Uvres Completes Volume 1 Poemes Saturniens Fetes Galantes Bonne
Chapter 3
--Car toujours nous t'avons fixée, ô Poésie, Notre astre unique et notre unique passion, T'ayant seule pour guide et compagne choisie, Mère, et nous méfiant de l'Inspiration.
III
Ah! l'Inspiration superbe et souveraine, L'Égérie aux regards lumineux et profonds, Le Genium commode et l'Erato soudaine, L'Ange des vieux tableaux avec des ors au fond,
La Muse, dont la voix est puissante sans doute, Puisqu'elle fait d'un coup dans les premiers cerveaux, Comme ces pissenlits dont s'émaille la route, Pousser tout un jardin de poèmes nouveaux,
La Colombe, le Saint-Esprit, le saint délire, Les Troubles opportuns, les Transports complaisants, Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre, Ah! l'Inspiration, on l'invoque à seize ans!
Ce qu'il nous faut à nous, les Suprêmes Poèles Qui vénérons les Dieux et qui n'y croyons pas, A nous dont nul rayon n'auréola les têtes, Dont nulle Béatrix n'a dirigé les pas,
A nous qui ciselons les mots comme des coupes Et qui faisons des vers émus très froidement, A nous qu'on ne voit point les soirs aller par groupes Harmonieux au bord des _lacs_ et nous pàmant,
Ce qu'il nous faut, à nous, c'est, aux lueurs des lampes, La science conquise et le sommeil dompté, C'est le front dans les mains du vieux Faust des estampes, C'est l'Obstination et c'est la Volonté!
C'est la Volonté sainte, absolue, éternelle, Cramponnée au projet comme un noble condor Aux flancs fumants de peur d'un buffle, et d'un coup d'aile Emportant son trophée à travers les cieux d'or!
Ce qu'il nous faut à nous, c'est l'étude sans trêve, C'est l'effort inouï, le combat non pareil, C'est la nuit, l'âpre nuit du travail, d'où se lève Lentement, lentement, l'Oeuvre, ainsi qu'un soleil!
Libre à nos Inspirés, coeurs qu'une oeillade enflamme. D'abandonner leur être aux vents comme un bouleau: Pauvres gens! l'Art n'est pas d'éparpiller son âme: Est-elle eu marbre, ou non, la Vénus de Milo?
Nous donc, sculptons avec le ciseau des Pensées Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé, Et faisons-en surgir sous nos mains empressées Quelque pure statue au péplos étoile,
Afin qu'un jour, frappant de rayons gris et roses Le chef-d'oeuvre serein, comme un nouveau Memnon L'Aube-Postérité, fille des Temps moroses, Fasse dans l'air futur retentir notre nom!
FÊTES GALANTES
CLAIR DE LUNE
Votre âme est un paysage choisi Que vont charmants masques et bergamasques, Jouant du luth et dansant et quasi Tristes sous leurs déguisements fantasques.
Tout en chantant sur le mode mineur L'amour vainqueur et la vie opportune, Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur Et leur chanson se mêle au clair de lune,
Au calme clair de lune triste et beau, Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres Et sangloter d'extase les jets d'eau, Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.
PANTOMIME
Pierrot, qui n'a rien d'un Clitandre, Vide un flacon sans plus attendre, Et, pratique, entame un pâté.
Cassandre, au fond de l'avenue, Verse une larme méconnue Sur son neveu déshérité.
Ce faquin d'Arlequin combine L'enlèvement de Colombine Et pirouette quatre fois.
Colombine rêve, surprise De sentir un coeur dans la brise Et d'entendre en son coeur des voix.
SUR L'HERBE
L'abbé divague.--Et toi, marquis, Tu mets de travers ta perruque. --Ce vieux vin de Chypre est exquis Moins, Camargo, que votre nuque.
--Ma flamme...--Do, mi, sol, la, si. --L'abbé, ta noirceur se dévoile. --Que je meure, Mesdames, si Je ne vous décroche une étoile.
--Je voudrais être petit chien! --Embrassons nos bergères, l'une Après l'autre.--Messieurs, eh bien? --Do, mi, sol.--Hé! bonsoir la Lune!
L'ALLÉE
Fardée et peinte comme au temps des bergeries, Frêle parmi les noeuds énormes de rubans, Elle passe, sous les ramures assombries, Dans l'allée où verdit la mousse des vieux bancs, Avec mille façons et mille afféteries Qu'on garde d'ordinaire aux perruches chéries. Sa longue robe à queue est bleue, et l'éventail Qu'elle froisse en ses doigts fluets aux larges bagues S'égaie en des sujets érotiques, si vagues Qu'elle sourit, tout en rêvant, à maint détail. --Blonde en somme. Le nez mignon avec la bouche Incarnadine, grasse, et divine d'orgueil Inconscient.--D'ailleurs plus fine que la mouche Qui ravive l'éclat un peu niais de l'oeil.
A LA PROMENADE
Le ciel si pâle et les arbres si grêles Semblent sourire à nos costumes clairs Qui vont flottant légers avec des airs De nonchalance et des mouvements d'ailes.
Et le vent doux ride l'humble bassin, Et la lueur du soleil qu'atténue L'ombre des bas tilleuls de l'avenue Nous parvient bleue et mourante à dessein.
Trompeurs exquis et coquettes charmantes Coeurs tendres mais affranchis du serment Nous devisons délicieusement, Et les amants lutinent les amantes
De qui la main imperceptible sait Parfois donner un soufflet qu'on échange Contre un baiser sur l'extrême phalange Du petit doigt, et comme la chose est
Immensément excessive et farouche, On est puni par un regard très sec, Lequel contraste, au demeurant, avec La moue assez clémente de la bouche.
DANS LA GROTTE
Là, je me tue à vos genoux! Car ma détresse est infinie, Et la tigresse épouvantable d'Hyrcanie Est une agnelle au prix de vous.
Oui, céans, cruelle Clymène, Ce glaive qui, dans maints combats, Mit tant de Scipions et de Cyrus à bas, Va finir ma vie et ma peine!
Ai-je même besoin de lui Pour descendre aux Champs-Elysées? Amour perça-t-il pas de flèches aiguisées Mon coeur, dès que votre oeil m'eût lui?
LES INGÉNUS
Les hauts talons luttaient avec les longues jupes, En sorte que, selon le terrain et le vent, Parfois luisaient des bas de jambe, trop souvent Interceptés!--et nous aimions ce jeu de dupes.
Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux Inquiétait le col des belles, sous les branches, Et c'était des éclairs soudains de nuques blanches Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.
Le soir tombait, un soir équivoque d'automne: Les belles, se pendant rêveuses à nos bras, Dirent alors des mots si spécieux, tout bas, Que notre âme depuis ce temps tremble et s'étonne.
CORTÈGE
Un singe en veste de brocart Trotte et gambade devant elle Qui froisse un mouchoir de dentelle Dans sa main gantée avec art,
Tandis qu'un négrillon tout rouge Maintient à tour de bras les pans De sa lourde robe en suspens, Attentif à tout pli qui bouge;
Le singe ne perd pas des yeux La gorge blanche de la dame. Opulent trésor que réclame Le torse nu de l'un des dieux;
Le négrillon parfois soulève Plus haut qu'il ne faut, l'aigrefin, Son fardeau somptueux, afin De voir ce dont la nuit il rêve;
Elle va par les escaliers, Et ne paraît pas davantage Sensible à l'insolent suffrage De ses animaux familiers.
LES COQUILLAGES
Chaque coquillage incrusté Dans la grotte où nous nous aimâmes A sa particularité,
L'un a la pourpre de nos âmes Dérobée au sang de nos coeurs Quand je brûle et que tu t'enflammes;
Cet autre affecte tes langueurs Et tes pâleurs alors que, lasse, Tu m'en veux de mes yeux moqueurs;
Celui-ci contrefait la grâce De ton oreille, et celui-là Ta nuque rose, courte et grasse;
Mais un, entre autres, me troubla.
EN PATINANT
Nous fûmes dupes, vous et moi, De manigances mutuelles, Madame, à cause de l'émoi Dont l'Été férut nos cervelles.
Le Printemps avait bien un peu Contribué, si ma mémoire Est bonne, à brouiller notre jeu, Mais que d'une façon moins noire!
Car au printemps l'air est si frais Qu'en somme les roses naissantes, Qu'Amour semble entr'ouvrir exprès, Ont des senteurs presque innocentes;
Et même les lilas ont beau Pousser leur haleine poivrée, Dans l'ardeur du soleil nouveau, Cet excitant au plus récrée,
Tant le zéphir souffle, moqueur, Dispersant l'aphrodisiaque Effluve, en sorte que le coeur Chôme et que même l'esprit vaque,
Et qu'émoustillés, les cinq sens Se mettent alors de la fête, Mais seuls, tout seuls, bien seuls et sans Que la crise monte à la tête.
Ce fut le temps, sous de clairs ciels (Vous en souvenez-vous, Madame?), Des baisers superficiels Et des sentiments à fleur d'âme,
Exempts de folles passions, Pleins d'une bienveillance amène. Comme tous deux nous jouissions Sans enthousiasme--et sans peine!
Heureux instants!--mais vint l'Été: Adieu, rafraîchissantes brises? Un vent de lourde volupté Investit nos âmes surprises.
Des fleurs aux calices vermeils Nous lancèrent leurs odeurs mûres, Et partout les mauvais conseils Tombèrent sur nous des ramures
Nous cédâmes à tout cela, Et ce fut un bien ridicule Vertigo qui nous affola Tant que dura la canicule.
Rires oiseux, pleurs sans raisons, Mains indéfiniment pressées, Tristesses moites, pâmoisons, Et quel vague dans les pensées!
L'automne heureusement, avec Son jour froid et ses bises rudes, Vint nous corriger, bref et sec, De nos mauvaises habitudes,
Et nous induisit brusquement En l'élégance réclamée De tout irréprochable amant Comme de toute digne aimée...
Or cet Hiver, Madame, et nos Parieurs tremblent pour leur bourse, Et déjà les autres traîneaux Osent nous disputer la course.
Les deux mains dans votre manchon, Tenez-vous bien sur la banquette Et filons!--et bientôt Fanchon Nous fleurira quoiqu'on caquette!
FANTOCHES
Scaramouche et Pulcinella, Qu'un mauvais dessein rassembla, Gesticulent, noirs sur la lune.
Cependant l'excellent docteur Bolonais cueille avec lenteur Des simples parmi l'herbe brune.
Lors sa fille, piquant minois, Sous la charmille en tapinois Se glisse demi-nue, en quête
De son beau pirate espagnol, Dont un langoureux rossignol Clame la détresse à tue-tête.
CYTHÈRE
Un pavillon à claires-voies Abrite doucement nos joies Qu'éventent des rosiers amis;
L'odeur des roses, faible, grâce Au vent léger d'été qui passe, Se mêle aux parfums qu'elle a mis;
Comme ses yeux l'avaient promis, Son courage est grand et sa lèvre Communique une exquise fièvre;
Et l'Amour comblant tout, hormis La Faim, sorbets et confitures Nous préservent des courbatures.
EN BATEAU
L'étoile du berger tremblote Dans l'eau plus noire et le pilote Cherche un briquet dans sa culotte.
C'est l'instant, Messieurs, ou jamais, D'être audacieux, et je mets Mes deux mains partout désormais!
Le chevalier Atys qui gratte Sa guitare, à Chloris l'ingrate Lance une oeillade scélérate.
L'abbé confesse bas Églé, Et ce vicomte déréglé Des champs donne à son coeur la clé.
Cependant la lune se lève Et l'esquif en sa course brève File gaîment sur l'eau qui rêve.
LE FAUNE
Un vieux faune de terre cuite Rit au centre des boulingrins, Présageant sans doute une suite Mauvaise à ces instants sereins
Qui m'ont conduit et t'ont conduite, Mélancoliques pèlerins, Jusqu'à cette heure dont la fuite Tournoie au son des tambourins.
MANDOLINE
Les donneurs de sérénades Et les belles écouteuses Échangent des propos fades Sous les ramures chanteuses.
C'est Tircis et c'est Aminte, Et c'est l'éternel Clitandre, Et c'est Damis qui pour mainte Cruelle fait maint vers tendre.
Leurs courtes vestes de soie, Leurs longues robes à queues, Leur élégance, leur joie Et leurs molles ombres bleues,
Tourbillonnent dans l'extase D'une lune rose et grise, Et la mandoline jase Parmi les frissons de brise.
A CLYMÈNE
Mystiques barcarolles, Romances sans paroles, Chère, puisque tes yeux, Couleur des cieux,
Puisque ta voix, étrange Vision qui dérange Et trouble l'horizon De ma raison,
Puisque l'arôme insigne De ta pâleur de cygne Et puisque la candeur De ton odeur,
Ah! puisque tout ton être, Musique qui pénètre, Nimbes d'anges défunts, Tons et parfums.
A sur d'almes cadences En ses correspondances, Induit mon coeur subtil, Ainsi soit-il!
LETTRE
Eloigné de vos yeux, Madame, par des soins Impérieux (j'en prends tous les dieux à témoins), Je languis et je meurs, comme c'est ma coutume En pareil cas, et vais, le coeur plein d'amertume, A travers des soucis où votre ombre me suit, Le jour dans mes pensées, dans mes rêves la nuit. Et la nuit et le jour adorable, Madame! Si bien qu'enfin, mon corps faisant place à mon âme, Je deviendrai fantôme à mon tour aussi, moi, Et qu'alors, et parmi le lamentable émoi Des enlacements vains et des désirs sans nombre, Mon ombre se fondra à jamais en notre ombre.
En attendant, je suis, très chère, ton valet.
Tout se comporte-t-il là-bas comme il te plaît, Ta perruche, ton chat, ton chien? La compagnie Est-elle toujours belle, et cette Silvanie Dont j'eusse aimé l'oeil noir si le tien n'était bleu, Et qui parfois me fit des signes, palsambleu! Te sert-elle toujours de douce confidente?
Or, Madame, un projet impatient me hante De conquérir le monde et tous ses trésors pour Mettre à vos pieds ce gage--indigne--d'un amour Égal à toutes les flammes les plus célèbres Qui des grands coeurs aient fait resplendir les ténèbres. Cléopàtre fut moins aimée, oui, sur ma foi! Par Marc-Antoine et par César que vous par moi, N'en doutez pas, Madame, et je saurai combattre Comme César pour un sourire, ô Cléopâtre,
Et comme Antoine fuir au seul prix d'un baiser.
Sur ce, très chère, adieu. Car voilà trop causer Et le temps que l'on perd à lire une missive N'aura jamais valu la peine qu'on l'écrive.
LES INDOLENTS
Bah! malgré les destins jaloux, Mourons ensemble, voulez-vous? --La proposition est rare.
--Le rare est le bon. Donc mourons Comme dans les Décamérons. --Hi! hi! hi! quel amant bizarre!
--Bizarre, je ne sais. Amant Irréprochable, assurément. Si vous voulez, mourons ensemble?
--Monsieur, vous raillez mieux encor Que vous n'aimez, et parlez d'or; Mais taisons-nous, si bon vous semble?
Si bien que ce soir-là Tircis Et Dorimène, à deux assis Non loin de deux silvains hilares,
Eurent l'inexpiable tort D'ajourner une exquise mort. Hi! hi! hi! les amants bizarres!
COLOMBINE
Léandre le sot, Pierrot qui d'un saut De puce Franchit le buisson, Cassandre sous son Capuce,
Arlequin aussi, Cet aigrefin si Fantasque Aux costumes fous, Ses yeux luisants sous Son masque,
--Do, mi, sol, mi, fa,-- Tout ce monde va, Rit, chante Et danse devant Une belle enfant Méchante
Dont les yeux pervers Comme les yeux verts Des chattes Gardent ses appas Et disent: «A bas Les pattes!»
--Eux ils vont toujours! Fatidique cours Des astres, Oh! dis-moi vers quels Mornes ou cruels Désastres
L'implacable enfant, Preste et relevant Ses jupes, La rose au chapeau, Conduit son troupeau De dupes?
L'AMOUR PAR TERRE
Le vent de l'autre nuit a jeté bas l'Amour Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc, Souriait en bandant malignement son arc, Et dont l'aspect nous fit tant songer tout un jour!
Le vent de l'autre nuit l'a jeté bas! Le marbre Au souffle du matin tournoie, épars. C'est triste De voir le piédestal, où le nom de l'artiste Se lit péniblement parmi l'ombre d'un arbre.
Oh! c'est triste de voir debout le piédestal Tout seul! et des pensers mélancoliques vont Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond Évoque un avenir solitaire et fatal.
Oh! c'est triste!--Et toi-même, est-ce pas? es touchée D'un si dolent tableau, bien que ton oeil frivole S'amuse au papillon de pourpre et d'or qui vole Au-dessus des débris dont l'allée est jonchée.
EN SOURDINE
Calmes dans le demi-jour Que les branches hautes font, Pénétrons bien notre amour De ce silence profond.
Fondons nos âmes, nos coeurs Et nos sens extasiés, Parmi les vagues langueurs Des pins et des arbousiers.
Ferme tes yeux à demi, Croise tes bras sur ton sein, Et de ton coeur endormi Chasse à jamais tout dessein.
Laissons-nous persuader Au souffle berceur et doux Qui vient à tes pieds rider Les ondes de gazon roux.
Et quand, solennel, le soir Des chênes noirs tombera, Voix de notre désespoir, Le rossignol chantera.
COLLOQUE SENTIMENTAL
Dans le vieux parc solitaire et glacé Deux formes ont tout à l'heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles, Et l'on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé Deux spectres ont évoqué le passé.
--Te souvient-il de notre extase ancienne? --Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?
--Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom? Toujours vois-tu mon âme en rêve?--Non.
--Ah! les beaux jours de bonheur indicible Où nous joignions nos bouches!--C'est possible.
Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir! --L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles, Et la nuit seule entendit leurs paroles.
LA BONNE CHANSON
I
Le soleil du matin doucement chauffe et dore. Les seigles et les blés tout humides encore, Et l'azur a gardé sa fraîcheur de la nuit. L'on sort sans autre but que de sortir; on suit, Le long de la rivière aux vagues herbes jaunes, Un chemin de gazon que bordent de vieux aunes. L'air est vif. Par moments un oiseau vole avec Quelque fruit de la haie ou quelque paille au bec, Et son reflet dans l'eau survit à son passage. C'est tout.
Mais le songeur aime ce paysage Dont la claire douceur a soudain caressé Son rêve de bonheur adorable, et bercé Le souvenir charmant de cette jeune fille, Blanche apparition qui chante et qui scintille, Dont rêve le poète et que l'homme chérit, Évoquant en ses voeux dont peut-être on sourit La Compagne qu'enfin il a trouvée, et l'âme Que son âme depuis toujours pleure et réclame.
II
Toute grâce et toutes nuances Dans l'éclat doux de ses seize ans, Elle a la candeur des enfances Et les manèges innocents.
Ses yeux qui sont les yeux d'un ange, Savent pourtant, sans y penser, Éveiller le désir étrange D'un immatériel baiser.
Et sa main, à ce point petite Qu'un oiseau-mouche n'y tiendrait, Captive, sans espoir de fuite, Le coeur pris par elle en secret.
L'intelligence vient chez elle En aide à l'âme noble; elle est Pure autant que spirituelle: Ce qu'elle a dit, il le fallait!
Et si la sottise l'amuse Et la fait rire sans pitié, Elle serait, étant la muse, Clémente jusqu'à l'amitié.
Jusqu'à l'amour--qui sait? peut-être, A l'égard d'un poète épris Qui mendierait sous sa fenêtre, L'audacieux! un digne prix
De sa chanson bonne ou mauvaise! Mais témoignant sincèrement, Sans fausse note, et sans fadaise, Du doux mal qu'on souffre en aimant.
III
En robe grise et verte avec des ruches, Un jour de juin que j'étais soucieux, Elle apparut souriante à mes yeux Qui l'admiraient sans redouter d'embûches
Elle alla, vint, revint, s'assit, parla, Légère et grave, ironique, attendrie: Et je sentais en mon âme assombrie Comme un joyeux reflet de tout cela;
Sa voix, étant de la musique fine, Accompagnait délicieusement L'esprit sans fiel de son babil charmant Où la gaîté d'un coeur bon se devine.
Aussi soudain fus-je, après le semblant D'une révolte aussitôt étouffée, Au plein pouvoir de la petite Fée Que depuis lors je supplie en tremblant.
IV
Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore, Puisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien Revoler devers moi qui l'appelle et l'implore, Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,
C'en est fait à présent des funestes pensées, C'en est fait des mauvais rêves, ah! c'en est fait Surtout de l'ironie et des lèvres pincées Et des mots où l'esprit sans l'âme triomphait.
Arrière aussi les poings crispés et la colère A propos des méchants et des sots rencontrés; Arrière la rancune abominable! arrière L'oubli qu'on cherche en des breuvages exécrés!
Car je veux, maintenant qu'un Être de lumière A dans ma nuit profonde émis cette clarté D'une amour à la fois immortelle et première, De par la grâce, le sourire et la bonté,
Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces, Par toi conduit, ô main où tremblera ma main, Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin;
Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie, Vers le but où le sort dirigera mes pas, Sans violence, sans remords et sans envie. Ce sera le devoir heureux aux gais combats.
Et comme, pour bercer les lenteurs de la route, Je chanterai des airs ingénus, je me dis Qu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute; Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis.
V
Avant que tu ne t'en ailles, Pâle étoile du matin, --Mille cailles Chantent, chantent dans le thym.--
Tourne devers le poète, Dont les yeux sont pleins d'amour, --L'alouette Monte au ciel avec le jour.--
Tourne ton regard que noie L'aurore dans son azur; --Quelle joie Parmi les champs de blé mûr!--
Puis fais luire ma pensée Là-bas,--bien loin, oh! bien loin! --La rosée Gaîment brille sur le foin.--
Dans le doux rêve où s'agite Ma vie endormie encor... --Vite, vite, Car voici le soleil d'or.--
VI
La lune blanche Luit dans les bois; De chaque branche Part une voix Sous la ramée...
O bien-aimée.
L'étang reflète, Profond miroir, La silhouette Du saule noir Où le vent pleure...
Rêvons, c'est l'heure.
Un vaste et tendre Apaisement Semble descendre Du firmament Que l'astre irise...
C'est l'heure exquise.
VII
Le paysage dans le cadre des portières Court furieusement, et des plaines entières Avec de l'eau, des blés, des arbres et du ciel Vont s'engouffrant parmi le tourbillon cruel Où tombent les poteaux minces du télégraphe Dont les fils ont l'allure étrange d'un paraphe.
Une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout, Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout Desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette; Et tout à coup des cris prolongés de chouette.--
--Que me fait tout cela, puisque j'ai dans les yeux La blanche vision qui fait mon coeur joyeux, Puisque la douce voix pour moi murmure encore, Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement, Au rythme du wagon brutal, suavement.
VIII
Une Sainte en son auréole, Une Châtelaine en sa tour. Tout ce que contient la parole Humaine de grâce et d'amour;
La note d'or que fait entendre Un cor dans le lointain des bois, Mariée à la fierté tendre Des nobles Dames d'autrefois!
Avec cela le charme insigne D'un frais sourire triomphant Éclos dans des candeurs de cygne Et des rougeurs de femme-enfant;
Des aspects nacrés, blancs et roses, Un doux accord patricien. Je vois, j'entends toutes ces choses Dans son nom Carlovingien.
IX
Son bras droit, dans un geste aimable de douceur, Repose autour du cou de la petite soeur, Et son bras gauche suit le rythme de la jupe. A cour sûr une idée agréable l'occupe, Car ses yeux si francs, car sa bouche qui sourit, Témoignent d'une joie intime avec esprit. Oh! sa pensée exquise et fine, quelle est-elle? Toute mignonne, tout aimable, et toute belle, Pour ce portrait, son goût infaillible a choisi La pose la plus simple et la meilleure aussi: Debout, le regard droit, en cheveux; et sa robe Est longue juste assez pour qu'elle ne dérobe Qu'à moitié sous ses plis jaloux le bout charmant D'un pied malicieux imperceptiblement.
X
Quinze longs jours encore et plus de six semaines Déjà! Certes, parmi les angoisses humaines La plus dolente angoisse est celle d'être loin.
On s'écrit, on se dit comme on s'aime; on a soin D'évoquer chaque jour la voix, les yeux, le geste De l'être en qui l'on mit son bonheur, et l'on reste Des heures à causer tout seul avec l'absent. Mais tout ce que l'on pense et tout ce que l'on sent, Et tout ce dont on parle avec l'absent, persiste A demeurer blafard et fidèlement triste.
Oh! l'absence! le moins clément de tous les maux! Se consoler avec des phrases et des mots, Puiser dans l'infini morose des pensées De quoi vous rafraîchir, espérances lassées, Et n'en rien remonter que de fade et d'amer! Puis voici, pénétrant et froid comme le fer, Plus rapide que les oiseaux et que les balles Et que le vent du sud en mer et ses rafales Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison, Voici venir, pareil aux flèches, le soupçon Décoché par le Doute impur et lamentable.