Part 4
[39] Le marquis de Cœuvres, Annibal-François d’Estrées, épousa en premières noces la fille de Philippe de Béthune. Vingt-six ans avant son expédition de la Valteline (1626) où il mérita le bâton de maréchal de France, il fit une campagne en Savoie. Bien qu’un peu fantasque, il a été très-considéré de son temps comme militaire & comme politique. Il a laissé des mémoires sur les deux régences de Marie de Médicis (1610 à 1617) & d’Anne d’Autriche (1643 à 1650). Ces derniers sont demeurés inédits.
[40] _Historiettes_, éd. in-8º, I, 95.
[41] V. p. 203. Pièce publiée pour la première fois par les Elzéviers, 1652.
A l’égard du canonicat de l’église de Chartres, deux dates ont été proposées par les biographes. D’après Brossette, Niceron & l’abbé Goujet, Regnier aurait, le 30 juillet 1604, pris possession d’un canonicat obtenu par dévolut en l’église de Chartres pour avoir dévoilé une supercherie indigne. Le résignataire, afin d’avoir le temps de se faire admettre à Rome, avait pendant plus de quinze jours tenu cachée la mort du dernier titulaire, dont le corps avait été enterré secrètement. Puis une bûche installée dans le lit du défunt avait, après l’arrivée des bulles de la chancellerie romaine, reçu les honneurs publics de la sépulture due au chanoine trépassé.
Telle est la légende dont le dernier épisode est la nomination de Regnier. Il avait découvert la fraude; on cassa la résignation, & il obtint par dévolut le canonicat devenu vacant. L’épigramme sur Vialard, rapportée par Ménage dans l’_Antibaillet_[42], a contribué à accréditer cette révélation singulière dans l’esprit de Brossette; mais il n’osa point aller jusqu’à déclarer que Vialard, compétiteur de Regnier pour le canonicat de Notre-Dame de Chartres, fût en même temps l’auteur de la supercherie portée à sa connaissance. M. Viollet-le-Duc n’a admis l’historiette ni dans son édition de 1822, ni dans celle de 1853. M. Lacour l’a également rejetée par un sentiment de défiance étendu à toutes les particularités bizarres de la vie de Regnier[43]. M. de Barthélemy s’est prononcé hardiment contre Vialard, & les autres éditeurs se sont bornés à répéter sans examen ce qu’avait écrit Brossette.
[42] 1688, II, 343.
[43] Cette défiance aurait dû empêcher M. Lacour de publier _en français_ la profession canonique de Regnier, comme le seul autographe que nous ayons du poëte.
Avec M. Viollet-le-Duc, M. Lucien Merlet, archiviste du département d’Eure-&-Loir, s’est montré hostile à une anecdote dont l’origine est obscure & dont le caractère est douteux. Pour prendre parti dans le même sens, les nouveaux biographes de Regnier peuvent invoquer de sérieuses considérations. Tout d’abord notre poëte a succédé à Claude Carneau[44], & le décès de ce chanoine ne paraît avoir été signalé par aucune circonstance extraordinaire[45]. D’un autre côté, Félix Vialard, en qui l’on serait tenté de voir le compétiteur déjoué par Regnier, était prieur de Bû, près Dreux. Le 2 octobre 1613, il est devenu chanoine de Chartres. Peut-on dès lors, en l’absence d’informations précises, supposer que ce prêtre ait commencé sa carrière[46] par des manœuvres sacriléges? Ne convient-il pas enfin d’observer que la prise de possession de Regnier n’est pas du 30 juillet 1604, mais bien du 3 juillet 1609? Cette dernière date est établie par le texte de la profession canonique dont nous devons la découverte à M. Merlet. Ce document, reproduit plus bas en fac-simile d’après le livre de réception des chanoines de Chartres, est conçu en ces termes:
_Ego Mathurinus Renier canonicus Carnotensis, juro & profiteor omnia & singula quæ in professione fidei continentur[47] a me emissa[48] coram dominis de capitulo &[49] suprascripta. Ita deus me adjuvet. Actum Carnuti anno Domini 1609, die 3º julii._
M RENIER
[44] «Par mort,» ajoute le Registre de réception des chanoines dont M. Lecocq a bien voulu m’envoyer un extrait.
[45] Les funérailles de Carneau offrent cependant une particularité. Elles furent accomplies pendant la nuit. Voici du reste l’extrait des registres de l’état civil de la paroisse de Saint-Saturnin:
«Le 15e juin 1609, déceda discrète personne maistre Claude Carneau, vivant chanoyne de Chartres, & fut inhumé en l’églyse de céans _nuictamment_.»
[46] La carrière ecclésiastique de Félix Vialard ne fut pas brillante. Elle semble avoir été arrêtée court. En 1622, il quitta le diocèse de Chartres pour celui de Meaux, où il mourut le 4 juillet 1623, doyen du chapitre, à l’âge de trente-six ans. Cependant son frère puîné, Charles, est devenu général des Feuillants & évêque d’Avranches, & son neveu, Félix, né en 1613, a été nommé évêque de Châlons-sur-Marne à vingt-sept ans.
[47] La lecture de ce mot a soulevé bien des doutes. Mon compatriote, M. Ulysse Robert, de la section des manuscrits de la Bibliothèque nationale, a lu dans les deux parties de ce mot: _Christiane_. M. Léopold Delisle, juge de la question, a approuvé le sens fourni par cette lecture. M. Lucien Merlet, d’autre part, tout en reconnaissant qu’il y a matière à difficulté, invoque pour maintenir _continentur_, la comparaison des autres formules de profession, où le mot douteux se retrouve toujours, & peu lisiblement écrit.
[48] Ici trois mots biffés: _& supra scripta_.
[49] Surcharge. Sous le mot _et_, on lit distinctement _die_.
Cet avancement marque une phase nouvelle dans la vie de Regnier. A compter de ce jour, toutes ses relations se concentrent. Jusqu’ici d’ailleurs nous l’avons vu se mouvoir dans un cercle assez resserré d’amis littéraires, ou d’hommes politiques unis par des liens de famille. Desportes, favori d’Anne de Joyeuse & de Villars, fait attacher son neveu au cardinal, protecteur des affaires de France. Chez son oncle, Regnier a rencontré l’héritier de l’amiral, Georges de Brancas Villars, époux d’une sœur de Gabrielle d’Estrées, & par conséquent le beau-frère du marquis de Cœuvres. Son ami Charles de Lavardin, abbé de Beaulieu à sept ans, évêque du Mans à quinze, était par Catherine de Carmaing, sa mère, parent du comte de Montluc. Bertault, condisciple de Du Perron, avait été poussé par celui-ci chez Desportes. Regnier avait connu Freminet à Rome; dans cette même ville, il avait su intéresser à lui Philippe de Béthune. Il avait rencontré à Vanves Rapin & Passerat. Avec Motin, il se dérobait aux sujétions mondaines que lui imposait le séjour de Paris. Lorsqu’il eut été reçu chanoine de Chartres, il devint bientôt l’hôte assidu de son évêque, Philippe Hurault, fils du chancelier de Chiverny, petit-fils de Christophe de Thou. A ce double titre, le prélat trouvait dans Regnier, en même temps qu’un poëte, un intime, presque un proche.
Cette liaison était particulièrement précieuse pour le poëte chartrain. L’évêque était en même temps un abbé. Il avait un palais épiscopal & des maisons des champs. Ces retraites délicieuses, abbayes de princes, s’appelaient Pont-Levoy, Saint-Père, La Vallace & surtout Royaumont. Le chancelier en avait fait pourvoir son fils dès 1594, avant même qu’il eût quitté le collége de Navarre. Dans l’esprit du vieux politique, l’abbaye de Saint-Père devait assurer à Philippe Hurault la succession de son oncle Nicolas de Thou. Ce calcul ne fut pas trompé. En 1598, l’évêque de Chartres mourut. Philippe, nommé au siége épiscopal, ne fut consacré que dix ans plus tard, selon le droit de régale[50].
[50] Voir, sous la date du 28e jour d’aoust 1608, le procès-verbal de réception de Me Philippe Hurault, abbé commendataire des abbayes de Pont-Levoy, Saint-Père, Royaulmont & La Vallée, Conseiller du roy en son conseil d’État & privé, par Claude Nicole, licencié ez lois, chambrier, juge & garde général de la juridiction temporelle du Rév. Père en Dieu, Me Philippe Hurault, évesque de Chartres.
(Biblioth. de Chartres. Papiers de l’abbé Brillon.)
Pour obtenir l’abbaye de Royaumont, le chancelier se tourna vers un autre de ses parents, Martin de Beaune de Semblançay, qui en était le commendataire, & qui occupait l’évêché du Puy. Par suite des prodigalités de ce personnage, la vieille abbaye était fort délabrée, & le peu de revenus qu’on en pouvait tirer étaient saisis par les créanciers du prélat. Le bénéfice n’était donc plus tenable. Martin de Beaune résigna la commande; Philippe Hurault en fit pourvoir son fils par brevet du roi & par arrêt du conseil. Pour prix d’une complaisance qui lui coûta seulement le titre d’abbé, Martin de Beaune jouit jusqu’à sa mort des produits de l’abbaye. Entre les mains de son nouveau maître, la fondation de saint Louis se releva promptement, & reprit bientôt sa place parmi les plus belles résidences du royaume. Regnier fit de longs séjours à Royaumont. Le temps des grands voyages était passé pour lui. Dans cette pittoresque Thébaïde, le poëte goûtait, après bien des années d’agitation stérile, le repos & l’indépendance qui avaient manqué à sa jeunesse. Il semblait même que la fortune, cette grande capricieuse, se tournait vers lui au moment où il ne la recherchait plus. Il avait été chargé d’écrire les poëmes & les devises de l’entrée de Marie de Médicis à Paris, après son couronnement à Saint-Denis. La mort de Henri IV survint inopinément & ces projets de fêtes pompeuses firent place à des cérémonies funèbres[51]. Regnier perdait avec son roi le seul protecteur qui lui était resté. A partir de ce moment, le poëte, rebuté par les déceptions, se replie sur lui-même. Il devient irritable & ne se manifeste plus que par des plaintes. Mais si son humeur est aigrie, son génie reste intact. Des transports de sa colère, il écrit son admirable satire de _Macette_[52]. Ressaisi enfin & égaré par le démon de sa jeunesse, quoiqu’il s’en défende devant Forquevaus, il meurt à Rouen, où il était allé chercher clandestinement, où il croyait avoir trouvé la guérison d’un mal inavouable.
[51] J’ay veu de Regnier escrit à la main, l’entrée qui devoit être faite à la reyne Marie de Medicis à Paris, avec toutes les inscriptions composées par luy. Mais la mort de Henri IV survenuë inopinément, empecha cette grande ceremonie & fit supprimer cet ouvrage. Il est facile de voir dans ces vers que Regnier aymoit la desbauche.
(Rosteau, _Sentences sur divers escrits_. Manuscrit de la Bibl. Sainte-Geneviève.)
[52] Ce poëme fut accueilli avec une grande faveur, &, en 1643, il contribuait encore, pour beaucoup, à la vogue constante des œuvres du poëte chartrain. Le maître des Comptes Lhuillier, père de Chapelle, écrivait au grave mathématicien Bouillaud, chez M. de Thou: «Je vous prie de chercher sur le Pont-Neuf, ou en la rue Saint-Jacques, ou au Palais, les Satyres; elles se vendent imprimées seules, in-8º. Ce sont celles que j’aymerois le mieux; mais je crains qu’elles ne soient mal aisées à trouver. Il y en a d’autres fort communes, imprimées avec un recueil d’assez mauvais vers & mal imprimées. A défault des autres, vous prendrés celles là s’il vous plaist & séparerés les Satyres, que vous m’envoirés dans un paquet tout comme vous les aurés tirées. Mais il y a encore à prendre garde qu’en une impression ancienne la _Macette_ manque, qui est la meilleure pièce & qui commence: _La fameuse Macette_.» Cet extrait de la correspondance de Lhuillier avec Bouillaud, donné par M. Paulin Paris dans le quatrième volume de son édition de Tallemant, est doublement précieux. Il nous montre à quel degré de rareté étaient déjà parvenues, trente ans après la mort de Regnier, les éditions originales des satires.
«Regnier, dit Tallemant, familier avec les plus répugnantes confidences, Regnier mourut à trente-neuf ans à Rouen, où il estoit allé pour se faire traiter de la verolle par un nommé Le Sonneur. Quand il fut guéry, il voulut donner à manger à ses médecins. Il y avoit du vin d’Espaigne nouveau; ils lui en laissèrent boire par complaisance; il en eut une pleurésie qui l’emporta en trois jours[53].»
[53] _Hist. de Desportes_, éd. in-8º, I, 96.
Regnier mourut dans l’hôtellerie de l’Écu d’Orléans, rue de la Prison, proche le vieux marché. Ses entrailles furent déposées dans l’église Sainte-Marie-Mineure, que l’on voit encore au coin de la rue des Bons-Enfants où elle sert aujourd’hui de synagogue[54]. Le corps du poëte, enfermé dans un cercueil de plomb, fut, selon son vœu, inhumé à l’abbaye de Royaumont.
[54] V. La _Revue de Normandie_, année 1868, p. 611.
La réputation de Regnier, déjà grande de son vivant[55], s’accrut encore après lui. Cet hommage à la mémoire du poëte est attesté d’abord par les nombreuses éditions qui furent données de ses œuvres de 1613 à 1626. Pendant ce court espace de temps, les satires furent réimprimées chaque année. Il y a plus, on connaît pour 1614 cinq éditions[56] de Regnier.
[55] On lit dans le _Registre-journal de Henry IV_, par l’Estoile, édition Champollion, t. II, p. 494, sous la date du 15 janvier 1609:
«Le jeudi 15, M. D. P. (Du Puy) m’a presté deux satyres de Reynier, plaisantes & bien faites, comme aussi ce poete excelle en ceste maniere d’escrire, mais que je me suis contenté de lire, pour ce qu’il est après à les faire imprimer.»
Et plus loin:
«Le lundi 26, j’achetai les Satyres du sieur Renier, dont chacun fait cas comme d’un des bons livres de ce temps, avec une autre bagatelle intitulée: _le Meurtre de la Fidélité_, espagnol & françois. Elles m’ont cousté les deux, reliées en parchemin, un quart d’escu.»
[56] Rouen, Jean du Bosc; Paris, Ant. du Breuil, Pierre Gobert, Lefevre, & Abr. Guillemau.
Au-dessus de ces preuves matérielles de l’estime des contemporains, il faut placer des témoignages plus motivés. Sur ce point, l’histoire nous réserve mainte surprise, car Regnier a eu pour admirateurs des esprits absolument opposés, dont on pourrait dire qu’ils ne sont jamais tombés d’accord si ce n’est au sujet du poëte chartrain.
Au premier rang des juges de Regnier, se place le père Garasse. Indépendamment de sa prédilection pour les satires, le fougueux jésuite, l’adversaire de Pasquier & le dénonciateur de Théophile, trouvait dans leur auteur un auxiliaire pour combattre ses ennemis. A l’un, il reprochait de n’avoir pas, dans son tableau de la poésie française, cité Regnier comme un maître; à l’autre, il faisait un crime de son impiété, lui montrant dans Regnier le pécheur & le pénitent. Les citations des satires abondent non-seulement dans les _Recherches des Recherches_[57], mais dans _la Doctrine curieuse_[58]. Elles constituent pour Garasse un élément de réquisitoire & comme la déposition d’un témoin.
[57] Paris, Chappelet, 1622. Pp. 112, 177, 179, 260, 401, 526, 570, 648, 687, 913 & 951.
[58] Paris, Chappelet, 1623. Pp. 36, 49, 61, 86, 123, 351, 428, 446, 907 & 971.
L’épitaphe de Regnier, tirée des _Recherches_, se retrouve dans _la Doctrine curieuse_, p. 107. Garasse, parlant de l’auteur, le traite «de jeune libertin, lequel se voyant abandonné des médecins en la fleur de son aage, composa luy mesme son épitaphe, au lieu de songer à vne bonne & genéralle confession de sa vie.»
Puis il ajoute: «Il est vray que cette fougue de jeunesse peut estre excusée en certaine manière, & en effect son autheur estant relevé changea bien d’advis & de façon de vivre, quoy qu’il y ait faict des vers assez libertins.
«Morte tamen laudandus erit, nam fine decoro Hoc tantùm fecit nobile, quod periit.»
Il serait assurément fort intéressant d’examiner avec quelque détail le personnage que Garasse a fait de Regnier dans ses deux volumes; mais cette digression nous conduirait trop loin. Ce qui importait au sujet, la preuve de la vieille réputation de notre poëte, est maintenant établi.
Entre Garasse & Boileau, qui, le dernier venu, mais non le moins autorisé, proclama Regnier le maître de la satire, & le choisit hautement pour modèle, apparaissent Colletet & Mlle de Scudéry. L’historiographe de nos poëtes s’était proposé d’écrire une notice importante sur la vie de Regnier. Par malheur, il s’en est tenu aux premières pages de son travail, qui n’a point été achevé. Aucun éclaircissement n’a été donné sur l’existence du poëte. En cette occasion, la curiosité se trouve encore inutilement mise à l’épreuve. Toutefois les considérations générales qui nous restent méritent d’être recueillies. Elles montrent comment Regnier était vu par un critique familier avec tous nos poëtes, & les exagérations mêmes de Colletet sont précieuses pour nous, parce qu’elles ont tout le relief d’une opinion universellement admise. Le morceau que nous allons offrir au lecteur est, en définitive, un portrait du temps. Certains traits sembleront trop lourds, d’autres paraîtront à peine indiqués, toutes ces imperfections tiennent à l’optique d’alors. Elles ajoutent à la sincérité du tableau, qui se recommande par un abandon & une franchise compatibles avec la plus grande justesse.
Colletet prend son récit d’un peu haut. Afin de proportionner la citation qui va suivre au cadre de cette notice, il est nécessaire d’en restreindre les termes au sujet qui nous occupe:
«Le roi Henry le Grand étoit l’ennemy des flatteurs & des lâches. Il lui importoit peu qu’ils fussent publiquement reconnus pour ce qu’ils estoient; si bien que sous son regne, la satyre s’acquit un tel credit, qu’il n’y avoit point de poete à la Cour qui, pour acquerir du nom, ne se proposast de marcher sur les pas d’Horace & de Juvenal, & de faire apres eux des satyres à leur exemple. Mais certes, celuy qui l’emporta bien loin dessus les autres dans ce genre d’écrire, qui offusqua les Motin, les Berthelot & les Sigognes, & qui devint mesme plus qu’Horace & plus que Juvenal en nostre langue, ce fut l’illustre Regnier; esprit en cela d’autant plus admirable qu’entre les nostres, il n’y en avoit pas encore eu qu’il eust peu raisonnablement imiter. Car encore que nos anciens Gaulois eussent composé des sirventes, que François Villon, que François Habert, que Clement Marot & quelques autres eussent fait des Satyres, c’estoit à dire vray, plustost de simples & froids coqs à l’asne, comme ils les appeloient alors, que de veritables poemes satyriques. Aussi Ronsard l’advoue luy-même lorsqu’il dit dans une Elegie à Jean de la Peruse, que jusques en son temps aucun des François n’avoit encore réussi ny dans la satyre, ny dans l’epigramme, ce qu’il espere un jour devoir arriver:
L’vn la satyre & l’autre plus gaillard Nous sallera l’épigramme raillard.
«Mais, si d’un coté il y eut beaucoup de difficultés dans ce travail pour Regnier, il y eut beaucoup de gloire pour luy à l’entreprendre, puisqu’il y réussit de telle sorte que le vray caractere de la Satyre se rencontre dans les siennes, car la Satyre n’a pour fin & pour objet que l’imitation des actions humaines. Quel autre poete les a mieux & plus vivement représentees aux yeux des hommes? Et comme ces actions sont diverses, quel autre en a mieux encore representé l’agreable varieté? Dans la vive peinture qu’il en a faite, ne rend-il pas les unes dignes de pitié & de commiseration, les autres dignes de mespris & de haine, les autres dignes de risée? En effet, c’est dans ses escrits que l’on peut voir les ambitieux & les avares, les ingrats & les prodigues, les superbes & les vains, les flatteurs & les babillards, les parasites & les bouffons, les medisans & les paresseux, les debauchés & les impies fournir une ample carriere à sa muse ulceree & un libre exercice à sa plume piquante, ce qu’il fait avec tant de sel & de pointes d’esprit, des ironies tellement naturelles & avec des railleries si naïves, qu’il est bien malaisé de le feuilleter sans rire & sans en même temps concevoir l’aversion qu’il prétend inspirer des imperfections & des crimes des hommes. Ainsi cela s’appelle dorer la pilule pour la faire avaler plus doucement. Il guerit insensiblement par elle les uns de leur noire melancolie & degage les autres des attachements coupables, & en cela comme il avoit exactement feuilleté les escrits des anciens poetes latins que j’ay nommés & italiens modernes, il ne feint point d’en transporter les plus beaux traits dans ses escrits, & d’enrichir ainsi la pauvreté de nostre langue de leurs plus superbes despouilles.
«Aussi dès qu’il eut publié ses Satyres, on peut dire qu’elles furent receues avec tant d’applaudissements que jamais ouvrage n’a mieux été receu parmi nous. Les differentes editions qui en ont été faictes dans presque toutes les bonnes villes de France & dans la Hollande mesme, sont des preuves immortelles de cette verité que j’avance.»
Une énumération complète des panégyriques de Regnier serait de peu d’utilité. Le mot d’ordre a été donné par Colletet. Il ne variera guère. Que l’on juge le poëte isolément ou qu’on l’oppose à ses rivaux, il excelle & il l’emporte. Il excelle parmi les satiriques parce que «il peint les vices avec naïveté & les vicieux fort plaisamment. Ce qu’il fait bien est excellent, ce qui est moindre a toujours quelque chose de piquant[59].» Regnier l’emporte sur Malherbe & sur Boileau, parce qu’il écrit sous la dictée de son franc parler, parce qu’il recherche dans les libertés du langage, & non dans les apprêts du style, les mots les plus propres à rendre sa pensée. Il s’abandonne aux mouvements de l’instinct & répugne aux calculs de la réflexion. Une rudesse généreuse & une sensibilité originale relèvent ce penchant & lui donnent le niveau des plus hautes aspirations.
[59] Mlle de Scudéry, _Clelie_, part. IV, liv. II.
Avec ces tendances positives, Regnier s’est créé une langue vigoureuse qui fournit ample matière à l’étude. Par les archaïsmes dont ses vers offrent de fréquents exemples, il nous ramène en arrière vers les poëtes du milieu du XVIe siècle, dont il a fait sa lecture favorite; par le tour & la vivacité de sa pensée, il nous porte en avant & il devient un des précurseurs de la poésie moderne.
L’Italie a eu quelque influence sur Regnier; mais il ne faut la chercher ni dans le petit nombre de mots étrangers[60] qui se trouvent dans les satires, ni dans les exagérations burlesques dont le portrait du pédant est notamment entaché. Regnier n’a pas subi le joug du comique ultramontain, & la satire de l’_Honneur_, bien qu’elle soit imitée du Mauro, témoigne d’une répugnance marquée pour l’esprit outré de caricature & de bouffonnerie qui est le propre du génie berniesque. C’est par ses mœurs que le poëte montre combien a été puissante sur lui l’action de l’Italie. Il dépeint tout crûment, dans la pleine lumière du ciel romain, avec une impatience de l’effet qui trahit l’homme passionné, le viveur hâté de vivre & d’un tempérament assez fort, d’un esprit assez vigoureux pour suivre longtemps sans être brisé les emportements de sa nature. Pendant la plus grande partie de sa vie, Regnier a été sous le charme des amours libres. Il s’est quelquefois plaint d’être devenu la victime des importuns, il a été la proie des courtisanes. Malgré ces dangereuses promiscuités, il est demeuré sans flétrissure. Il a échappé au vice par l’amour du beau, &, par sa foi dans l’honneur, il est resté incorruptible au sein des corruptions.
[60] _Barisel_, _catrin_, _matelineux_, _tinel_, _tour de nonne_, _quenaille_, & _faire joug_. Les deux derniers mots étaient entrés depuis longtemps dans notre langue quand Regnier s’avisa d’en faire emploi. _Quenaille_ pour _canaille_, de _canaglia_, a remplacé notre énergique mot de _chiennaille_.
V. Boucicaut, I, 24:
Que il vendroit cher à ceste chiennaille sa mort.