Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre.

Part 19

Chapter 194,055 wordsPublic domain

Il ne lisait plus, ou bien c’étaient des livres qu’il trouvait mauvais et qui, néanmoins, lui causaient un certain plaisir par leur médiocrité même. La nuit il ne dormait pas, des insomnies le retournaient sur son lit, il rêvait et il s’éveillait, si bien que, le matin, il était plus fatigué que s’il eût veillé.

Usé par l’ennui, habitude terrible, et trouvant même un certain plaisir à l’abrutissement qui en est la suite, il était comme les gens qui se voient mourir, il n’ouvrait plus sa fenêtre pour respirer l’air, il ne se lavait plus les mains, il vivait dans une saleté de pauvre, la même chemise lui servait une semaine, il ne se faisait plus la barbe et ne se peignait plus les cheveux. Quoique frileux, s’il était sorti dans la matinée et qu’il eût les pieds mouillés, il restait toute la journée sans changer de chaussures et sans faire de feu, ou bien il se jetait tout habillé sur son lit et tâchait de s’endormir; il regardait les mouches courir sur le plafond, il fumait et suivait de l’œil les petites spirales bleues qui sortaient de ses lèvres.

On concevra sans peine qu’il n’avait pas de but, et c’est là le malheur. Qui eût pu l’animer, l’émouvoir? l’amour? il s’en écartait; l’ambition le faisait rire; pour l’argent, sa cupidité était fort grande, mais sa paresse avait le dessus, et puis un million ne valait pas pour lui la peine de le conquérir; c’est à l’homme né dans l’opulence que le luxe va bien; celui qui a gagné sa fortune, presque jamais ne la sait manger; son orgueil était tel qu’il n’aurait pas voulu d’un trône. Vous me demanderez: Que voulait-il? je n’en sais rien, mais, à coup sûr, il ne songeait point à se faire plus tard élire député; il eût même refusé une place de préfet, y compris l’habit brodé, la croix d’honneur passée autour du cou, la culotte de peau et les bottes écuyères les jours de cérémonie. Il aimait mieux lire André Chénier que d’être ministre, il aurait préféré être Talma que Napoléon.

C’était un homme qui donnait dans le faux, dans l’amphigourique et faisait grand abus d’épithètes.

Du haut de ces sommets, la terre disparaît et tout ce qu’on s’y arrache. Il y a également des douleurs du haut desquelles on n’est plus rien et l’on méprise tout; quand elles ne vous tuent pas, le suicide seul vous en délivre. Il ne se tua pas, il vécut encore.

Le carnaval arriva, il ne s’y divertit point. Il faisait tout à contretemps, les enterrements excitaient presque sa gaieté, et les spectacles lui donnaient de la tristesse; toujours il se figurait une foule de squelettes habillés, avec des gants, des manchettes et des chapeaux à plumes, se penchant au bord des loges, se lorgnant, minaudant, s’envoyant des regards vides; au parterre il voyait étinceler, sous le feu du lustre, une foule de crânes blancs serrés les uns près des autres. Il entendit des gens descendre en courant l’escalier, ils riaient, ils s’en allaient avec des femmes.

Un souvenir de jeunesse lui repassa dans l’esprit, il pensa à X..., ce village où il avait été un jour à pied, et dont il a parlé lui-même dans ce que vous avez lu; il voulut le revoir avant de mourir, il se sentait s’éteindre. Il mit de l’argent dans sa poche, prit son manteau et partit tout de suite. Les jours gras, cette année-là, étaient tombés dès le commencement de février, il faisait encore très froid, les routes étaient gelées, la voiture roulait au grand galop, il était dans le coupé, il ne dormait pas, mais se sentait traîné avec plaisir vers cette mer qu’il allait encore revoir; il regardait les guides du postillon, éclairées par la lanterne de l’impériale, se remuer en l’air et sauter sur la croupe fumante des chevaux, le ciel était pur et les étoiles brillaient comme dans les plus belles nuits d’été.

Vers dix heures du matin, il descendit à Y... et de là fit la route à pied jusqu’à X...; il alla vite, cette fois, d’ailleurs il courait pour se réchauffer. Les fossés étaient pleins de glace, les arbres, dépouillés, avaient le bout de leurs branches rouge, les feuilles tombées, pourries par les pluies, formaient une grande couche noire et gris de fer, qui couvrait le pied de la forêt, le ciel était tout blanc sans soleil. Il remarqua que les poteaux qui indiquent le chemin avaient été renversés; à un endroit on avait fait une coupe de bois, depuis qu’il avait passé par là. Il se dépêchait, il avait hâte d’arriver. Enfin le terrain vint à descendre, là il prit, à travers champs, un sentier qu’il connaissait, et bientôt il vit, dans le loin, la mer. Il s’arrêta, il l’entendait battre sur le rivage et gronder au fond de l’horizon, _in altum_; une odeur salée lui arriva, portée par la brise froide d’hiver, son cœur battait.

On avait bâti une nouvelle maison à l’entrée du village, deux ou trois autres avaient été abattues.

Les barques étaient à la mer, le quai était désert, chacun se tenait enfermé dans sa maison; de longs morceaux de glace, que les enfants appellent _chandelles des rois_, pendaient au bord des toits et au bout des gouttières, les enseignes de l’épicier et de l’aubergiste criaient aigrement sur leur tringle de fer, la marée montait et s’avançait sur les galets, avec un bruit de chaînes et de sanglots.

Après qu’il eut déjeuné, et il fut tout étonné de n’avoir pas faim, il s’alla promener sur la grève. Le vent chantait dans l’air, les joncs minces, qui poussent dans les dunes, sifflaient et se courbaient avec furie, la mousse s’envolait du rivage et courait sur le sable, quelquefois une rafale l’emportait vers les nuages.

La nuit vint, ou mieux ce long crépuscule qui la précède dans les plus tristes jours de l’année; de gros flocons de neige tombèrent du ciel, ils se fondaient sur les flots, mais ils restaient longtemps sur la plage, qu’ils tachetaient de grandes larmes d’argent.

Il vit, à une place, une vieille barque à demi enfouie dans le sable, échouée là peut-être depuis vingt ans, de la christe marine avait poussé dedans, des polypes et des moules s’étaient attachés à ses planches verdies; il aima cette barque, il tourna tout autour, il la toucha à différentes places, il la regarda singulièrement, comme on regarde un cadavre.

A cent pas de là, il y avait un petit endroit dans la gorge d’un rocher, où souvent il avait été s’asseoir et avait passé de bonnes heures à ne rien faire,--il emportait un livre et ne lisait pas, il s’y installait tout seul, le dos par terre, pour regarder le bleu du ciel entre les murs blancs des rochers à pic; c’était là qu’il avait fait ses plus doux rêves, c’était là qu’il avait le mieux entendu le cri des mouettes, et que les fucus suspendus avaient secoué sur lui les perles de leur chevelure; c’était là qu’il voyait la voile des vaisseaux s’enfoncer sous l’horizon, et que le soleil, pour lui, avait été plus chaud que partout ailleurs sur le reste de la terre.

Il y retourna, il le retrouva; mais d’autres en avaient pris possession, car, en fouillant le sol machinalement, avec son pied, il fit trouvaille d’un cul de bouteille et d’un couteau. Des gens y avaient fait une partie, sans doute, on était venu là avec des dames, on y avait déjeuné, on avait ri, on avait fait des plaisanteries. «Ô mon Dieu, se dit-il, est-ce qu’il n’y a pas sur la terre des lieux que nous avons assez aimés, où nous avons assez vécu pour qu’ils nous appartiennent jusqu’à la mort, et que d’autres que nous-mêmes n’y mettent jamais les yeux!»

Il remonta donc par le ravin, où si souvent il avait fait dérouler des pierres sous ses pieds; souvent même il en avait lancé exprès, avec force, pour les entendre se frapper contre les parois des rochers et l’écho solitaire y répondre. Sur le plateau qui domine la falaise, l’air devint plus vif, il vit la lune s’élever en face, dans une portion du ciel bleu, sombre; sous la lune, à gauche, il y avait une petite étoile.

Il pleurait, était-ce de froid ou de tristesse? son cœur crevait, il avait besoin de parler à quelqu’un. Il entra dans un cabaret, où quelquefois il avait été boire de la bière, il demanda un cigare, et il ne put s’empêcher de dire à la bonne femme qui le servait: «Je suis déjà venu ici». Elle lui répondit: «Ah! mais, c’est pas la belle saison, m’sieu, c’est pas la belle saison», et elle lui rendit de la monnaie.

Le soir il voulut encore sortir, il alla se coucher dans un trou qui sert aux chasseurs pour tirer les canards sauvages, il vit un instant l’image de la lune rouler sur les flots et remuer dans la mer, comme un grand serpent, puis de tous les côtés du ciel des nuages s’amoncelèrent de nouveau, et tout fut noir. Dans les ténèbres, des flots ténébreux se balançaient, montaient les uns sur les autres et détonaient comme cent canons, une sorte de rythme faisait de ce bruit une mélodie terrible, le rivage, vibrant sous le coup des vagues, répondait à la haute mer retentissante.

Il songea un instant s’il ne devait pas en finir, personne ne le verrait, pas de secours à espérer, en trois minutes il serait mort; mais, de suite, par une antithèse ordinaire dans ces moments-là, l’existence vint à lui sourire, sa vie de Paris lui parut attrayante et pleine d’avenir, il revit sa bonne chambre de travail, et tous les jours tranquilles qu’il pourrait y passer encore. Et cependant les voix de l’abîme l’appelaient, les flots s’ouvraient comme un tombeau, prêt de suite à se refermer sur lui et à l’envelopper dans leurs plis liquides...

Il eut peur, il rentra, toute la nuit il entendit le vent siffler dans la terreur; il fit un énorme feu et se chauffa de façon à se rôtir les jambes.

Son voyage était fini. Rentré chez lui, il trouva ses vitres blanches couvertes de givre, dans la cheminée les charbons étaient éteints, ses vêtements étaient restés sur son lit comme il les avait laissés, l’encre avait séché dans l’encrier, les murailles étaient froides et suintaient.

Il se dit: «Pourquoi ne suis-je pas resté là-bas?» et il pensa avec amertume à la joie de son départ.

L’été revint, il n’en fut pas plus joyeux. Quelquefois seulement il allait sur le pont des Arts, et il regardait remuer les arbres des Tuileries, et les rayons du soleil couchant qui empourprent le ciel passer, comme une pluie lumineuse, sous l’Arc de l’Étoile.

Enfin, au mois de décembre dernier, il mourut, mais lentement, petit à petit, par la seule force de la pensée, sans qu’aucun organe fût malade, comme on meurt de tristesse, ce qui paraîtra difficile aux gens qui ont beaucoup souffert, mais ce qu’il faut bien tolérer dans un roman, par amour du merveilleux.

Il recommanda qu’on l’ouvrît, de peur d’être enterré vif, mais il défendit bien qu’on l’embaumât.

25 octobre 1842.

NOTE.

Un court fragment de _Novembre_ parut dans _Par les Champs et par les Grèves_ (Charpentier, éditeur, Paris, 1886). _Novembre_ est à la jeunesse de Flaubert ce que les _Mémoires d’un Fou_ sont à son adolescence. Ces pages, d’un caractère autobiographique, furent lues par Flaubert à Maxime Du Camp dans le plus grand secret. Ce dernier nous donne ainsi son impression: «Je n’eus aucun effort à faire pour témoigner mon enthousiasme; j’étais sous le charme et subjugué. Enfin un grand écrivain nous est né, et j’en recevais la bonne nouvelle».

_N’ayant pas été renseigné en temps opportun sur leur existence, nous plaçons à la fin du second volume des_ Œuvres inédites _ces quelques essais qui, chronologiquement, appartiennent, sauf le dernier, au tome I._

CHRONIQUE NORMANDE DU DIXIÈME SIÈCLE.[8]

[8] Mai 1836.

Connaissez-vous la Normandie, cette vieille terre classique du moyen âge, où chaque champ a eu sa bataille, chaque pierre garde son nom et chaque débris un souvenir? Vous figurez-vous Rouen, la métropole, au temps des assauts, des guerres, des famines, au temps où les preux venaient se battre sous ses murs, où les chevaux faisaient étinceler le pavé des quais, tout chauds encore du sang des Anglais?

Ce jour-là, je veux dire le 28 août de l’an 952, toutes les cloches y étaient en branle; les habitants, parés de leurs vêtements de fête, se montraient partout, sur les toits, aux lucarnes, aux fenêtres, dans les rues; tout le peuple se pressait sur la route de Paris en criant de joie et en jetant des fleurs.

Le roi arriva à la porte Beauvoisine à huit heures du soir, on l’attendait depuis le matin. Dès qu’il parut, ce furent des trépignements, des bravos, des cris de joie, des hurlements d’enthousiasme, et l’on vit même des mains qui laissaient tomber des lis et des roses à travers les meurtrières des tours.

Le jeune Richard, fils du duc Guillaume assassiné en Flandre, alla au-devant de lui. Il était âgé de 12 ans, et c’était un bel enfant aux cheveux blonds, aux yeux tendres, au teint pâle; pourtant il montait habilement sa jument noire, et sa main portait fort bien une grande épée, qu’il abaissa devant le roi, comme vassal et sujet.

--Pauvre enfant! dit Louis IV en l’embrassant et en versant une larme que chacun vit couler sur sa joue, je viens ici pour vous venger de la mort de Guillaume.

Le peuple sautait de joie, il bondissait, il dansait, et ses bras tatoués jetaient des couronnes qui tombaient sur le casque du monarque. N’est-ce pas que tout ce peuple, suspendu à chaque sculpture, à chaque pignon de maison, à chaque proéminence d’église, de rue, de muraille, n’est-ce pas que toute cette multitude enfin, bénissant un seul homme, avait quelque chose d’auguste et de solennel?

Le ciel était pur, éclairé, quelques étoiles commençaient à y briller, l’air embaumait des fleurs que l’on avait jetées aux pieds des chevaux, et les eaux de la Seine étaient calmes et paisibles; le peuple chantait toujours des cris d’allégresse. Oh! c’était un beau jour! La lune vint reluire sur les armes des chevaliers tout couverts de poussière, ce qui les fit paraître d’argent, et le roi entra à l’hôtel de ville.

--Vous coucherez avec nous, dit-il au jeune duc en entrant sous le portique de la salle basse; veillez, messire bailli, à ce que tout soit prêt dans notre appartement commun.

Minuit arriva, et Richard dormait d’un sommeil paisible auprès de Louis; celui-ci, appuyé sur le balcon, regardait attentivement les dernières lumières de la ville, qui s’éteignaient les unes après les autres; bientôt tout rentra dans le silence, et Rouen s’endormit avec calme et bonheur, comme l’enfant qui penchait gracieusement hors de sa couche sa belle chevelure blonde.

La main appuyée sur son front, le roi aspirait avec volupté le vent frais de la nuit, car il est de si beaux moments dans la vie d’un homme, où la nature émane un parfum si suave et si doux à l’âme, qu’on se sentirait coupable de ne pas jouir de ces délices.

Un page, qui ouvrit la porte en faisant un grand salut, le tira de sa rêverie.

--Que veux-tu? lui dit-il.

--Sire, un homme entouré d’un large manteau, ayant une toque de velours rouge sur la tête, demande audience sur-le-champ; il prétend avoir de grands secrets à vous communiquer.

--Dis-lui d’entrer... Ah! c’est toi, dit-il à l’inconnu, qui ôta son manteau et laissa voir un homme d’une stature élevée, le corps maigre, le front ridé, et le visage couvert de balafres, c’est toi, Arnould. Quelles nouvelles de Flandre?

--Vous savez _la grande_ d’abord?

--Oui, et qu’a dit le peuple?

--Lui? rien du tout, il suffit qu’on lui mette un bâillon et il ne dit plus rien.

--Qu’a-t-il été, ce bâillon?

--Une distribution de blé aux pauvres.

--Fort bien. Mais que veux-tu faire de cet enfant?

Et il montrait Richard.

--Ne vous l’ai-je pas dit? le garder, annoncer qu’il est malade, qu’il tombe en langueur, et puis, une nuit, on fait venir dans sa chambre un prêtre et un bourreau, le prêtre sort d’abord, le bourreau ensuite, le jeune prince est mort; le lendemain on fait dire douze messes pour le repos de son âme, et tout est fini. Vous comprenez, sire?

--Oui, je te fais mon premier ministre et je te donne la Normandie que je vais avoir... Ah! ah! je l’aurai, dit-il comme machinalement et en lui-même, je l’aurai donc ce beau fleuron de ma couronne, je serai roi chez moi... Et puis pourquoi n’aurais-je pas la Bourgogne, la Champagne, la Bretagne?... Encore une fois, Arnould, je te fais mon premier ministre.

Et il le congédia en l’embrassant.

--En ce moment le vent devint plus fort, et son souffle dans l’air souleva quelques fleurs que le soleil avait fanées et qui vinrent voltiger devant la fenêtre du roi. «Les fleurs du peuple», se dit-il en riant amèrement, et un remords lui tortura l’âme.

Le lendemain, Osmond, tuteur du duc, vint redemander son pupille au roi.

--Pourquoi? répondit celui-ci.

--Sire, j’étais un des plus vaillants capitaines de la Normandie lorsqu’elle était sous Guillaume, j’ai laissé bien des larges gouttes de sang dans des champs de bataille, le duc m’aimait comme son fils, et lorsqu’il partit pour son entrevue en Flandre, où il fut si lâchement assassiné...

--Qu’y-a-il besoin de revenir sans cesse sur cette affaire? dit le roi en rougissant, nous la connaissons, continuez.

--Je vous disais, sire, qu’avant de partir pour la Flandre, il se méfiait de quelque chose et il craignait Arnould, ce seigneur assassin.

--Je vous ai averti, messire Osmond, insulter le nom d’un de nos vassaux c’est m’insulter moi-même. Vous croyez donc, parce que vous êtes tuteur de cet enfant, que vous êtes maître de la Normandie? que le roi est ici par hospitalité? que vous pouvez gouverner Rouen sans que personne, excepté vous, ait le droit de vie ou de mort? Vous vous trompez, car si je faisais dresser une potence et mettre un grand seigneur au haut, que diriez-vous alors?

--Pardon, sire.

--Continuez.

--Eh bien, sire, il me dit, les larmes aux yeux, en mettant le pied dans l’étrier: «Veillez sur mon fils, ne le quittez pas d’un instant, d’une minute, et si je ne reviens pas dans quinze jours, un mois, brûlez huit cierges à Notre-Dame de Bon-Secours pour le repos de votre ami; vous entendez? prenez garde à mon fils! Adieu, et, si c’est pour toujours, encore adieu!» Il me semble le revoir encore, sire, me serrant la main en me disant ces mots d’adieu, et des larmes restèrent longtemps sur sa barbe blanche; il embrassa son fils, et nous vîmes bientôt son cheval disparaître dans un tourbillon de poussière. Nous l’attendîmes quinze jours, un mois, personne! Alors toute la ville prit le deuil, et l’on fit plus, car on versa des larmes!

--Vous êtes un brave homme, dit le roi en soupirant, vos paroles m’ont touché. Eh bien, craignez-vous quelque chose pour cet enfant? Eh, mon Dieu, nous avons assez de richesses pour le contenter; pourquoi voulez-vous le reprendre? Soyez tranquille, Osmond, un roi sait garder quelque chose de précieux, et la preuve c’est que lorsqu’on lui prend sa couronne on lui arrache quelquefois la tête avec, tellement il y tient.

Osmond sortit sans rien dire.

--Qu’ai-je appris, dit Osmond en entrant chez le roi, le lendemain matin, Richard est malade?

--Mais oui.

--Qu’a-t-il?

--Rien... Tenez, je vais vous le dire, je veux garder le duc auprès de moi, je l’aurai. Il est temps de cesser cet inutile carnaval; dans une heure huit mille hommes sont aux portes de Rouen, j’ai envoyé Arnould vers Bernard, général des troupes de Normandie. Quant à vous, messire Osmond, qui voulez faire la leçon à l’homme roi comme au duc enfant, vous êtes libre maintenant, mais ce soir, au clair de lune, les vautours auront un cadavre de plus aux chasses du gibet... Allez maintenant, le masque est jeté, montrez-le au peuple.

Suivons un instant le vieux guerrier insulté, qui descend en courant le grand escalier. Il s’enfonça dans les rues tortueuses de la basse vieille tour. Sur la place Saint-Marc il rencontra Jehan de Montivilliers.

--Bien, dit-il, je te cherchais, j’ai de grandes nouvelles à t’annoncer. Eh bien, mes seigneurs, savez-vous une chose?

--Laquelle? dirent-ils avec empressement.

--Nous sommes dans une ville assiégée.

--Gare! cria un homme monté sur un cheval et qui traversait la place à bride abattue.

C’était Arnould, duc de Flandre et sbire du roi.

--Parlez plus bas, dit le comte de Rochepeaux lorsqu’il le vit passer.

--Oui, messieurs, continua Osmond, et par le roi encore; ce même homme que vous avez accueilli avec des bravos est un assassin, et le vengeur de Guillaume est son meurtrier!

--Mais, voyons, comment le savez-vous?

--Il a voulu garder Richard avec lui, et tout à l’heure, lorsque j’ai été lui redemander mon cher enfant, il m’a dit... oh! non, vous ne le croirez pas!... il m’a dit, l’infâme! sans pudeur et sans honte, que tout ce qu’il avait fait était une comédie, une mascarade, et qu’il se moquait du peuple comme d’un enfant qu’on trompe; il a ajouté que dans une heure huit mille hommes assiégeraient Rouen. Vive Dieu! mes seigneurs, il n’en sera pas ainsi, dussions-nous tous nous faire assassiner comme Guillaume Longue-Épée! non, non, le peuple ne se laissera pas tromper de la sorte, il va prendre les armes. Toi, Jehan de Montivilliers, va à la porte Beauvoisine; Arthur de Rochepeaux, va au parvis Notre-Dame, c’est l’heure de la grève, tu y trouveras le peuple; va, dis-lui qu’on lui a pris son duc, son enfant bien-aimé, excite-le, mets-lui les armes dans les mains. Toi, Henry d’Harcourt, vole à Saint-Gervais, l’église est pleine de peuple, on y chante un _Te Deum_ pour le roi; va, dis-lui que Louis IV l’a trompé, dirige sur l’hôtel de ville nos amis. Hardi! allez!

Deux heures après la multitude assiégeait le palais du roi avec des cris, des huées, des menaces, et les yeux tout rouges de colère; elle avait déjà massacré les sentinelles qui veillaient à la porte, et elle promettait avec rage d’enfoncer les portes si le roi ne se présentait.

C’était pourtant le même peuple qui était venu avec des fleurs et des cris d’amour! Maintenant il trépignait d’impatience et de rage, comme un homme en délire, il demandait à grands cris: le roi! le roi! et mille bras agitaient dans l’air des piques, des haches, des hallebardes, des poignards, des lances et des poings fermés.

Le roi était resté dans sa chambre, seul, assis sur son lit; il attendait Arnould avec impatience, et les hurlements effrénés du peuple, qui allaient toujours croissant, étaient pour lui l’heure qui précède le moment où la tête du condamné doit rouler sur l’échafaud. Un instant il eut le courage de s’approcher du balcon et de regarder par la fenêtre, mais lorsqu’il vit toute cette mer de têtes qui s’agitait dans les rues tortueuses et qui montait vers le palais comme la tempête, il trembla, il faillit s’évanouir, ses jambes pliaient sous lui, ses dents claquaient, et ses mains humides d’une sueur moite et maladive touchaient instinctivement un crucifix de bois qu’il avait sur la poitrine.

Pourtant il entend des pas précipités dans le corridor, son cœur bat avec violence. Arnould entra, il était pâle et défiguré, il avait du sang sur le visage.

--Eh bien? dit le roi vivement, et les troupes?

--Tout est perdu, sire! J’arrive chez Bernard, je lui demande des troupes, je dis qu’il y va pour vous de la vie ou de la mort, il refuse; je le supplie, j’embrasse ses genoux, ses mains, je le prie comme on prie Dieu: «Non, dit-il en me repoussant du pied avec mépris et dédain; moi! j’irais porter du secours à ton maître! si j’avais des assassins, je lui en enverrais; mais il en a un, c’est toi! Tu as bien assassiné Guillaume, assassine le peuple, assassine-le donc, ce seigneur-là!... Moi! des troupes au roi de France! je ne dois donner du secours qu’au duc de Normandie. Que le roi rende son prisonnier et qu’il laisse cette province!» «Va-t’en, a-t-il ajouté en me donnant un coup de cravache sur la figure, va-t’en, assassin, dire ces mots à celui qui t’envoie!»

En ce moment-là le peuple avait brisé les portes, il était dans les escaliers, ses pas retentissaient sous les voûtes.

--Le roi! le roi! criait-il.

La fenêtre s’ouvrit et laissa voir Louis IV, portant dans ses bras le duc de Normandie.

Les piques et les armes tombèrent des mains.

--Noël! Noël! vive le roi! vive le duc! criait le peuple.