Uvres Completes Volume 1 Poemes Saturniens Fetes Galantes Bonne

Chapter 7

Chapter 74,005 wordsPublic domain

Le son du cor s'afflige vers les bois D'une douleur on veut croire orpheline Qui vient mourir au bas de la colline Parmi la bise errant en courts abois.

L'âme du loup pleure dans cette voix Qui monte avec le soleil qui décline, D'une agonie on veut croire câline Et qui ravit et qui navre à la fois.

Pour faire mieux cette plainte assoupie La neige tombe à longs traits de charpie A travers le couchant sanguinolent,

Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne, Tant il fait doux par ce soir monotone Où se dorlote un paysage lent.

X

La tristesse, langueur du corps humain M'attendrissent, me fléchissent, m'apitoient, Ah! surtout quand des sommeils noirs le foudroient. Quand les draps zèbrent la peau, foulent la main!

Et que mièvre dans la fièvre du demain, Tiède encor du bain de sueur qui décroît, Comme un oiseau qui grelotte sous un toit! Et les pieds, toujours douloureux du chemin,

Et le sein, marqué d'un double coup de poing, Et la bouche, une blessure rouge encor, Et la chair frémissante, frêle décor,

Et les yeux, les pauvres yeux si beaux où point La douleur de voir encore du fini!... Triste corps! Combien faible et combien puni!

XI

La bise se rue à travers Les buissons tout noirs et tout verts, Glaçant la neige éparpillée, Dans la campagne ensoleillée, L'odeur est aigre près des bois, L'horizon chante avec des voix, Les coqs des clochers des villages Luisent crûment sur les nuages. C'est délicieux de marcher A travers ce brouillard léger Qu'un vent taquin parfois retrousse. Ah! fi de mon vieux feu qui tousse! J'ai des fourmis plein les talons. Debout, mon âme, vite, allons! C'est le printemps sévère encore, Mais qui par instant s'édulcore D'un souffle tiède juste assez Pour mieux sentir les froids passés Et penser au Dieu de clémence... Va, mon âme, à l'espoir immense!

XII

Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées! L'espoir qu'il faut, regret des grâces dépensées, Douceur de coeur avec sévérité d'esprit, Et cette vigilance, et le calme prescrit, Et toutes!--Mais encor lentes, bien éveillées, Bien d'aplomb, mais encor timides, débrouillées A peine du lourd rêve et de la tiède nuit. C'est à qui de vous va plus gauche, l'une suit L'autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune. «Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une, Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés, La tête à terre, et l'air des plus embarrassés, Faisant ce que fait leur chef de file: il s'arrête, Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur tête Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi[3].» Votre pasteur, ô mes brebis, ce n'est pas moi, C'est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes, Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes, Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai. Suivez-le. Sa houlette est bonne. Et je serai, Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle, Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.

[Note 3: DANTE, _le Purgatoire_.]

XIII

L'échelonnement des haies Moutonne à l'infini, mer Claire dans le brouillard clair Qui sent bon les jeunes baies.

Des arbres et des moulins Sont légers sous le vert tendre Où vient s'ébattre et s'étendre L'agilité des poulains.

Dans ce vague d'un Dimanche Voici se jouer aussi De grandes brebis aussi Douces que leur laine blanche.

Tout à l'heure déferlait L'onde, roulée en volutes, De cloches comme des flûtes Dans le ciel comme du lait.

XIV

L'immensité de l'humanité, Le temps passé vivace et bon père, Une entreprise à jamais prospère: Quelle puissante et calme cité!

Il semble ici qu'on vit dans l'histoire, Tout est plus fort que l'homme d'un jour, De lourds rideaux d'atmosphère noire Font richement la nuit alentour.

O civilisés que civilise L'Ordre obéi, le Respect sacré! O dans ce champ si bien préparé Cette moisson de la Seule Eglise!

XV

La mer est plus belle Que les cathédrales, Nourrice fidèle, Berceuse de râles, La mer qui prie La Vierge Marie!

Elle a tous les dons Terribles et doux. J'entends ses pardons Gronder ses courroux. Cette immensité N'a rien d'entêté.

O! si patiente, Même quand méchante! Un souffle ami hante La vague, et nous chante: «Vous sans espérance, Mourez sans souffrance!»

Et puis sous les cieux Qui s'y rient plus clairs, Elle a des airs bleus, Rosés, gris et verts... Plus belle que tous, Meilleure que nous!

XVI

La «grande ville». Un tas criard de pierres blanches Où rage le soleil comme en pays conquis. Tous les vices ont leur tanière, les exquis Et les hideux, dans ce désert de pierres blanches.

Des odeurs! Des bruits vains! Où que vague le coeur, Toujours ce poudroiement vertigineux de sable, Toujours ce remuement de la chose coupable Dans cette solitude où s'écoeure le coeur!

De près, de loin, le Sage aura sa thébaïde Parmi le fade ennui qui monte de ceci, D'autant plus âpre et plus sanctifiante aussi Que deux parts de son âme y pleurent, dans ce vide!

XVII

Toutes les amours de la terre Laissant au coeur du délétère Et de l'affreusement amer, Fraternelles et conjugales, Paternelles et filiales, Civiques et nationales, Les charnelles, les idéales, Toutes ont la guêpe et le ver.

La mort prend ton père et ta mère, Ton frère trahira son frère, Ta femme flaire un autre époux, Ton enfant, on te l'aliène, Ton peuple, il se pille ou s'enchaîne Et l'étranger y pond sa haine, Ta chair s'irrite et tourne obscène, Ton âme flue en rêves fous.

Mais, dit Jésus, aime, n'importe! Puis de toute illusion morte Fais un cortège, forme un choeur, Va devant, tel aux champs le pâtre, Tel le coryphée au théâtre, Tel le vrai prêtre ou l'idolâtre, Tels les grands-parents près de l'âtre, Oui, que devant aille ton coeur!

Et que toutes ces voix dolentes S'élèvent rapides ou lentes, Aigres ou douces, composant A la gloire de Ma souffrance Instrument de ta délivrance, Condiment de ton espérance Et mets de la propre navrance. L'hymne qui te sied à présent!

XVIII

Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit La reine d'ici-bas, et littéralement! Elle dit peu de mots de ce gouvernement Et ne s'arrête point aux détails de surcroît;

Mais le Point, à son sens, celui qu'il faut qu'on voie Et croie, est ceci dont elle la complimente: Le libre arbitre pèse, arguë et parlemente, Puis le pauvre-de-coeur décide et suit sa voie.

Qui l'en empêchera? De voeux il n'en a plus Que celui d'être un jour au nombre des élus, Tout-puissant serviteur, tout-puissant souverain,

Prodigue et dédaigneux, sur tous, des choses eues, Mais accumulateur des seules choses sues, De quel si fier sujet, et libre, quelle reine!

XIX

Parisien, mon frère à jamais étonné, Montons sur la colline où le soleil est né Si glorieux qu'il fait comprendre l'idolâtre, Sous cette perspective inconnue au théâtre, D'arbres au vent et de poussière d'ombre et d'or. Montons. Il est si frais encor, montons encor. Là! nous voilà placés comme dans une «loge De face», et le décor vraiment tire un éloge. La cathédrale énorme et le beffroi sans fin, Ces toits de tuile sous ces verdures, le vain Appareil des remparts pompeux et grands quand même, Ces clochers, cette tour, ces autres, sur l'or blême Des nuages à l'ouest réverbérant l'or dur De derrière _chez nous_, tous ces lourds joyaux sur Ces ouates, n'est-ce pas, l'écrin vaut le voyage, Et c'est ce qu'on peut dire un brin de paysage? --Mais descendons, si ce n'est pas trop abuser De vos pieds las, à fin seule de reposer Vos yeux qui n'ont jamais rien vu que Montmartre, --«Campagne» vert de plaie et ville blanc de dartre (Et les sombres parfums qui grimpent de Pantin!)-- Donc, par ce lent sentier de rosée et de thym, Cheminons vers la ville au long de la rivière, Sous les frais peupliers, dans la fine lumière. L'une des portes ouvre une rue, entrons-y. Aussi bien, c'est le point qu'il faut, l'endroit choisi: Si blanches, les maisons anciennes, si bien faites, Point hautes, ça et là des bronches sur leurs faîtes, Si doux et sinueux le cours de ces maisons, Comme un ruisseau parmi de vagues frondaisons, Profilant la lumière et l'ombre en broderies Au lieu du long ennui de vos haussmanneries, Et si gentil l'accent qui confine au patois De ces passants naïfs avec leurs yeux matois!... Des places ivres d'air et de cris d'hirondelles Où l'histoire proteste en formules fidèles A la crête des toits comme au fer des balcons, Des portes ne tournant qu'à regret sur leurs gonds, Jalouses de garder l'honneur et la famille... Ici tout vit et meurt calme, rien ne fourmille, Le «Théâtre» _fait four_, et ce dieu des brouillons. Le «Journal» n'en est plus à compter ses _bouillons_, L'amour même prétend conserver ses noblesses Et le vice _se gobe_ en de rares drôlesses. Enfin rien de Paris, mon frère «dans nos murs». Que les modes... d'hier, et que les fruits bien mûrs De ce fameux progrès que vous mangez en herbe. Du reste on vit à l'aise. Une chère superbe, La raison raisonnable et l'esprit des aïeux, Beaucoup de sain travail, quelques loisirs joyeux, Et ce besoin d'avoir peur de la grande route! Avouez, la province est bonne, somme toute, Et vous regrettez moins que tantôt la «splendeur» Du vieux monstre, et son pouls fébrile, et cette odeur!

XX

C'est la fête du blé, c'est la fête du pain Aux chers lieux d'autrefois revus après ces choses! Tout bruit, la nature et l'homme, dans un bain De lumière si blanc que les ombres sont roses.

L'or des pailles s'effondre au vol siffleur des faux Dont l'éclair plonge, et va luire, et se réverbère. La plaine, tout au loin couverte de travaux, Change de face à chaque instant, gaie et sévère.

Tout halète, tout n'est qu'effort et mouvement Sous le soleil, tranquille auteur des moissons mûres, Et qui travaille encore imperturbablement A gonfler, à sucrer là-bas les grappes sures.

Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, Nourris l'homme du lait de la terre, et lui donne L'honnête verre où rit un peu d'oubli divin. Moissonneurs, vendangeurs là-bas votre heure est bonne!

Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, Fruit de la force humaine en tous lieux répartie, Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins La Chair et le Sang pour le calice et l'hostie!

JADIS

PROLOGUE

_En route, mauvaise troupe! Partez, mes enfants perdus! Ces loisirs vous étaient dus! La Chimère tend sa croupe_.

_Partez, grimpés sur son dos, Comme essaime un vol de rêves D'un malade dans les brèves Fleurs vagues de ses rideaux_.

_Ma main tiède qui s'agite Faible encore, mais enfin Sans fièvre, et qui ne palpite Plus que d'un effort divin_,

_Ma main vous bénit, petites Mouches de mes soleils noirs Et de mes nuits blanches. Vites, Partez, petits désespoirs_,

_Petits espoirs, douleurs, joies, Que dès hier renia Mon coeur quêtant d'autres proies... Allez_, aeigri somnia.

SONNETS ET AUTRES VERS

_A la louange de Laure et de Pétrarque_.

Chose italienne où Shakspeare a passé Mais que Ronsard fit superbement française, Fine basilique au large diocèse, Saint-Pierre-des-Vers, immense et condensé,

Elle, ta marraine, et Lui qui t'a pensé, Dogme entier toujours debout sous l'exégèse Même edmondschéresque ou francisquesarceyse, Sonnet, force acquise et trésor amassé,

Ceux-là sont très bons et toujours vénérables, Ayant procuré leur luxe aux misérables Et l'or fou qui sied aux pauvres glorieux,

Aux poètes fiers comme les gueux d'Espagne, Aux vierges qu'exalte un rythme exact, aux yeux Épris d'ordre, aux coeurs qu'un voeu chaste accompagne.

PIERROT

_A Léon Valade._

Ce n'est plus le rêveur lunaire du vieil air Qui riait aux aïeux dans les dessus de portes; Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas! est morte, Et son spectre aujourd'hui nous hante, mince et clair.

Et voici que parmi l'effroi d'un long éclair Sa pâle blouse à l'air, au vent froid qui l'emporte, D'un linceul, et sa bouche est béante, de sorte Qu'il semble hurler sous les morsures du ver.

Avec le bruit d'un vol d'oiseaux de nuit qui passe, Ses manches blanches font vaguement par l'espace Des signes fous auxquels personne ne répond.

Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore, Et la farine rend plus effroyable encore Sa face exsangue au nez pointu de moribond.

KALÉIDOSCOPE

_A Germain Nouveau_.

Dans une rue, au coeur d'une ville de rêve, Ce sera comme quand on a déjà vécu: Un instant à la fois très vague et très aigu... O ce soleil parmi la brume qui se lève!

O ce cri sur la mer, celle voix dans les bois! Ce sera comme quand on ignore des causes: Un lent réveil après bien des métempsycoses: Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois

Dans cette rue, au coeur de la ville magique Où des orgues moudront des gigues dans les soirs, Où les cafés auront des chats sur les dressoirs, Et que traverseront des bandes de musique.

Ce sera si fatal qu'on en croira mourir: Des larmes ruisselant douces le long des joues, Des rires sanglotés dans le fracas des roues, Des invocations à la mort de venir,

Des mots anciens comme des bouquets de fleurs fanées! Les bruits aigres des bals publics arriveront, Et des veuves avec du cuivre après leur front, Paysannes, fendront la foule des traînées

Qui flânent là, causant avec d'affreux moutards Et des vieux sans sourcils que la dartre enfarine, Cependant qu'à deux pas, dans des senteurs d'urine, Quelque fête publique enverra des pétards.

Ce sera comme quand on rêve et qu'on s'éveille! Et que l'on se rendort et que l'on rêve encor De la même féerie et du même décor, L'été, dans l'herbe, au bruit moiré d'un vol d'abeille.

INTÉRIEUR

A grands plis sombres une ample tapisserie De haute lice, avec emphase descendrait Le long des quatre murs immenses d'un retrait Mystérieux où l'ombre au luxe se marie.

Les meubles vieux, d'étoffe éclatante flétrie, Le lit entr'aperçu vague comme un regret, Tout aurait l'attitude et l'âge du secret, Et l'esprit se perdrait en quelque allégorie.

Ni livres, ni tableaux, ni fleurs, ni clavecins; Seule, à travers les fonds obscurs, sur des coussins, Une apparition bleue et blanche de femme

Tristement sourirait--inquiétant témoin-- Au lent écho d'un chant lointain d'épithalame. Dans une obsession de musc et de benjoin.

DIZAIN MIL HUIT CENT TRENTE

Je suis né romantique et j'eusse été fatal En un frac très étroit aux boutons de métal, Avec ma barbe en pointe et mes cheveux en brosse. Hablant español, très loyal et très féroce, L'oeil idoine à l'oeillade et chargé de défis. Beautés mises à mal et bourgeois déconfits Eussent bondé ma vie et soûlé mon coeur d'homme. Pâle et jaune, d'ailleurs, et taciturne comme Un enfant scrofuleux dans un Escurial... Et puis j'eusse été si féroce et si loyal!

A HORATIO

Ami, le temps n'est plus des guitares, des plumes, Des créanciers, des duels hilares à propos De rien, des cabarets, des pipes aux chapeaux Et de cette gaîté banale où nous nous plûmes.

Voici venir, ami très tendre, qui t'allumes Au moindre dé pipé, mon doux briseur de pots, Horatio, terreur et gloire des tripots, Cher diseur de jurons à remplir cent volumes,

Voici venir parmi les brumes d'Elseneur Quelque chose de moins plaisant, sur mon honneur, Qu'Ophélia, l'enfant aimable qui s'étonne.

C'est le spectre, le spectre impérieux! Sa main Montre un but et son oeil éclaire et son pied tonne, Hélas! et nul moyen de remettre à demain!

SONNET BOITEUX _A Ernest Delahaye_.

Ah! vraiment c'est triste, ah! vraiment ça finit trop mal. Il n'est point permis d'être à ce point infortuné. Ah! vraiment c'est trop la mort du naïf animal Qui voit tout son sang couler sous son regard fané.

Londres fume et crie. O quelle ville de la Bible! Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles. Et les maisons dans leur ratatinement terrible Épouvantent comme un sénat de petites vieilles.

Tout l'affreux passé saute, piaule, miaule et glapit Dans le brouillard rose et jaune et sale des _sohos_ Avec des _indeeds_ et des _all rights_ et des _hâos_.

Non vraiment c'est trop un martyre sans espérance, Non vraiment cela finit trop mal, vraiment c'est triste: O le feu du ciel sur cette ville de la Bible!

LE CLOWN

_A Laurent Tailhade_.

Bobèche, adieu! bonsoir, Paillasse! arrière, Gille! Place, bouffons vieillis, au parfait plaisantin, Place! très grave, très discret et très hautain, Voici venir le maître à tous, le clown agile.

Plus souple qu'Arlequin et plus brave qu'Achille, C'est bien lui, dans sa blanche armure de satin; Vides et clairs ainsi que des miroirs sans tain, Ses yeux ne vivent pas dans son masque d'argile.

Ils luisent bleus parmi le fard et les onguents, Cependant que la tête et le buste, élégants, Se balancent par l'arc paradoxal des jambes.

Puis il sourit. Autour le peuple bête et laid, La canaille puante et _sainte_ des Iambes, Acclame l'histrion sinistre qui la hait.

_Écrit sur l'Album de Mme N. de V_.

Des yeux tout autour de la tête Ainsi qu'il est dit dans Murger. Point très bonne, un esprit d'enfer Avec des rires d'alouette.

Sculpteur, musicien, poète Sont ses hôtes. Dieux, quel hiver Nous passâmes! Ce fut amer Et doux. Un sabbat! Une fête!

Ses cheveux, noir tas sauvage où Scintille un barbare bijou, La font reine et la font fantoche.

Ayant vu cet ange pervers, «Oùsqu'est mon sonnet?» dit Arvers Et Chilpéric dit: «Sapristoche!»

LE SQUELETTE

_A Albert Mérat_.

Deux reîtres saouls, courant les champs, virent parmi La fange d'un fossé profond une carcasse Humaine dont la faim torve d'un loup fugace Venait de disloquer l'ossature à demi.

La tête, intacte, avait ce rictus ennemi Qui nous attriste, nous énerve et nous agace. Or, peu mystiques, nos capitaines Fracasse Songèrent (John Falstaff lui-même en eût frémi)

Qu'ils avaient bu, que tout vin bu filtre et s'égoutte, Et qu'en outre ce mort avec son chef béant Ne serait pas fâché déboire aussi, sans doute.

Mais comme il ne faut pas insulter au Néant, Le squelette s'étant dressé sur son séant Fit signe qu'ils pouvaient continuer leur route.

_A Albert Mérat_.

Et nous voilà très doux à la bêtise humaine, Lui pardonnant vraiment et même un peu touchés De sa candeur extrême et des torts très légers Dans le fond qu'elle assume et du train qu'elle mène.

Pauvres gens que les gens! Mourir pour Célimène, Épouser Angélique ou venir de nuit chez Agnès et la briser, et tous les sots péchés, Tel est l'Amour encor plus faible que la Haine!

L'Ambition, l'Orgueil, des tours dont vous tombez, Le Vin, qui vous imbibe et vous tord imbibés, L'Argent, le Jeu, le Crime, un tas de pauvres crimes!

C'est pourquoi, mon très cher Mérat, Mérat et moi, Nous étant dépouillés de tout banal émoi, Vivons clans un dandysme épris des seules Rimes!

ART POÉTIQUE

_A Charles Morice_.

De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l'Impair Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise: Rien de plus cher que la chanson grise Où l'Indécis au Précis se joint.

C'est des beaux yeux derrière les voiles, C'est le grand jour tremblant de midi, C'est, par un ciel d'automne attiédi, Le bleu fouillis des claires étoiles!

Car nous voulons la Nuance encor, Pas la Couleur, rien que la nuance! Oh! la nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor!

Fuis du plus loin la Pointe assassine, L'Esprit cruel et le rire impur, Qui font pleurer les yeux de l'Azur, Et tout cet ail de basse cuisine!

Prends l'éloquence et tords-lui son cou! Tu feras bien, en train d'énergie, De rendre un peu la Rime assagie. Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?

O qui dira les torts de la Rime! Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne creux et faux sous la lime?

De la musique encore et toujours! Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure Éparse au vent crispé du matin Qui va fleurant la menthe et le thym... Et tout le reste est littérature.

LE PITRE

Le tréteau qu'un orchestre emphatique secoue Grince sous les grands pieds du maigre baladin Qui harangue non sans finesse et sans dédain Les badauds piétinant devant lui dans la boue.

Le plâtre de son front et le fard de sa joue Font merveille. Il pérore et se tait tout soudain, Reçoit des coups de pieds au derrière, badin Baise au cou sa commère énorme, et fait la roue.

Ses boniments de coeur et d'âme, approuvons-les. Son court pourpoint de toile à fleurs et ses mollets Tournants jusqu'à l'abus valent que l'on s'arrête.

Mais ce qui sied à tous d'admirer, c'est surtout Cette perruque d'où se dresse sur la tête, Preste, une queue avec un papillon au bout.

ALLÉGORIE

_A Jules Valadon_.

Despotique, pesant, incolore, l'Été, Comme un roi fainéant présidant un supplice, S'étire par l'ardeur blanche du ciel complice Et bâille. L'homme dort loin du travail quitté.

L'alouette, au matin, lasse n'a pas chanté. Pas un nuage, pas un souffle, rien qui plisse. Ou ride cet azur implacablement lisse Où le silence bout dans l'immobilité.

L'âpre engourdissement a gagné les cigales Et sur leur lit étroit de pierres inégales Les ruisseaux à moitié taris ne sautent plus.

Une rotation incessante de moires Lumineuses étend ses flux et ses reflux... Des guêpes, ça et là volent, jaunes et noires.

L'AUBERGE

_A Jean Moréas_.

Murs blancs, toit rouge, c'est l'Auberge fraîche au bord Du grand chemin poudreux où le pied brûle et saigne, L'Auberge gaie avec le _Bonheur_ pour enseigne. Vin bleu, pain tendre, et pas besoin de passeport.

Ici l'on fume, ici l'on chante, ici l'on dort. L'hôte est un vieux soldat, et l'hôtesse, qui peigne Et lave dix marmots roses et pleins de teigne, Parle d'amour, de joie et d'aise, et n'a pas tort!

La salle au noir plafond de poutres, aux images Violentes, _Maleck Adel_ et les _Rois Mages_, Vous accueille d'un bon parfum de soupe aux choux.

Entendez-vous? C'est la marmite qu'accompagne L'horloge du tic-tac alléger de son pouls. Et la fenêtre s'ouvre au loin sur la campagne.

CIRCONSPECTION

_A Gaston Sénéchal_.

Donne ta main, retiens ton souffle, asseyons-nous Sous cet arbre géant où vient mourir la brise En soupirs inégaux sous la ramure grise Que caresse le clair de lune blême et doux.

Immobiles, baissons nos yeux vers nos genoux. Ne pensons pas, rêvons. Laissons faire à leur guise Le bonheur qui s'enfuit et l'amour qui s'épuise, Et nos cheveux frôlés par l'aile des hiboux.

Oublions d'espérer. Discrète et contenue, Que l'âme de chacun de nous deux continue Ce calme et cette mort sereine du soleil.

Restons silencieux parmi la paix nocturne: Il n'est pas bon d'aller troubler dans son sommeil La nature, ce dieu féroce et taciturne.

VERS POUR ÊTRE CALOMNIÉ

_A Charles Vignier_.

Ce jour je m'étais penché sur ton sommeil. Tout ton corps dormait chaste sur l'humble lit, Et j'ai vu, comme un qui s'applique et qui lit, Ah! j'ai vu que tout est vain sous le soleil!

Qu'on vive, ô quelle délicate merveille, Tant notre appareil est une fleur qui plie! O pensée aboutissant à la folie! Va, pauvre, dors, moi, l'effroi pour toi m'éveille.

Ah! misère de t'aimer, mon frêle amour Qui vas respirant comme on respire un jour! O regard fermé que la mort fera tel!

O bouche qui ris en songe sur ma bouche, En attendant l'autre rire plus farouche! Vite, éveille-toi! Dis, l'âme est immortelle?

LUXURES

A _Léor Trézenik_.

Chair! ô seul fruit mordu des vergers d'ici-bas, Fruit amer et sucré qui jutes aux dents seules Des affamés du seul amour, bouches ou gueules, Et bon dessert des forts, et leurs joyeux repas,

Amour! le seul émoi de ceux que n'émeut pas L'horreur de vivre, Amour qui presses sous tes meules Les scrupules des libertins et des bégueules Pour le pain des damnés qu'élisent les sabbats,

Amour, tu m'apparais aussi comme un beau pâtre Dont rêve la fileuse assise auprès de l'àtre Les soirs d'hiver dans la chaleur d'un sarment clair,

Et la fileuse, c'est la Chair et l'heure tinte Où le rêve éteindra la rêveuse,--heure sainte Ou non! qu'importe à votre extase, Amour et Chair?

VENDANGES

_A Gorges Hall_.