Part 11
Non pas son âme, on l'allait voir! Et pâle De mâle joie et d'audace infernale, Le grand damné, royal sous ses haillons, Promène autour son oeil plein de rayons, Et crie: «A moi l'Enfer! ô vous qui fûtes Par moi guidés en vos sublimes chutes, Disciples de don Juan, reconnaissez Ici la voix qui vous a redressés. Satan est mort, Dieu mourra dans la fête, Aux armes pour la suprême conquête!
«Apprêtez-vous, vieillards et nouveau-nés, C'est le grand jour pour le tour des damnés.» Il dit. L'écho frémit et va répandre L'appel altier, et don Juan croit entendre Un grand frémissement de tous côtés. Ses ordres sont à coup sûr écoutés: Le bruit s'accroît des clameurs de victoire, Disant son nom et racontant sa gloire. «A nous deux, Dieu stupide, maintenant!» Et don Juan a foulé d'un pied tonnant
Le sol qui tremble et la neige glacée Qui semble fondre au feu de sa pensée... Mais le voilà qui devient glace aussi Et dans son coeur horriblement transi Le sang s'arrête, et son geste se fige. Il est statue, il est glace. O prodige Vengeur du Commandeur assassiné! Tout bruit s'éteint et l'Enfer réfréné Rentre à jamais dans ses mornes cellules. «O les rodomontades ridicules», Dit du dehors _Quelqu'un_ qui ricanait, «Contes prévus! farces que l'on connaît! Morgue espagnole et fougue italienne! Don Juan, faut-il afin qu'il t'en souvienne, Que ce vieux Diable, encor que radoteur, Ainsi te prenne en délit de candeur? Il est écrit de ne tenter... personne. L'Enfer ni ne se prend ni ne se donne. Mais avant tout, ami, retiens ce point: On est le Diable, on ne le devient point.»
AMOUREUSE DU DIABLE
_A Stéphane Mallarmé_.
Il parle italien avec un accent russe. Il dit: «Chère, il serait précieux que je fusse Riche, et seul, tout demain et tout après-demain. Mais riche à paver d'or monnayé le chemin De L'Enfer, et si seul qu'il vous va falloir prendre Sur vous de m'oublier jusqu'à ne plus entendre Parler de moi sans vous dire de bonne foi: Qu'est-ce que ce monsieur Félice? Il vend de quoi?»
Cela s'adresse à la plus blanche des comtesses.
Hélas! toute grandeur, toutes délicatesses, Coeur d'or, comme l'on dit, âme de diamant, Riche, belle, un mari magnifique et charmant Qui lui réalisait toute chose rêvée, Adorée, adorable, une Heureuse, la Fée, La Reine, aussi la Sainte, elle était tout cela, Elle avait tout cela. Cet homme vint, vola Son coeur, son âme, en fit sa maîtresse et sa chose Et ce que la voilà dans ce doux peignoir rose Avec ses cheveux d'or épars comme du feu, Assise, et ses grands yeux d'azur tristes un peu.
Ce fut une banale et terrible aventure Elle quitta de nuit l'hôtel. Une voiture Attendait. Lui dedans. Ils restèrent six mois Sans que personne sût où ni comment. Parfois On les disait partis à toujours. Le scandale Fut affreux. Cette allure était par trop brutale Aussi pour que le monde ainsi mis au défi N'eût pas frémi d'une ire énorme et poursuivi De ses langues les plus agiles l'insensée. Elle, que lui faisait? Toute à cette pensée, _Lui_, rien que _lui_, longtemps avant qu'elle s'enfuit, Ayant réalisé son avoir (sept ou huit Millions en billets de mille qu'on liasse Ne pèsent pas beaucoup et tiennent peu de place). Elle avait tassé tout dans un coffret mignon Et le jour du départ, lorsque son compagnon Dont du rhum bu de trop rendait la voix plus tendre L'interrogea sur ce colis qu'il voyait pendre A son bras qui se lasse, elle répondit: «Ça, C'est notre bourse.» O tout ce qui se dépensa! Il n'avait rien que sa beauté problématique (D'autant pire) et que cet esprit dont il se pique Et dont nous parlerons, comme de sa beauté, Quand il faudra... Mais quel bourreau d'argent! Prêté, Gagné, volé! Car il volait à sa manière, Excessive, partant respectable en dernière Analyse, et d'ailleurs respectée, et c'était Prodigieux la vie énorme qu'il menait Quand au bout de six mois ils revinrent.
Le coffre Aux millions (dont plus que quatre) est là qui s'offre A sa main. Et pourtant cette fois--une fois N'est pas coutume--il a gargarisé sa voix Et remplacé son geste ordinaire de prendre Sans demander, par ce que nous venons d'entendre. Elle s'étonne avec douceur et dit: «Prends tout Si tu veux.» Il prend tout et sort.
Un mauvais goût Qui n'avait de pareil que sa désinvolture Semblait pétrir le fond même de sa nature, Et dans ses moindres mots, dans ses moindres clins d'yeux, Faisait luire et vibrer comme un charme odieux. Ses cheveux noirs étaient trop bouclés pour un homme Ses yeux très grands, très verts, luisaient comme à Sodome. Dans sa voix claire et lente, un serpent s'avançait, Et sa tenue était de celles que l'on sait: Du vernis, du velours, trop de linge, et des bagues. D'antécédents, il en avait de vraiment vagues Ou, pour mieux dire, pas. Il parut un beau soir, L'autre hiver, à Paris, sans qu'aucun pût savoir D'où venait ce petit monsieur, fort bien du reste Dans son genre et dans son outrecuidance leste. Il fit rage, eut des duels célèbres et causa Des morts de femmes par amour dont on causa. Comment il vint à bout de la chère comtesse, Par quel philtre ce gnome insuffisant qui laisse Une odeur de cheval et de femme après lui A-t-il fait d'elle cette fille d'aujourd'hui? Ah! ça, c'est le secret perpétuel que berce Le sang des dames dans son plus joli commerce, A moins que ce ne soit celui du DIABLE aussi. Toujours est-il que quand le tour eut réussi Ce fut du propre! Absent souvent trois jours sur quatre, Il rentrait ivre, assez lâche et vil pour la battre, Et quand il voulait bien rester près d'elle un peu, Il la martyrisait, en matière de jeu, Par étalage de doctrines impossibles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «_Mia_, je ne suis pas d'entre les irascibles, Je suis le doux par excellence, mais tenez Ça m'exaspère, et je le dis à votre nez, Quand je vous vois l'oeil blanc et la lèvre pincée Avec je ne sais quoi d'étroit dans la pensée Parce que je reviens un peu soûl quelquefois. Vraiment, en seriez-vous à croire que je bois Pour boire, pour licher, comme vous autres chattes, Avec vos vins sucrés dans vos verres à pattes Et que l'Ivrogne est une forme du Gourmand? Alors l'instinct qui vous dit ça ment plaisamment Et d'y prêter l'oreille un instant, quel dommage! Dites, dans un bon Dieu de bois est-ce l'image Que vous voyez et vers qui vos voeux vont monter? L'Eucharistie est-elle un pain à cacheter Pur et simple, et l'amant d'une femme, si j'ose Parler ainsi, consiste-t-il en cette chose Unique d'un monsieur qui n'est pas son mari Et se voit de ce chef tout spécial chéri! Ah! si je bois, c'est pour me soûler, non pour boire. Être soûl, vous ne savez pas quelle victoire C'est qu'on remporte sur la vie, et quel don c'est! On oublie, on revoit, on ignore et l'on sait; C'est des mystères pleins d'aperçus, c'est du rêve Qui n'a jamais eu de naissance et ne s'achève Pas, et ne se meut pas dans l'essence d'ici; C'est une espèce d'autre vie en raccourci, Un espoir actuel, un regret qui «rapplique», Que sais-je encore? Et quand la rumeur publique. Au préjugé qui hue un homme dans ce cas, C'est hideux, parce que bête, et je ne plains pas
Ceux ou celles qu'il bat à travers son extase, O que nenni! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Voyons, l'amour, c'est une phrase Sous un mot,--avouez, un écoute-s'il-pleut, Un calembour dont un chacun prend ce qu'il veut, Un peu de plaisir fin, beaucoup de grosse joie Selon le plus ou moins de moyens qu'il emploie, Ou, pour mieux dire, au gré de son tempérament, Mais, entre nous, le temps qu'on y perd! Et comment! Vrai, c'est honteux que des personnes sérieuses Comme nous deux, avec ces vertus précieuses Que nous avons, du coeur, de l'esprit,--de l'argent, Dans un siècle que l'on peut dire intelligent Aillent!...» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ainsi de suite, et sa fade ironie N'épargnait rien de rien dans sa blague infinie. Elle écoutait le tout avec les yeux baissés Des coeurs aimants à qui tous torts sont effacés, Hélas! L'après-demain et le lendemain se passent. Il rentre et dit: «_Altro!_ Que voulez-vous que fassent Quatre pauvres petits millions contre un sort? Ruinés, ruinés, je vous dis! C'est la mort Dans l'âme que je vous le dis.» Elle frissonne Un peu, mais sait que c'est arrivé. --«Ça, personne, Même vous, _diletta_, ne me croit assez sot Pour demeurer ici dedans le temps d'un saut De puce.» Elle pâlit très fort et frémit presque, Et dit: «Va, je sais tout.»--«Alors c'est trop grotesque Et vous jouer là sans atouts avec le feu.» --«Qui dit non?»--«Mais JE SUIS SPÉCIAL à ce jeu.» --«Mais si je veux, exclame-t-elle, être damnée?» --«C'est différent, arrange ainsi ta destinée, Moi je sors.»--«Avec moi!»--«Je ne puis _aujourd'hui._» Il a disparu sans autre trace de lui Qu'une odeur de soufre et qu'un aigre éclat de rire. Elle tire un petit couteau. Le temps de luire Et la lame est entrée à deux lignes du coeur. Le temps de dire, en renfonçant l'acier vainqueur; «A toi, je t'aime!» et la JUSTICE la recense.
Elle ne savait pas que l'Enfer c'est l'absence.
TABLE
POÈMES SATURNIENS
PROLOGUE
MELANCHOLIA I. Résignation. II. Nevermore. III. Après trois ans. IV. Voeu. V. Lassitude. VI. Mon rêve familier. VII. A une femme. VIII. L'angoisse.
EAUX-FORTES I. Croquis parisien. II. Cauchemar. III. Marine. IV. Effet de nuit. V. Grotesques.
PAYSAGES TRISTES I. Soleils couchants. II. Crépuscule du soir mystique. III. Promenade sentimentale. IV. Nuit de Walpurgis classique. V. Chanson d'automne. VI. L'heure du berger. VII. Le rossignol.
CAPRICES I. Femme et chatte. II. Jésuitisme. III. La chanson des ingénues. IV. Une grande dame. V. Monsieur Prudhomme.
INITIUM ÇAVITRI SUB URBE SÉRÉNADE UN DAHLIA NEVERMORE IL BACIO DANS LES BOIS NOCTURNE PARISIEN MARCO CÉSAR BORGIA LA MORT DE PHILIPPE II EPILOGUE
FÊTES GALANTES
CLAIR DE LUNE PANTOMIME SUR L'HERBE L'ALLÉE A LA PROMENADE DANS LA GROTTE LES INGÉNUS CORTÈGE LES COQUILLAGES EN PATINANT FANTOCHES CYTHÈRES EN BATEAU LE FAUNE MANDOLINE A CLYMÈNE LETTRE LES INDOLENTS COLOMBINE L'AMOUR PAR TERRE EN SOURDINE COLLOQUE SENTIMENTAL
LA BONNE CHANSON
I. Le soleil du matin doucement chauffe et dore. II. Toute grâce et toutes nuances. III. En robe grise et verte avec des ruches. IV. Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore. V. Avant que tu ne t'en ailles. VI. La lune blanche. VII. Le paysage dans le cadre des portières. VIII. Une sainte en son auréole. IX. Son bras droit, dans un geste aimable de douceur. X. Quinze longs jours encore et plus de six semaines. XI. La dure épreuve va finir. XII. Va, chanson, à tire-d'aile. XIII. Hier, on parlait de choses et d'autres. XIV. Le foyer, la lueur étroite de la lampe. XV. J'ai presque peur en vérité. XVI. Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs. XVII. N'est-ce pas? en dépit des sots et des méchants. XVIII. Nous sommes en des temps infâmes. XIX. Donc, ce sera pour un clair jour d'été. XX. J'allais par des chemins perfides. XXI. L'hiver a cessé: la lumière est tiède.
ROMANCES SANS PAROLES
I. C'est l'extase langoureuse. II. Je devine, à travers un murmure. III. Il pleure dans mon coeur. IV. Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses. V. Le piano que baise une main frêle. VI. C'est le chien de Jean Nivelle. VII. O triste, triste était mon âme. VIII. Dans l'interminable. IX. L'ombre des arbres dans la rivière embrumée.
PAYSAGES BELGES Walcourt. Charleroi. Bruxelles (Simples fresques). (Chevaux de bois). Malines.
BIRDS IN THE NIGHT
AQUARELLES Green. Spleen. Streets. Child Wife. A poor young shepherd. Beams.
SAGESSE
I. Bon chevalier masqué qui chevauche en silence. II. J'avais peiné comme Sisyphe. III. Qu'en dis-tu, voyageur, des pays et des gares? IV. Malheureux! Tous les dons, la gloire du baptême. V. Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles. VI. O vous, comme un qui boite au loin. Chagrins et Joies. VII. Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme. VIII. La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles. IX. Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie. X. Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste. XI. Petits amis, qui sûtes nous prouver. XII. Or, vous voici promus, petits amis. XIII. Prince mort en soldat, à cause de la France. XIV. Vous reviendrez bientôt, les bras pleins de pardons. XV. On n'offense que Dieu qui seul pardonne. XVI. Écoutez la chanson bien douce. XVII. Les chères mains qui furent miennes. XVIII. Et j'ai revu l'enfant unique: il m'a semblé. XIX. Voix de l'Orgueil; un cri puissant comme d'un cor. XX. L'ennemi se déguise en l'Ennui. XXI. Va ton chemin sans plus t'inquiéter! XXII. Pourquoi triste, ô mon âme. XXIII. Né l'enfant des grandes villes. XXIV. L'âme antique était rude et vaine.
I. O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour. II. Je ne veux plus aimer que ma mère Marie. III. Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret. IV. Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer.
I. Désormais le Sage, puni. II. Du fond du grabat. III. L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable. IV. Je suis venu, calme orphelin. V. Un grand sommeil noir. VI. Le ciel est par-dessus le toit. VII. Je ne sais pourquoi. VIII. Parfums, couleurs, systèmes, lois! IX. Le son du cor s'afflige vers les bois. X. La tristesse, langueur du corps humain. XI. La bise se rue à travers. XII. Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées! XIII. L'échelonnement des haies. XIV. L'immensité de l'humanité. XV. La mer est plus belle. XVI. La «grande ville». Un tas criard de pierres blanches. XVII. Toutes les amours de la terre. XVIII. Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit. XIX. Parisien, mon frère à jamais étonné. XX. C'est la fête du blé, c'est la fête du pain.
JADIS ET NAGUÈRE
JADIS Prologue.
SONNETS ET AUTRES Pierrot. Kaléidoscope. Intérieur. Dizain mil huit cent trente. A Horatio. Sonnet boiteux. Le clown. Des yeux tout autour de la tète. Le squelette. Et nous voilà très doux à la bêtise humaine. Art poétique. Le pitre. Allégorie. L'Auberge. Circonspection. Vers pour être calomnié. Luxures. Vendanges. Images d'un sou.
LES UNS ET LES AUTRES
VERS JEUNES Le soldat laboureur. Les loups. La pucelle. L'angélus du matin. La soupe du soir. Les vaincus.
A LA MANIÈRE DE PLUSIEURS I. La princesse Bérénice. II. Langueur. III. Pantoum négligé. IV. Paysage. V. Conseil Falot. VI. Le poète et la muse. VII. L'aube à l'envers. VIII. Un pouacre. IX. Madrigal.
NAGUÈRE Prologue. Crimen amoris. La grâce. L'impénitence finale. Don Juan Pipé. Amoureuse du Diable.