiles sont bien d’argent; c’est bien cette lune dont mon regard rencontrait les rayons se jouant sur les fleurs. Pourquoi mon âme ne s’ouvre-t-elle plus au parfum de toutes ces choses? je suis pris de pitié pour tout cela, j’ai pour elles une envie jalouse.
Me voilà monté à ce je ne sais quel point pour me lancer dans l’infini. Oh! qui viendra me retirer de cette angoisse et me dire ce que je ferai dans une heure, où je serai, ce que j’aurai appris!
Où est donc l’être inconnu qui m’a bouleversé l’âme?
Satan paraît.
SATAN, SMARH.
SATAN.
Me voilà! j’avais promis de revenir, et je reviens.
SMARH.
Pourquoi faire?
SATAN.
Pour vous, mon maître!
SMARH.
Pour moi! Et que voulez-vous faire de moi?
SATAN.
Ne vouliez-vous pas connaître la science?
SMARH.
Quelle science?
SATAN.
Mais il n’y en a qu’une, c’est la science, la vraie science.
SMARH.
Comment l’appelle-t-on donc?
SATAN.
C’est la science.
SMARH.
Je ne la connais pas; où la trouve-t-on?
SATAN.
Dans l’infini.
SMARH.
L’infini, c’est donc elle?
SATAN.
Et celui qui le connaît sait tout.
SMARH.
Mais il n’y a que Dieu.
SATAN.
Dieu? qu’est-ce?
SMARH.
Dieu, c’est Dieu.
SATAN.
Non, Dieu, c’est cet infini, c’est cette science.
SMARH.
Dieu, c’est donc tout?
SATAN.
Arrête, tu déraisonnes, ton esprit encore borné ne peut monter plus haut; tu es comme les autres hommes, le monde est plus haut que ton intelligence; c’est ton front trop élevé pour ton bras d’enfant; tu te tuerais en voulant l’atteindre, il te faut quelqu’un qui te monte à la hauteur de toutes ces choses, ce sera moi.
SMARH.
Et que m’enseigneras-tu donc?
SATAN.
Tout!
SMARH.
Viens donc!
Dans les airs. Satan et Smarh planent dans l’infini.
SMARH.
Depuis longtemps nous montons, ma tête tourne, il me semble que je vais tomber.
SATAN.
Tu as donc peur?
SMARH.
Aucun homme n’arriva jamais si haut; mon corps n’en peut plus, le vertige me prend, soutiens-moi.
SATAN.
Rapproche-toi plus près de moi, viens, cramponne-toi à mes pieds, si tu as peur.
SMARH.
Étrange spectacle! Voilà le globe qui est là, devant moi, et je l’embrasse d’un coup d’œil; la terre me semble entourée d’une auréole bleue et les étoiles fixées sur un fond noir.
SATAN.
Avais-tu donc rêvé quelquefois quelque chose d’aussi vaste?
SMARH.
Oh! non, je ne croyais pas l’infini si grand!
SATAN.
Et tu prétendais cependant l’embrasser dans ta pensée, car chaque jour tu disais: Dieu! éternité! et tu te perdais dans la grandeur de l’un, dans l’immensité de l’autre.
SMARH.
Cela est vrai. Une telle vue surpasse les bornes de l’âme, il faudrait être un Dieu pour se le figurer. Comme cela est grand! comme les océans noirs paraissent petits! (Ils montent toujours.)
Eh quoi? nous montons toujours? mais où allons-nous?
SATAN.
Pourquoi cette question d’enfant? As-tu besoin de savoir où tu vas pour aller? est-ce que tu agis pour une cause quelconque? Pourquoi le monde marche-t-il, lui? pourquoi vois-tu ce petit globe tourner toujours sur lui-même, si vite, avec ses habitants étourdis?
SMARH.
Comme la création est vaste! Je vois les planètes monter, et les étoiles courir, emportées, avec leurs feux. Quelle est donc la main qui les pousse? La voûte s’élargit à mesure que je monte avec elle, les mondes roulent autour de moi, je suis donc le centre de cette création qui s’agite!
Oh! comme mon cœur est large! je me sens supérieur à ce misérable monde perdu à des distances incommensurables sous mes pieds; les planètes jouent autour de moi, les comètes passent en lançant leur chevelure de feux, et dans des siècles elles reviendront en courant toujours comme des cavales dans le champ de l’espace. Comme je me berce dans cette immensité! Oui, cela est bien fait pour moi, l’infini m’entoure de toutes parts, je le dévore à mon aise.
Ils montent toujours.
SATAN.
Es-tu content de mes promesses?
SMARH.
Elles surpassent les bornes de tout; ma poitrine étouffe, l’air siffle autour de moi et m’étourdit, je suis perdu, je roule.
SATAN.
Tu te plains donc?
SMARH.
Je ne sais si c’est de la douleur ou de la joie.
SATAN.
Regarde donc comme tout est beau! Mais pourquoi cela est-il fait?
SMARH.
N’est-ce pas pour moi?
SATAN.
Pour toi seul, n’est-ce pas?
SMARH.
L’éternité, l’infini, c’est donc tout cela?
SATAN.
Monte encore.
SMARH.
Ô Dieu! et où m’arrêterai-je?
SATAN.
Jamais! monte toujours!
SMARH.
Grâce!
SATAN.
Grâce? et pourquoi? N’es-tu pas le roi de cette création? Cette éternité qui t’entoure a été créée pour ton âme.
SMARH.
Mais cette création roule sur moi et m’écrase, cette éternité m’étourdit et me tue.
SATAN.
Qui t’a donc troublé ainsi?
SMARH.
Ma tête est faible.
SATAN.
Vraiment? Grandeur de l’homme! Si je voulais pourtant, je la lâcherais, et tu tomberais, et ton corps serait dissous avant de s’être brisé au coin de quelque monde, pauvre carcasse humaine!
SMARH.
Quand donc, maître, nous arrêterons-nous? Je vais mourir, cette immensité me fatigue.
SATAN.
Tu es donc déjà las de l’éternité, toi? Si tu étais comme moi, tu verrais!
SMARH.
Oh! l’éternité! C’est donc cela, c’est donc le bonheur promis?
SATAN.
Grand bonheur, n’est-ce pas? de durer toujours! Et c’est là ce que tu souhaites! tu veux l’éternité, toi, et tu es déjà las de tout cela! tu veux l’éternité, et la vie te fatigue? Est-ce que cent fois déjà tu n’as pas souhaité d’être néant, de rester tranquille dans le vide, d’être même quelque chose de moins que la poussière d’un tombeau, car le souffle d’un enfant peut la remuer. Orgueil de la nature, trop fatiguée de vivre quelques minutes, et qui voudrait durer toujours!
C’est pour nous, vois-tu, que l’éternité est faite, pour nous autres, pour ces planètes qui brillent, pour ces étoiles d’or, pour cette lune d’argent, pour tout cela qui remue, qui gémit, qui roule, pour moi qui mange et qui dévore toujours.
Oh! si tu étais assez grand pour tout voir, tu verrais que tout n’est qu’une larme! Si tu pouvais tout entendre, tu n’entendrais qu’un seul cri de douleur: c’est la voix de la création qui bénit son Dieu.
SMARH.
Qui donc a fait cela? Est-ce lui qui mourait aux Oliviers? est-ce lui qui parlait aux armées d’Israël dans le désert, quand, le soir, les vents amenaient les bruits vagues de l’horizon avec les paroles du Seigneur? Quel est celui dont tout cela est sorti? Et tous ces mondes sont-ils partis dans les vents, comme le sable de la mer quand on ouvre les mains? Est-ce cette voix qui gronde dans la tempête, qui chante dans les feuilles? Sont-ce des rayons de soleil qui dorent les nuages? Et où est-il? dans quel coin de l’espace?
SATAN.
Et si tu le voyais, que dirais-tu? Qu’as-tu besoin de le connaître? quelle est cette démence qui te ronge?
Il faut donc que tu connaisses tout! Et si tu arrivais à ne voir dans l’infini qu’un vaste néant? Va, laisse celui qui a fait tous les grains de poussière brillants, il a maintenant pitié de son œuvre, il s’inquiète peu si le vermisseau mange et s’il meurt; il est là-haut, bien haut sur nous tous, il s’étend sur l’immensité, il la couvre de sa robe comme un linceul de mort, et il regarde les mondes rouler dans le vide; il est seul dans cette immobile éternité; il était grand, il a créé, et sa création est le malheur.
SMARH.
Eh quoi! est-ce qu’il ne s’inquiète pas de sa création? est-ce qu’il ne travaille pas cette éternité?
SATAN.
Oui, pour la troubler, comme un pied de géant qui se remue dans le sable.
SMARH.
Je croyais que sa volonté faisait marcher tout cela, et que les mondes allaient à sa parole, et que les astres s’abaissaient devant son regard.
SATAN.
Non! cela est, vois-tu, cela existe par des lois qui furent posées irrévocablement le jour maudit où tout fut créé, et le destin pèse et manie l’éternité, comme il manie et ploie l’existence des hommes; lui-même ne saurait se soustraire à la fatalité de son œuvre.
SMARH.
Cependant, il fut un temps où tout cela n’était pas! Qu’était-ce donc alors?
SATAN.
Le vide!
SMARH.
Le vide était donc plus vide encore! cet infini, dans lequel nous roulons, était plus large encore! Cela était plus grand et plus beau, n’est-ce pas?
SATAN.
Bien plus beau, car nous dormions, nous tous, dans la mort d’où nous devions naître.
SMARH.
Et ses bornes étaient encore plus loin?
SATAN.
Je t’ai déjà dit qu’il n’y avait point de bornes à cela.
SMARH.
Mais le chaos qui existait, qui l’avait fait? il avait fallu un Dieu pour le faire.
SATAN.
Il s’était fait de lui-même.
SMARH.
Quand donc? Oh! l’abîme! oh! l’abîme! J’aurais bien voulu vivre alors! comme j’aurais alors nagé là dedans, comme mon âme se serait déployée dans cette immense nuit éternelle!
SATAN.
Hélas! depuis, la machine est faite, elle roule, elle broie, elle tourne toujours.
SMARH.
Ne se lassera-t-elle jamais?
SATAN.
Je l’espère, car l’éternité...
SMARH.
Oh! oui, ce mot-là est effrayant, n’est-ce pas? et il ferait trembler, quand même il ne serait que du vide.
SATAN.
Oh! oui, tous ces mondes se lasseront de tourner et de briller, et ils tomberont en poussière, usés comme des ossements; oui, ce soleil, un soir, s’éteindra dans la nuit du néant; oh! oui, alors les larmes seront taries, tout sera vieux, tout croulera, et lui peut-être...
SMARH.
Lui, l’Être suprême, mourir comme son œuvre?
SATAN.
Pourquoi non?
SMARH.
Eh quoi! l’éternité aurait une borne?
SATAN.
Oh! quelle suprême joie de se dire que lui aussi périra et qu’un jour cette essence du mal, le souffle de vie et de mort, sera passé comme les autres! de penser que cette voix qui fait trembler se taira! que cette lumière qui éblouit ne sera plus! Oh! tu roulerais donc aussi comme nous, toi, comme de la poussière, et une parcelle de ma cendre rencontrerait la tienne à cette place où fument les débris de ton œuvre! tu serais notre égal dans le néant, toi qui nous en fais sortir! Esprit puissant, né pour créer et pour tuer, pour faire naître, pour anéantir, tu serais anéanti aussi! Quoi! ce nom qui agitait les océans, le monde, les astres, l’infini, néant aussi! Ô béatitude de la mort, quand viendras-tu donc? Ô délices de la poussière et du sépulcre, que je vous envie!
SMARH.
Lui aussi est soumis à quelque chose? Je croyais qu’il était maître.
SATAN.
Non, il n’est pas maître, car je le maudis tout à mon aise; non, il n’est pas maître, car il ne pourrait se détruire.
SMARH.
Et nous sommes donc libres.
SATAN.
Tu penses que la liberté est pour nous? Qu’est-ce que cette liberté?
SMARH.
Oui, nous sommes libres, n’est-ce pas? car sur la terre je me sentais enchaîné à mille chaînes, retenu par mille entraves, tout m’arrêtait; et tandis que mon esprit volait jusqu’à ces régions, mon corps ne pouvait s’élever à un pouce de cette terre que je foulais. Mais maintenant je me sens plus grand, plus libre; je me sens respirer plus à l’aise, mon esprit s’ouvre à tous les mystères, nous voilà sur les limites de la création, je vais les franchir peut-être. Quelle grandeur autour de nous! tout cela brille et nous éclaire. Est-ce que nous ne pouvons errer à loisir dans cet infini? est-ce que nous ne marchons pas à plaisir sur cette éternité qui contient tout le passé et l’avenir, les germes et les débris?
Vois donc comme ces nuages se déploient mollement sous nos pieds, comme leurs replis sont moelleux et larges! vois comme ce firmament est bleu et profond, comme ces étoiles roulent et brillent, comme la lune est blanche et comme le soleil a des gerbes d’or sous nos pieds! Et il me semble que cela est fait pour moi, car pourquoi donc seraient-ils alors? la création doit avoir un autre but que sa vie même.
SATAN.