Uvres Completes Volume 1 Poemes Saturniens Fetes Galantes Bonne

Chapter 4

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Est-ce bien vrai? tandis qu'accoudé sur ma table Je lis sa lettre avec des larmes dans les yeux, Sa lettre, où s'étale un aveu délicieux, N'est-elle pas alors distraite en d'autres choses? Qui sait? Pendant qu'ici, pour moi, lents et moroses Coulent les jours, ainsi qu'un fleuve au bord flétri, Peut-être que sa lèvre innocente a souri? Peut-être qu'elle est très joyeuse et qu'elle oublie?

Et je relis sa lettre avec mélancolie.

XI

La dure épreuve va finir: Mon coeur, souris à l'avenir.

Ils sont passés les jours d'alarmes Où j'étais triste jusqu'aux larmes.

Ne suppute plus les instants, Mon âme, encore un peu de temps.

J'ai lu les paroles amères Et banni les sombres chimères.

Mes yeux exilés de la voir De par un douloureux devoir,

Mon oreille avide d'entendre Les notes d'or de sa voix tendre,

Tout mon être et tout mon amour Acclament le bienheureux jour

Où, seul rêve et seule pensée, Me reviendra la fiancée!

XII

Va, chanson, à tire-d'aile Au-devant d'elle, et dis-lui Bien que dans mon coeur fidèle Un rayon joyeux a lui,

Dissipant, lumière sainte, Ces ténèbres de l'amour: Méfiance, doute, crainte, Et que voici le grand jour!

Longtemps craintive et muette, Entendez-vous? la gaîté Comme une vive alouette Dans le ciel clair a chanté.

Va donc, chanson ingénue, Et que, sans nul regret vain, Elle soit la bienvenue Celle qui revient enfin.

XIII

Hier, on parlait de choses et d'autres, Et mes yeux allaient recherchant les vôtres,

Et votre regard recherchait le mien Tandis que courait toujours l'entretien.

Sous le sens banal des phrases pesées Mon amour errait après vos pensées;

Et quand vous parliez, à dessein distrait Je prêtais l'oreille à votre secret:

Car la voix, ainsi que les yeux de Celle Qui vous fait joyeux et triste décèle,

Malgré tout effort morose et rieur, Et met en plein jour l'être intérieur.

Or, hier, je suis parti plein d'ivresse: Est-ce un espoir vain que mon coeur carresse,

Un vain espoir, faux et doux compagnon? Oh! non! n'est-ce pas? n'est-ce pas que non?

XIV

Le foyer, la lueur étroite de la lampe; La rêverie avec le doigt contre la tempe Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés; L'heure du thé fumant et des livres fermés; La douceur de sentir la fin de la soirée; La fatigue charmante et l'attente adorée De l'ombre nuptiale et de la douce nuit, Oh! tout cela, mon rêve attendri le poursuit Sans relâche, à travers toutes remises vaines, Impatient des mois, furieux des semaines!

XV

J'ai presque peur, en vérité, Tant je sens ma vie enlacée A la radieuse pensée Qui m'a pris l'âme l'autre été,

Tant votre image, à jamais chère, Habite en coeur tout à vous, Mon coeur uniquement jaloux De vous aimer et de vous plaire;

Et je tremble, pardonnez-moi D'aussi franchement vous le dire, A penser qu'un mot, un sourire De vous est désormais ma loi,

Et qu'il vous suffirait d'un geste, D'une parole ou d'un clin d'oeil, Pour mettre tout mon être en deuil De son illusion céleste.

Mais plutôt je ne veux vous voir, L'avenir dût-il m'être sombre Et fécond en peines sans nombre, Qu'à travers un immense espoir,

Plongé dans ce bonheur suprême De me dire encore et toujours, En dépit des mornes retours, Que je vous aime, que je t'aime!

XVI

Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs, Les platanes déchus s'effeuillant dans l'air noir, L'omnibus, ouragan de ferraille et de boues, Qui grince, mal assis entre ses quatres roues. Et roule ses yeux verts et rouges lentement, Les ouvriers allant au club, tout en fumant Leur brûle-gueule au nez des agents de police, Toits qui dégouttent, murs suintants, pavé qui glisse, Bitume défoncé, ruisseaux comblant l'égout, Voilà ma route--avec le paradis au bout.

XVII

N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants Qui ne manqueront pas d'envier notre joie, Nous serons fiers parfois et toujours indulgents

N'est-ce pas? nous irons, gais et lents, dans la voie Modeste que nous montre en souriant l'Espoir, Peu soucieux qu'on nous ignore ou qu'on nous voie.

Isolés dans l'amour ainsi qu'en un bois noir, Nos deux coeurs, exhalant leur tendresse paisible, Seront deux rossignols qui chantent dans le soir.

Quant au Monde, qu'il soit envers nous irascible Ou doux, que nous feront ses gestes? Il peut bien S'il veut, nous caresser ou nous prendre pour cible.

Unis par le plus fort et le plus cher lien, Et d'ailleurs, possédant l'armure adamantine, Nous sourirons à tous et n'aurons peur de rien.

Sans nous préoccuper de ce que nous destine Le Sort, nous marcherons pourtant du même pas, Et la main dans la main, avec l'âme enfantine

De ceux qui s'aiment sans mélange, n'est-ce pas?

XVIII

Nous sommes en des temps infâmes Où le mariage des âmes Doit sceller l'union des coeurs; A cette heure d'affreux orages, Ce n'est pas trop de deux courages Pour vivre sous de tels vainqueurs.

En face de ce que l'on ose Il nous siérait, sur toute chose, De nous dresser, couple ravi Dans l'extase austère du juste Et proclamant, d'un geste auguste Notre amour fier, comme un défi!

Mais quel besoin de te le dire? Toi la bonté, toi le sourire, N'es-tu pas le conseil aussi, Le bon conseil loyal et brave, Enfant rieuse au penser grave, A qui tout mon coeur dit: merci!

XIX

Donc, ce sera par un clair jour d'été: Le grand soleil, complice de ma joie, Fera, parmi le satin et la soie, Plus belle encore votre chère beauté;

Le ciel tout bleu, comme une haute lente, Frissonnera somptueux à longs plis Sur nos deux fronts heureux qu'auront pâlis L'émotion du bonheur et l'attente;

Et quand le soir viendra, l'air sera doux Qui se jouera, caressant, dans vos voiles, Et les regards paisibles des étoiles Bienveillamment souriront aux époux.

XX

J'allais par des chemins perfides, Douloureusement incertain. Vos chères mains furent mes guides.

Si pâle à l'horizon lointain Luisait un faible espoir d'aurore; Votre regard fut le matin.

Nul bruit, sinon son pas sonore, N'encourageait le voyageur. Votre voix me dit: «Marche encore!»

Mon coeur craintif, mon sombre coeur Pleurait, seul, sur la triste voie; L'amour, délicieux vainqueur,

Nous a réunis dans la joie.

XXI

L'hiver a cessé: la lumière est tiède Et danse, du sol au firmament clair. Il faut que le coeur le plus triste cède A l'immense joie éparse dans l'air.

Même ce Paris maussade et malade Semble faire accueil aux jeunes soleils Et, comme pour une immense accolade, Tend les mille bras de ses toits vermeils.

J'ai depuis un an le printemps dans l'âme Et le vert retour du doux floréal, Ainsi qu'une flamme entoure une flamme, Met de l'idéal sur mon idéal.

Le ciel bleu prolonge, exhausse et couronne L'immuable azur où rit mon amour. La saison est belle et ma part est bonne, Et tous mes espoirs ont enfin leur tour.

Que vienne l'été! que viennent encore L'automne et l'hiver! Et chaque saison Me sera charmante, ô Toi que décore Cette fantaisie et cette raison!

ROMANCES SANS PAROLES

I

Le vent dans la plaine Suspend son haleine. (FAVART.)

C'est l'extase langoureuse, C'est la fatigue amoureuse, C'est tous les frissons des bois Parmi l'étreinte des brises, C'est, vers les ramures grises, Le choeur des petites voix.

O le frêle et frais murmure! Cela gazouille et susure, Cela ressemble au cri doux Que l'herbe agitée expire... Tu dirais, sous l'eau qui vire, Le roulis sourd des cailloux.

Cette âme qui se lamente En cette plainte dormante, C'est la nôtre, n'est-ce pas? La mienne, dis, et la tienne, Dont s'exhale l'humble antienne Par ce tiède soir, tout bas?

II

Je devine, à travers un murmure, Le contour subtil des voix anciennes Et dans les lueurs musiciennes, Amour pâle, une aurore future!

Et mon âme et mon coeur en délires Ne sont plus qu'une espèce d'oeil double Où tremblote à travers un jour trouble L'ariette, hélas! de toutes lyres!

O mourir de cette mort seulette Que s'en vont, cher amour qui t'épeures Balançant jeunes et vieilles heures! O mourir de cette escarpolette!

III

Il pleut doucement sur la ville. (ARTHUR RAIMBAUD.)

Il pleure dans mon coeur Comme il pleut sur la ville, Quelle est cette langueur Qui pénètre mon coeur?

O bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits! Pour un coeur qui s'ennuie, O le chant de la pluie!

Il pleure sans raison Dans ce coeur qui s'écoeure. Quoi! nulle trahison? Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi, Sans amour et sans haine, Mon coeur a tant de peine!

IV

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses. De cette façon nous serons bien heureuses, Et si notre vie a des instants moroses, Du moins nous serons, n'est-ce pas? deux pleureuses.

O que nous mêlions, âmes soeurs que nous sommes, A nos voeux confus la douceur puérile De cheminer loin des femmes et des hommes, Dans le frais oubli de ce qui nous exile.

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles Éprises de rien et de tout étonnées, Qui s'en vont pâlir sous les chastes charmilles Sans même savoir qu'elles sont pardonnées.

V

Son joyeux, importun d'un clavecin sonore. (PÉTRUS BOREL.)

Le piano que baise une main frêle Luit dans le soir rose et gris vaguement, Tandis qu'avec un très léger bruit d'aile Un air bien vieux, bien faible et bien charmant, Rôde discret, épeuré quasiment, Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle.

Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain Qui lentement dorlotte mon pauvre être? Que voudrais-tu de moi, doux chant badin? Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain Qui va tantôt mourir vers la fenêtre Ouverte un peu sur le petit jardin?

VI

C'est le chien de Jean de Nivelle Qui mord sous l'oeil même du guet Le chat de la mère Michel; François-les-bas-bleus s'en égaie.

La lune à l'écrivain public Dispense sa lumière obscure Où Médor avec Angélique Verdissent sur le pauvre mur.

Et voici venir La Ramée Sacrant en bon soldat du Roi. Sous son habit blanc mal famé Son coeur ne se tient pas de joie!

Car la boulangère...--Elle?--Oui dame! Bernant Lustucru, son vieil homme, A tantôt couronné sa flamme... Enfants, _Dominus vobiscum_!

Place! en sa longue robe bleue Toute en salin qui fait frou-frou, C'est une impure, palsembleu! Dans sa chaise qu'il faut qu'on loue,

Fût-on philosophe ou grigou, Car tant d'or s'y relève en bosse, Que ce luxe insolent bafoue Tout le papier de monsieur Loss!

Arrière, robin crotté! place, Petit courtaud, petit abbé, Petit poète jamais las De la rime non attrapée!

Voici que la nuit vraie arrive... Cependant jamais fatigué D'être inattentif et naïf? François-les-bas-bleus s'en égaie.

VII

O triste, triste était mon âme A cause, à cause d'une femme.

Je ne me suis pas consolé Bien que mon coeur s'en soit allé,

Bien que mon coeur, bien que mon âme Eussent fui loin de cette femme.

Je ne me suis pas consolé Bien que mon coeur s'en soit allé.

Et mon coeur, mon coeur trop sensible Dit à mon âme: Est-il possible,

Est-il possible,--le fût-il,-- Ce fier exil, ce triste exil?

Mon âme dit à mon coeur: Sais-je Moi-même, que nous veut ce piège

D'être présents bien qu'exilés, Encore que loin en allés?

VIII

Dans l'interminable Ennui de la plaine, La neige incertaine Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre Sans lueur aucune, On croirait voir vivre Et mourir la lune.

Comme des nuées Flottent gris les chênes Des forêts prochaines Parmi les buées.

Le ciel est de cuivre Sans lueur aucune. On croirait voir vivre Et mourir la lune.

Corneille poussive Et vous les loups maigres, Par ces bises aigres Quoi donc vous arrive?

Dans l'interminable Ennui de la plaine, La neige incertaine Luit comme du sable.

IX

Le rossignol, qui du haut d'une branche se regarde dedans, croit être tombé dans la rivière. Il est au sommet d'un chêne et toutefois il a peur de se noyer. (CYRANO DE BERGEBAC.)

L'ombre des arbres dans la rivière embrumée Meurt comme de la fumée, Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles, Se plaignent les tourterelles.

Combien, ô voyageur, ce paysage blême Te mira blême toi-même, Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées Tes espérances noyées?

Mai, juin 1872.

PAYSAGES BELGES

«Conquestes du Roy.» (Vieilles estampes.)

WALCOURT

Briques et tuiles, O les charmants Petits asiles Pour les amants!

Houblons et vignes, Feuilles et fleurs, Tentes insignes Des francs buveurs!

Guinguettes claires, Bières, clameurs, Servantes chères A tous fumeurs!

Gares prochaines, Gais chemins grands... Quelles aubaines, Bons juifs errants!

Juillet 1873.

CHARLEROI

Dans l'herbe noire Les Kobolds vont. Le vent profond Pleure, on veut croire.

Quoi donc se sent? L'avoine siffle. Un buisson giffle L'oeil au passant.

Plutôt des bouges Que des maisons. Quels horizons De forges rouges!

On sent donc quoi? Des gares tonnent, Les yeux s'étonnent, Où Charleroi?

Parfums sinistres? Qu'est-ce que c'est? Quoi bruissait Comme des sistres?

Sites brutaux! Oh! votre haleine, Sueur humaine, Cris des métaux!

Dans l'herbe noire Les Kobolds vont. Le vent profond Pleure, on veut croire.

BRUXELLE

SIMPLES FRESQUES

I

La fuite est verdâtre et rose Des collines et des rampes, Dans un demi-jour de lampes Qui vient brouiller toute chose.

L'or sur les humbles abîmes, Tout doucement s'ensanglante, Des petits arbres sans cimes, Où quelque oiseau faible chante.

Triste à peine tant s'effacent Ces apparences d'automne. Toutes mes langueurs rêvassent, Que berce l'air monotone.

II

L'allée est sans fin Sous le ciel, divin D'être pâle ainsi! Sais-tu qu'on serait Bien sous le secret De ces arbres-ci?

Des messieurs bien mis, Sans nul doute amis Des Royers-Collards, Vont vers le château. J'estimerais beau D'être ces vieillards.

Le château, tout blanc Avec, à son flanc, Le soleil couché. Les champs à l'entour... Oh! que notre amour N'est-il là niché!

Estaminet du Jeune Renard, août 1872.

BRUXELLES

CHEVAUX DE BOIS

Par Saint-Gille, Viens-nous-en, Mon agile Alezan. (V. HUGO.)

Tournez, tournez, bons chevaux de bois, Tournez cent tours, tournez mille tours, Tournez souvent et tournez toujours, Tournez, tournez au son des hautbois.

Le gros soldat, la plus grosse bonne Sont sur vos dos comme dans leur chambre; Car, en ce jour, au bois de la Cambre, Les maîtres sont tous deux en personne.

Tournez, tournez, chevaux de leur coeur, Tandis qu'autour de tous vos tournois Clignotte l'oeil du filou sournois, Tournez au son du piston vainqueur.

C'est ravissant comme ça vous soûle D'aller ainsi dans ce cirque bête! Bien dans le ventre et mal dans la tête, Du mal en masse et du bien en foule.

Tournez, tournez, sans qu'il soit besoin D'user jamais de nuls éperons, Pour commander à vos galops ronds, Tournez, tournez, sans espoir de foin.

Et dépêchez, chevaux de leur âme, Déjà, voici que la nuit qui tombe Va réunir pigeon et colombe, Loin de la foire et loin de madame.

Tournez, tournez! le ciel en velours D'astres en or se vêt lentement. Voici partir l'amante et l'amant. Tournez au son joyeux des tambours.

Champ de foire de Saint-Gilles, août 1872.

MALINES

Vers les prés le vent cherche noise Aux girouettes, détail fin Du château de quelque échevin, Rouge de brique et bleu d'ardoise, Vers les prés clairs, les prés sans fin...

Comme les arbres des féeries Des frênes, vagues frondaisons, Échelonnent mille horizons A ce Sahara de prairies, Trèfle, luzerne et blancs gazons,

Les wagons filent en silence Parmi ces sites apaisés. Dormez, les vaches! Reposez, Doux taureaux de la plaine immense, Sous vos cieux à peine irisés!

Le train glisse sans un murmure, Chaque wagon est un salon Où l'on cause bas et d'où l'on Aime à loisir cette nature Faite à souhait pour Fénelon.

Août, 1872.

BIRDS IN THE NIGHT

Vous n'avez pas eu toute patience, Cela se comprend par malheur, de reste. Vous êtes si jeune! et l'insouciance, C'est le lot amer de l'âge céleste!

Vous n'avez pas eu toute la douceur, Cela par malheur d'ailleurs se comprend; Vous êtes si jeune, ô ma froide soeur, Que votre coeur doit être indifférent!

Aussi me voici plein de pardons chastes, Non certes! joyeux, mais très calme, en somme, Bien que je déplore, en ces mois néfastes, D'être, grâce à vous, le moins heureux homme.

* * *

Et vous voyez bien que j'avais raison Quand je vous disais, dans mes moments noirs, Que vos yeux, foyer de mes vieux espoirs, Ne couvaient plus rien que la trahison.

Vous juriez alors que c'était mensonge Et votre regard qui mentait lui-même Flambait comme un feu mourant qu'on prolonge, Et de votre voix vous disiez: «Je t'aime!»

Hélas! on se prend toujours au désir Qu'on a d'être heureux malgré la saison... Mais ce fut un jour plein d'amer plaisir, Quand je m'aperçus que j'avais raison!

* * *

Aussi bien pourquoi me mettrai-je à geindre? Vous ne m'aimez pas, l'affaire est conclue, Et, ne voulant pas qu'on ose se plaindre, Je souffrirai d'une âme résolue.

Oui, je souffrirai, car je vous aimais! Mais je souffrirai comme un bon soldat Blessé, qui s'en va dormir à jamais, Plein d'amour pour quelque pays ingrat.

Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie, Encor que de vous vienne ma souffrance, N'êtes-vous donc pas toujours ma Patrie, Aussi jeune, aussi folle que la France?

* * *

Or, je ne veux pas,--le puis-je d'abord? Plonger dans ceci mes regards mouillés. Pourtant mon amour que vous croyez mort A peut-être enfin les yeux dessillés.

Mon amour qui n'est que ressouvenance, Quoique sous vos coups il saigne et qu'il pleure Encore et qu'il doive, à ce que je pense, Souffrir longtemps jusqu'à ce qu'il en meure,

Peut-être a raison de croire entrevoir En vous un remords qui n'est pas banal. Et d'entendre dire, en son désespoir, A votre mémoire: ah! fi que c'est mal!

* * *

Je vous vois encor. J'entr'ouvris la porte. Vous étiez au lit comme fatiguée. Mais, ô corps léger que l'amour emporte, Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.

O quels baisers, quels enlacements fous! J'en riais moi-même à travers mes pleurs. Certes, ces instants seront entre tous Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.

Je ne veux revoir de votre sourire Et de vos bons yeux en cette occurrence Et de vous, enfin, qu'il faudrait maudire, Et du piège exquis, rien que l'apparence

* * *

Je vous vois encor! En robe d'été Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux. Mais vous n'aviez plus l'humide gaîté Du plus délirant de tous nos tantôts,

La petite épouse et la fille aînée Était reparue avec la toilette, Et c'était déjà notre destinée Qui me regardait sous votre voilette.

Soyez pardonnée! Et c'est pour cela Que je garde, hélas! avec quelque orgueil, En mon souvenir qui vous cajola, L'éclair de côté que coulait votre oeil.

* * *

Par instants, je suis le pauvre navire Qui court démâté parmi la tempête, Et ne voyant pas Notre-Dame luire Pour l'engouffrement en priant s'apprête.

Par instants, je meurs la mort du pécheur Qui se sait damné s'il n'est confessé, Et, perdant l'espoir de nul confesseur, Se tord dans l'Enfer qu'il a devancé.

O mais! par instants, j'ai l'extase rouge Du premier chrétien, sous la dent rapace, Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge Un poil de sa chair, un nerf de sa face!

Bruxelles-Londres.--Septembre-octobre 1872.

AQUARELLES

GREEN

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, Et puis voici mon coeur, qui ne bat que pour vous. Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.

J'arrive tout couvert encore de rosée Que le vent du matin vient glacer à mon front. Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée, Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête Toute sonore encore de vos derniers baisers; Laissez là s'apaiser de la bonne tempête, Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

SPLEEN

Les roses étaient toutes rouges, Et les lierres étaient tout noirs.

Chère, pour peu que tu te bouges, Renaissent tous mes désespoirs.

Le ciel était trop bleu, trop tendre, La mer trop verte et l'air trop doux.

Je crains toujours,--ce qu'est d'attendre Quelque fuite atroce de vous.

Du houx à la feuille vernie Et du luisant buis je suis las,

Et de la campagne infinie Et de tout, fors de vous, hélas!

STREETS

I

Dansons la gigue!

J'aimais surtout ses jolis yeux, Plus clairs que l'étoile des cieux, J'aimais ses yeux malicieux.

Dansons la gigue!

Elle avait des façons vraiment De désoler un pauvre amant, Que c'en était vraiment charmant!

Dansons la gigue!

Mais je trouve encor meilleur Le baiser de sa bouche en fleur, Depuis qu'elle est morte à mon coeur.

Dansons la gigue!

Je me souviens, je me souviens Des heures et des entretiens, Et c'est le meilleur de mes biens.

Dansons la gigue! SOHO.

II

O la rivière dans la rue! Fantastiquement apparue Derrière un mur haut de cinq pieds, Elle roule sans un murmure Sans onde opaque et pourtant pure, Par les faubourgs pacifiés.

La chaussée est très large, en sorte Que l'eau jaune comme une morte Dévale ample et sans nuls espoirs De rien refléter que la brume, Même alors que l'aurore allume Les cottages jaunes et noirs.

PADDINGTON.

CHILD WIFE

Vous n'avez rien compris à ma simplicité, Rien, ô ma pauvre enfant! Et c'est avec un front éventé, dépité, Que vous fuyez devant.

Vos yeux qui ne devaient refléter que douceur, Pauvre cher bleu miroir, Ont pris un ton de fiel, ô lamentable soeur, Qui nous fait mal à voir.

Et vous gesticulez avec vos petit-bras Comme un héros méchant, En poussant d'aigres cris poitrinaires, hélas! Vous qui n'étiez que chant!

Car vous avez eu peur de l'orage et du coeur Qui grondait et sifflait, Et vous bêlâtes avec votre mère--ô douleur!-- Comme un triste agnelet.

Et vous n'avez pas su la lumière et l'honneur D'un amour brave et fort, Joyeux dans le malheur, grave dans le bonheur, Jeune jusqu'à la mort!

A POOR YOUNG SHEPHERD

J'ai peur d'un baiser Comme d'une abeille. Je souffre et je veille Sans me reposer. J'ai peur d'un baiser!

Pourtant j'aime Kate Et ses yeux jolis. Elle est délicate, Aux longs traits pâlis. Oh! que j'aime Kate!

C'est saint Valentin! Je dois et je n'ose Lui dire au matin... La terrible chose Que saint Valentin!

Elle m'est promise, Fort heureusement! Mais quelle entreprise Que d'être un amant Près d'une promise!

J'ai peur d'un baiser Comme d'une abeille. Je souffre et je veille Sans me reposer: J'ai peur d'un baiser!

BEAMS

Elle voulut aller sur les flots de la mer, Et comme un vent bénin soufflait une embellie, Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie, Et nous voilà marchant par le chemin amer.

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse, Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or, Si bien que nous suivions son pas plus calme encor Que le déroulement des vagues, ô délice!

Des oiseaux blancs volaient alentour mollement. Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches. Parfois de grands varechs filaient en longues branches, Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement.

Elle se retourna, doucement inquiète De ne nous croire pas pleinement rassurés; Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés, Elle reprit sa route et portait haut sa tête.

Douvres-Ostende, à bord de la «Comtesse-de-Flandre». 4 Avril 1873.

SAGESSE

I

I

Bon chevalier masqué qui chevauche en silence, Le malheur a percé mon vieux coeur de sa lance.

Le sang de mon vieux coeur n'a fait qu'un jet vermeil Puis s'est évaporé sur les fleurs, au soleil.

L'ombre éteignit mes yeux, un cri vint à ma bouche, Et mon vieux coeur est mort dans un frisson farouche.