Œuvres complètes - Volume 1 Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, Bonne chanson, Romances sans paroles, Sagesse, Jadis et naguère

Part 2

Chapter 23,916 wordsPublic domain

Les violons mêlaient leur rire du chant des flûtes, Et le bal tournoyait quand je la vis passer Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes De son oreille où mon Désir comme un baiser S'élançait et voulait lui parler sans oser.

Cependant elle allait, et la mazurque lente La portait dans son rythme indolent comme un vers, --Rime mélodieuse, image étincelante,-- Et son âme d'enfant rayonnait à travers La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.

Et depuis, ma Pensée--immobile--contemple Sa Splendeur évoquée, en adoration, Et, dans son Souvenir, ainsi que dans un temple, Mon Amour entre, plein de superstition.

Et je crois que voici venir la Passion.

ÇAVITRI

(MAHA-BRAHATA)

Pour sauver son époux, Çavitri fit le voeu De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières, Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières: Rigide, ainsi que dit Vyaça, comme un pieu.

Ni, Curya, tes rais cruels, ni la langueur Que Tchandra vient épandre à minuit sur les cimes Ne firent défaillir, dans leurs efforts sublimes, La pensée et la chair de la femme au grand coeur.

--Que nous cerne l'Oubli, noir et morne assassin, Ou que l'Envie aux traits amers nous ait pour cibles. Ainsi que Çavitri faisons-nous impassibles, Mais, comme elle, dans l'âme ayons un haut dessein.

SUB URBE

Les petits ifs du cimetière Frémissent au vent hiémal, Dans la glaciale lumière.

Avec des bruits sourds qui font mal, Les croix de bois des tombes neuves Vibrent sur un ton anormal.

Silencieux comme les fleuves, Mais gros de pleurs comme eux de flots, Les fils, les mères elles veuves,

Par les détours du triste enclos, S'écoulent,--lente théorie, Au rythme heurté des sanglots.

Le sol sous les pieds glisse et crie, Là-haut de grands nuages tors S'échevèlent avec furie.

Pénétrant comme le remords, Tombe un froid lourd qui vous écoeure, Et qui doit filtrer chez les morts,

Chez les pauvres morts, à toute heure Seuls, et sans cesse grelottants, --Qu'on les oublie ou qu'on les pleure!--

Ah! vienne vite le Printemps, Et son clair soleil qui caresse, Et ses doux oiseaux caquetants!

Refleurisse l'enchanteresse Gloire des jardins et des champs Que l'âpre hiver tient en détresse!

Et que,--des levers aux couchants, L'or dilaté d'un ciel sans bornes Berce de parfums et de chants,

Chers endormis, vos sommeils mornes!

SÉRÉNADE

Comme la voix d'un mort qui chanterait Du fond de sa fosse, Maîtresse, entends monter vers ton retrait Ma voix aigre et fausse.

Ouvre ton âme et ton oreille au son De la mandoline: Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson Cruelle et câline.

Je chanterai tes yeux d'or et d'onyx Purs de toutes ombres, Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx De tes cheveux sombres.

Comme la voix d'un mort qui chanterait Du fond de sa fosse, Maîtresse, entends monter vers ton retrait Ma voix aigre et fausse.

Puis je louerai beaucoup, comme il convient, Cette chair bénie Dont le parfum opulent me revient Les nuits d'insomnie.

Et pour finir, je dirai le baiser De ta lèvre rouge, Et ta douceur à me martyriser, --Mon Ange!--ma Gouge!

Ouvre ton âme et ton oreille au son De ma mandoline: Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson Cruelle et câline.

UN DAHLIA

Courtisane au sein dur, à l'oeil opaque et brun S'ouvrant avec lenteur comme celui d'un boeuf, Ton grand torse reluit ainsi qu'un marbre neuf.

Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun Arôme, et la beauté sereine de ton corps Déroule, mate, ses impeccables accords.

Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu'au moins Exhalent celles-là qui vont fanant les foins, Et tu trônes, Idole insensible à l'encens.

--Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur; Élève, sans orgueil, sa tête sans odeur, Irritant au milieu des jasmins agaçants!

NEVERMORE

Allons, mon pauvre coeur, allons, _mon vieux complice_, Redresse et peins à neuf tous tes arcs triomphaux; Brûle un encens ranci sur tes autels d'or faux; Sème de fleurs les bords béants du précipice; Allons, mon pauvre coeur, allons, _mon vieux complice!_

Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni; Entonne, orgue enroué, des _Te Deum_ splendides; Vieillard prématuré, mets du fard sur tes rides: Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni; Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni.

Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches! Car mon rêve impossible a pris corps, et je l'ai Entre mes bras pressé: le Bonheur, cet ailé Voyageur qui de l'Homme évite les approches. --Sonnez, grelots; sonnez, clochettes; sonnez, cloches!

Le Bonheur a marché côte à côte avec moi; Mais la FATALITÉ ne connaît point de trêve: Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve, Et le remords est dans l'amour: telle est la loi. --Le Bonheur a marché côte à côte avec moi.

IL BACIO

Baiser! rose trémière au jardin des caresses! Vif accompagnement sur le clavier des dents Des doux refrains qu'Amour chante en les coeurs ardents, Avec sa voix d'archange aux langueurs charmeresses!

Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser! Volupté non pareille, ivresse inénarrable! Salut! L'homme, penché sur ta coupe adorable, S'y grise d'un bonheur qu'il ne sait épuiser.

Comme le vin du Rhin et comme la musique, Tu consoles et tu berces, et le chagrin Expire avec la moue en ton pli purpurin... Qu'un plus grand, Goethe ou Will, te dresse un vers classique.

Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris, T'offrir que ce bouquet de strophes enfantines: Sois bénin et, pour prix, sur les lèvres mutines D'Une que je connais, Baiser, descends, et ris.

DANS LES BOIS

D'autres,--des innocents ou bien des lymphatiques,-- Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux, Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux! D'autres s'y sentent pris--rêveurs--d'effrois mystiques.

Ils sont heureux! Pour moi, nerveux, et qu'un remords Épouvantable et vague affole sans relâche, Par les forêts je tremble à la façon d'un lâche Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.

Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l'onde. D'où tombe un noir silence avec une ombre encor Plus noire, tout ce morne et sinistre décor Me remplit d'une horreur triviale et profonde.

Surtout les soirs d'été: la rougeur du couchant Se fond dans le gris bleu des brumes qu'elle teinte D'incendie et de sang; et l'angélus qui tinte Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.

Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe Et repasse, toujours plus fort, dans l'épaisseur Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur, Et s'éparpille, ainsi qu'un miasme, dans l'espace.

La nuit vient. Le hibou s'envole. C'est l'instant Où l'on songe aux récits des aïeules naïves... Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives Font un bruit d'assassins postés se concertant.

NOCTURNE PARISIEN

_A Edmond Lepelletier_.

Roule, roule ton flot indolent, morne Seine,-- Sur tes ponts qu'environne une vapeur malsaine Bien des corps ont passé, morts, horribles, pourris, Dont les âmes avaient pour meurtrier Paris. Mais tu n'en traînes pas, en tes ondes glacées, Autant que ton aspect m'inspire de pensées!

Le Tibre a sur ses bords des ruines qui font Monter le voyageur vers un passé profond, Et qui, de lierre noir et de lichen couvertes, Apparaissent, tas gris, parmi les herbes vertes. Le gai Guadalquivir rit aux blonds orangers Et reflète, les soirs, des boléros légers, Le Pactole a son or, le Bosphore a sa rive Où vient faire son kief l'odalisque lascive. Le Rhin est un burgrave, et c'est un troubadour Que le Lignon, et c'est un ruffian que l'Adour. Le Nil, au bruit plaintif de ses eaux endormies, Berce de rêves doux le sommeil des momies. Le grand Meschascébé, fier de ses joncs sacrés, Charrie augustement ses îlots mordorés, Et soudain, beau d'éclairs, de fracas et de fastes, Splendidement s'écroule en Niagaras vastes. L'Eurotas, où l'essaim des cygnes familiers Mêle sa grâce blanche au vert mat des lauriers, Sous son ciel clair que raie un vol de gypaète, Rhythmique et caressant, chante ainsi qu'un poète. Enfin, Ganga, parmi les hauts palmiers tremblants Et les rouges padmas, marche à pas fiers et lents En appareil royal, tandis qu'au loin la foule Le long des temples va, hurlant, vivante houle, Au claquement massif des cymbales de bois, Et qu'accroupi, filant ses notes de hautbois, Du saut de l'antilope agile attendant l'heure, Le tigre jaune au dos rayé s'étire et pleure.

--Toi, Seine, tu n'as rien. Deux quais, et voilà tout, Deux quais crasseux, semés de l'un à l'autre bout D'affreux bouquins moisis et d'une foule insigne Qui fait dans l'eau des ronds et qui pêche à la ligne. Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin Les passants allourdis de sommeil ou de faim, Et que le couchant met au ciel des taches rouges, Qu'il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges Et, s'accoudant au pont de la Cité, devant Notre-Dame, songer, coeur et cheveux au vent! Les nuages, chassés par la brise nocturne, Courent, cuivreux et roux, dans l'azur taciturne. Sur la tête d'un roi du portail, le soleil, Au moment de mourir, pose un baiser vermeil. L'Hirondelle s'enfuit à l'approche de l'ombre. Et l'on voit voleter la chauve-souris sombre. Tout bruit s'apaise autour. A peine un vague son Dit que la ville est là qui chante sa chanson, Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes; Et c'est l'aube des vols, des amours et des crimes. --Puis, tout à coup, ainsi qu'un ténor effaré Lançant dans l'air bruni son cri désespéré, Son cri qui se lamente, et se prolonge, et crie, Éclate en quelque coin l'orgue de Barbarie: Il brame un de ces airs, romances ou polkas, Qu'enfants nous tapotions sur nos harmonicas Et qui font, lents ou vifs, réjouissants ou tristes, Vibrer l'âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes. C'est écorché, c'est faux, c'est horrible, c'est dur, Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr; Ces rires sont traînés, ces plaintes sont hachées; Sur une clef de sol impossible juchées, Les notes ont un rhume et les _do_ sont des _la_, Mais qu'importe! l'on pleure en entendant cela! Mais l'esprit, transporté dans le pays des rêves, Sent à ces vieux accords couler en lui des sèves; La pitié monte au coeur et les larmes aux yeux, Et l'on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux, Et dans une harmonie étrange et fantastique Qui tient de la musique et tient de la plastique, L'âme, les inondant de lumière et de chant, Mêle les sons de l'orgue aux rayons du couchant!

--Et puis l'orgue s'éloigne, et puis c'est le silence, Et la nuit terne arrive et Vénus se balance Sur une molle nue au fond des cieux obscurs: On allume les becs de gaz le long des murs. Et l'astre et les flambeaux font des zigzags fantasques Dans le fleuve plus noir que le velours des masques; Et le contemplateur sur le haut garde-fou Par l'air et par les ans rouillé comme un vieux sou Se penche, en proie aux vents néfastes de l'abîme. Pensée, espoir serein, ambition sublime, Tout, jusqu'au souvenir, tout s'envole, tout fuit, Et l'on est seul avec Paris, l'Onde et la Nuit!

--Sinistre trinité! De l'ombre dures portes! Mané-Thécel-Pharès des illusions mortes! Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur, Si terribles, que l'Homme, ivre de la douleur Que lui font en perçant sa chair vos doigts de spectre, L'Homme, espèce d'Oreste à qui manque une Électre, Sous la fatalité de votre regard creux Ne peut rien et va droit au précipice affreux; Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses De tuer et d'offrir au grand Ver des épouses Qu'on ne sait que choisir entre vos trois horreurs, Et si l'on craindrait moins périr par les terreurs Des Ténèbres que sous l'Eau sourde, l'Eau profonde, Ou dans tes bras fardés, Paris, reine du monde!

--Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant, Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent, De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres!

MARCO[1]

[Note 1: L'auteur prévient que le rythme et le dessin de cette ritournelle sont empruntés à un poème faisant partie du recueil de M. J.-T. de Saint-Germain: _les Roses de Noël_ (_Mignon_). Il a cru intéressant d'exploiter au profit d'un tout autre ordre d'idées une forme lyrique un peu naïve peut-être, mais assez harmonieuse toutefois dans sa maladresse même, et qui n'a point trop mal réussi, ce semble, à son inventeur, poète aimable.]

Quand Marco passait, tous les jeunes hommes Se penchaient pour voir ses yeux, des Sodomes Où les feux d'Amour brûlaient sans pitié Ta pauvre cahute, ô froide Amitié; Tout autour dansaient des parfums mystiques Où l'âme, en pleurant, s'anéantissait. Sur ses cheveux roux un charme glissait; Sa robe rendait d'étranges musiques Quand Marco passait.

Quand Marco chantait, ses mains, sur l'ivoire, Évoquaient souvent la profondeur noire Des airs primitifs que nul n'a redits, Et sa voix montait dans les paradis De la symphonie immense des rêves, Et l'enthousiasme alors transportait Vers des cieux _connus_ quiconque écoutait Ce timbre d'argent qui vibrait sans trèves, Quand Marco chantait.

Quand Marco pleurait, ses terribles larmes Défiaient l'éclat des plus belles armes; Ses lèvres de sang fonçaient leur carmin Et son désespoir n'avait rien d'humain; Pareil au foyer que l'huile exaspère, Son courroux croissait, rouge, et l'on aurait Dit d'une lionne à l'âpre forêt Communiquant sa terrible colère, Quand Marco pleurait.

Quand Marco dansait, sa jupe moirée Allait et venait comme une marée, Et, tel qu'un bambou flexible, son flanc Se tordait, faisant saillir son sein blanc; Un éclair partait. Sa jambe de marbre, Emphatiquement cynique, haussait Ses mates splendeurs, et cela faisait Le bruit du vent de la nuit dans un arbre, Quand Marco dansait.

Quand Marco dormait, oh! quels parfums d'ambre Et de chair mêlés opprimaient la chambre! Sous les draps la ligne exquise du dos Ondulait, et dans l'ombre des rideaux L'haleine montait, rhythmique et légère; Un sommeil heureux et calme fermait Ses yeux, et ce doux mystère charmait Les vagues objets parmi l'étagère, Quand Marco dormait.

Mais quand elle aimait, des flots de luxure Débordaient, ainsi que d'une blessure Sort un sang vermeil qui fume et qui bout, De ce corps cruel que son crime absout: Le torrent rompait les digues de l'âme, Noyait la pensée, et bouleversait Tout sur son passage, et rebondissait Souple et dévorant comme de la flamme, Et puis se glaçait.

CESAR BORGIA

PORTRAIT EN PIED

Sur fond sombre noyant un riche vestibule Où le buste d'Horace et celui de Tibulle Lointain et de profil rêvent en marbre blanc, La main gauche au poignard et la main droite au flanc, Tandis qu'un rire doux redresse la moustache, Le duc CÉSAR, un grand costume, se détache. Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir Vont contrastant, parmi l'or somptueux d'un soir, Avec la pâleur mate et belle du visage Vu de trois quarts et très ombré, suivant l'usage Des Espagnols ainsi que des Vénitiens, Dans les portraits de rois et de praticiens. Le nez palpite, fin et droit. La bouche, rouge, Est mince, et l'on dirait que la tenture bouge Au souffle véhément qui doit s'en exhaler. Et le regard errant avec laisser-aller, Devant lui, comme il sied aux anciennes peintures, Fourmille de pensers énormes d'aventures. Et le front, large et pur, sillonné d'un grand pli, Sans doute de projets formidables rempli, Médite sous la toque où frissonne une plume S'élançant hors d'un noeud de rubis qui s'allume.

LA MORT DE PHILIPPE II

_A Louis-Xavier de Ricard._

Le coucher d'un soleil de septembre ensanglante La plaine morne et l'âpre arête des sierras Et de la brume au loin l'installation lente.

Le Guadarrama pousse entre les sables ras Son flot hâtif qui va réfléchissant par places Quelques oliviers nains tordant leurs maigres bras.

Le grand vol anguleux des éperviers rapaces Raye à l'ouest le ciel mat et rouge qui brunit, Et leur cri rauque grince à travers les espaces.

Despotique, et dressant au-devant du zénith L'entassement brutal de ses tours octogones, L'Escurial étend son orgueil de granit.

Les murs carrés, percés de vitraux monotones, Montent droits, blancs et nus, sans autres ornements Que quelques grils sculptés qu'alternent des couronnes.

Avec des bruits pareils aux rudes hurlements D'un ours que des bergers navrent de coups de pioches Et dont l'écho redit les râles alarmants,

Torrent de cris roulant ses ondes sur les roches, Et puis s'évaporant en de murmures longs, Sinistrement dans l'air, du soir, tintent les cloches.

Par les cours du palais, où l'ombre met ses plombs, Circule--tortueux serpent hiératique-- Une procession de moines aux frocs blonds

Qui marchent un par un, suivant l'ordre ascétique, Et qui, pieds nus, la corde aux reins, un cierge en main, Ululent d'une voix formidable un cantique.

--Qui donc ici se meurt? Pour qui sur le chemin Cette paille épandue et ces croix long-voilées Selon le rituel catholique romain?--

La chambre est haute, vaste et sombre. Niellées, Les portes d'acajou massif tournent sans bruit, Leurs serrures étant, comme leurs gonds, huilées.

Une vague rougeur plus triste que la nuit Filtre à rais indécis par les plis des tentures A travers les vitraux où le couchant reluit,

Et fait papilloter sur les architectures, A l'angle des objets, dans l'ombre du plafond, Ce halo singulier qu'ont voit dans les peintures.

Parmi le clair-obscur transparent et profond S'agitent effarés des hommes et des femmes A pas furtifs, ainsi que les hyènes font.

Riches, les vêtements des seigneurs et des dames Velours panne, satin soie, hermine et brocart, Chantent l'ode du luxe en chatoyantes gammes,

Et, trouant par éclairs distancés avec art L'opaque demi-jour, les cuirasses de cuivre Des gardes alignés scintillent de trois quart

Un homme en robe noire, à visage de guivre, Se penche, en caressant de la main ses fémurs. Sur un lit, comme l'on se penche sur un livre.

Des rideaux de drap d'or roides comme des murs Tombent d'un dais de bois d'ébène en droite ligne, Dardant à temps égaux l'oeil des diamants durs.

Dans le lit, un vieillard d'une maigreur insigne Égrène un chapelet, qu'il baise par moment, Entre ses doigts crochus comme des brins de vigne

Ses lèvres font ce sourd et long marmottement, Dernier signe de vie et premier d'agonie, --Et son haleine pue épouvantablement.

Dans sa barbe couleur d'amarante ternie, Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux Sous son linge bordé de dentelle jaunie,

Avides, empressés, fourmillants, et jaloux De pomper tout le sang malsain du mourant fauve, En bataillons serrés vont et viennent les poux.

C'est le Roi, ce mourant qu'assisté un mire chauve, Le Roi Philippe Deux d'Espagne,--Saluez! Et l'aigle autrichien s'effare dans l'alcôve,

Et de grands écussons, aux murailles cloués, Brillent, et maints drapeaux où l'oiseau noir s'étale Pendent deçà delà, vaguement remués!...

--La porte s'ouvre. Un flot de lumière brutale Jaillit soudain, déferle et bientôt s'établit Par l'ampleur de la chambre en nappe horizontale:

Porteurs de torches, roux, et que l'extase emplit, Entrent dix capucins qui restent en prière: Un d'entre eux se détache et marche droit au lit.

Il est grand, jeune et maigre, et son pas est de pierre, Et les élancements farouches de la Foi Rayonnent à travers les cils de sa paupière;

Son pied ferme et pesant et lourd, comme la Loi, Sonne sur les tapis, régulier, emphatique; Les yeux baissés en terre, il marche droit au Roi.

Et tous sur son trajet dans un geste extatique S'agenouillent, frappant trois fois du poing leur sein, Car il porte avec lui le sacré Viatique.

Du lit s'écarte avec respect le matassin, Le médecin du corps, en pareille occurrence, Devant céder la place, Ame, à ton médecin.

La figure du Roi, qu'étire la souffrance, A l'approche du fray se rassérène un peu. Tant la religion est grosse d'espérance!

Le moine, cette fois, ouvrant son oeil de feu, Tout brillant de pardons mêlés à des reproches, S'arrête, messager des justices de Dieu.

--Sinistrement dans l'air du soir tintent les cloches.

Et la Confession commence. Sur le flanc Se retournant, le roi, d'un ton sourd, bas et grêle, Parle de feux, de juifs, de bûchers et de sang.

--«Vous repentiriez-vous par hasard de ce zèle? Brûler des juifs, mais c'est une dilection! Vous fûtes, ce faisant, orthodoxe et fidèle.»--

Et, se pétrifiant dans l'exaltation, Le Révérend, les bras croisés en croix, tête dressée, Semble l'esprit sculpté de l'Inquisition.

Ayant repris haleine, et d'une voix cassée, Péniblement, et comme arrachant par lambeaux Un remords douloureux du fond de sa pensée,

Le Roi, dont la lueur tragique des flambeaux Éclaire le visage osseux et le front blême, Prononce ces mots: Flandre, Albe, morts, sacs, tombeaux.

--«Les Flamands, révoltés contre l'Église même, Furent très justement punis, à votre los, Et je m'étonne, ô Roi, de ce doute suprême.

«Poursuivez.»--Et le roi parla de don Carlos. Et deux larmes coulaient tremblantes sur sa joue Palpitante et collée affreusement à l'os.

--«Vous déplorez cet acte, et moi je vous en loue! L'Infant, certes, était coupable au dernier point, Ayant voulu tirer l'Espagne dans la boue

«De l'hérésie anglaise, et de plus n'ayant point Frémi de conspirer--ô ruses abhorrées!-- Et contre un Père, et contre un Maître, et contre un Oint!»--

Le moine ensuite dit les formules sacrées Par quoi tous nos péchés nous sont remis, et puis, Prenant l'Hostie avec ses deux mains timorées,

Sur la langue du Roi la déposa. Tous bruits Se sont tus, et la Cour, pliant dans la détresse, Pria, muette et pâle, et nul n'a su depuis

Si sa prière fut sincère ou bien traîtresse. --Qui dira les pensers obscurs que protégea Ce silence, brouillard complice qui se dresse?--

Ayant communié, le Roi se replongea Dans l'ampleur des coussins, et la béatitude De l'Absolution reçue ouvrant déjà

L'oeil de son âme au jour clair de la certitude, épanouit ses traits en un sourire exquis Qui tenait de la fièvre et de la quiétude.

Et tandis qu'alentour ducs, comtes et marquis, Pleins d'angoisses, fichaient leurs yeux sous la courtine. L'âme du Roi montait aux cieux conquis.

Puis le râle des morts hurla dans la poitrine De l'auguste malade avec des sursauts fous: Tel l'ouragan passe à travers une ruine.

Et puis, plus rien; et puis, sortant par mille trous, Ainsi que des serpents frileux de leur repaire, Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux.

--Philippe Deux était à la droite du Père.

ÉPILOGUE

I

Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense. Balancés par un vent automnal et berceur, Les rosiers du jardin s'inclinent en cadence. L'atmosphère ambiante a des baisers de soeur,

La Nature a quitté pour cette fois son trône De splendeur, d'ironie et de sérénité: Clémente, elle descend, par l'ampleur de l'air jaune, Vers l'homme, son sujet pervers et révolté.

Du pan de son manteau que l'abîme constelle, Elle daigne essuyer les moiteurs de nos fronts, Et son âme éternelle et sa forme immortelle Donnent calme et vigueur à nos coeurs mous et prompts.

Le frais balancement des ramures chenues, L'horizon élargi plein de vagues chansons, Tout, jusqu'au vol joyeux des oiseaux et des nues, Tout aujourd'hui console et délivre.--Pensons.

II

Donc, c'en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu Dont le vent caressait mes tempes obsédées, Vous pouvez revoler devers l'Infini bleu!

Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore, Et vous, Rythmes chanteurs, et vous, délicieux Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore, Images qu'évoquaient mes désirs anxieux,

Il faut nous séparer. Jusqu'aux jours plus propices Ou nous réunira l'Art, notre maître, adieu, Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices! Vous pouvez revoler devers l'Infini bleu.

Aussi bien, nous avons fourni notre carrière Et le jeune étalon de notre bon plaisir, Tout affolé qu'il est de sa course première, A besoin d'un peu d'ombre et de quelque loisir.