Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre.

Part 16

Chapter 163,963 wordsPublic domain

Marie, étendue sur moi, avait ainsi certaines parties du corps dans la lumière, d’autres dans l’ombre; elle s’était dérangée un peu, sa tête était plus basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet, pendait hors du lit et touchait presque le plancher; il y avait sur la table de nuit un bouquet de violettes dans un verre d’eau, j’étendis la main, je le pris, je cassai le fil avec mes dents et je les respirai. La chaleur de la veille, sans doute, ou bien le long temps depuis qu’elles étaient cueillies les avait fanées, je leur trouvai une odeur exquise et toute particulière, je humai une à une leur parfum; comme elles étaient humides, je me les appliquai sur les yeux pour me refroidir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués ressentaient comme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sachant que faire et ne voulant pas l’éveiller, car j’éprouvais un étrange plaisir à la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur la gorge de Marie, bientôt elle en fut toute couverte, et ces belles fleurs fanées, sous lesquelles elle dormait, la symbolisèrent à mon esprit. Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à cause de cela peut-être, elle m’envoyait un parfum plus âcre et plus irritant; le malheur, qui avait dû passer dessus, la rendait belle de l’amertume que sa bouche conservait, même en dormant, belle des deux rides qu’elle avait derrière le cou et que le jour, sans doute, elle cachait sous ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la volupté et dont les étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je devinais mille passions terribles qui l’avaient dû sillonner comme la foudre à en juger par les traces restées, et puis sa vie devrait me faire plaisir à entendre raconter, moi qui recherchais dans l’existence humaine le côté sonore et vibrant, le monde des grandes passions et des belles larmes.

A ce moment-là, elle s’éveilla, toutes les violettes tombèrent, elle sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu’elle étendait ses bras autour de mon cou et m’embrassait d’un long baiser du matin, d’un baiser de colombe qui s’éveille.

Quand je l’ai priée de me raconter son histoire, elle me dit:

--A toi je le peux bien. Les autres mentiraient et commenceraient par te dire qu’elles n’ont pas toujours été ce qu’elles sont, elles te feraient des contes sur leurs familles et sur leurs amours, mais je ne veux pas te tromper ni me faire passer pour une princesse; écoute, tu vas voir si j’ai été heureuse! Sais-tu que souvent j’ai eu envie de me tuer? une fois on est arrivé dans ma chambre, j’étais à moitié asphyxiée. Oh! si je n’avais pas peur de l’enfer, il y a longtemps que ça serait fait. J’ai aussi peur de mourir, ce moment-là à passer m’effraie, et pourtant, j’ai envie d’être morte!

Je suis de la campagne, notre père était fermier. Jusqu’à ma première communion, on m’envoyait tous les matins garder les vaches dans les champs; toute la journée je restais seule, je m’asseyais au bord d’un fossé, à dormir, ou bien j’allais dans le bois dénicher des nids; je montais aux arbres comme un garçon, mes habits étaient toujours déchirés; souvent on m’a battue pour avoir volé des pommes, ou laissé aller les bestiaux chez les voisins. Quand c’était la moisson et que, le soir venu, on dansait en rond dans la cour, j’entendais chanter des chansons où il y avait des choses que je ne comprenais pas, les garçons embrassaient les filles, on riait aux éclats; cela m’attristait et me faisait rêver. Quelquefois, sur la route, en m’en retournant à la maison, je demandais à monter dans une voiture de foin, l’homme me prenait avec lui et me plaçait sur les bottes de luzerne; croirais-tu que je finis par goûter un indicible plaisir à me sentir soulever de terre par les mains fortes et robustes d’un gars solide, qui avait la figure brûlée par le soleil et la poitrine toute en sueur? D’ordinaire ses bras étaient retroussés jusqu’aux aisselles, j’aimais à toucher ses muscles, qui faisaient des bosses et des creux à chaque mouvement de sa main, et à me faire embrasser par lui, pour me sentir râper la joue par sa barbe. Au bas de la prairie où j’allais tous les jours, il y avait un petit ruisseau entre deux rangées de peupliers, au bord duquel toutes sortes de fleurs poussaient; j’en faisais des bouquets, des couronnes, des chaînes; avec des grains de sorbier, je me faisais des colliers, cela devint une manie, j’en avais toujours mon tablier plein, mon père me grondait et disait que je ne serais jamais qu’une coquette. Dans ma petite chambre j’en avais mis aussi; quelquefois cette quantité d’odeurs-là m’enivrait, et je m’assoupissais, étourdie, mais jouissant de ce malaise. L’odeur du foin coupé par exemple, du foin chaud et fermenté, m’a toujours semblé délicieuse, si bien que, les dimanches, je m’enfermais dans la grange, y passant tout mon après-midi à regarder les araignées filer leurs toiles aux sommiers, et à entendre les mouches bourdonner. Je vivais comme une fainéante, mais je devenais une belle fille, j’étais toute pleine de santé. Souvent une espèce de folie me prenait, et je courais, je courais jusqu’à tomber ou bien je chantais à tue-tête, ou je parlais seule et longtemps; d’étranges désirs me possédaient, je regardais toujours les pigeons, sur leur colombier, qui se faisaient l’amour, quelques-uns venaient jusque sous ma fenêtre s’ébattre au soleil et se jouer dans la vigne. La nuit, j’entendais encore le battement de leurs ailes et leur roucoulement, qui me semblait si doux, si suave, que j’aurais voulu être pigeon comme eux et me tordre ainsi le cou, comme ils faisaient pour s’embrasser. «Que se disent-ils donc, pensais-je, qu’ils ont l’air si heureux?», et je me rappelais aussi de quel air superbe j’avais vu courir les chevaux après les juments, et comment leurs naseaux étaient ouverts; je me rappelais la joie qui faisait frissonner la laine des brebis aux approches du bélier, et le murmure des abeilles quand elles se suspendent en grappes aux arbres des vergers. Dans l’étable, souvent, je me glissais entre les animaux pour sentir l’émanation de leurs membres, vapeur de vie que j’aspirais à pleine poitrine, pour contempler furtivement leur nudité, où le vertige attirait toujours mes yeux troublés. D’autres fois, au détour d’un bois, au crépuscule surtout, les arbres eux-mêmes prenaient des formes singulières: c’étaient tantôt des bras qui s’élevaient vers le ciel, ou bien le tronc qui se tordait comme un corps sous les coups du vent. La nuit, quand je m’éveillais et qu’il y avait de la lune et des nuages, je voyais dans le ciel des choses qui m’épouvantaient et qui me faisaient envie. Je me souviens qu’une fois, la veille de Noël, j’ai vu une grande femme nue, debout, avec des yeux qui roulaient; elle avait bien cent pieds de haut, mais elle alla, s’allongeant toujours en s’amincissant, et finit par se couper, chaque membre resta séparé, la tête s’envola la première, tout le reste s’agitait encore. Ou bien je rêvais; à dix ans déjà, j’avais des nuits fiévreuses, des nuits pleines de luxure. N’était-ce pas la luxure qui brillait dans mes yeux, coulait dans mon sang, et me faisait bondir le cœur au frôlement de mes membres entre eux? elle chantait éternellement dans mon oreille des cantiques de volupté; dans mes visions, les chairs brillaient comme de l’or, des formes inconnues remuaient, comme du vif-argent répandu.

A l’église je regardais l’homme nu étalé sur la croix, et je redressais sa tête, je remplissais ses flancs, je colorais tous ses membres, je levais ses paupières; je me faisais devant moi un homme beau, avec un regard de feu; je le détachais de la croix et je le faisais descendre vers moi, sur l’autel, l’encens l’entourait, il s’avançait dans la fumée, et de sensuels frémissements me couraient sur la peau.

Quand un homme me parlait, j’examinais son œil et le jet qui en sort, j’aimais surtout ceux dont les paupières remuent toujours, qui cachent leurs prunelles et qui les montrent, mouvement semblable au battement d’ailes d’un papillon de nuit; à travers leurs vêtements, je tâchais de surprendre le secret de leur sexe, et là-dessus j’interrogeais mes jeunes amies, j’épiais les baisers de mon père et de ma mère, et la nuit le bruit de leur couche.

A douze ans, je fis ma première communion, on m’avait fait venir de la ville une belle robe blanche, nous avions toutes des ceintures bleues; j’avais voulu qu’on me mît les cheveux en papillotes, comme à une dame. Avant de partir, je me regardai dans la glace, j’étais belle comme un amour, je fus presque amoureuse de moi, j’aurais voulu pouvoir l’être. C’était aux environs de la Fête-Dieu, les bonnes sœurs avaient rempli l’église de fleurs, on embaumait; moi-même, depuis trois jours, j’avais travaillé avec les autres à orner de jasmin la petite table sur laquelle on prononce les vœux, l’autel était couvert d’hyacinthes, les marches du chœur étaient couvertes de tapis, nous avions toutes des gants blancs et un cierge dans la main; j’étais bien heureuse, je me sentais faite pour cela; pendant toute la messe, je remuais des pieds sur le tapis, car il n’y en avait pas chez mon père; j’aurais voulu me coucher dessus, avec ma belle robe, et demeurer toute seule dans l’église, au milieu des cierges allumés; mon cœur battait d’une espérance nouvelle, j’attendais l’hostie avec anxiété, j’avais entendu dire que la première communion changeait, et je croyais que, le sacrement passé, tous mes désirs seraient calmés. Mais non! rassise à ma place, je me retrouvai dans ma fournaise; j’avais remarqué que l’on m’avait regardée, en allant vers le prêtre, et qu’on m’avait admirée, je me rengorgeai, je me trouvai belle, m’enorgueillissant vaguement de toutes les délices cachées en moi et que j’ignorais moi-même.

A la sortie de la messe, nous défilâmes toutes en rang, dans le cimetière; les parents et les curieux étaient des deux côtés, dans l’herbe, pour nous voir passer; je marchais la première, j’étais la plus grande, Pendant le dîner, je ne mangeai pas, j’avais le cœur tout oppressé; ma mère, qui avait pleuré pendant l’office, avait encore les yeux rouges; quelques voisins vinrent pour me féliciter et m’embrassèrent avec effusion, leurs caresses me répugnaient. Le soir, aux vêpres, il y avait encore plus de monde que le matin. En face de nous, on avait disposé les garçons, ils nous regardaient avidement, moi surtout; même lorsque j’avais les yeux baissés, je sentais encore leurs regards. On les avait frisés, ils étaient en toilette comme nous. Quand, après avoir chanté le premier couplet d’un cantique, ils reprenaient à leur tour, leur voix me soulevait l’âme, et quand elle s’éteignait, ma jouissance expirait avec elle, et puis s’élançait de nouveau quand ils recommençaient. Je prononçai les vœux; tout ce que je me rappelle, c’est que je parlais de robe blanche et d’innocence.

Marie s’arrêta ici, perdue sans doute dans l’émouvant souvenir par lequel elle avait peur d’être vaincue, puis elle reprit en riant d’une manière désespérée:

--Ah! la robe blanche! il y a longtemps qu’elle est usée! et l’innocence avec elle! Où sont les autres maintenant? il y en a qui sont mortes, d’autres qui sont mariées et ont des enfants; je n’en vois plus aucune, je ne connais personne. Tous les jours de l’an encore, je veux écrire à ma mère, mais je n’ose pas, et puis bah! c’est bête, tous ces sentiments-là!

Se raidissant contre son émotion, elle continua:

--Le lendemain, qui était encore un jour de fête, un camarade vint pour jouer avec moi; ma mère me dit: «Maintenant que tu es une grande fille, tu ne devrais plus aller avec les garçons», et elle nous sépara. Il n’en fallut pas plus pour me rendre amoureuse de celui-là, je le recherchais, je lui fis la cour, j’avais envie de m’enfuir avec lui de mon pays, il devait m’épouser quand je serais grande, je l’appelais mon mari, mon amant, il n’osait pas. Un jour que nous étions seuls, et que nous revenions ensemble du bois où nous avions été cueillir des fraises, en passant près d’un mulon, je me ruai sur lui, et le couvrant de tout mon corps en l’embrassant à la bouche, je me mis à crier: «Aime-moi donc, marions-nous, marions-nous!» Il se dégagea de moi et s’enfuit.

Depuis ce temps-là je m’écartai de tout le monde et ne sortis plus de la ferme, je vivais solitairement dans mes désirs, comme d’autres dans leurs jouissances. Disait-on qu’un tel avait enlevé une fille qu’on lui refusait, je m’imaginais être sa maîtresse, fuir avec lui en croupe, à travers champs, et le serrer dans mes bras; si l’on parlait d’une noce, je me couchais vite dans le lit blanc, comme la mariée je tremblais de crainte et de volupté; j’enviais jusqu’aux beuglements plaintifs des vaches, quand elles mettent bas; en en rêvant la cause, je jalousais leurs douleurs.

A cette époque-là mon père mourut, ma mère m’emmena à la ville avec elle, mon frère partit pour l’armée, où il est devenu capitaine. J’avais seize ans quand nous partîmes de la maison; je dis adieu pour toujours au bois, à la prairie où était mon ruisseau, adieu au portail de l’église, où j’avais passé de si bonnes heures à jouer au soleil, adieu aussi à ma pauvre petite chambre; je n’ai plus revu tout cela. Des grisettes du quartier, qui devinrent mes amies, me montrèrent leurs amoureux, j’allais avec elles en parties, je les regardais s’aimer, et je me repaissais à loisir de ce spectacle. Tous les jours c’était quelque nouveau prétexte pour m’absenter, ma mère s’en aperçut bien, elle m’en fit d’abord des reproches, puis finit par me laisser tranquille.

Un jour enfin une vieille femme, que je connaissais depuis quelque temps, me proposa de faire ma fortune, me disant qu’elle m’avait trouvé un amant fort riche, que le lendemain soir je n’avais qu’à sortir comme pour porter de l’ouvrage dans un faubourg, et qu’elle m’y mènerait.

Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent, je crus souvent que j’allais devenir folle; à mesure que l’heure approchait, le moment s’éloignait, je n’avais que ce mot-là dans la tête: un amant! un amant! j’allais avoir un amant, j’allais être aimée, j’allais donc aimer! Je mis d’abord mes souliers les plus minces, puis, m’apercevant que mon pied s’évasait dedans, je pris des bottines; j’arrangeai également mes cheveux de cent manières, en torsades, puis en bandeaux, en papillotes, en nattes; à mesure que je me regardais dans la glace, je devenais plus belle, mais je ne l’étais pas assez, mes habits étaient communs, j’en rougis de honte. Que n’étais-je une de ces femmes qui sont blanches au milieu de leurs velours, toute chargée de dentelles, sentant l’ambre et la rose, avec de la soie qui craque, et des domestiques tout cousus d’or! Je maudis ma mère, ma vie passée, et je m’enfuis, poussée par toutes les tentations du diable, et d’avance les savourant toutes.

Au détour d’une rue, un fiacre nous attendait, nous montâmes dedans; une heure après il nous arrêta à la grille d’un parc. Après nous y être promenées quelque temps, je m’aperçus que la vieille m’avait quittée, et je restai seule à marcher dans les allées. Les arbres étaient grands, tout couverts de feuilles, des bandes de gazon entouraient des plates-bandes de fleurs, jamais je n’avais vu de si beau jardin, une rivière passait au milieu, des pierres, disposées habilement çà et là, formaient des cascades, des cygnes jouaient sur l’eau et, les ailes enflées, se laissaient pousser par le courant. Je m’amusai aussi à voir la volière, où des oiseaux de toutes sortes criaient et se balançaient sur leurs anneaux; ils étalaient leurs queues panachées et passaient les uns devant les autres, c’était un éblouissement. Deux statues de marbre blanc, au bas du perron, se regardaient, dans des poses charmantes; le grand bassin d’en face était doré par le soleil couchant et donnait envie de s’y baigner. Je pensais à l’amant inconnu qui demeurait là, à chaque instant je m’attendais à voir sortir de derrière un bouquet d’arbres quelque homme beau et marchant fièrement comme un Apollon. Après le dîner, et quand le bruit du château, que j’entendais depuis longtemps, se fut apaisé, mon maître parut. C’était un vieillard tout blanc et maigre, serré dans des habits trop justes, avec une croix d’honneur sur son habit, et des dessous de pied qui l’empêchaient de remuer les genoux; il avait un grand nez, et de petits yeux verts qui avaient l’air méchant. Il m’aborda en souriant, il n’avait plus de dents. Quand on sourit il faut avoir une petite lèvre rose comme la tienne, avec un peu de moustache aux deux bouts, n’est-ce pas, cher ange?

Nous nous assîmes ensemble sur un banc, il me prit les mains, il me les trouva si jolies qu’il en baisait chaque doigt; il me dit que si je voulais être sa maîtresse, rester sage et demeurer avec lui, je serais bien riche, j’aurais des domestiques pour me servir, et tous les jours de belles robes, je monterais à cheval, je me promènerais en voiture; mais pour cela, disait-il, il fallait l’aimer. Je lui promis que je l’aimerais.

Et cependant aucune de ces flammes intérieures qui naguère me brûlaient les entrailles, à l’approche des hommes, ne m’arrivait; à force d’être à côté de lui et de me dire intérieurement que c’était celui-là dont j’allais être la maîtresse, je finis par en avoir envie. Quand il me dit de rentrer, je me levai vivement, il était ravi, il tremblait de joie, le bonhomme! Après avoir traversé un beau salon, où les meubles étaient tout dorés, il me mena dans ma chambre et voulut me déshabiller lui-même; il commença par m’ôter mon bonnet, mais voulant ensuite me déchausser, il eut du mal à se baisser et il me dit: «C’est que je suis vieux, mon enfant»; il était à genoux, il me suppliait du regard, il ajouta, en joignant les deux mains: «Tu es si jolie!», j’avais peur de ce qui allait suivre.

Un énorme lit était au fond de l’alcôve, il m’y traîna en criant; je me sentis noyée dans les édredons et dans les matelas, son corps pesait sur moi, avec un horrible supplice, ses lèvres molles me couvraient de baisers froids, le plafond de la chambre m’écrasait. Comme il était heureux! comme il se pâmait! Tâchant, à mon tour, de trouver des jouissances, j’excitais les siennes à ce qu’il paraît; mais que m’importait son plaisir à lui! c’était le mien qu’il fallait, c’était le mien que j’attendais, j’en aspirais de sa bouche creuse et de ses membres débiles, j’en évoquais de tout ce vieillard, et réunissant dans un incroyable effort tout ce que j’avais en moi de lubricité contenue, je ne parvins qu’au dégoût dans ma première nuit de débauche.

A peine fut-il sorti que je me levai, j’allai à la fenêtre, je l’ouvris et je laissai l’air me refroidir la peau; j’aurais voulu que l’Océan pût me laver de lui, je refis mon lit, effaçant avec soin toutes les places où ce cadavre m’avait fatiguée de ses convulsions. Toute la nuit se passa à pleurer; désespérée, je rugissais comme un tigre qu’on a châtré. Ah! si tu étais venu alors! si nous nous étions connus dans ce temps-là! si tu avais été du même âge que moi, c’est alors que nous nous serions aimés, quand j’avais seize ans, quand mon cœur était neuf! toute notre vie se fût passée à cela, mes bras se seraient usés à t’étreindre sur moi et mes yeux à plonger dans les tiens.

Elle continua:

--Grande dame, je me levais à midi, j’avais une livrée qui me suivait partout, et une calèche où je m’étendais sur les coussins; ma bête de race sautait merveilleusement par-dessus le tronc des arbres, et la plume noire de mon chapeau d’amazone remuait avec grâce; mais devenue riche du jour au lendemain, tout ce luxe m’excitait au lieu de m’apaiser. Bientôt on me connut, ce fut à qui m’aurait, mes amants faisaient mille folies pour me plaire, tous les soirs je lisais les billets doux de la journée, pour y trouver l’expression nouvelle de quelque cœur autrement moulé que les autres et fait pour moi. Mais tous se ressemblaient, je savais d’avance la fin de leurs phrases et la manière dont ils allaient tomber à genoux; il y en a deux que j’ai repoussés par caprice et qui se sont tués, leur mort ne m’a point touchée, pourquoi mourir? que n’ont-ils plutôt tout franchi pour m’avoir? Si j’aimais un homme, moi, il n’y aurait pas de mers assez larges ni de murs assez hauts pour m’empêcher d’arriver jusqu’à lui. Comme je me serais bien entendue, si j’avais été homme, à corrompre des gardiens, à monter la nuit aux fenêtres, et à étouffer sous ma bouche les cris de ma victime, trompée chaque matin de l’espoir que j’avais eu la veille!

Je les chassais avec colère et j’en prenais d’autres, l’uniformité du plaisir me désespérait, et je courais à sa poursuite avec frénésie, toujours altérée de jouissances nouvelles et magnifiquement rêvées, semblable aux marins en détresse, qui boivent de l’eau de mer et ne peuvent s’empêcher d’en boire, tant la soif les brûle!

Dandys et rustauds, j’ai voulu voir si tous étaient de même; j’ai goûté la passion des hommes, aux mains blanches et grasses, aux cheveux teints collés sur les tempes; j’ai eu de pâles adolescents, blonds, efféminés comme des filles, qui se mouraient sur moi; les vieillards aussi m’ont salie de leurs joies décrépites, et j’ai contemplé au réveil leur poitrine oppressée et leurs yeux éteints. Sur un banc de bois, dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une pipe de tabac, l’homme du peuple aussi m’a embrassée avec violence; je me suis fait comme lui une joie épaisse et des allures faciles; mais la canaille ne fait pas mieux l’amour que la noblesse, et la botte de paille n’est pas plus chaude que les sofas. Pour les rendre plus ardents, je me suis dévouée à quelques-uns comme une esclave, et ils ne m’en aimaient pas davantage; j’ai eu, pour des sots, des bassesses infâmes, et en échange ils me haïssaient et me méprisaient, alors que j’aurais voulu leur centupler mes caresses et les inonder de bonheur. Espérant enfin que les gens difformes pouvaient mieux aimer que les autres, et que les natures rachitiques se raccrochaient à la vie par la volupté, je me suis donnée à des bossus, à des nègres, à des nains; je leur fis des nuits à rendre jaloux des millionnaires, mais je les épouvantais peut-être, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres, ni les riches, ni les beaux, ni les laids n’ont pu assouvir l’amour que je leur demandais à remplir; tous, faibles, languissants, conçus dans l’ennui, avortons faits par des paralytiques que le vin enivre, que la femme tue, craignant de mourir dans les draps comme on meurt à la guerre, il n’en est pas un que je n’aie vu lassé dès la première heure. Il n’y a donc plus, sur la terre, de ces jeunesses divines comme autrefois! plus de Bacchus, plus d’Apollons, plus de ces héros qui marchaient nus, couronnés de pampres et de lauriers! J’étais faite pour être la maîtresse d’un empereur, moi; il me fallait l’amour d’un bandit, sur un rocher dur, par un soleil d’Afrique; j’ai souhaité les enlacements des serpents, et les baisers rugissants que se donnent les lions.

A cette époque je lisais beaucoup; il y a surtout deux livres que j’ai relus cent fois: _Paul et Virginie_ et un autre qui s’appelait _les Crimes des Reines_. On y voyait les portraits de Messaline, de Théodora, de Marguerite de Bourgogne, de Marie Stuart et de Catherine II. «Être reine, me disais-je, et rendre la foule amoureuse de toi!» Eh bien, j’ai été reine, reine comme on peut l’être maintenant; en entrant dans ma loge je promenais sur le public un regard triomphant et provocateur, mille têtes suivaient le mouvement de mes sourcils, je dominais tout par l’insolence de ma beauté.