Uvres Completes Volume 1 Poemes Saturniens Fetes Galantes Bonne
Chapter 6
Mourez parmi la voix que la prière emporte Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour, Mourez parmi la voix que la prière apporte,
Mourez parmi la voix terrible de l'Amour!
XX
L'ennemi se déguise en L'Ennui Et me dit: «A quoi bon, pauve dupe?» Moi je passe et me moque de lui. L'ennemi se déguise en la Chair Et me dit: «Bah! retrousse une jupe!» Moi j'écarte le conseil amer.
L'ennemi se transforme en un Ange De lumière et dit: «Qu'est ton effort A côté des tributs de louange Et de Foi dus au Père céleste? Ton amour va-t-il jusqu'à la mort?» Je réponds: «L'Espérance me reste.»
Comme c'est le vieux logicien, Il a fait bientôt de me réduire A ne plus _vouloir_ répliquer rien, Mais sachant _qui c'est_, épouvanté De ne plus sentir les mondes luire, Je prierai pour de l'humilité.
XXI
Va ton chemin sans plus t'inquiéter! La route est droite et tu n'as qu'à monter, Portant d'ailleurs le seul trésor qui vaille Et l'arme unique au cas d'une bataille, La pauvreté d'esprit et Dieu pour toi.
Surtout il faut garder toute espérance, Qu'importé un peu de nuit et de souffrances? La route est bonne et la mort est au bout, Oui, garde toute espérance surtout, La mort là-bas te dresse un lit de joie.
Et fais-toi doux de toute la douceur. La vie est laide, encore c'est ta soeur. Simple, gravis la côte et même chante. Pour écarter la prudence méchante Dont la voix basse est pour tenter ta foi.
Simple comme un enfant, gravis la côte, Humble comme un pécheur qui hait la faute, Chante, et même sois gai, pour défier L'ennui que l'ennemi peut t'envoyer Afin que tu t'endormes sur la voie.
Ris du vieux piège et du vieux séducteur, Puisque la Paix est là, sur la hauteur, Qui luit parmi les fanfares de la gloire, Monte, ravi, dans la nuit blanche et noire, Déjà l'Ange Gardien étend sur toi
Joyeusement des ailes de victoire.
XXII
Pourquoi triste, ô mon âme, Triste jusqu'à la mort, Quand l'effort te réclame, Quand le suprême effort Est là qui te réclame?
Ah! tes mains que tu tords Au lieu d'être à la lâche, Tes lèvres que tu mords Et leur silence lâche, Et tes yeux qui sont morts!
N'as-tu pas l'espérance De la fidélité, Et, pour plus d'assurance Dans la sécurité, N'as-tu pas la souffrance?
Mais chasse le sommeil Et ce rêve qui pleure. Grand jour et plein soleil! Vois, il est plus que l'heure: Le ciel bruit vermeil,
Et la lumière crue Découpant d'un trait noir Toute chose apparue, Te montre le Devoir Et sa forme bourrue.
Marche à lui vivement. Tu verras disparaître Tout aspect inclément De sa manière d'être, Avec l'éloignement.
C'est le dépositaire Qui te garde un trésor D'amour et de mystère, Plus précieux que l'or, Plus sûr que rien sur terre:
Les biens qu'on ne voit pas, Toute joie inouïe, Votre paix, saints combats, L'extase épanouie Et l'oubli d'ici-bas,
Et l'oubli d'ici-bas!
XXIII
Né l'enfant des grandes villes Et des révoltes serviles, J'ai là, tout cherché, trouvé De tout appétit rêvé. Mais, puisque rien n'en demeure,
J'ai dit un adieu léger A tout ce qui peut changer. Au plaisir, au bonheur même, Et même à tout ce que j'aime Hors de vous, mon doux Seigneur!
La Croix m'a pris sur ses ailes Qui m'emporte aux meilleurs zèles, Silence, expiation, Et l'âpre vocation Pour la vertu qui s'ignore.
Douce, chère Humilité, Arrose ma charité, Trempe-la de tes eaux vives. O mon coeur, que tu ne vives Qu'aux fins d'une bonne mort!
XXIV
L'âme antique était rude et vaine Et ne voyait dans la douleur Que l'acuité de la peine Ou l'étonnement du malheur.
L'art, sa figure la plus claire Traduit ce double sentiment Par deux grands types de la Mère En proie au suprême tourment.
C'est la vieille reine de Troie: Tous ses fils sont morts par le fer. Alors ce deuil brutal aboie Et glapit au bord de la mer.
Elle court le long du rivage, Bavant vers le flot écumant, Hirsute, criade, sauvage, La chienne littéralement!...
Et c'est Niobé qui s'effare Et garde fixement des yeux Sur les dalles de pierre rare Ses enfants tués par les cieux.
Le souffle expire sur sa bouche. Elle meurt dans un geste fou. Ce n'est plus qu'un marbre farouche Là transporté nul ne sait d'où!...
La douleur chrétienne est immense. Elle, comme le coeur humain, Elle souffre, puis elle pense, Et calme poursuit son chemin.
Elle est debout sur le Calvaire Pleine de larmes et sans cris. C'est également une mère, Mais quelle mère de quel fils!
Elle participe au Supplice Qui sauve toute nation, Attendrissant le sacrifice Par sa vaste compassion.
Et comme tous sont les fils d'elle, Sur le monde et sur sa langueur Toute la charité ruisselle Des sept blessures de son coeur,
Au jour qu'il faudra, pour la gloire Des cieux enfin tout grands ouverts, Ceux qui surent et purent croire, Bons et doux, sauf au seul Pervers,
Ceux-là vers la joie infinie Sur la colline de Sion Monteront d'une aile bénie Aux plis de son assomption.
XXV
O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour Et la blessure est encore vibrante, O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour!
O mon Dieu, votre crainte m'a frappé Et la brûlure est encor là qui tonne, O mon Dieu, votre crainte m'a frappé!
O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil Et votre gloire en moi s'est installée, O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil!
Noyez mon âme aux flots de votre Vin, Fondez ma vie au Pain de votre table, Noyez mon âme aux flots de votre Vin.
Voici mon sang que je n'ai pas versé, Voici ma chair indigne de souffrance, Voici mon sang que je n'ai pas versé.
Voici mon front qui n'a pu que rougir Pour l'escabeau de vos pieds adorables, Voici mon front qui n'a pu que rougir.
Voici mes mains qui n'ont pas travaillé Pour les charbons ardents et l'encens rare, Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.
Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain, Pour palpiter aux ronces du Calvaire, Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain.
Voici mes pieds, frivoles voyageurs, Pour accourir au cri de votre grâce, Voici mes pieds, frivoles voyageurs.
Voici ma voix, bruit maussade et menteur, Pour les reproches de la Pénitence, Voici ma voix, bruit maussade et menteur.
Voici mes yeux, luminaires d'erreur, Pour être éteints aux pleurs de la prière, Voici mes yeux, luminaires d'erreur.
Hélas, Vous, Dieu d'offrande et de pardon, Quel est le puits de mon ingratitude, Hélas! Vous, Dieu d'offrande et de pardon!
Dieu de terreur et Dieu de sainteté, Hélas! ce noir abîme de mon crime, Dieu de terreur et Dieu de sainteté,
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,
Vous connaissez tout cela, tout cela, Et que je suis plus pauvre que personne, Vous connaissez tout cela, tout cela,
Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.
II
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie. Tous les autres amours sont de commandement. Nécessaires qu'ils sont, ma mère seulement Pourra les allumer aux coeurs qui l'ont chérie.
C'est pour Elle qu'il faut chérir mes ennemis, C'est par Elle que j'ai voué ce sacrifice, Et la douceur de coeur et le zèle au service, Comme je la priais, Elle les a permis.
Et comme j'étais faible et bien méchant encore, Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, Elle baissa mes yeux et me joignit les mains, Et m'enseigna les mots par lesquels on adore.
C'est par Elle que j'ai voulu de ces chagrins, C'est pour Elle que j'ai mon coeur dans les cinq Plaies, Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies, Comme je l'invoquais, Elle en ceignit mes reins.
Je ne veux plus penser qu'à ma mère Marie, Siège de la sagesse et source des pardons, Mère de France aussi, de qui nous attendons Inébranlablement l'honneur de la patrie.
Marie Immaculée, amour essentiel, Logique de la foi cordiale et vivace, En vous aimant qu'est-il de bon que je ne fasse, En vous aimant du seul amour, Porte du ciel?
III
Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret, Des secrets à mi-voix dans l'ombre et le silence, Le coeur qui se répand plutôt qu'il ne s'élance, Et ces timides, moins transis qu'il ne paraît.
Vous accueillez d'un geste exquis telles pensées Qui ne marchent qu'en ordre et font le moins de bruit. Votre main, toujours prête à la chute du fruit, Patiente avec l'arbre et s'abstient de poussées.
Et si l'immense amour de vos commandements Embrasse et presse tous en sa sollicitude, Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l'étude Et le travail des plus humbles recueillements.
Le pécheur, s'il prétend vous connaître et vous plaire, O vous qui nous aimant si fort parliez si peu, Doit et peut, à tout temps du jour comme en tout lieu, Bien faire obscurément son devoir et se taire.
Se taire pour le monde, un pur sénat de fous, Se taire sur autrui, des âmes précieuses, Car nous taire vous plaît, même aux heures pieuses, Même à la mort, sinon devant le prêtre et vous.
Donnez-leur le silence et l'amour du mystère, O Dieu glorifieur du bien fait en secret, A ces timides moins transis qu'il ne paraît, Et l'horreur, et le pli des choses de la terre.
Donnez-leur, ô mon Dieu, la résignation, Toute forte douceur, l'ordre et l'intelligence, Afin qu'au jour suprême ils gagnent l'indulgence De l'Agneau formidable en la neuve Sion,
Afin qu'ils puissent dire: «Au moins nous sûmes croire», Et que l'Agneau terrible, ayant tout supputé, Leur réponde: «Venez, vous avez mérité, Pacifiques, ma paix, et, douloureux, ma gloire.»
IV
I
Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer. Tu vois Mon flanc percé, mon coeur qui rayonne et qui saigne, Et mes pieds offensés que Madeleine baigne De larmes, et mes bras douloureux sous le poids
De tes péchés, et mes mains! Et tu vois la croix, Tu vois les clous, le fiel, l'éponge et tout t'enseigne A n'aimer, en ce monde où la chair règne, Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.
Ne t'ai-je pas aimé jusqu'à la mort moi-même, O mon frère en mon Père, ô mon fils en l'Esprit, Et n'ai-je pas souffert, comme c'était écrit?
N'ai-je pas sangloté ton angoisse suprême Et n'ai-je pas sué la sueur de tes nuits, Lamentable ami qui me cherches où je suis?»
II
J'ai répondu: Seigneur, vous avez dit mon âme. C'est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas. Mais vous aimer! Voyez comme je suis en bas, Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme.
Vous, la source de paix que toute soif réclame, Hélas! Voyez un peu mes tristes combats! Oserai-je adorer la trace de vos pas, Sur ces genoux saignants d'un rampement infâme?
Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements, Je voudrais que votre ombre au moins vêtît ma honte, Mais vous n'avez pas d'ombre, ô vous dont l'amour monte,
O vous, fontaine calme, amère aux seuls amants De leur damnation, ô vous toute lumière Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière!
III
--Il faut m'aimer! Je suis l'universel Baiser, Je suis cette paupière et je suis cette lèvre Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre Qui t'agite, c'est moi toujours! Il faut oser
M'aimer! Oui, mon amour monte sans biaiser Jusqu'où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre, Et t'emportera, comme un aigle vole un lièvre, Vers des serpolets qu'un ciel cher vient arroser.
O ma nuit claire! ô tes yeux dans mon clair de lune! O ce lit de lumière et d'eau parmi la brune! Toute celle innocence et tout ce reposoir!
Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes, Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir, Mais je ne veux d'abord que pouvoir que tu m'aimes.
IV
--Seigneur, c'est trop? Vraiment je n'ose. Aimer qui? Vous? Oh! non! Je tremble et n'ose. Oh! vous aimer je n'ose, Je ne veux pas! Je suis indigne. Vous, la Rose Immense des purs vents de l'Amour, ô Vous, tous
Les coeurs des saints, ô vous qui fûtes le Jaloux D'Israël, Vous, la chaste abeille qui se pose Sur la seule fleur d'une innocence mi-close, Quoi, _moi_, _moi_, pouvoir _Vous_ aimer. Êtes-vous fous[2]
_Père, Fils, Esprit?_ Moi, ce pécheur-ci, ce lâche, Ce superbe, qui fait le mal comme sa tâche Et n'a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût,
Vue, ouïe, et dans tout son être--hélas! dans tout Son espoir et dans tout son remords que l'extase D'une caresse où le seul vieil Adam s'embrase?
[Note 2: Saint Augustin.]
V
--Il faut m'aimer. Je suis ces Fous que tu nommais, Je suis l'Adam nouveau qui mange le vieil homme, Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome, Comme un pauvre rué parmi d'horribles mets.
Mon amour est le feu qui dévore à jamais Toute chair insensée, et l'évapore comme Un parfum,--et c'est le déluge qui consomme En son flot tout mauvais germe que je semais,
Afin qu'un jour la Croix où je meurs fût dressée Et que par un miracle effrayant de bonté Je t'eusse un jour à moi, frémissant et dompté.
Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée De toute éternité, pauvre âme délaissée, Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté!
VI
--Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute. Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant, O Justice que la vertu des bons redoute?
Oui, comment? Car voici que s'ébranle la voûte Où mon coeur creusait son ensevelissement Et que je sens fluer à moi le firmament, Et je vous dis: de vous à moi quelle est la route?
Tendez-moi votre main, que je puisse lever Cette chair accroupie et cet esprit malade. Mais recevoir jamais la céleste accolade,
Est-ce possible? Un jour, pouvoir la retrouver Dans votre sein, sur votre coeur qui fut le nôtre, La place où reposa la tête de l'apôtre?
VII
--Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui, Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise De ton coeur vers les bras ouverts de mon Église, Comme la guêpe vole au lis épanoui.
Approche-toi de mon oreille. Épanches-y L'humiliation d'une brave franchise. Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi.
Puis franchement et simplement viens à ma table. Et je t'y bénirai d'un repas délectable Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté,
Et tu boiras le Vin de la vigne immuable, Dont la force, dont la douceur, dont la bonté Feront germer ton sang à l'immortalité.
* * *
Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystère D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison, Et surtout reviens très souvent dans ma maison, Pour y participer au Vin qui désaltère,
Au Pain sans qui la vie est une trahison, Pour y prier mon Père et supplier ma Mère Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre, D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,
D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence, D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence, Enfin, de devenir un peu semblable à moi
Qui fus, durant les jours d'Hérode et de Pilate Et de Judas et de Pierre, pareil à toi Pour souffrir et mourir d'une mort scélérate!
* * *
Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs Si doux qu'ils sont encore d'ineffables délices, Je te ferai goûter sur terre mes prémices, La paix du coeur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs
Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice Éternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse, Et que sonnent les angélus roses et noirs,
En attendant l'assomption dans ma lumière, L'éveil sans fin dans ma charité coutumière, La musique de mes louanges à jamais,
Et l'extase perpétuelle et la science, Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais!
VIII
--Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larmes D'une joie extraordinaire: votre voix Me fait comme du bien et du mal à la fois, Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.
Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes D'un clairon pour des champs de bataille où je vois Des anges bleus et blancs portés sur des pavois, Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes.
J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi. Je suis indigne, mais je sais votre clémence. Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici
Plein d'une humble prière, encore qu'un trouble immense Brouille l'espoir que votre voix me révéla, Et j'aspire en tremblant.
IX
--Pauvre âme, c'est cela!
III
I
Désormais le Sage, puni Pour avoir trop aimé les choses, Rendu prudent à l'infini, Mais franc de scrupules moroses,
Et d'ailleurs retournant au Dieu Qui fit les yeux et la lumière, L'honneur, la gloire, et tout le peu Qu'a son âme de candeur fière,
Le Sage peut dorénavant Assister aux scènes du monde, Et suivre la chanson du vent, Et contempler la mer profonde.
Il ira, calme, et passera Dans la férocité des villes, Comme un mondain à l'Opéra Qui sort blasé des danses viles.
Même,--et pour tenir abaissé L'orgueil, qui fit son âme veuve, Il remontera le passé, Ce passé, comme un mauvais fleuve,
Il reverra l'herbe des bords, Il entendra le flot qui pleure Sur le bonheur mort et les torts De cette date et de cette heure!...
Il aimera les cieux, les champs, La bonté, l'ordre et l'harmonie, Et sera doux, même aux méchants, Afin que leur mort soit bénie.
Délicat et non exclusif, Il sera du jour où nous sommes: Son coeur, plutôt contemplatif, Pourtant saura l'oeuvre des hommes.
Mais, revenu des passions, Un peu méfiant des «usages», A vos civilisations Préférera les paysages.
II
Du fond du grabat As-tu vu l'étoile Que l'hiver dévoile? Comme ton coeur bat, Comme cette idée, Regret ou désir, Ravage à plaisir Ta tête obsédée, Pauvre tête en feu, Pauvre coeur sans dieu
L'ortie et l'herbette Au bas du rempart D'où l'appel frais part D'une aigre trompette, Le vent du coteau, La Meuse, la goutte Qu'on boit sur la route A chaque écriteau, Les sèves qu'on hume, Les pipes qu'on fume!
Un rêve de froid: «Que c'est beau la neige Et tout son cortège Dans leur cadre étroit! Oh! tes blancs arcanes, Nouvelle Archangel, Mirage éternel De mes caravanes! Oh! ton chaste ciel, Nouvelle Archangel?»
Cette ville sombre! Tout est crainte ici... Le ciel est transi D'éclairer tant d'ombre. Les pas que tu fais Parmi ces bruyères Lèvent des poussières Au souffle mauvais... Voyageur si triste, Tu suis quelle piste?
C'est l'ivresse à mort, C'est la noire orgie, C'est l'amer effort De ton énergie Vers l'oubli dolent De la voix intime, C'est le seuil du crime, C'est l'essor sanglant. --Oh! fuis la chimère: Ta mère, ta mère!
Quelle est cette voix Qui ment et qui flatte! «Ah! la tête plate, Vipère des bois!» Pardon et mystère. Laisse ça dormir, Qui peut, sans frémir, Juger sur la terre? «Ah! pourtant, pourtant, Ce monstre impudent!»
La mer! Puisse-t elle Laver ta rancoeur, La mer au grand coeur. Ton aïeule, celle Qui chante en berçant Ton angoisse atroce, La mer, doux colosse Au sein innocent, Grondeuse infinie De ton ironie!
Tu vis sans savoir! Tu verses ton âme, Ton lait et ta flamme Dans quel désespoir? Ton sang qui s'amasse En une fleur d'or N'est pas prêt encor A la dédicace. Attends quelque peu, Ceci n'est que jeu.
Cette frénésie T'initie au but. D'ailleurs, le salut Viendra d'un Messie Dont tu ne sens plus, Depuis bien des lieues, Les effluves bleues Sous tes bras perclus, Naufrage d'un rêve Qui n'a pas de grève!
Vis en attendant L'heure toute proche. Ne sois pas prudent. Trêve à tout reproche. Fais ce que tu veux. Une main te guide A travers le vide Affreux de tes voeux. Un peu de courage, C'est le bon orage.
Voici le Malheur Dans sa plénitude. Mais à sa main rude Quelle belle fleur! «La brûlante épine!» Un lis est moins blanc, «Elle m'entre au flanc.» Et l'odeur divine! «Elle m'entre au coeur.» Le parfum vainqueur!
«Pourtant je regrette, Pourtant je me meurs, Pourtant ces deux coeurs...» Lève un peu la tête: «Eh bien, c'est la Croix.» Lève un peu ton âme De ce monde infâme. «Est-ce que je crois?» Qu'en sais-tu? La Bête Ignore sa tête,
La Chair et le Sang Méconnaissent l'Acte. «Mais j'ai fait un pacte Qui va m'enlaçant A la faute noire, Je me dois à mon Tenace démon: Je ne veux point croire. Je n'ai pas besoin De rêver si loin!
«Aussi bien j'écoute Des sons d'autrefois. Vipère des bois, Encor sur ma route? Cette fois tu mords.» Laisse cette bête. Que fait au poète? Que sont des coeurs morts? Ah! plutôt oublie Ta propre folie.
Ah! plutôt, surtout, Douceur, patience, Mi-voix et nuance, Et paix jusqu'au bout! Aussi bon que sage, Simple autant que bon, Soumets ta raison Au plus pauvre adage, Naïf et discret, Heureux en secret!
Ah! surtout, terrasse Ton orgueil cruel, Implore la grâce D'être un pur Abel, Finis l'odyssée Dans le repentir D'un humble martyr, D une humble pensée. Regarde au-dessus... «Est-ce vous, JÉSUS?»
III
L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable. Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou? Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou. Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table?
Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé, Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste, Et je dorloterai les rêves de ta sieste, Et tu chantonneras comme un enfant bercé.
Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame. Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.
Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre. Va, dors! L'espoir luit comme un caillou dans un creux. Ah! quand refleuriront les roses de septembre!
IV
_Gaspard Hauser chante:_
Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes: Ils ne m'ont pas trouvé malin.
A vingt ans un trouble nouveau Sous le nom d'amoureuses flammes M'a fait trouver belles les femmes: Elles ne m'ont pas trouvé beau.
Bien que sans patrie et sans roi Et très brave ne l'étant guère, J'ai voulu mourir à la guerre: La mort n'a pas voulu de moi.
Suis-je né trop tôt ou trop lard? Qu'est-ce que je fais en ce monde? O vous tous, ma peine est profonde; Priez pour le pauvre Gaspard!
V
Un grand sommeil noir Tombe sur ma vie: Dormez, tout espoir, Dormez, toute envie!
Je ne vois plus rien, Je perds la mémoire Du mal et du bien... O la triste histoire!
Je suis un berceau Qu'une main balance Au creux d'un caveau: Silence, silence!
VI
Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme! Un arbre, par-dessus le toit Berce sa palme.
La cloche dans le ciel qu'on voit Doucement tinte. Un oiseau sur l'arbre qu'on voit Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, Simple et tranquille. Cette paisible rumeur-là Vient de la ville.
--Qu'as-tu fait, ô toi que voilà Pleurant sans cesse, Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà, De ta jeunesse?
VII
Je ne sais pourquoi Mon esprit amer D'une aile inquiète et folle vole sur la mer, Tout ce qui m'est cher, D'une aile d'effroi Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?
Mouette à l'essor mélancolique. Elle suit la vague, ma pensée, A tous les vents du ciel balancée Et biaisant quand la marée oblique, Mouette à l'essor mélancolique.
Ivre de soleil Et de liberté, Un instinct la guide à travers cette immensité. La brise d'été Sur le flot vermeil Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.
Parfois si tristement elle crie Qu'elle alarme au lointain le pilote, Puis au gré du vent se livre et flotte Et plonge, et l'aile toute meurtrie Revole, et puis si tristement crie!
Je ne sais pourquoi Mon esprit amer D une aile inquiète et folle vole sur la mer. Tout ce qui m'est cher, D'une aile d'effroi, Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?
VIII
Parfums, couleurs, systèmes, lois! Les mots ont peur comme des poules. La Chair sanglote sur la croix.
Pied, c'est du rêve que tu foules, Et partout ricane la voix, La voix tentatrice des foules.
Cieux bruns où nagent nos desseins, Fleurs qui n'êtes pas le calice, Vin et ton geste qui se glisse, Femme et l'oeillade de tes seins,
Nuit câline aux frais traversins, Qu'est-ce que c'est que ce délice, Qu'est-ce que c'est que ce supplice, Nous les damnés et vous les Saints?
IX