Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre.
Part 11
Dans le roman de Gargantua le caractère du héros domine presque exclusivement, les autres sont accessoires et vaguement définis. C’est surtout la force et la vigueur qui prédominent: ce sont de joyeux buveurs aux propos libertins, à la saillie franche, avec moins de malice sceptique et de satire mordante que dans Pantagruel; Gargantua, c’est tout entier l’homme de guerre tel qu’il pouvait l’être vers 1520, il commence à abandonner l’épée pour la plume, la cuirasse pour le bonnet.
Pantagruel a une généalogie avouée, inscrite, il est fils de tous les rois: tous les géants, tous les grands hommes mèdes, persans, juifs, romains, grecs, héros antiques, paladins du moyen âge, tous sont ses pères; son propre père, Gargantua, avait, lors de sa naissance, quatre cent quatre-vingt-quatre et quarante-quatre ans. Sa femme mourut en mal d’enfant; pour baptiser Pantagruel on employa l’eau de tout le pays, qui fut 36 mois 7 semaines 4 jours 13 heures et quelque peu davantage sans pluie.
Gargantua ne sait s’il doit se réjouir de la naissance de son fils ou se désoler de la mort de sa femme; tour à tour il rit, il pleure, il s’écrie: «Ah pauvre Pantagruel! tu as perdu ta bonne mère, ta douce nourrice, ta dame très aimée. Ha faulse mort! tant tu me es malivole, tant tu me es outrageuse de me tollir celle à laquelle immortalité appartenait de droit»; et ce disant pleurait comme une vache, mais tout souldain riait comme ung veau quand Pantagruel lui venait en mémoyre. «Oh! mon petit-fils, disait-il, mon couillon, mon peton, que tu es joly, tant je suis tenu à Dieu de ce qu’il m’a donné ung si beau fils tant joyeux, tant riant, tant joly! Ho! ho! ho! que je suis ayse, buvons, ho! laissons toute mélancholye, apporte du meilleur, rince les verres, boutte la nappe, chasse les chiens, souffle ce feu, allume la chandelle, ferme cette porte, taille ces soupes, envoie ces pauvres, baille-leur ce qu’ils demandent; tiens ma robe, que je me mette en pourpoint pour mieux festoyer les commères.» Puis il ajoute: «Ma femme est morte, je ne la ressusciterai pas par mes pleurs, il faut mieux pleurer moins et boire davantage.»
Pantagruel, dans son enfance, humait chaque jour le lait de 4,600 vaches; on lui donnait sa bouillie dans un poeslon auquel furent occupés tous les pesliers de Saulmur en Anjou, Villedieu en Normandie, Bramont en Lorraine; il le brisa avec ses dents et mangea du cuivre.
Il part à Paris, lit tous les livres de l’abbaye de Saint-Victor, devient docteur; il prononce des jugements, se lie d’amitié avec Panurge, lequel «estait malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavé, ribleur s’il en estait à Paris». Au demeurant le meilleur fils du monde.
«Et toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre le guet». Il obtient des pardons, marie les vieilles femmes, guérit les vaches; il aime les grandes dames et fait le haut seigneur; il accompagne Pantagruel et lui dit mille choses inconnues, il triomphe pour lui sur un clerc d’Angleterre venu exprès de son pays pour arguer. Panurge va à la guerre contre les Dipsodes; après la victoire on lui accorde un évêché, mais il s’y conduit en laïque, mange son bled en herbe, puis il veut se remarier, mais il a peur. Il se conseille à Pantagruel, il interprète les songes, les vers de Virgile, va consulter la Sibylle de Panzout, puis un poète nommé Raminagrobis, se consulte à tous ceux qui l’entourent, ses amis, les passants, tout le monde; il rencontre frère Jean des Entommeures qui l’en détourne, il demande des avis à Hippotadée, théologien, à Rondibilis, médecin, à un philosophe platonicien, à un philosophe pyrrhonien, il finit par en demander à Triboulet, et, ne sachant que faire, il s’embarque pour aller consulter l’oracle de la Dive Bouteille. Il se munit de force provisions de bouche et part; mais survient une tempête et il a peur, il se recommande à Dieu et à tous les saints, il pleure, sanglote, gémit, fait des vœux; les nauchiers eux-mêmes se démontent et abandonnent le navire au fort de la tempête. Après l’ouragan Panurge fait le bon compagnon et soutient qu’il n’a pas eu peur, il se raille de Dieu et se moque de l’Océan.
Ils visitent toutes les nations, et nulle part ils ne rencontrent ce qui est bon. D’abord ils voient le pays de Chicanous, de là celui de Quaresme prenant, puis ils arrivent dans la contrée des Andouilles commandées par Riflandouille et Tailleboudin, ensuite ils vont dans l’Ile des Papefigues, puis dans celle des Papimanes; ils vont toujours et jamais ils ne s’arrêtent.
Pantagruel descend au manoir de Messire Guaster, premier maître ès arts du monde; celui-là est le tyran universel, et nos héros lui obéissent encore plus qu’à d’autres.
Ils passent successivement dans l’île Sonante, où l’usage du carême déplaît souverainement à Panurge et où les Papigots règnent absolument. Ils restent quelque temps, mais comme à toute heure, jour et nuit, on venait les réveiller pour boire, Pantagruel lui-même en est ennuyé. Ils s’enfuient des terres de Rome, arrivent dans le pays de Quinte essence, et ce n’est enfin qu’après avoir passé dans le pays de Satin, où ils virent Ouïdire, qu’ils arrivent enfin à la Dive Bouteille, terme du voyage.
Et dans toute cette longue course effrénée à travers le monde, ce qui domine, ce qui brille, ce qui retentit, c’est un éternel rire, immense, confus, un rire de géant, qui assourdit les oreilles et donne le vertige; moines, soldats, capitaines, évêques, empereurs, papes, nobles et manants, prêtres et laïques, tous passent devant ce sarcasme colossal de Rabelais, qui les flagelle et les stigmatise, et ils ressortent de dessous sa plume tous mutilés et tous saignants.
Il y avait derrière Rabelais tout un moyen âge sombre et terrible; les longues douleurs du peuple, ses haines contre le seigneur et contre le prêtre étaient vieilles, depuis longtemps les croyances et les servitudes pesaient également; mais la vieille société vivait encore avec ses tyrannies pour le corps, ses entraves pour la pensée, le seigneur était encore dans son donjon, le prêtre dans sa riche et grasse abbaye, le pape dans sa monstrueuse ville de Rome. Mais tout à coup il survient un homme (et pour que la raillerie soit plus forte, un moine!) qui se met à écrire un livre, un livre sans suite, sans formes, à la pensée vague, peut-être sans plan prémédité, sans idée fixe, mais plein de railleries mordantes et cruelles contre le seigneur malgré son armée, contre le prêtre malgré sa sainteté, contre le pape malgré ses bulles; la vieille cathédrale gothique est toute dégradée, toute salie, toute souillée; tout ce qu’on a jusqu’alors respecté depuis des siècles, philosophie, science, magie, gloire, renommée, pouvoir, idées, croyances, tout cela est abattu de son piédestal, l’humanité est dépouillée de ses robes de parade et de ses galons mensongers; elle frémit toute nue sous le souffle impur du grotesque qui la serre depuis longtemps, elle est laide et repoussante, Panurge lui jette à la tête ses brocs de vin, et se met à rire. Et au milieu de tout cela, les aperçus les plus fins sur la nature de l’homme, les nuances les plus délicates du cœur, les analyses les plus vraies, des scènes qu’eût avouées Molière et qui ont fait pâmer de rire nos aïeux, qui avaient plus d’esprit que nous et qui lisaient les bons auteurs du bon vieux temps. Ce n’est ni la pointe acérée et aiguisée de Voltaire, avec son rire perçant, sa bile recuite, sa morsure envenimée, ni la colère naïve et déclamatoire de Jean-Jacques, ni les sanglots étouffés de Byron, ni la douleur réfléchie de Gœthe, c’est le rire vrai, fort, brutal, le rire qui brise et qui casse, ce rire-là qui, avec Luther et 93, a abattu le moyen âge.
Ceux qui ont prétendu donner de Rabelais des clefs, voire des allégories à chaque mot, et traduire chaque lazzi, n’ont point, selon moi, compris le livre. La satire est générale, universelle, et non point personnelle ni locale. Une attention suivie dément vite cette vaine tentative.
Citerai-je tout ce que le XVIe siècle a fait dans ce sens-là et toute la boue qu’il a jetée sur le moyen âge dont il était sorti? Ainsi, sans même parler de l’Arioste, Falstaff, Sancho, Gargantua ne forment-ils pas une trilogie grotesque qui couronne amèrement la vieille société?
Falstaff est à lui seul l’homme de l’Angleterre, le John Bull bouffi de bière forte et de jambon, gros, sensuel, se relevant d’entre les cadavres, tirant de sa gibecière un flacon de vieux vin d’Espagne. Ce n’est point le grotesque terrible d’Iago, ni l’immoralité raisonnée du Maure Hassan de Schiller. Sa seule passion c’est de s’aimer. Il la porte au plus haut degré; elle est sublime. C’est l’égoïsme personnifié avec un certain fonds d’analyse et de scepticisme qu’il fait tourner à son profit.
Quant au pacifique Sancho Pança, monté sur son baudet, avec sa figure basanée et paresseuse, soufflant la nuit, dormant le jour, l’homme poltron, l’homme qui ne conçoit pas l’héroïsme, l’homme des proverbes, l’homme prosaïque par excellence, n’est-ce pas la raison criant de toutes ses forces à don Quichotte d’arrêter et de ne pas courir après les moulins à vent qu’il prend pour des géants? Le gentilhomme y court, mais il s’y casse le bras, s’y meurtrit la tête. Son casque est un plat à barbe, son cheval, Rossinante. Et l’âne du laboureur se met à braire devant son blason.
Placée entre ces deux figures, celle de Gargantua est plus vague, moins précise. Les formes en sont plus amples, plus lâchées, plus grandioses. Gargantua est moins glouton, moins sensuel que Falstaff, moins paresseux que Sancho, mais il est plus buveur, plus rieur, plus criard. Il est terrible et monstrueux dans sa gaieté.
[6]Au reste, Rabelais est une longue étude à faire, il faut le connaître tout en entier pour l’apprécier, des analyses et des extraits le mutilent et le gâtent; c’est en l’approfondissant que l’on verra tout ce qu’il y a de sève, de vigueur, d’imagination, de génie sous cette forme triviale et grossière, on s’étonnera de tant de diamants ensevelis, des forces de l’Hercule sous l’habit du bouffon.
[6] Inédit, lignes 8 à 16.
Une dernière réflexion qui termine. Rabelais n’a sondé que la société telle qu’elle pouvait être de son temps. Il a dénoncé des abus, des ridicules, des crimes, et, que sais-je, entrevu peut-être un monde politique meilleur, une société tout autre. Ce qui existait de lui faisait pitié, et, pour employer une expression triviale, _le monde était farce_. Et il l’a tourné en farce.
Depuis lui, qu’est-ce qu’on a fait? Tout est changé. La réforme est venue. Indépendance de la pensée. La Révolution est venue. Indépendance matérielle.
Et encore?
Mille questions ont été retournées, sciences, arts, philosophies, théories, que de choses seulement depuis vingt ans! Quel tourbillon! Où nous mènera-t-il?
Voyez donc: où êtes-vous? Est-ce le crépuscule? est-ce l’aurore? Vous n’avez plus de christianisme. Qu’avez vous donc? des chemins de fer, des fabriques, des chimistes, des mathématiciens. Oui, le corps est mieux, la chair souffre moins, mais le cœur saigne toujours. L’âme, l’âme, la sentez-vous se déchirer, quoique l’enveloppe qui la renferme soit calme et bienheureuse? Voyez comme elle s’abîme dans le scepticisme universel, dans cet ennui morne qui a pris notre race au berceau, tandis que la politique bégaye, que les poètes à peine ont le temps de cadencer leur pensée et qu’ils la jettent à demi écrite sur une feuille éphémère, et que la balle homicide éclate dans chaque grenier ou dans chaque palais qu’habitent la misère, l’orgueil, la satiété!
Les questions matérielles sont résolues. Les autres le sont-elles? Je vous le demande. Dites-le-moi. Et tant que vous n’aurez pas comblé cet éternel gouffre béant que l’homme a en lui, je me moque de vos efforts, et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un brin d’herbe.
Vienne donc maintenant un homme comme Rabelais! Qu’il puisse se dépouiller de toute colère, de toute haine, de toute douleur! De quoi rira-t-il? Ce ne sera ni des rois, il n’y en a plus; ni de Dieu, quoiqu’on n’y croie pas, cela fait peur; ni des jésuites, c’est déjà vieux.
Mais de quoi donc?
Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur la voie.
Mais l’autre? Il aurait beau jeu. Et si le poète pouvait cacher ses larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre serait le plus terrible et le plus sublime qu’on ait fait.
NOTE.
Cette étude sur _Rabelais_ a paru pour la première fois dans _Par les Champs et par les Grèves_, Paris, Charpentier, éditeur, 1886. Le manuscrit n’est pas daté, mais une allusion y est faite dans la _Correspondance_ en 1839.
MADEMOISELLE RACHEL.
Mlle Rachel, hélas! a pris congé de nous, hier soir. L’adieu que nous lui avons donné (est-ce bien vraiment le dernier adieu? espérons que non et qu’elle consentira à reparaître au moins dans _Bajazet_, où nous avons encore tant envie de l’applaudir), cet adieu, triste pour nous, était plein d’enthousiasme et de regrets. On l’a rappelée comme de coutume, on lui a jeté des couronnes, les plus rustres se sont sentis émus, les plus grossiers étaient touchés, les femmes applaudissaient dans les loges, le parterre battait de ses mains sans gants, la salle trépignait; et à l’heure où j’écris ceci à la hâte j’en suis encore tout troublé, tout ravi, j’ai encore la voix de la grande tragédienne dans les oreilles et son geste devant les yeux.
Je me la rappellerai longtemps, ainsi qu’une statue grecque largement drapée qui eût ouvert les lèvres et dit des vers d’Euripide, car c’est là de l’art grec, et du plus pur et du plus simple; en l’écoutant on se prend à rêver à je ne sais quel profil idéal et classique, c’est en effet ce qui d’abord saillit dans son jeu. Mais il n’y a pas seulement la pose forte de la Muse antique, le geste accablant, le mot bien dit, il n’y a pas seulement profil pur et ligne découpée, il y a avant tout le cœur qui anime chaque mot, fait parfois d’un vers toute une scène, toutes les qualités de diction et de jeu, en un mot, également et habilement menées, sous une inspiration toujours conduite et retenue, inspiration intime et qui palpite bien plus dans le cœur de l’artiste qu’elle ne s’étale complaisamment aux yeux du spectateur; et de ce jeu si varié, si nuancé, où tant de qualités éclatantes font trait, saillissent à l’œil et nous prennent d’admiration, de cette poésie dramatique où chaque hémistiche a son accent particulier, il en résulte néanmoins quelque chose d’harmonieux, de complexe et d’exquis; on se laisse aller à un étonnement mêlé d’extase, qui va droit au cœur, sans fracas et sans éblouissement, et vous êtes captivé, charmé, même aux gestes les plus simples, même aux mots les plus ordinaires.
C’est que Mlle Rachel, quoi qu’on en dise, étudie son rôle comme une création à elle, en synthèse d’abord, puis chez le poète, dans chaque vers, et qu’elle en est pénétrée et nourrie; elle a cette large vue de l’ensemble qui seule fait le grand artiste et qui manque quelquefois aux natures les plus inspirées et les plus remarquables. Il ne suffit pas en effet d’avoir certains vers bien dits, du pathétique pour le cinquième acte, de la mélancolie à telle place, de la terreur à telle autre; si vous n’avez pas cette intuition pratique qui saisit à la fois l’ensemble et les détails, ce sentiment délicat et vivace de l’unité et de la correction continue, vous aurez de beaux éclats, des situations heureuses, des étincelles, c’est possible, mais jamais ce feu sacré qui brûle, cette correction exquise qui à elle seule est déjà du génie, et qui pour Mlle Rachel est bien ce qu’en disait Vauvenargues, _le Vernis des maîtres_.
L’avons-nous vue, dans tous les rôles qu’elle nous a joués, descendre un seul instant de sa majesté poétique? l’avons-nous vue quelquefois se rabaisser à la vie commune et quitter sa sphère idéale? Jamais! jamais! parce qu’elle ne joue pas pour nous, mais parce qu’elle vit réellement, parce que son cœur souffre vraiment et que la colère fait trembler ses membres, et que les pleurs emplissent ses yeux, et que l’inspiration la torture et la fait parler, comme la Pythonisse possédée!
On a beaucoup plaint les gladiateurs qui donnaient leur sang pour amuser le peuple; est-ce donc beaucoup moins que de dépenser chaque jour tant de forces et de sève, de verser à flots sur la multitude tous les riches trésors de poésie que recèle un grand cœur d’artiste, et de rester ensuite brisé, épuisé de cette lutte sans nom, n’ayant pour tout salaire que les fleurs des enthousiastes, des vaniteux et l’or des riches? tandis que vous, vous rentrez abreuvé de poésie pour tout un lendemain, l’âme pleine de hautes pensées et brûlante de sentiments généreux (car l’art fait bon et grand parce qu’il transporte et ravit). Oh! non, Rachel, votre salaire à vous c’est de vous faire aimer comme on aime les esprits, c’est de transporter et de navrer le cœur de cette foule qui trépigne et qui bat des mains, c’est de réjouir délicieusement quelque artiste caché dans la foule, quelque frêle génie ignoré, assez grand seulement pour vous comprendre; vous avez une vie à rendre jaloux les rois, et qui fait votre couronne de carton plus solide que la leur, votre royauté plus durable. Quel est celui d’entre eux qui n’échangerait sa vie contre une heure de la vôtre, de votre vie éblouissante et adorée, alors que vous entrez chaque soir au bruit des applaudissements et ressortez accompagnée des mêmes triomphes, pour rentrer dans votre solitude, avec vos poètes chéris, comme ces dieux indiens qui se cachent à la foule quand ils en ont reçu les offrandes et l’encens, pour communiquer avec les esprits supérieurs? Ô fille des grands poètes, ta voix leur eût réjoui l’âme à tous. Corneille fût resté stupéfait devant son Émilie, qu’il n’avait pas taillée plus haute; Racine eût aimé d’amour cette Hermione, qu’il n’avait pas rêvée plus superbe; Voltaire eût fait bien des vers à cette Amenaïde que vous lui rendez plus belle.
Dites-moi s’il n’a pas fallu quelque chose d’un peu plus que ce que vous appelez du talent pour rendre de la verdeur à ces vieilles et bonnes choses, plus admirées qu’aimées, plus respectées que lues, et pour faire de Corneille et de Racine des génies contemporains et pleins d’actualité? Manie-t-on ainsi les réputations de cette taille sans être quelquefois soi-même de leur famille? les nains ou les médiocres tracent-ils dans le cœur des hommes des sillons aussi longs? et quand, à 19 ans, sans tradition et spontanément, vous occupez ainsi le monde littéraire, que votre nom égale les plus beaux et en surpasse tant d’illustres, c’est qu’à coup sûr cela vaut bien la peine qu’on fasse diversion pour un jour à la politique et aux indigos, et qu’on aille un peu se désaltérer à cette large source de poésie, d’où découle ce quelque chose d’exquis et d’infiniment grand que vous savez; cela rafraîchit, soutient, et console de la vie, et fait rêver au beau.
Autrefois, les peuples de la Grèce barbare attendaient, l’hiver, sous leurs cabanes de roseaux, que la saison des pluies fût passée, et quand la colombe apparaissait dans les orangers et que le passereau sifflait dans les champs verts, ils voyaient revenir, accourant, le vieux rapsode qui leur chantait les chants d’Homère, et ils lui tendaient les bras, ils allaient à sa rencontre avec des fleurs et des fruits, et quand il les quittait c’était une douleur pour tous les cœurs, on le reconduisait jusqu’à la fontaine, on bénissait sa lyre, son voyage et son retour surtout, que l’on souhaitait si prochain. Et toi! fille du plus pur rayon de poésie grecque, toi qui nous as fait entendre la large voix des temps antiques, que tes heures soient sacrées, et que ton retour soit prompt! Songe de là-bas à nous autres, qui songeons à toi, veufs que nous sommes de toutes les joies de la poésie que tu emmènes avec toi, loin de nous! Sculpteur, je te ferais une statue; poète, je te ferais des vers, mais indigne, hélas! je te loue dans cette langue des cochers et des banquiers, que tu dédaignes de parler tant elle est molle, pâle et vile auprès des vers que tu dis.
NOVEMBRE[7].
[7] 1842.
FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE.
«Pour... niaiser et fantastiquer.»
MONTAIGNE.
J’aime l’automne, cette triste saison va bien aux souvenirs. Quand les arbres n’ont plus de feuilles, quand le ciel conserve encore au crépuscule la teinte rousse qui dore l’herbe fanée, il est doux de regarder s’éteindre tout ce qui naguère encore brûlait en vous.
Je viens de rentrer de ma promenade dans les prairies vides, au bord des fossés froids où les saules se mirent; le vent faisait siffler leurs branches dépouillées, quelquefois il se taisait, et puis recommençait tout à coup; alors les petites feuilles qui restent attachées aux broussailles tremblaient de nouveau, l’herbe frissonnait en se penchant sur terre, tout semblait devenir plus pâle et plus glacé; à l’horizon le disque du soleil se perdait dans la couleur blanche du ciel, et le pénétrait alentour d’un peu de vie expirante. J’avais froid et presque peur.
Je me suis mis à l’abri derrière un monticule de gazon, le vent avait cessé. Je ne sais pourquoi, comme j’étais là, assis par terre, ne pensant à rien et regardant au loin la fumée qui sortait des chaumes, ma vie entière s’est placée devant moi comme un fantôme, et l’amer parfum des jours qui ne sont plus m’est revenu avec l’odeur de l’herbe séchée et des bois morts; mes pauvres années ont repassé devant moi, comme emportées par l’hiver dans une tourmente lamentable; quelque chose de terrible les roulait dans mon souvenir, avec plus de furie que la brise ne faisait courir les feuilles dans les sentiers paisibles; une ironie étrange les frôlait et les retournait pour mon spectacle, et puis toutes s’envolaient ensemble et se perdaient dans un ciel morne.
Elle est triste, la saison où nous sommes: on dirait que la vie va s’en aller avec le soleil, le frisson vous court dans le cœur comme sur la peau, tous les bruits s’éteignent, les horizons pâlissent, tout va dormir ou mourir. Je voyais tantôt les vaches rentrer, elles beuglaient en se tournant vers le couchant, le petit garçon qui les chassait devant lui avec une ronce grelottait sous ses habits de toile, elles glissaient sur la boue en descendant la côte, et écrasaient quelques pommes restées dans l’herbe. Le soleil jetait un dernier adieu derrière les collines confondues, les lumières des maisons s’allumaient dans la vallée, et la lune, l’astre de la rosée, l’astre des pleurs, commençait à se découvrir d’entre les nuages et à montrer sa pâle figure.
J’ai savouré longuement ma vie perdue; je me suis dit avec joie que ma jeunesse était passée, car c’est une joie de sentir le froid vous venir au cœur, et de pouvoir dire, le tâtant de la main comme un foyer qui fume encore: il ne brûle plus. J’ai repassé lentement dans toutes les choses de ma vie, idées, passions, jours d’emportements, jours de deuil, battements d’espoir, déchirements d’angoisse. J’ai tout revu, comme un homme qui visite les catacombes et qui regarde lentement, des deux côtés, des morts rangés après des morts. A compter les années cependant, il n’y a pas longtemps que je suis né, mais j’ai à moi des souvenirs nombreux dont je me sens accablé, comme le sont les vieillards de tous les jours qu’ils ont vécus; il me semble quelquefois que j’ai duré pendant des siècles et que mon être renferme les débris de mille existences passées. Pourquoi cela? Ai-je aimé? ai-je haï? ai-je cherché quelque chose? j’en doute encore; j’ai vécu en dehors de tout mouvement, de toute action, sans me remuer, ni pour la gloire, ni pour le plaisir, ni pour la science, ni pour l’argent.