Uvres Completes Volume 1 Poemes Saturniens Fetes Galantes Bonne
Chapter 9
(_Tous les personnages de la scène 1ère reviennent se grouper comme au lever du rideau_)
Et voyez, aux rayons du soleil attiédi, Voici tous nos amis qui reviennent des danses Comme pour recevoir nos belles confidences.
SCÈNE X
Tous, _groupés comme ci-dessus._
MEZZETIN, _chantant_.
Va! sans nul autre souci Que de conserver ta joie! Fripe les jupes de soie Et goûte les vers aussi.
La morale la meilleure, En ce monde où les plus fous Sont les plus sages de tous, C'est encor d'oublier l'heure.
Il s'agit de n'être point Mélancolique et morose. La vie est-elle une chose Grave et ruelle à ce point?
(_La toile tombe._)
VERS JEUNES
LE SOLDAT LABOUREUR
_A Edmond Lepelletier_.
Or ce vieillard était horrible: un de ses yeux, Crevé, saignait, tandis que l'autre, chassieux, Brutalement luisait sous son sourcil en brosse; Les cheveux se dressaient d'une façon féroce, Blancs, et paraissaient moins des cheveux que des crins; Le vieux torse solide encore sur les reins, Comme au ressouvenir des balles affrontées, Cambré, contrariait les épaules voûtées; La main gauche avait l'air de chercher le pommeau D'un sabre habituel et dont le long fourreau Semblait, s'embarrassant avec la sabretache, Gêner la marche et vers la tombante moustache La main droite parfois montait, la rebroussant.
Il était grand et maigre et jurait en toussant.
Fils d'un garçon de ferme et d'une lavandière, Le service à seize ans le prit. Il fit entière La campagne d'Égypte. Austerlitz, Iéna, Le virent. En Espagne un moine l'éborgna: --Il tua le bon père et lui vola sa bourse,-- Par trois fois traversa la Prusse au pas de course, En Hesse eut une entaille épouvantable au cou, Passa brigadier lors de l'entrée à Moscou, Obtint la croix et fut de toutes les défaites D'Allemagne et de France, et gagna dans ces fêtes Trois blessures, plus un brevet de lieutenant Qu'il résigna bientôt, les Bourbons revenant, A Mont-Saint-Jean, bravant la mort qui l'environne. Dit un mot analogue à celui de Cambronne; Puis, quand pour un second exil et le tombeau, La Redingote grise et le petit Chapeau Quittèrent à jamais leur France tant aimée Et que l'on eut, hélas! dissout la grande armée, Il revint au village, étonné du clocher.
Presque forcé pendant un an de se cacher, Il braconna pour vivre, et quand des temps moins rudes L'eurent, sans le réduire à trop de platitudes, Mis à même d'écrire en hauts lieux à l'effet D'obtenir un secours d'argent qui lui fut fait, Logea moyennant deux cents francs par an chez une Parente qu'il avait, dont toute la fortune Consistait en un champ cultivé par ses fieux, L'un marié depuis longtemps et l'autre vieux Garçon encore, et là notre foudre de guerre Vivait, et bien qu'il fût tout le jour sans rien faire Et qu'il eût la charrue et la terre en horreur, C'était ce qu'on appelle un soldat laboureur. Toujours levé des l'aube et la pipe à la bouche Il allait et venait, engloutissait, farouche, Des verres d'eau-de-vie et parfois s'enivrait, Les dimanches tirait à l'arc au cabaret, Après dîner faisait un quart d'heure sans faute Sauter sur ses genoux les garçons de son hôte Ou bien leur apprenait l'exercice et comment Un bon soldat ne doit songer qu'au fourniment. Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles, Habitude un peu trop commune aux vieux sondrilles, Tantôt, geste ample et voix forte qui dominait Le grillon incessant derrière le chenêt, Assis auprès d'un feu de sarments qu'on entoure Confusément disait l'Elster, l'Estramadoure, Smolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeois Devant quatre ou cinq gars attentifs et narquois S'exclamant et riant très fort aux endroits farces.
Canonnade compacte et fusillade éparse, Chevaux éventrés, coups de sabre, prisonniers Mis à mal entre deux batailles, les derniers Moments d'un officier ajusté par derrière, Qui se souvient et qu'on insulte, la barrière Clichy, les alliés jetés au fond des puits, La fuite sur la Loire et la maraude, et puis Les femmes que l'on force après les villes prises, Sans choix souvent, si bien qu'on a des mèches grises Aux mains et des dégoûts au coeur après l'ébat Quand passe le marchef ou que le rappel bat, Puis encore, les camps levés et les déroutes.
Toutes ces gaîtés, tous ces faits d'armes et toutes Ces gloires défilaient en de longs entretiens, Entremêlés de gros jurons très peu chrétiens Et de grands coups de poing sur les cuisses voisines.
Les femmes cependant, soeurs, mères et cousines, Pleuraient et frémissaient un peu, conformément A l'usage, tout en se disant: «Le vieux ment.»
Et les hommes fumaient et crachaient dans la cendre.
Et lui qui quelquefois voulait bien condescendre A parler discipline avec ces bons lourdauds Se levait, à grands pas marchait, les mains au dos, Et racontait alors quelque fait politique Dont il se proclamait le témoin authentique, La distribution des Aigles, les Adieux, Le Sacre et ce Dix-huit Brumaire radieux, Beau jour où le soldat qu'un bavard importune Brisa du même coup orateurs et tribune, Où le dieu Mars mis par la Chambre hors la Loi Mit la Loi hors la Chambre et, sans dire pourquoi, Balaya du pouvoir tous ces ergoteurs glabres, Tous ces législateurs qui n'avaient pas de sabres!
Tel parlait et faisait le grognard précité Qui mourut centenaire à peu près l'autre été. Le maire conduisit le deuil au cimetière. Un feu de peloton fut tiré sur la bière Par le garde champêtre et quatorze pompiers, Dont sept revinrent plus ou moins estropiés A cause des mauvais fusils de la campagne. Un tertre qu'une pierre assez grande accompagne Et qu'orne un saule en pleurs est l'humble monument Où notre héros dort perpétuellement. De plus, suivant le voeu dernier du camarade, On grava sur la pierre, après ses noms et grade, Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant: «Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant.»
LES LOUPS
Parmi l'obscur champ de bataille Rôdant sans bruit sous le ciel noir, Les loups obliques font ripaille Et c'est plaisir que de les voir,
Agiles, les yeux verts, aux pattes Souples sur les cadavres mous, --Gueules vastes et têtes plates-- Joyeux, hérisser leurs poils roux.
Un rauquement rien moins que tendre Accompagne les dents mâchant, Et c'est plaisir que de l'entendre, Cet hosannah vil et méchant:
--«Chair entaillée et sang qui coule, Les héros ont du bon vraiment. La faim repue et la soif soûle Leur doivent bien ce compliment.
«Mais aussi, soit dit sans reproche, Combien de peines et de pas Nous a coûtés leur seule approche,. On ne l'imaginerait pas.
«Dès que, sans pitié ni relâches, Sonnèrent leurs pas fanfarons, Nos coeurs de fauves et de lâches, A la fois gourmands et poltrons,
«Pressentant la guerre et la proie Pour maintes nuits et pour maints jours Battirent de crainte et de joie A l'unisson de leurs tambours.
«Quand ils apparurent ensuite Tout étincelants de mêlai, Oh! quelle peur et quelle fuite Vers la femelle, au bois natal!
«Ils allaient fiers, les jeunes hommes, Calmes sous leur drapeau flottant, Et plus forts que nous ne le sommes Ils avaient l'air très doux pourtant.
«Le fer terrible de leurs glaives Luisait moins encor que leurs yeux, Où la candeur d'augustes rêves Éclatait en regards joyeux.
«Leurs cheveux que le vent fouette Sous leurs casques battaient, pareils Aux ailes de quelque mouette, Pales avec des tons vermeils.
«Ils chantaient des choses hautaines! Ça parlait de libres combats, D'amour, de brisements de chaînes Et de mauvais dieux mis à bas.--
«Ils passèrent. Quand leur cohorte Ne fut plus là-bas qu'un point bleu, Nous nous arrangeâmes en sorte De les suivre en nous risquant peu.
«Longtemps, longtemps rasant la terre, Discrets, loin derrière eux, tandis Qu'ils allaient au pas militaire, Nous marchâmes par rang de dix.
«Passant les fleuves à la nage Quand ils avaient rompu les ponts, Quelques herbes pour tout carnage, N'avançant que par faibles bonds,
«Perdant à tout moment haleine... Enfin une nuit ces démons Campèrent au fond d'une plaine Entre des forêts et des monts,
«Là nous les guettâmes à l'aise, Car ils dormaient pour la plupart. Nos yeux pareils à de la braise Brillaient autour de leur rempart,
«Et le bruit sec de nos dents blanches Qu'attendaient des festins si beaux Faisait cliqueter dans les branches Le bec avide des corbeaux.
«L'aurore éclate. Une fanfare Épouvantable met sur pied La troupe entière qui s'effare. Chacun s'équipe comme il sied.
«Derrière les hautes futaies Nous nous sommes dissimulés Tandis que les prochaines haies Cachent les corbeaux affolés.
«Le soleil qui monte commence A brûler. La terre a frémi. Soudain une clameur immense A retenti. C'est l'ennemi!
«C'est lui, c'est lui! Le sol résonne Sous les pas durs des conquérants. Les polémarques en personne Vont et viennent le long des rangs.
«Et les lances et les épées Parmi les plis des étendards Flambent entre les échappées De lumières et de brouillards.
«Sur ce, dans ses courroux épiques. La jeune bande s'avança, Gaie et sereine sous les piques, Et la bataille commença.
«Ah! ce fut une chaude affaire: Cris confus, choc d'armes, le tout Pendant une journée entière, Sous l'ardeur rouge d'un ciel d'août.
«Le soir.--Silence et calme. A peine Un vague moribond tardif Crachant sa douleur et sa haine Dans un hoquet définitif;
«A peine, au lointain gris, le triste Appel d'un clairon égaré. Le couchant d'or et d'améthyste S'éteint et brunit par degré.
«La nuit tombe. Voici la lune! Elle cache et montre à moitié Sa face hypocrite comme une Complice feignant la pitié.
«Nous autres qu'un tel souci laisse Et laissera toujours très cois, Nous n'avons pas cette faiblesse, Car la faim nous chasse du bois,
«Et nous avons de quoi repaître Cet impérial appétit, Le champ de bataille sans maître N'étant ni vide ni petit.
«Or, sans plus perdre en phrases vaines Dont quelque sot serait jaloux Cette façon de grasses aubaines, Buvons et mangeons, nous, les Loups!»
LA PUCELLE
_A Robert Caze_.
Quand déjà pétillait et flambait le bûcher, Jeanne qu'assourdissait le chant brutal des prêtres, Sous tous ces yeux dardés de toutes ces fenêtres Sentit frémir sa chair et son âme broncher.
Et semblable aux agneaux que revend au boucher Le pâtour qui s'en va sifflant des airs champêtres, Elle considéra les choses et les êtres Et trouva son seigneur bien ingrat et léger.
«C'est mal, gentil Bâtard, doux Charles, bon Xaintrailles, De laisser les Anglais faire ces funérailles A qui leur fit lever le siège d'Orléans.»
Et la Lorraine, au seul penser de cette injure, Tandis que l'étreignait la mort des mécréants, Las! pleura comme eût fait une autre créature.
L'ANGELUS DU MATIN
_A Léon Vanier_.
Fauve avec des tons d'écarlate, Une aurore de fin d'été Tempétueusement éclate A l'horizon ensanglanté.
La nuit rêveuse, bleue et bonne, Pâlit, scintille et fond en l'air, Et l'ouest dans l'ombre qui frissonne Se teinte au bord de rose clair.
La plaine brille au loin et fume. Un oblique rayon venu Du soleil surgissant allume Le fleuve comme un sabre nu.
Le bruit des choses réveillées Se marie aux brouillards légers Que les herbes et les feuillées Ont subitement dégagés.
L'aspect vague du paysage S'accentue et change à foison. La silhouette d'un village Paraît.--Parfois une maison
Illumine sa vitre et lance Un grand éclair qui va chercher L'ombre du bois plein de silence. Ça et là se dresse un clocher.
Cependant, la lumière accrue Frappe dans les sillons les socs Et voici que claire, bourrue, Despotique, la voix des coqs
Proclamant l'heure froide et grise Du pain mangé sans faim, des yeux Frottés que flagelle la bise Et du grincement des moyeux,
Fait sortir des toits la fumée, Aboyer les chiens en fureur, Et par la pente accoutumée Descendre le lourd laboureur,
Tandis qu'un choeur de cloches dures, Dans le grandissement du jour, Monte, aubade franche d'injures, A l'adresse du Dieu d'amour!
LA SOUPE DU SOIR
_A J.-K. Huysmans_.
Il fait nuit dans la chambre étroite et froide où l'homme Vient de rentrer, couvert de neige, en blouse, et comme Depuis trois jours il n'a pas prononcé deux mots, La femme a peur et fait des signes aux marmots.
Un seul lit, un bahut disloqué, quatre chaises, Des rideaux jadis blancs conchiés des punaises, Une table qui va s'écroulant d'un côté,-- Le tout navrant avec un air de saleté.
L'homme, grand front, grands yeux pleins d'une sombre flamme, A vraiment des lueurs d'intelligence et d'âme, Et c'est ce qu'on appelle un solide garçon. La femme, jeune encore, est belle à sa façon.
Mais la Misère a mis sur eux sa main funeste, Et perdant par degrés rapides ce qui reste En eux de tristement vénérable et d'humain, Ce seront la femelle et le mâle, demain.
Tous se sont attablés pour manger de la soupe Et du boeuf, et ce tas sordide forme un groupe Dont l'ombre à l'infini s'allonge tout autour De la chambre, la lampe étant sans abat-jour.
Les enfants sont petits et pâles, mais robustes En dépit des maigreurs saillantes de leurs bustes, Qui disent les hivers passés sans feu souvent Et les étés subits dans un air étouffant.
Non loin d'un vieux fusil rouillé qu'un clou supporte Et que la lampe fait luire d'étrange sorte, Quelqu'un qui chercherait longtemps dans ce retrait Avec l'oeil d'un agent de police verrait
Empilés dans le fond de la boiteuse armoire Quelques livres poudreux de «science» et «d'histoire», Et, sous le matelas, cachés avec grand soin, Des romans capiteux cornés à chaque coin.
Ils mangent cependant. L'homme, morne et farouche, Porte la nourriture écoeurante à sa bouche D'un air qui n'est rien moins nonobstant que soumis, Et son euslache semble à d'autres soins promis.
La femme pense à quelque ancienne compagne, Laquelle a tout, voiture et maison de campagne, Tandis que les enfants, leurs poings dans leurs yeux clos, Ronflant sur leur assiette, imitent des sanglots.
LES VAINCUS _A Louis-Xavier de Ricard_.
I
La Vie est triomphante et l'Idéal est mort, Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe, Le cheval enivré du vainqueur broie et mord Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce,
Et nous que la déroute a fait survivre, hélas! Les pieds meurtris, les yeux troublés, la tête lourde, Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las, Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,
Nous allons, au hasard du soir et du chemin, Comme les meurtriers et comme les infâmes, Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain, Aux lueurs des forêts familières en flammes!
Ah! puisque notre sort est bien complet, qu'enfin L'espoir est aboli, la défaite certaine, Et que l'effort le plus énorme serait vain, Et puisque c'en est fait, de notre haine,
Nous n'avons plus, à l'heure où tombera la nuit, Abjurant tout risible espoir de funérailles, Qu'à nous laisser mourir obscurément, sans bruit, Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.
II
Une faible lueur palpite à l'horizon Et le vent glacial qui s'élève redresse Le feuillage des bois elles fleurs du gazon; C'est l'aube! tout renaît sous sa froide caresse.
De fauve l'Orient devient rose, et l'argent Des astres va bleuir dans l'azur qui se dore; Le coq chante, veilleur exact et diligent; L'alouette a volé stridente: c'est l'aurore!
Éclatant, le soleil surgit: c'est le matin! Amis, c'est le matin splendide dont la joie Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.
O prodige! en nos coeurs le frisson radieux Met à travers l'éclat subit de nos cuirasses, Avec un violent désir de mourir mieux, La colère et l'orgueil anciens des bonnes races.
Allons, debout! allons, allons! debout, debout! Assez comme cela de hontes et de trêves! Au combat, au combat! car notre sang qui bout A besoin de fumer sur la pointe des glaives!
III
Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles: Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor. Tandis que les carcans font ployer nos épaules, Dans nos veines le sang circule, bon trésor.
Dans nos têtes nos yeux rapides avec ordre Veillent, fins espions, et derrière nos fronts Notre cervelle pense, et s'il faut tordre ou mordre, Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts.
Légers, ils n'ont pas vu d'abord la faute immense Qu'ils faisaient, et ces fous qui s'en repentiront Nous ont jeté le lâche affront de la clémence. Bon! la clémence nous vengera de l'affront.
Ils nous ont enchaînés! Mais les chaînes sont faites Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper Les gardes qu'on désarme, et les vainqueurs en fêtes Laissent aux évadés le temps de s'échapper.
Et de nouveau bataille! Et victoire peut-être, Mais bataille terrible et triomphe inclément, Et comme cette fois le Droit sera le maître, Cette fois-là sera la dernière, vraiment!
IV
Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques, Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir, Et les temps ne sont plus des fantômes épiques Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir,
La jument de Roland et Roland sont des mythes Dont le sens nous échappe et réclame un effort Qui perdrait notre temps, et si vous vous promîtes D'être épargnés par nous vous vous trompâtes fort.
Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains. La justice le veut d'abord, puis la vengeance, Puis le besoin pressant d'importuns lendemains.
Et la terre, depuis longtemps aride et maigre, Pendant longtemps boira joyeuse votre sang Dont la lourde vapeur savoureusement aigre Montera vers la nue et rougira son flanc,
Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs, Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie, Car les morts sont bien morts et nous vous l'apprendrons.
A LA MANIÈRE DE PLUSIEURS
LA PRINCESSE BÉRÉNICE
_A Jacques Madeleine_.
Sa tête fine dans sa main toute petite, Elle écoute le chant des cascades lointaines, Et dans la plainte langoureuse des fontaines, Perçoit comme un écho béni du nom de Tite.
Elle a fermé ses yeux divins de clématite Pour bien leur peindre, au coeur des batailles hautaines, Son doux héros, le mieux aimant des capitaines, Et, Juive, elle se sent au pouvoir d'Aphrodite.
Alors un grand souci la prend d'être amoureuse. Car dans Rome une loi bannit, barbare, affreuse, Du trône impérial toute femme étrangère.
Et sous le noir chagrin dont sanglote son âme, Entre les bras de sa servante la plus chère, La reine, hélas! défaille et tendrement se pâme.
II
LANGUEUR
_A Georges Courteline_.
Je suis l'Empire à la fin de la décadence, Qui regarde passer les grands Barbares blancs En composant des acrostiches indolents D'un style d'or où la langueur du soleil danse.
L'âme seulette a mal au coeur d'un ennui dense. Là-bas on dit qu'il est de longs combats sanglants. O n'y pouvoir, étant si faible aux voeux si lents, O n'y vouloir fleurir un peu de cette existence!
O n'y vouloir, ô n'y pouvoir mourir un peu! Ah! tout est bu! Bathylle, as-tu fini de rire? Ah! tout est bu, tout est mangé! Plus rien à dire!
Seul, un poème un peu niais qu'on jette au feu, Seul, un esclave un peu coureur qui vous néglige, Seul, un ennui d'on ne sait quoi qui vous afflige!
III
PANTOUM NÉGLIGÉ
Trois petits pâtés, ma chemise brûle. Monsieur le curé n'aime pas les os. Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule, Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux.
Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule, On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux Vivent le muguet et la campanule! Dodo, l'enfant do, chantez, doux fuseaux.
Que n'émigrons-nous vers les Palaiseaux. Trois petits pâtés, un point et virgule; On dirait d'un cher glaïeul sur les eaux; Vivent le muguet et la campanule.
Trois petits pâtés, un point et virgule; Dodo, l'enfant do, chantez, doux fuseaux. La libellule erre parmi des roseaux. Monsieur le Curé, ma chemise brûle.
IV
PAYSAGE
Vers Saint-Denis c'est bête et sale la campagne. C'est pourtant là qu'un jour j'emmenai ma compagne. Nous étions de mauvaise humeur et querellions. Un plat soleil d'été tartinait ses rayons Sur la plaine séchée ainsi qu'une rôtie. C'était pas trop après le Siège: une partie Des «maisons de campagne» était à terre encor, D'autre se relevaient comme on hisse un décor, Et des obus tout neufs encastrés aux pilastres Portaient écrit autour: SOUVENIR DES DÉSASTRES.
V
CONSEIL FALOT
_A Raoul Ponchon_.
Brûle aux yeux des femmes Et garde ton coeur, Mais crains la langueur Des épithalames.
Bois pour oublier! L'eau-de-vie est une Qui porte la lune Dans son tablier.
L'injure des hommes, Qu'est-ce que ça fait? Va, notre coeur sait Seul ce que nous sommes.
Ce que nous valons Notre sang le chante! L'épine méchante Te mord aux talons?
Le vent taquin ose Te gifler souvent? Chante dans le vent Et cueille la rose!
Va, tout est au mieux Dans ce monde! Surtout laisse dire, Surtout sois joyeux
D'être une victime A ces pauvres gens: Les dieux indulgents Ont aimé ton crime!
Tu refleuriras Dans un élysée. Ame méprisée, Tu rayonneras!
Tu n'es pas de celles Qu'un coup du Destin Dissipe soudain En mille étincelles.
Métal dur et clair, Chaque coup t'affine En arme divine Pour un destin fier.
Arrière la forge! Et tu vas frémir Vibrer et jouir Au poing de saint George
Et de saint Michel, Dans des gloires calmes, Au vent pur des palmes Sur l'aile du ciel!...
C'est d'être un sourire Au milieu des pleurs, C'est d'être des fleurs, Au champ du martyre,
C'est d'être le feu Qui dort dans la pierre, C'est d'être en prière, C'est d'attendre un peu!
VI
LE POÈTE ET LA MUSE
La chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules, O pleine de jour sale et de bruits d'araignées? La chambre, as-tu gardé leurs formes désignées Par ces crasses au mur et par quelles virgules?
Ah fi! Pourtant, chambre en garni qui te recules En ce sec jeu d'optique aux mines renfrognées Du souvenir de trop de choses destinées, Comme ils ont donc regret aux nuits, aux nuits d'Hercules?
Qu'on l'entende comme on voudra, ce n'est pas ça: Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens. Je vous dis que ce n'est pas ce que l'on pensa.
Seule, ô chambre qui fuis en cônes affligeants, Seule, tu sais! mais sans doute combien de nuits De noce auront dévirginé leurs nuits depuis!
VII
L'AUBE A L'ENVERS
_A Louis Dumoulin_.
Le Point-du-Jour avec Paris au large, Des chants, des tirs, les femmes qu'on «rêvait», La Seine claire et la foule qui fait Sur ce poème un vague essai de charge.
On danse aussi, car tout est dans la marge Que fait le fleuve à ce livre parfait, Et si parfois l'on tuait ou buvait, Le fleuve est sourd et le vin est litharge.
Le Point-du-Jour, mais c'est l'Ouest de Paris! Un calembour a béni son histoire D'affreux baisers et d'immondes paris.
En attendant que sonne l'heure noire Où les bateaux-omnibus et les trains Ne partent plus, tirez, tirs, fringuez, reins!
VIII
UN POUACRE
_A Jean Moréas_.
Avec les yeux d'une tête de mort Que la lune encore décharne, Tout mon passé, disons tout mon remord Ricane à travers ma lucarne.
Avec la voix d'un vieillard très cassé, Comme l'on n'en voit qu'au théâtre, Tout mon remords, disons tout mon passé Fredonne un tralala folâtre.
Avec les doigts d'un pendu déjà vert Le drôle agace une guitare Et danse sur l'avenir grand ouvert, D'un air d'élasticité rare.
«Vieux turlupin, je n'aime pas cela. Tais ces chants et cesse ces danses.» Il me répond avec la voix qu'il a: «C'est moins farce que tu ne penses.»
«Et quant au soin frivole, ô doux morveux, De te plaire ou de te déplaire, Je m'en soucie au point que, si tu veux, Tu peux t'aller faire lanlaire.»
IX
MADRIGAL