Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre.

Part 10

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Il y a dans leur cœur une force qui vit, une colère qu’ils sentent monter graduellement du cœur à la tête; leurs mouvements sont saccadés, leur voix est stridente, leurs dents claquent sur les verres; ils boivent, ils boivent toujours, dissertant, philosophant, cherchant la vérité au fond du verre, le bonheur dans l’ivresse et l’éternité dans la mort. Mathurin seul trouva la dernière.

Cette dernière nuit-là, entre ces trois hommes, il se passa quelque chose de monstrueux et de magnifique. Si vous les aviez vus ainsi épuiser tout, tarir tout, exprimer les saveurs des plus pures voluptés, les parfums de la vertu et l’enivrement de toutes les chimères du cœur, et la politique, et la morale, la religion; tout passa devant eux et fut salué d’un rire grotesque et d’une grimace qui leur fit peur, la métaphysique fut traitée à fond dans l’intervalle d’un quart d’heure, et la morale en se soûlant d’un douzième petit verre. Et pourquoi pas? si cela vous scandalise, n’allez pas plus loin, je rapporte les faits. Je continue, je vais aller vite dans le dénombrement épique de toutes les bouteilles bues.

C’est le punch maintenant qui flamboie et qui bout. Comme la main qui le remue est tremblante, les flammes qui s’échappent de la cuillère tombent sur les draps, sur la table, par terre, et font autant de feux follets qui s’éteignent et qui se rallument. Il n’y eut pas de sang avec le punch, comme il arrive dans les romans de dernier ordre et dans les cabarets où l’on ne vend que de mauvais vin, et où le bon peuple va s’enivrer avec de l’eau-de-vie de cidre.

Elle fut bruyante, car ils vocifèrent horriblement; ils ne chantent pas, ils causent, ils parlent haut, ils crient fort, ils rient sans savoir pourquoi, le vin les fait rire. Et leur âme cède à l’excitation des nerfs, voilà le tourbillon qui l’enlève, l’orgie écume, les flambeaux sont éteints, le punch brûle partout. Mathurin bondit haletant sur sa couche tachée de vin.

--Allons! poussons toujours, encore..., oui, encore cela! du kirsch, du rhum, de l’eau et du kirsch, encore... faites brûler, que cela flambe et que cela soit chaud, bouillant... casse la bouteille, buvons à même!

Et quand il eut fini, il releva la tête, tout fier, et regarda les deux autres, les yeux fixes, le cou tendu, la bouche souriante; sa chemise était trempée d’eau-de-vie, il suait à grosses gouttes, l’agonie venait. Une fumée lourde montait au plafond, une heure sonna, le temps était beau, la lune brillait au ciel entre le brouillard, la colline verte, argentée par ses clartés, était calme et dormeuse, tout dormait. Ils se remirent à boire et ce fut pis encore, c’était de la frénésie, c’était une fureur de démons ivres.

Plus de verres ni de coupes larges; à même, maintenant, leurs doigts pressent la bouteille à la casser sous leurs efforts; étendus sur leurs chaises, les jambes raides et dans une raideur convulsive, la tête en arrière, le cou penché, les yeux au ciel, le goulot sur la bouche, le vin coule toujours et passe sur leur palais; l’ivresse vient à plein courant, ils boivent à même, elle les emplit, le vin entre dans leur sang et le fait battre à pleine veine; ils en sont immobiles, ils se regardent avec des yeux ouverts et ne se voient pas. Mathurin veut se retourner et soupire; les draps, ployés sous lui, lui entrent dans la chair, il a les jambes lourdes et les reins fatigués; il se meurt, il boit encore, il ne perd pas un instant, pas une minute; entré dans le cynisme, il y marchera de toute sa force, il s’y plonge et il y meurt dans le dernier spasme de son orgie sublime.

Sa tête est penchée de côté, son corps alangui, il remue les lèvres machinalement et vivement, sans articuler aucune parole; s’il avait les yeux fermés, on le croirait mort; il ne distingue rien. On entend le râle de sa poitrine, et il se met à frapper dessus avec les deux poings; il prend encore un carafon et veut le boire.

Le prêtre entre, il le lui jette à la tête, salit le surplis blanc, renverse le calice, effraie l’enfant de chœur, en prend un autre et se le verse dans la bouche en poussant un hurlement de bête fauve; il tord son corps comme un serpent, il se remue, il crie, il mord ses draps, ses ongles s’accrochent sur le bois de son lit; puis tout s’apaise, il s’étend encore, parle bas à l’oreille de ses disciples, et il meurt doucement, heureux, après leur avoir fait connaître ses suprêmes volontés et ses caprices par delà le tombeau.

Ils obéirent. Dès le lendemain soir, ils le prennent à eux, ils le retirent de son lit, le roulent dans ses draps rouges, le prennent à eux deux: à Jacques la tête, à André les deux pieds, et ils s’en vont.

Ils descendent l’escalier, traversent la cour, la masure plantée de pommiers, et les voilà sur la grande route, portant leur ami à un cimetière désigné.

C’était un dimanche soir, un jour de fête, une belle soirée; tout le monde était sorti, les femmes en rubans roses et bleus, les hommes en pantalon blanc; il fallut se garer, aux approches de la ville, des charrettes, des voitures, des chevaux, de la foule, de la cohue de canailles et d’honnêtes gens qui formaient le convoi de Mathurin, car aucun roi n’eut jamais tant de monde à ses funérailles. On se marchait sur les pieds, on se coudoyait et on jurait, on voulait voir, voir à toutes forces (bien peu savaient quoi), les uns par curiosité, d’autres poussés par leurs voisins, les uns étaient scandalisés, rouges de colère, furieux, il y en avait aussi qui riaient.

Un moment (on ne sut pourquoi) la foule s’arrêta, comme vous la voyez dans les processions lorsque le prêtre stationne à un reposoir; ils venaient d’entrer dans un cabaret. Est-ce que le mort, par hasard, venait de ressusciter et qu’on lui faisait prendre un verre d’eau sucrée? Les philosophes buvaient un petit verre, et un troisième fut répandu sur la tête de Mathurin. Il sembla alors ouvrir les yeux; non, il était mort.

Ce fut pis une fois entrés dans le faubourg; à tous les bouchons, cabarets, cafés, ils entrent; la foule s’ameute, les voitures ne peuvent plus circuler, on marche sur les pattes des chiens, qui mordent, et sur les cors des citoyens, qui font la moue; on se porte, on se soulève, vous dis-je, on court de cabaret en cabaret, on fait place à Mathurin porté par ses deux disciples, on l’admire, pourquoi pas? On les voit ouvrir ses lèvres et passer du liquide dans sa bouche, la mâchoire se referme, les dents tombent les unes sur les autres et claquent à vide, le gosier avale, et ils continuent.

Avait-il été écrasé? s’était-il suicidé? était-ce un martyr du gouvernement? la victime d’un assassinat? s’était-il noyé? asphyxié? était-il mort d’amour ou d’indigestion? Un homme tendre ouvrit de suite une souscription, et garda l’argent; un moraliste fit une dissertation sur les funérailles et prouva qu’on devait s’enterrer puisque les taupes elles-mêmes s’enterraient, il parla au nom de la morale outragée; on l’avait d’abord écouté, car son discours commençait par des injures, on lui tourna bientôt le dos, un seul homme le regardait attentivement, c’était un sourd. Même un républicain proposa d’ameuter le peuple contre le roi parce que le pain était trop cher et que cet homme venait de mourir de faim; il le proposa si bas que personne ne l’entendit.

Dans la ville ce fut pis, et la cohue fut telle qu’ils entrèrent dans un café pour se dérober à l’enthousiasme populaire. Grand fut l’étonnement des amateurs de voir arriver un mort au milieu d’eux; on le coucha sur une table de marbre, avec des dominos; Jacques et André s’assirent à une autre et remplirent les intentions du bon docteur. On se presse autour d’eux et on les interroge: d’où viennent-ils? qu’est-ce donc? pourquoi? point de réponse.

--Alors c’est un pari, ce sont des prêtres indiens, et c’est comme cela qu’ils enterrent leurs gens.

--Vous vous trompez, ce sont des Turcs!

--Mais ils boivent du vin.

--Quel est donc ce rite-là? dit un historien.

--Mais c’est abominable! c’est horrible! cria-t-on, hurla-t-on!

--Quelle profanation! quelle horreur! dit un athée.

Un valet de bourreau trouva que c’était dégoûtant et un voleur soutint que c’était immoral.

Le jeu de billard fut interrompu, ainsi que la politique de café; un cordonnier interrompit sa dissertation sur l’éducation, et un poète élégiaque, abîmé de vin blanc et plein d’huîtres, osa hasarder le mot «ignoble».

Ce fut un brouhaha, un «oh!» d’indignation; beaucoup furent furieux, car les garçons tardaient à apporter leurs plateaux; les hommes de lettres, qui lisaient leurs œuvres dans les revues, levèrent la tête et jurèrent sans même parler français. Et les journalistes! quelle colère! quelle sainte indignation que celle de ces paillasses littéraires! Vingt journaux s’en emparèrent, et chacun fit là-dessus quinze articles à huit colonnes avec des suppléments, on en placarda sur les murs, ils les applaudissaient, ils les critiquaient, faisaient la critique de leur critique et des louanges de leur louange; on en revint à l’évangile, à la morale et à la religion, sans avoir lu le premier, pratiqué la seconde ni cru à la dernière; ce fut pour eux une bonne fortune, car ils avaient eu le courage de dire, à douze, des sottises à deux, et un d’eux, même, alla jusqu’à donner un soufflet à un mort. Quel dithyrambe sur la littérature, sur la corruption des romans, sur la décadence du goût, l’immoralité des pauvres poètes qui ont du succès! Quel bonheur pour tout le monde, qu’une aventure pareille, puisqu’on en tira tant de belles choses, et, de plus, un vaudeville et un mélodrame, un conte moral et un roman fantastique!

Cependant ils étaient sortis et avaient bientôt traversé la ville, au milieu de la foule scandalisée et réjouie. La nuit venue, ils étaient hors barrière, ils s’endormirent tous les trois (_sic_) au pied d’un mulon de foin, dans la campagne.

Les nuits sont courtes en été, le jour vint, et ses premières blancheurs saillirent à l’horizon de place en place; la lune devint toute pâle et disparut dans le brouillard gris. Cette fraîcheur du matin, pleine de rosée et du parfum des foins, les réveilla; ils se remirent en route, car ils avaient bien encore une bonne lieue à faire, le long de la rivière, dans les herbes, par un sentier serpentant comme l’eau. A gauche, il y avait le bois, dont les feuilles toutes mouillées brillaient sous les rayons du soleil, qui passaient entre les pieds des arbres, sur la mousse, dans les bouleaux; le tremble agitait son feuillage d’argent, les peupliers remuaient lentement leur tête droite, les oiseaux gazouillaient déjà, chantaient, laissant s’envoler leurs notes perlées; le fleuve, de l’autre côté, au pied des masures de chaume, le long des murailles, coulait, et on voyait les arbres laisser tomber les massifs de leurs feuilles et leurs fruits mûrs.

C’était la prairie et le bois, on entendait un vague bruit de chariot dans les chemins creux, et celui que les pas faisaient sur les herbes foulées; et çà et là, comme des corbeilles de verdure, des îles jetées dans le courant, leurs bords tapissés de vignobles descendant jusqu’au rivage, que les flots venaient baiser avec cette lenteur harmonieuse des ondes qui coulent.

Ah! c’est bien là que Mathurin voulut dormir, entre la forêt et le courant, dans la prairie. Ils l’y portèrent et lui creusèrent là son lit, sous l’herbe, non loin de la treille qui jaunissait au soleil et de l’onde qui murmurait sur le sable caillouteux de la rive.

Des pêcheurs s’en allaient avec leurs filets et, penchés sur leurs rames, ils tiraient la barque qui glissait vite; ils chantaient, et leur voix allait, portée le long de l’eau, et l’écho en frappait les coteaux voisins. Eux aussi, quand tout fut prêt, se mirent à chanter un hymne aux sons harmonieux et lents, qui s’en alla comme le chant des pêcheurs, comme le courant de la rivière, se perdre à l’horizon, un hymne au vin, à la nature, au bonheur, à la mort. Le vent emportait leurs paroles, les feuilles venaient tomber sur le cadavre de Mathurin ou sur les cheveux de ses amis. La fosse ne fut pas creuse, et le gazon le recouvrit, sans pierre ciselée, sans marbre doré; quelques planches d’une barrique cassée, qui se trouvaient là par hasard, furent mises sur son corps afin que les pas ne l’écrasent pas.

Et alors ils tirèrent chacun deux bouteilles, en burent deux, et cassèrent les deux autres. Le vin tomba en bouillons rouges sur la terre, la terre le but vite, et alla porter jusqu’à Mathurin le souvenir des dernières saveurs de son existence et réchauffer sa tête couchée sous la terre.

On ne vit plus que les restes de deux bouteilles, ruines comme les autres; elles rappelaient des joies, et montraient un vide.

Vendredi, 30 août 1839.

RABELAIS.

Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui de Rabelais, et jamais peut-être avec plus d’injustice et d’ignorance. Ainsi, aux uns il apparaît comme un moine ivre et cynique, esprit désordonné et fantastique, aussi obscène qu’ingénieux, dangereux par l’idée, révoltant par l’expression. Pour les autres, c’est toute une philosophie pratique, douce, modérée, sceptique il est vrai, mais qui conduit après tout à bien vivre et à être honnête homme. Tour à tour il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité; et depuis que son prodigieux génie a jeté à la face du monde sa satire mordante et universelle qui s’échappe si franchement par le rire colossal de ses géants, chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de mille façons cette longue énigme si triviale, si grossière, si joyeuse, mais au fond peut-être si profonde et si vraie.

Son œuvre est un fait historique; elle a par elle-même une telle importance qu’elle se lie à chaque âge et en explique la pensée. Ainsi, d’abord au XVIe siècle, lorsqu’elle apparaît, c’est une révolte ouverte, c’est un pamphlet moral. Elle a toute l’importance de l’actualité, elle est dans le sens du mouvement, elle le dirige. Rabelais alors est un Luther dans son genre. Sa sphère, c’est le rire. Mais il le pousse si fort, qu’avec ce rire il démolit tout autant de choses que la colère du bonhomme de Wittemberg. Il le manie si bien, il le cisèle tellement dans sa vaste épopée, que ce rire-là est devenu terrible. C’est la statue du grotesque. Elle est éternelle comme le monde.

Au XVIIe siècle, Rabelais est le père de cette littérature naïve et franche de Molière et de Lafontaine. Tous trois immortels et bons génies, les plus vraiment français que nous ayons, jetant sur la pauvre nature humaine un demi-sourire de bonhomie et d’analyse, francs, libres, dégagés d’allures, hommes s’il en fut dans tout le sens du mot, tous trois insouciants des philosophes, des sectes, des religions, ils sont de la religion de l’homme, et celle-là, ils la connaissent. Ils l’ont retournée et analysée, disséquée, l’un dans des romans, avec de grosses obscénités, des rires, des blasphèmes; l’autre au théâtre, dans ce dialogue si habilement coupé, si savamment vrai, si naïvement sublime, plus philosophe avec son simple rire de Mascarille, avec le bon sens de Philinte ou la bile d’Alceste, que tous les philosophes depuis qu’il y en a; et l’autre, enfin, avec ses fables pour les enfants, sa morale pour les hommes, avec son vers tout bonhomme et qui retombe sur l’autre vers, avec son mot, sa phrase, ce je ne sais quoi qui est le sublime, avec son sonnet cristallin, avec toutes ces perles de poésie qui lui font un si large et si resplendissant collier.

Mais déjà Rabelais est devenu le sujet d’étude, l’auteur favori de quelques rares esprits en dehors du mouvement général. Outre ceux que nous avons cités, La Bruyère le goûte et l’apprécie avec impartialité. Il n’est pas assez correct pour le goût scrupuleux de Boileau, pour la réserve et la pureté de Racine. Ce siècle prude, gouverné par Mme de Maintenon et si bien représenté dans l’anguleux et plat jardin de Versailles, avait déjà honte de cette littérature débraillée, bruyante, nue. Ce géant-là lui faisait peur. Il sentait bien qu’il se trouvait entre deux choses terribles pour lui: le XVIe siècle, qui avait donné Luther et Rabelais, et la Révolution, qui devait donner Mirabeau et Robespierre. Les démolisseurs de croyances avant, les démolisseurs de têtes après, deux abîmes au milieu desquels il se tenait guindé dans l’adoration de lui-même.

Au XVIIIe siècle c’est encore pis. Les philosophes sont de bon ton et ils ne veulent pas de Rabelais. Le pauvre curé de Meudon se serait trouvé déplacé dans le salon des marquises _belles esprits_ et dans les bureaux d’esprit de Mme du Deffand ou de Mme Geoffrin. On ne comprenait pas cette verve de saillies, cet entrain, ce tourbillon, cette veine poétique palpitante d’inventions, d’aventures, de voyages, d’extravagances. Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle avait horreur de ce qu’il nommait le dévergondage d’esprit. Il aimait mieux celui des mœurs. Voltaire, en effet, n’excuse Rabelais que parce qu’il s’est moqué de l’Église. Quant à son style, quant au roman, il ne l’entend guère, quoiqu’il prétende cependant en donner une clef. En résumé, il appelle son livre: «Un amas des plus grossières ordures qu’un moine ivre puisse vomir.»

Il devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur même, comme celle de tous les grands hommes, de tous les noms illustres, a été vivement et pendant longtemps disputée. Son génie est unique, exceptionnel, c’est peut-être le seul dans l’histoire des littératures du monde. Où lui trouverons-nous un rival? Et d’abord, dans l’antiquité, est-ce Pétrone, Apulée, avec leur art prémédité, mesuré, leurs contours purs, leur savante conception? Dans tout le moyen âge, sera-ce dans les cycles épiques du XIIe siècle, dans les soties, les moralités, les farces? Non, certes! et quoique cependant toute la partie matériellement comique de Rabelais appartienne à l’élément grotesque du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur dans aucun document littéraire; et dans les temps modernes son imitateur le plus exact, Béroald de Verville, l’auteur de _l’Art de parvenir_, en est si loin, qu’on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a voulu le reproduire, mais l’affectation qui perce si souvent et la sensibilité raffinée détruisent tout parallèle.

Non, Rabelais est unique parce qu’il est à lui seul l’expression d’un siècle, d’une époque. Il a tout à la fois la signification littéraire, politique, morale et religieuse. Ces génies-là, qui créent des littératures ou qui en ferment de vieilles, apparaissent de loin en loin, ils disent chacun leur mot, le mot de leur temps et puis s’en vont. Homère chante la vie guerrière, la jeunesse vaillante et belliqueuse du monde, la verte saison où les arbres poussent. A Virgile la civilisation est déjà vieille; il est plein de larmes, de nuances, de sentiment, de délicatesses. Dante est sombre et rayonnant tout à la fois; c’est le poète chrétien, le poète de la mort et de l’enfer, plein de mélancolie et d’espérances. Ailleurs, dans les sociétés vieillies, quand la satiété est venue à tous, que le doute a gagné tous les cœurs et que toutes les belles choses rêvées, toutes les illusions, toutes les utopies sont tombées feuille à feuille, arrachées par la réalité, la science, le raisonnement, l’analyse, que fait le poète? Il se recueille en lui-même; il a de sublimes élans d’orgueil et des moments de poignant désespoir; il chante toutes les agonies du cœur et tous les néants de la pensée. Alors, toutes les douleurs qui l’entourent, tous les sanglots qui éclatent, toutes les malédictions qui hurlent résonnent dans son âme que Dieu a faite vaste, sonore, immense, et en sortent par la voix du génie pour marquer éternellement dans l’histoire la place d’une société, d’une époque, pour écrire ses larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de nos jours c’est Byron). C’est pour cela que le vrai poétique est plus vrai que le vrai historique et que les poètes enfin mentent moins que les historiens. Les grands écrivains sont donc dans le cercle des idées comme les capitales dans les royaumes. Ils reçoivent l’esprit de chaque province, de chaque individualité, y mêlent ce qui leur est personnel, original; ils l’amalgament, ils l’arrangent, puis ils le rendent transformé dans l’art.

Quand Rabelais vint à naître, c’était l’année 1483, l’année de la mort de Louis XI. Luther allait venir. Le roi avait abattu la féodalité, le moine allait abattre la papauté, c’est-à-dire tout le moyen âge, le guerrier et le prêtre. Mais le peuple lassé de l’un et de l’autre n’en voulait plus. Il s’était aperçu que l’homme d’armes le mangeait, que le prêtre l’exploitait et le trompait de son côté. Longtemps il s’était contenté d’inscrire ses railleries sur la pierre des cathédrales, de faire des chansons contre le seigneur, de lâcher, comme dans le _Roman de la Rose_, quelque mot mordant sur le pouvoir ou la noblesse. Mais il fallait quelque chose de plus: une révolte, une réforme. Le symbole était vieux, et même dans le symbole le mystère, la poésie; et c’était un besoin général de sortir des entraves, d’entrer dans une autre voie. Besoin de la science, même besoin dans la poésie, dans la philosophie. Dès 1473, une caricature représentant l’Église avec un corps de femme, des jambes de poule, des griffes de vautour, une queue de serpent, avait couru l’Europe entière. C’était l’époque de Commines, de Machiavel, de l’Arétin. La papauté avait eu Alexandre VI, elle avait Léon X qui ne valait guère mieux. L’orgie intellectuelle allait venir. Elle sera longue et finira avec du sang. Au XVIIIe siècle elle s’est renouvelée et a fini de même.

C’était donc au milieu de tels événements, dans une telle époque que vivait Rabelais. Ne nous étonnons plus alors si en présence de cette société toute chancelante sur ses bases, toute haletante de ses débauches, devant tant de choses démolies et devant tant de ruines, il se soit élevé un immense sarcasme sur ce passé hideux du moyen âge qui palpitait encore au XVIe siècle, et dont le XVIe siècle avait horreur lui-même.

Qu’est-ce donc que Rabelais?[5]

[5] Inédit, page 149 à page 154, ligne 5.

Essayons de le dire.

La mère de Gargantua le met au monde dans une indigestion qu’elle eut pour avoir mangé trop de fouace, car les héros sont de terribles mangeurs; ils mangent, ils mangent si bien qu’ils affament le monde; provinces, duchés, royaumes sont ravagés par leur vorace appétit. Voilà donc Gargantua qui vient au monde, et dès qu’il voit le jour il demande: «A boire! à boire!» Son enfance est robuste, une enfance de géant. A un an, il chante des rondeaux, ses gouvernantes le corrompent, il est tout couvert d’habits de cour, c’est un vrai gentilhomme. On lui apprend la philosophie, il controverse avec les sophistes, lit Pline, Athénée, Dioscoride, Galien, Aristote, Elien; il apprend la géométrie, la musique, la médecine; il joue à tous les jeux, s’amuse de toutes les façons, boit vigoureusement. Après la guerre qu’il soutint pour son père Grangousier contre Picrochole, quand il vint à se peigner il faisait tomber de ses cheveux des boulets d’artillerie, et il avala dans une salade six pèlerins qu’il retira avec son cure-dents.

Mais ce qu’il y a de plus beau dans le roman, ce ne sont point les inventions, les aventures, ni ce style si naïf, à l’expression si pittoresque, à la phrase si bien ciselée en relief, c’est le dialogue, le comique des caractères, les longues causeries philosophiques de Gargantua et du moine, qui lui explique pourquoi les moines sont exclus du monde, pourquoi les demoiselles ont les cuisses fraîches, pourquoi les uns ont le nez plus plat que les autres, etc. Après tout, Gargantua est un bon diable, il fait grâce à ses ennemis, et sur ses vieux jours il se retire dans le manoir des Thélémites.