Œuvres complètes - Volume 1 Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, Bonne chanson, Romances sans paroles, Sagesse, Jadis et naguère

Part 10

Chapter 104,013 wordsPublic domain

Tu m'as, ces pâles jours d'automne blanc, fait mal A cause de tes yeux où fleurit l'animal, Et tu me rongerais, en princesse Souris, Du bout fin de la quenotte de ton souris. Fille auguste qui fis flamboyer ma douleur Avec l'huile rancie encor de ton vieux pleur! Oui, folle, je mourrais de ton regard damné. Mais va (veux-tu?) l'étang là dort insoupçonné Dont du lis, nef qu'il eût fallu qu'on acclamât, L'eau morte a bu le vent qui coule du grand mât T'y jeter, palme! et d'avance mon repentir Parle si bas qu'il faut être sourd pour l'ouïr.

NAGUÈRE

PROLOGUE _ Ce sont choses crépusculaires. Des visions de fui de nuit. O Vérité, tu les éclaires Seulement d'une aube qui luit

Si pâle dans l'ombre abhorrée Qu'on doute encore par instants Si c'est la lune qui les crée Sous l'horreur des rameaux flottants,

Ou si ces fantômes moroses Vont tout à l'heure prendre corps Et se mêler au choeur des choses Dans les harmonieux décors

Du soleil et de la nature Doux à l'homme et proclamant Dieu Pour l'extase de l'hymne pure Jusqu'à la douceur du ciel bleu. _

CRIMEN AMORIS

_A Villiers de l'Isle-Adam._

Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane, De beaux démons, des satans adolescents, Au son d'une musique mahométane Font litière aux Sept Péchés de leurs cinq sens.

C'est la fête aux Sept Péchés: ô qu'elle est belle! Tous les Désirs rayonnaient en feux brutaux; Les Appétits, pages prompts que l'on harcèle, Promenaient des vins roses dans des cristaux.

Des danses sur des rythmes d'épithalames Bien doucement se pâmaient en longs sanglots Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes Se déroulaient, palpitaient comme des flots,

Et la bonté qui s'en allait de ces choses Était puissante et charmante tellement Que la campagne autour se fleurit de roses Et que la nuit paraissait en diamant.

Or le plus beau d'entre tous ces mauvais anges Avait seize ans sous sa couronne de fleurs. Les bras croisés sur les colliers et les franges, Il rêve, l'oeil plein de flammes et de pleurs.

En vain la fête autour se faisait plus folle, En vain les satans, ses frères et ses soeurs, Pour l'arracher au souci qui le désole, L'encourageaient d'appels de bras caresseurs.

Il résistait à toutes câlineries, Et le chagrin mettait un papillon noir A son cher front tout brûlant d'orfèvreries: O l'immortel et terrible désespoir!

Il leur disait: «O vous, laissez-moi tranquille! Puis, les ayant baisés tous bien tendrement, Il s'évada d'avec eux d'un geste agile, Leur laissant aux mains des pans de vêtement.

Le voyez-vous sur la tour la plus céleste Du haut palais avec une torche au poing? Il la brandit comme un héros fait d'un ceste: D'en bas on croit que c'est une aube qui point.

Qu'est-ce qu'il dit de sa voix profonde et tendre Qui se marie au claquement clair du feu Et que la lune est extatique d'entendre? «Oh! je serai celui-là qui créera Dieu!

«Nous avons tous trop souffert, anges et hommes, De ce conflit entre le Pire et le Mieux. Humilions, misérables que nous sommes, Tous nos élans dans le plus simple des voeux,

«O vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes, O les gais Saints! Pourquoi ce schisme têtu? Que n'avons-nous fait, en habiles artistes, De nos travaux la seule et même vertu!

«Assez et trop de ces luttes trop égales! Il va falloir qu'enfin se rejoignent les Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales! Assez et trop de ces combats durs et laids!

«Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire En maintenant l'équilibre de ce duel, Par moi l'enfer dont c'est ici le repaire Se sacrifie à l'Amour universel!»

La torche tombe de sa main éployée, Et l'incendie alors hurla s'élevant, Querelle énorme d'aigles rouges noyée Au remous noir de la fumée et du vent.

L'or fond et coule à flots et le marbre éclate; C'est un brasier tout splendeur et tout ardeur; La soie en courts frissons comme de l'ouate Vole à flocons tout ardeur et tout splendeur.

Et les satans mourants chantaient dans les flammes Ayant compris, comme s'ils étaient résignés! Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes Montaient parmi l'ouragan des bruits ignés.

Et lui, les bras croisés d'une sorte fière, Les yeux au ciel où le feu monte en léchant, Il fit tout bas une espèce de prière Qui va mourir dans l'allégresse du chant.

Il dit tout bas une espèce de prière, Les yeux au ciel où le feu monte en léchant... Quand retentit un affreux coup de tonnerre, Et c'est la fin de l'allégresse et du chant.

On n'avait pas agréé le sacrifice: Quelqu'un de fort et de juste assurément Sans peine avait su démêler la malice Et l'artifice en un orgueil qui se ment.

Et du palais aux cent tours aucun vestige, Rien ne resta dans ce désastre inouï, Afin que par le plus effrayant prodige Ceci ne fût qu'un vain rêve évanoui...

Et c'est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles; Une campagne évangélique s'étend Sévère et douce, et, vagues comme des voiles, Les branches d'arbres ont l'air d'ailes s'agitant.

De froids ruisseaux courent sur un lit de pierre; Les doux hiboux nagent vaguement dans l'air Tout embaumé de mystère et de prière; Parfois un flot qui saute lance un éclair.

La forme molle au loin monte des collines Comme un amour mal défini, Et le brouillard qui s'essore des ravines Semble un effort vers quelque but réuni.

Et tout cela comme un coeur et comme une âme, Et comme un verbe, et d'un amour virginal Adore, s'ouvre en une extase et réclame Le Dieu clément qui nous gardera du mal.

LA GRACE

_A Armand Silvestre_.

Un cachot. Une femme à genoux, en prière. Une tête de mort est gisante par terre, Et parle, d'un ton aigre et douloureux aussi. D'une lampe au plafond tombe un rayon transi.

«Dame Reine...--Encor toi, Satan!--Madame Reine... --«O Seigneur, faites mon oreille assez sereine Pour ouïr sans l'écouter ce que dit le Malin!» --«Ah! ce fut un vaillant et galant châtelain Que votre époux! Toujours en guerre ou bien en fête; (Hélas! j'en puis parler puisque je suis sa tête), Il vous aima, mais moins encore qu'il n'eût dû. Que de vertu gâtée et que de temps perdu En vains tournois, en cours d'amour loin de sa dame Qui belle et jeune prit un amant, la pauvre âme!» --«O Seigneur, écartez ce calice de moi!» --«Comme ils s'aimèrent! Ils s'étaient juré leur foi De s'épouser sitôt que serait mort le maître, Et le tuèrent dans son sommeil d'un coup traître.» --Seigneur, vous le savez, dès le crime accompli, J'eus horreur, et prenant ce jeune homme en oubli, Vins au roi, dévoilant l'attentat effroyable, Et pour mieux déjouer la malice du diable, J'obtins qu'on m'apportât en ma juste prison La tête de l'époux occis en trahison: Par ainsi le remords, devant ce triste reste, Me met toujours aux yeux mon action funeste. Et la ferveur de mon repentir s'en accroît, O Jésus! Mais voici: le Malin qui se voit Dupe et qui voudrait bien ressaisir sa conquête, S'en vient-il pas loger dans cette pauvre tête Et me tenir de faux propos insidieux? O Seigneur, tendez-moi vos secours précieux!» --«Ce n'est pas le démon, ma Reine, c'est moi-même, Votre époux, qui vous parle en ce moment suprême, Votre époux qui, damné (car j'étais en mourant En état de péché mortel), vers vous se rend, O Reine, et qui, pauvre âme errante, prend la tête Qui fut la sienne aux jours vivants pour interprète Effroyable de son amour épouvanté.» --«O blasphème hideux, mensonge détesté! Monsieur Jésus, mon maître adorable, exorcise Ce chef horrible et le vide de la hantise Diabolique qui n'en fait qu'un instrument Où souffle Belzébuth fallacieusement, Comme dans une flûte on joue un air perfide!» --«O douleur, une erreur lamentable te guide, Reine, je ne suis pas Satan, je suis Henry!» --«Oyez, Seigneur, il prend la voix de mon mari! A mon secours, les Saints, à l'aide, Notre-Dame!» --«Je suis Henry, du moins, Reine, je suis son âme, Qui, par sa volonté, plus forte que l'enfer, Ayant su transgresser toute porte de fer Et de flamme, et braver leur impure cohorte, Hélas! vient pour te dire avec cette voix morte Qu'il est d'autres amours encor que ceux d'ici. Tout immatériels et sans autre souci Qu'eux-mêmes, des amours d'âmes et de pensées. Ah! que leur fait le Ciel ou l'Enfer. Enlacées, Les âmes, elles n'ont qu'elles-mêmes pour but! L'enfer pour elles, c'est que leur amour mourût, Et leur amour de son essence est immortelle! Hélas! moi, je ne puis te suivre aux deux, cruelle Et _seule_ peine en ma damnation. Mais toi, Damne-toi! Pousserons heureux à deux, la loi Des âmes, je le dis, c'est l'alme indifférence Pour la félicité comme pour la souffrance Si l'amour partagé leur fait d'intimes cieux. Viens afin que l'enfer, jaloux, voie, envieux, Deux damnés ajouter, comme on double un délice, Tous les feux de l'amour à tous ceux du supplice, Et se sourire en un baiser perpétuel!» --Ame de mon époux, tu sais qu'il est réel Le repentir qui fait qu'en ce moment j'espère En la miséricorde ineffable du Père Et du Fils et du Saint-Esprit! Depuis un mois Que j'expie, attendant la mort que je te dois, En ce cachot trop doux encor, nue et par terre, Le crime monstrueux et l'infâme adultère, N'ai-je pas, repassant ma vie en sanglotant, O mon Henry, pleuré des siècles cet instant Où j'ai pu méconnaître en toi celui qu'on aime? Va, j'ai revu, superbe et doux, toujours le même, Ton regard qui parlait délicieusement, Et j'entends, et c'est là mon plus dur châtiment, Ta noble voix, et je me souviens des caresses! Or si tu m'as absous et si tu t'intéresses A mon salut, du haut des cieux, ô cher souci, Manifeste-toi, parle, et démens celui-ci Qui blasphème et vomit d'affreuses hérésies!.» --«Je te dis que je suis damné! Tu t'extasies En terreurs vaines, ô ma Reine. Je te dis Qu'il te faut rebrousser chemin du Paradis, Vain séjour du bonheur banal et solitaire Pour l'amour avec moi! Les amours de la terre Ont, tu le sais, de ces instants chastes et lents: L'âme veille, les sens se taisent somnolents, Le coeur qui se repose et le sang qui s'affaire Font dans tout l'être comme une douce faiblesse. Plus de désirs fiévreux, plus d'élans énervants, On est des frères et des soeurs et des enfants, On pleure d'une intime et profonde allégresse, On est les cieux, on est la terre, enfin on cesse De vivre et de sentir pour s'aimer _au delà,_ Et c'est l'éternité que je t'offre, prends-la! Au milieu des tourments nous serons dans la joie, Et le Diable aura beau meurtrir sa double proie, Nous rirons, et plaindrons ce Satan sans amour. Non, les Anges n'auront dans leur morne séjour Rien de pareil à ces délices inouïes!»--

La Comtesse est debout, paumes épanouies. Elle fait le grand cri des amours surhumains, Puis se penche et saisit avec pâles mains La tête qui, merveille! a l'aspect de sourire. Un fantôme de vie et de chair semble luire Sur le hideux objet qui rayonne à présent Dans un nimbe languissamment phosphorescent. Un halo clair, semblable à des cheveux d'aurore, Tremble au sommet et semble au vent flotter encore Parmi le chant des cors à travers la forêt. Les noirs orbites ont des éclairs, on dirait De grands regrets de flamme et noirs. Le trou farouche Au rire affreux, qui fut, Comte Henry, ta bouche, Se transfigure rouge aux deux arcs palpitants De lèvres qu'auréole un duvet de vingt ans, Et qui pour un baiser se tendent savoureuses... Et la Comtesse à la façon des amoureuses Tient la tête terrible amplement, une main Derrière et l'autre sur le front, pâle, en chemin D'aller vers le baiser spectral, l'âme tendue, Hoquetant, dilatant sa prunelle perdue Au fond de ce regard vague qu'elle a devant... Soudain elle recule, et d'un geste rêvant (O femmes, vous avez ces allures de faire!) Elle laisse tomber la tête qui profère Une plainte, et, roulant, sonnant creux et longtemps: --«Mon Dieu, mon Dieu, pitié! Mes péchés pénitents Lèvent leurs pauvres bras vers ta bénévolence, O ne les souffre pas criant en vain! O lance L'éclair de ton pardon qui tuera ce corps vil! Vois que mon âme est faible en ce dolent exil! Et ne la laisse pas au Mauvais qui la guette! O que je meure!» Avec le bruit d'un corps qu'on jette, La Comtesse à l'instant tombe morte, et voici: Son âme en blanc linceul, par l'espace éclairci D'une douce clarté d'or blond qui flue et vibre Monte au plafond ouvert désormais à l'air libre Et d'une ascension lente va vers les cieux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La tête est là, et dardant en l'air ses sombres yeux Et sautèle dans des attitudes étranges: Telles dans les Assomptions des têtes d'anges, Et la bouche vomit un gémissement long, Et des orbites vont coulant de pleurs de plomb.

L'IMPÉNITENCE FINALE _A Catulle Mendès_.

La petite marquise Osine est toute belle, Elle pourrait aller grossir la ribambelle Des folles de Watteau sous leur chapeau de fleurs Et de soleil, mais comme on dit, elle aime ailleurs. Parisienne en tout, spirituelle et bonne Et mauvaise à ne rien redouter de personne, Avec cet air mi-faux qui fait que l'on vous croit, C'est un ange fait pour le monde qu'elle voit, Un ange blond, et même on dit qu'il a des ailes.

Vingt soupirants, brûlés du feu des meilleurs zèles Avaient en vain quêté leur main à ses seize ans, Quand le pauvre marquis, quittant ses paysans Comme il avait quitté son escadron, vint faire Escale au Jockey; vous connaissez son affaire Avec la grosse Emma de qui--l'eussions-nous cru? Le bon garçon était absolument féru, Son désespoir après le départ de la grue, Le duel avec Contran, c'est vieux comme la rue; Bref il vit la petite un jour dans un salon, S'en éprit tout d'un coup comme un fou; même l'on Dit qu'il en oublia si bien son infidèle Qu'on le voyait le jour d'ensuite avec Adèle. Temps et moeurs! La petite (on sait tout aux Oiseaux) Connaissait le roman du cher, et jusques aux Moindres chapitres: elle en conçut de l'estime. Aussi quand le marquis offrit sa légitime Et sa main contre sa menotte, elle dit: Oui, Avec un franc parler d'allégresse inouï. Les parents, voyant sans horreur ce mariage (Le marquis était riche et pouvait passer sage), Signèrent au contrat avec laisser-aller. Elle qui voyait là quelqu'un à consoler Ouït la messe dans une ferveur profonde.

Elle le consola deux ans. Deux ans du monde!

Mais tout passe!

Si bien qu'un jour elle attendait _Un autre_ et que cet autre atrocement tardait, De dépit la voilà soudain qui s'agenouille Devant l'image d'une Vierge à la quenouille Qui se trouvait là, dans cette chambre en garni, Demandant à Marie, en un trouble infini, Pardon de son péché si grand, si cher encore, Bien qu'elle croie au fond du coeur qu'elle l'abhorre.

Comme elle relevait son front d'entre ses mains, Elle vit Jésus-Christ avec les traits humains Et les habits qu'il a dans les tableaux d'église. Sévère, il regardait tristement la marquise, La vision flottait blanche dans un jour bleu Dont les ondes, voilant l'apparence du lieu, Semblaient envelopper d'une atmosphère élue Osine qui semblait d'extase irrésolue Et qui balbutiait des exclamations. Des accords assoupis de harpe de Sions Célestes descendaient et montaient par la chambre, Et des parfums d'encens, de cinnamome et d'ambre. Fluaient, et le parquet retentissait des pas Mystérieux de pieds que l'on ne voyait pas, Tandis qu'autour c'était, en décadences soyeuses, Un grand frémissement d'ailes mystérieuses La marquise restait à genoux, attendant, Toute admiration peureuse, cependant.

Et le Sauveur parla: «Ma fille, le temps passe, Et ce n'est pas toujours le moment de la grâce. Profitez de cette heure, ou c'en est fait de vous.»

La vision cessa. Oui certes, il est doux Le roman d'un premier amant. L'âme s'essaie, C'est un jeune coureur à la première haie. C'est si mignard qu'on croit à peine que c'est mal. Quelque chose d'étonnamment matutinal. On sort du mariage habitueux. C'est comme Qui dirait la fleur aurorale de l'homme, Et les baisers parmi cette fraîche clarté Sonnent comme des cris d'alouette en été, O le premier amant! Souvenez-vous, mesdames? Vagissant et timide élancement des âmes Vers le fruit défendu qu'un soupir révéla... Mais le second amant d'une femme, voilà! Ou a tout su. La faute est bien délibérée Et c'est bien un nouvel état que l'on se crée, Un autre mariage à soi-même avoué. Plus de retour possible au foyer bafoué. Le mari, débonnaire ou non, fait bonne garde Et dissimule mal. Déjà rit et bavarde Le monde hostile et qui sévirait au besoin. Ah! que l'aise de l'autre intrigue se fait loin, Mais aussi cette fois comme on vit, comme on aime. Tout le coeur est éclos en une fleur suprême. Ah! c'est bon! Et l'on jette à ce feu tout remords, On ne vit que pour _lui_, tous autres soins sont morts. On est à lui, on n'est qu'à lui, c'est pour la vie, Ce sera pour après la vie, et l'on défie Les lois humaines et divines, car on est Folle de corps et d'âme, et l'on ne reconnaît Plus rien, et l'on ne sait plus rien, sinon qu'on l'aime!

Or cet amant était justement le deuxième De la marquise, ce qui fait qu'un jour après, --O sans malice et presque avec quelques regrets,-- Elle le revoyait pour le revoir encore. Quant au miracle, comme une odeur s'évapore Elle n'y pensa plus bientôt que vaguement.

Un matin, elle était dans son jardin charmant, Un matin de printemps, un jardin de plaisance. Les fleurs vraiment semblaient saluer sa présence, Et frémissaient au vent léger, et s'inclinaient Et les feuillages, verts tendrement, lui donnaient L'aubade d'un timide et délicat ramage Et les petits oiseaux volant à son passage, Pépiaient à plaisir dans l'air tout embaumé Des feuilles, des bourgeons et des gommes de mai. Elle pensait à _lui_; sa vue errait, distraite, A travers l'ombre jeune et la pompe discrète D'un grand rosier bercé d'un mouvement câlin, Quand elle vit Jésus en vêtement de lin Qui marchait, écartant les branches de l'arbuste Et la couvait d'un long regard triste. Et le Juste Pleurait. Et en tout un instant s'évanouit. Elle se recueillait

Soudain un petit bruit Se fit. On lui portait en secret une lettre, Une lettre de _lui_, qui lui marquait peut-être Un rendez-vous.

Elle ne put la déchirer.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Marquis, pauvre marquis, qu'avez-vous à pleurer Au chevet de ce lit de blanche mousseline? Elle est malade, bien malade. «Soeur Aline, A-t-elle un peu dormi?» --«Mal, Monsieur le marquis.» Et le marquis pleurait. «Elle est ainsi depuis Deux heures, somnolente et calme. Mais que dire De la nuit? Ah! Monsieur le marquis, quel délire? Elle vous appelait, vous demandait pardon Sans cesse, encor, toujours, et tirait le cordon De sa sonnette.» Et le marquis frappait sa tête De ses deux poings et, fou dans sa douleur muette, Marchait à grands pas sourds sur les tapis épais. (Dès qu'elle fut malade, elle n'eut pas de paix Qu'elle n'eût avoué ses fautes au pauvre homme Qui pardonna.) La soeur reprit pâle: «Elle eut comme Un rêve, un rêve affreux, Elle voyait Jésus, Terrible sur la nue et qui marchait dessus, Un glaive dans la main droite et du la main gauche Qui ramait lentement comme une faux qui fauche, Écartant sa prière, et passait furieux.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Un prêtre saluant les assistants des yeux, Entre. Elle dort. O ses paupières violettes! O ses petites mains qui tremblent maigrelettes! O tout son corps perdu dans des draps étouffants!

Regardez, elle meurt de la mort des enfants. Et le prêtre anxieux se penche à son oreille. Elle s'agite un peu, la voilà qui s'éveille, Elle voudrait parler, la voilà qui s'endort Plus pâle. Et le marquis: «Est-ce déjà la mort?» Et le docteur lui prend les deux mains et sort vite,

On l'enterrait hier matin. Pauvre petite!

DON JUAN PIPÉ

_A François Coppée_.

Don Juan qui fut grand Seigneur en ce monde Est aux enfers ainsi qu'un pauvre immonde Pauvre, sans la barbe faite, et pouilleux, Et si ce n'étaient la lueur de ses yeux Et la beauté de sa maigre figure, En le voyant ainsi quiconque jure Qu'il est un gueux et non ce héros fier Aux dames comme aux poètes si cher Et dont l'auteur de ces humbles chroniques Vous va parler sur des faits authentiques.

Il a son front dans ses mains et paraît Penser beaucoup à quelque grand secret. Il marche à pas douloureux sur la neige, Car c'est son châtiment que rien n'allège D'habiter seul et vêtu de léger Loin de tout lieu où fleurit l'oranger Et de mener ses tristes promenades Sous un ciel veuf de toutes sérénades Et qu'une lune morte éclaire assez Pour expier tous ses soleils passes. Il songe. Dieu peut gagner, car le Diable S'est vu réduire à l'état pitoyable De tourmenteur et de geôlier gagé Pour être las trop tôt, et trop âgé. Du Révolté de jadis il ne reste Plus qu'un bourreau qu'on paie et qu'on moleste Si bien qu'enfin la cause de l'Enfer S'en va tombant comme un fleuve à la mer, Au sein de l'alliance primitive. Il ne faut pas que cette honte arrive.

Mais lui, don Juan, n'est pas mort et se sent Le coeur vif comme un coeur d'adolescent Et dans sa tête une jeune pensée Couve et nourrit une force amassée; S'il est damné, c'est qu'il le voulut bien, Il avait tout pour être un bon chrétien, La foi, l'ardeur au ciel, et le baptême, Et ce désir de volupté lui-même, Mais s'étant découvert meilleur que Dieu, Il résolut de se mettre en son lieu. A cet effet, pour asservir les âmes Il rendit siens d'abord les coeurs des femmes. Toutes pour lui laissèrent là Jésus, Et son orgueil jaloux monta dessus Comme un vainqueur foule un champ de bataille. Seule la mort pouvait être à sa taille Il l'insulta, la défit. C'est alors Qu'il vint à Dieu sans peur et sans remords Il vint à Dieu, lui parla face à face Sans qu'un instant hésitât son audace.

Le défiant, Lui, son Fils et ses saints? L'affreux combat! Très calme et les reins ceints D'impiété cynique et de blasphème, Ayant volé son verbe à Jésus même, Il voyagea, funeste pèlerin, Prêchant en chaire et chantant au lutrin, Et le torrent amer de sa doctrine, Parallèle à la parole divine, Troublait la paix des simples et noyait Toute croyance, et, grossi, s'enfuyait. Il enseignait: «Juste, prends patience. Ton heure est proche. Et mets ta confiance En ton bon coeur. Sois vigilant pourtant, Et ton salut en sera sûr d'autant. Femmes, aimez vos maris et les vôtres Sans cependant abandonner les autres... L'amour est un dans tous et tous dans un, Afin qu'alors que tombe le soir brun L'ange des nuits n'abrite sous ses ailes Que coeurs mi-clos dans la paix fraternelle.» Au mendiant errant dans la forêt Il ne donnait un sol que s'il jurait. Il ajoutait: «De ce que l'on invoque Le nom de Dieu celui-ci ne s'en choque, Bien au contraire, et tout est pour le mieux. Tiens, prends, et bois à ma santé, bon vieux.» Puis il disait: «Celui-là prévarique Qui de sa chair faisant une bourrique La subordonne au soin de son salut Et lui désigne un trop servile but.

La chair est sainte! Il faut qu'on la vénère. C'est notre fille, enfants, et notre mère, Et c'est la fleur du jardin d'ici-bas! Malheur à ceux qui ne l'adorent pas! Car, non contents de renier leur être, Ils s'en vont reniant le divin maître, Jésus fait chair qui mourut sur la croix, Jésus fait chair qui de sa douce voix Ouvrait le coeur de la Samaritaine, Jésus fait chair qu'aima Madeleine!»

A ce blasphème effroyable, voilà Que le ciel de ténèbres se voila. Et que la mer entre-choqua les îles. On vit errer des formes dans les villes, Les mains des morts sortirent des cercueils, Ce ne fut plus que terreurs et que deuils. Et Dieu voulant venger l'injure affreuse Prit sa foudre en sa droite furieuse Et maudissant don Juan, lui jeta bas Son corps mortel, mais son âme, non pas!