Part 2
[8] Extrait du 2e vol. du _Registre des Échevins de la ville de Chartres_ (1576-1607), fº 30. Décision du 25 avril 1579.
Ainsi se trouve expliquée l’origine du tripot. Comment maintenant ce jeu de paume devint-il public? Un accident purement topographique va nous l’apprendre. Sur le côté gauche de la maison Regnier[9], une grande porte à ogive s’ouvrait sur une allée longeant le jardin à l’extrémité duquel s’élevait le tripot. On pouvait ainsi, sans pénétrer dans la maison, se rendre au jeu de paume. Les amis de Jacques & les oisifs ont peu à peu envahi ce lieu de distraction trop voisin d’un lieu d’affaires, & lui ont valu le renom d’un tripot ouvert au public; mais ici sans doute s’arrête la chronique scandaleuse, car en septembre 1611, le roi Louis XIII, de passage à Chartres, fut conduit au tripot Regnier, & là il fit ou simula une partie de paume avec la Maunie, une reine de raquette qui gagna le jeune prince en jouant par dessous jambe. Or, il est peu probable que la curiosité ait alors conduit le roi & sa suite dans un lieu mal famé.
[9] La configuration actuelle des lieux permet encore de se rendre un compte exact du plan de la propriété Regnier. Disons tout d’abord que la maison sur laquelle se trouve la plaque commémorative a été construite en 1612 par Abdenago de la Palme, à la place du vieil & lourd hôtel où naquit véritablement Regnier. La rue qui porte aujourd’hui le nom du poëte appartenait pour un tiers dans toute sa longueur à la propriété dont les jardins subsistent entièrement. Cette portion de terrain formait l’allée aux deux extrémités de laquelle étaient, du côté des remparts, le tripot, &, du côté des Halles, une grande porte à ogive. Enfin l’impasse du Pilori, longeant le mur de la propriété, aboutissait à une mare située au pied des remparts & faisant face au tripot. En résumé, la rue Regnier couvre aujourd’hui l’allée du jardin & l’impasse du Pilori, & l’auberge de la Herse d’or occupe l’emplacement du jeu de paume. L’impasse des Bouchers, qui servait de dégagement pour les communs de la maison Regnier, n’a pas subi de modification topographique.
Mathurin Regnier était né dans les conditions les plus propres à assurer sa fortune. Il avait pour oncle maternel un abbé de vingt-sept ans, secrétaire de la chancellerie du nouveau roi de Pologne, le duc d’Anjou. Philippe Desportes, qui s’était élevé jusque-là après avoir été secrétaire de l’évêque du Puy, de Claude de l’Aubespine & du marquis de Villeroy, ne devait pas s’arrêter en si bon chemin. Lorsque le duc d’Anjou fut proclamé roi sous le nom de Henri III, Desportes devint secrétaire particulier du monarque. Après la mort de Maugiron, Quélus & Saint-Mégrin, quand Anne de Joyeuse, favori, puis beau-frère du roi, fut créé duc & pair, Desportes monta encore en crédit. Il avait été le conseiller intime du prince, il devint une sorte de ministre, & c’est de ce temps que date sa grande fortune. En 1582, il fut fait abbé de Tiron au diocèse de Chartres; en 1588, il reçut l’abbaye d’Aurillac qu’il échangea avec le cardinal de Joyeuse contre l’abbaye des Vaux de Cernay. Enfin, le 13 février 1589, il ajoutait à tous ses bénéfices l’abbaye de Josaphat. Cette grande fortune ne tombait pas sur un égoïste. Desportes se plaisait à obliger. Ce n’était point qu’il voulût désarmer les envieux. Un mobile plus haut le poussait. Il était serviable comme il était hospitalier. Il a eu d’illustres protégés, Vauquelin de la Fresnaye, Jacques de Thou & du Perron. Il aimait les lettres, & rêvait pour elles une indépendance officielle. Avec Baïf, il avait obtenu d’Henri III & du duc de Joyeuse la création d’une sorte d’académie, & il recevait à Vanves, dans sa maison de campagne, les beaux esprits du temps, recueillant après la mort de Baïf, de Joyeuse & d’Henri III, ceux qui, dans sa pensée, devaient former l’aréopage savant dont il appartenait à Richelieu de constituer l’Académie française.
Regnier bénéficia tout d’abord du patronage de son oncle. Il fut tonsuré de bonne heure, &, sous ce signe sacré, appelé à une brillante carrière. Il avait moins de neuf ans lorsque l’évêque de Chartres, Nicolas de Thou, lui conféra la marque distinctive des élus[10].
[10] _Analyse des Mémoires de Guillaume Laisné_, prieur de Mondonville, par M. H. de Lepinois. Actes de Nicolas de Thou, 1573-1598.
CLXXIII. Fº 312, vº. _Sabbati post Dominicam Lætare, ultima die martii_ (1582). Parmi les jeunes gens tonsurés par l’évêque Nicolas de Thou, on remarque Jean, fils de Pierre Regnier & de Claudine Le Riche, de la paroisse Saint-Michel; & Mathurin, fils de Jacques Regnier & de Symone Desportes, de la paroisse Saint-Saturnin.
(_Mémoires de la Société archéologique d’Eure-&-Loir_. Année 1860, p. 221.)
A partir de cette époque, les documents nous manquent sur l’enfance du poëte, c’est à Regnier lui-même qu’il faut demander des révélations sur sa jeunesse. Suivant un passage de la satire XII, il aurait été initié à la poésie par Jacques Regnier.
Or amy ce n’est point vne humeur de médire Qui m’ayt fait rechercher ceste façon d’écrire, Mais mon Pere m’aprist que des enseignemens Les humains aprentifs formoient leurs iugemens, Que l’exemple d’autruy doibt rendre l’homme sage, Et guettant à propos les fautes au passage, Me disoit, considere où cest homme est reduict Par son ambition, cest autre toute nuict Boit auec des Putains, engage son domaine, L’autre sans trauailler, tout le iour se promeyne, Pierre le bon enfant aux dez a tout perdu, Ces iours le bien de Iean par decret fut vendu, Claude ayme sa voisine, & tout son bien luy donne; Ainsi me mettant l’œil sur chacune personne Qui valoit quelque chose, ou qui ne valoit rien, M’aprenoit doucement & le mal & le bien, Affin que fuyant l’vn, l’autre ie recherchasse, Et qu’aux despens d’autruy sage ie m’enseignasse.
Cet endroit de l’œuvre du poëte a quelque ressemblance avec les vers d’Horace:
Insuevit pater optimus hoc me Ut fugerem, exemplis vitiorum quæque notando.
(S. I, 4.)
Toutefois il doit être signalé, car nul ne peut dire qu’ici l’imitation ne soit aussi l’expression de la vérité.
D’après la satire IV, au contraire, Jacques Regnier, soucieux de l’avenir de son fils, l’aurait détourné de la poésie. Par de plus prudents conseils, il voulait détruire le mal qu’il avait fait, & pousser vers d’autres inclinations l’enfant qu’il se reprochait d’avoir encouragé à la moquerie. «Vains efforts,» dit Regnier.
Il est vray que le Ciel qui me regarda naistre, S’est de mon iugement tousiours rendu le maistre, Et bien que ieune enfant mon Pere me tançast, Et de verges souuent mes chançons menaçast, Me disant de depit, & bouffy de colere, Badin quitte ces vers, & que penses-tu faire? La Muse est inutile, & si ton oncle a sçeu S’auancer par cet’ art tu t’y verras deçeu... Mars tout ardant de feu nous menace de guerre... Pense-tu que le lut, & la lyre des Poëtes S’accorde d’armonie auecques les trompettes, Les fiffres, les tambours, le canon, & le fer? Les plus grands de ton tans dans le sang aguerris, Comme en Trace seront brutalement nourris, Qui rudes n’aymeront la lyre de la Muse, Non plus qu’vne vielle ou qu’vne cornemuse. Laisse donc ce metier & sage prens le soing De t’acquerir vn art qui te serue au besoing. Ie ne sçay, mon amy, par quelle prescience, Il eut de noz Destins si claire congnoissance, Mais pour moy ie sçay bien que sans en faire cas, Ie mesprisois son dire, & ne le croyois pas, Bien que mon bon Demon souuent me dist le mesme. Ainsi me tançoit-il d’vne parolle emeuë. Mais comme en se tournant ie le perdoy de veuë Ie perdy la memoire auecques ses discours, Et resueur m’esgaray tout seul par les destours Des antres & des bois affreux & solitaires, Où la Muse en dormant m’enseignoit ses mysteres, M’aprenoit des secrets & m’echaufant le sein, De gloire & de renom releuoit mon dessein.
Ces aveux de Regnier nous éclairent uniquement sur les tendances de sa jeunesse. Mais l’événement le plus important, qui décida de la carrière de notre premier satirique, est celui auquel il est fait allusion dans ces vers:
C’est donc pourquoy si ieune abandonnant la France I’allay vif de courage, & tout chaud d’esperance En la cour d’vn Prelat, qu’auecq’ mille dangers I’ay suiuy courtisan aux païs estrangers. I’ay changé mon humeur, alteré ma nature, I’ay beu chaud, mangé froid, i’ay couché sur la dure, Ie l’ay sans le quitter à toute heure suiuy, Donnant ma liberté ie me suis asserui, En publiq’, à l’Eglise, à la chambre, à la table...
Brossette a supposé que le prélat en question était le cardinal de Joyeuse, sans se préoccuper de justifier cette hypothèse, & il a ajouté que Regnier avait, à la suite de ce personnage, fait le voyage d’Italie en 1583, c’est-à-dire à l’âge de dix ans. Un passage de la correspondance de du Perron confirme la première de ces deux suppositions[11].
[11] Lors que i’eu le bien de vous voir chez le Roy, où ie m’estois emancipé d’aller ce iour-là, pour prendre congé de Sa Majesté & me venir acheuer de guerir en ce lieu de Condé[12]; il y auoit trois semaines que ie n’auois abandonné le lict, comme le sieur Regnier, qui m’y vint voir, & lequel ie priay de vous faire mes excuses, de ce que ie ne vous pouuois aller baiser les mains, le vous pourra temoigner.
De Condé, ce 9 novembre 1602.
_Les Ambassades & Negociations de l’Illustriss. & Reverendiss. Cardinal du Perron._ Paris, Ant. Estienne, 1623, p. 104.
[12] Condé-sur-Iton près Évreux, où les évêques de ce diocèse avaient un château qui leur servait de résidence d’été.
La seconde hypothèse relative à l’époque du voyage d’Italie soulève quelques difficultés. C’est en 1583 que François de Joyeuse, archevêque de Narbonne & âgé de vingt & un ans, partit pour Rome avec le duc, son frère, pour solliciter le chapeau de cardinal. Regnier venait de recevoir la tonsure, mais c’était encore un enfant. Il est improbable qu’il ait de si bonne heure quitté sa famille. Quelques bibliographes ont vu dans 1583 une date mal lue & ils ont proposé 1593, qui coïncide avec un nouveau départ du cardinal de Joyeuse pour l’Italie. Cette dernière époque ne peut être exacte. Elle est contredite par l’affirmation même du poëte:
C’est donc pourquoi si jeune...
Parlant de lui, à vingt ans, Regnier ne pouvait s’exprimer en ces termes.
D’autres recherches sont donc nécessaires. En tenant compte des particularités de la vie du cardinal de Joyeuse & des indications fournies par les satires, on se trouve amené aux conclusions suivantes.
Regnier, dans le passage que nous venons de citer, parle de sa jeunesse, de la cour du prélat auquel il était attaché, des dangers qu’il a courus, & plus loin (S. III, p. 22) d’un triste séjour en Toscane & en Savoie.
Or, en 1586, François de Joyeuse, nommé protecteur des affaires de France à Rome, en remplacement du cardinal d’Este, partit pour l’Italie. Il était accompagné de personnages considérables[13], il s’arrêta en Savoie où l’appelaient des devoirs diplomatiques, enfin il fit dans Rome une entrée solennelle dont le récit a été conservé[14].
[13] _Multis præsulibus & viris doctrina conspicuis proceribusque comitatus._ Gallia christ., VI, 117.
[14] Voir les _Lettres manuscrites_ du S. de Montereul, témoin oculaire qui paraît avoir été, comme Regnier, attaché à la personne du cardinal.
Tous ces détails concordent assez exactement avec les indices biographiques que l’on peut tirer des satires de Regnier. L’âge même du poëte ne soulève pas d’objection, Regnier était bien alors un adolescent.
Il reste à éclaircir une autre question, celle des dangers. Deux suppositions acceptables sont en présence. La première, la plus importante, est d’un vif intérêt.
En mai 1589, le pape Sixte-Quint, depuis longtemps hostile à Henri III, & d’ailleurs profondément irrité du meurtre du cardinal de Guise, prit texte de ce crime, pour lancer contre le roi un monitoire qui fut affiché à Saint-Pierre & à Saint-Jean de Latran. Le cardinal de Joyeuse quitta Rome & vint se fixer à Venise où il choisit pour résidence le palais Saint-Georges. Il emmena avec lui d’Ossat, qui, avant de devenir son secrétaire, avait été celui du cardinal d’Este. On peut penser que cette brusque rupture du protecteur des affaires de France avec la papauté fit grand bruit dans les États de l’Église. Selon toute probabilité, Regnier faisait partie de la maison de François de Joyeuse; il n’est guère douteux que le jeune abbé, âgé de seize ans alors, ne se soit cru en grand danger.
Le second péril auquel notre poëte fut exposé eut d’autres causes. En 1598, le cardinal de Joyeuse, pour se rendre en Italie, traversa le Piémont que la peste ravageait. Les voyageurs étaient tout particulièrement exposés au fléau, & la correspondance de l’infatigable diplomate mentionne les difficultés du passage. Dans la suite du prélat, Regnier tenait une petite place, mais sur le chemin barré par la peste, il était menacé à l’égal des plus grands.
C’est en 1593, suivant M. de Lépinois, que Regnier fut nommé prieur de Bouzaincourt, & le savant historien de la ville de Chartres ajoute que ce titre fut donné au jeune secrétaire, afin de le rendre plus digne d’accompagner le cardinal de Joyeuse. Ici les indices manquent pour proposer une date plutôt qu’une autre. C’est à peine si l’on peut indiquer utilement ce qu’était le prieuré, & par quelles voies il a dû arriver au poëte. Le prieuré de Bouzaincourt, ou plus exactement Bouzencourt, _qui dicitur Castellania_, parce qu’il était attaché à la chapelle du château de ce lieu[15], dépendait de l’abbaye de Corbie & la collation en appartenait à l’abbé. Lorsque, après la mort d’Anne de Joyeuse, à Coutras, Desportes se retira à Bonport, près de Pont-de-l’Arche, l’abbé de Corbie était l’archevêque de Rouen, Charles de Bourbon, qui, le 5 août 1589, quelques jours après la mort de Henri III, fut proclamé roi de France sous le nom de Charles X. Le cardinal de Vendôme, qui l’année suivante succéda au cardinal de Bourbon comme abbé de Corbie, mourut en 1594, sans avoir obtenu ses bulles de confirmation & sans avoir pris possession. Il est donc plus logique de faire remonter la nomination de Regnier au prieuré de Bouzaincourt vers l’époque où François de Joyeuse commençait ses voyages en Italie, & où Desportes, encore tout-puissant, ne s’était pas tourné contre Henri IV, avec l’amiral de Villars[16]. A partir de ce moment, septembre 1589, jusqu’au milieu de 1594, l’abbé de Tiron lutta pour obtenir sa réintégration dans les bénéfices qui lui avaient été enlevés. Il ne rentra même en jouissance de ses revenus des Vaux de Cernay que le 21 juin 1594[17]; & pendant cette période d’agitations personnelles, Desportes, il faut le reconnaître, n’eut guère le loisir de solliciter en faveur de son neveu.
[15] Voir aux manuscrits de la Bibl. nat. les papiers de Dom Grenier, vº _Bouzancourt_.
[16] Villars Brancas était parent d’Anne de Joyeuse. Desportes, en s’attachant à lui, n’était pas uniquement poussé par l’ambition.
[17] Voir, aux Archives de Seine-&-Oise, le fonds des Vaux de Cernay, cart. 34.
L’emploi que Regnier tenait auprès du cardinal de Joyeuse était assez modeste. Le secrétaire de l’Éminence était d’Ossat, qui devint cardinal en 1599, à l’âge de soixante-trois ans. Au-dessous de ce personnage se trouvait un attaché laïque, J. de Montereul, que l’on rencontre au service du cardinal en 1606, longtemps après que Regnier a quitté le prélat. Notre poëte ne vient qu’en troisième ordre. Au reste, il ne faut point s’étonner du peu d’importance des fonctions dévolues à Regnier. Les ambassades françaises en Italie n’offraient alors pas de plus grandes charges aux beaux esprits qui se laissaient attacher à la carrière diplomatique. Rome, devenue le théâtre d’intrigues de toutes sortes, le champ de compétitions sans nombre & sans relâche, n’était nullement la patrie par excellence de la poésie. La politique primait tout. Aux heures de répit, elle dominait encore, & les œuvres nées sous l’inspiration des grands étaient par ordre bouffonnes ou sévères. En France, au contraire, sous les Valois & les premiers Bourbons, les princes, oubliant ou ajournant les affaires sérieuses, se livraient aux poëtes en auditeurs passionnés & dociles.
Cette dernière considération, d’accord avec les données de l’histoire, explique le dégoût & la tristesse qui saisissent à Rome même les poëtes français attachés à des ambassades. Nul d’entre eux n’a mieux rendu cette impression particulière que du Bellay & Magny, & quoiqu’ils aient de beaucoup d’années précédé Regnier dans la ville éternelle, leurs doléances n’en sont pas moins précieuses à recueillir, parce qu’elles montrent mieux que d’autres en quelles mesquineries s’écoulaient des loisirs que l’on s’imagine tout entiers consacrés à la recherche & à la contemplation du beau.
Panjas, veux tu sçauoir quels sont mes passe-temps?
écrit du Bellay à l’un de ses amis,
Ie songe au lendemain, i’ay soing de la despense Qui se fait chacun iour, & si fault que ie pense A rendre sans argent cent créditeurs contents. Ie vays, ie viens, ie cours, ie ne perds point le temps, Ie courtise vn banquier, ie prens argent d’auance: Quand i’ay depesché l’vn, vn autre recommence, Et ne fais pas le quart de ce que ie pretends. Qui me presente vn compte, vne lettre, vn memoire, Qui me dit que demain est iour de consistoire, Qui me romp le cerueau de cent propos diuers: Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie, Auecques tout cela, dy (Panjas) ie te prie, Ne t’ébahis-tu point comment ie fais des vers?
Après ce tableau réel de la vie intime, voici une esquisse non moins saisissante de l’existence officielle.
Nous ne faisons la court aux filles de memoire, Comme vous qui viuez libres de passion: Si vous ne sçauez donc nostre occupation, Ces dix vers ensuiuans vous la feront notoire. Suiure son cardinal au Pape, au Consistoire, En capelle, en visite, en congregation, Et pour l’honneur d’vn prince ou d’vne nation, De quelque ambassadeur accompagner la gloire: Estre en son rang de garde aupres de son seigneur, Et faire aux suruenans l’accoustumé honneur, Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme: Se promener en housse, aller voir d’huis en huis La Marthe, ou la Victoire, & s’engager aux Juifs: Voila mes compagnons des nouuelles de Rome.
Des citations plus étendues n’ajouteraient rien à ces deux tableaux du parfait secrétaire. Tout y est nettement indiqué, prévu, depuis les devoirs les plus graves jusqu’aux soins les moins sérieux. Ajoutons qu’en un demi-siècle, du temps où du Bellay était à Rome, à l’époque où Regnier y accompagna le cardinal de Joyeuse, les choses n’avaient pas varié. Les acteurs seuls étaient changés. La Marthe & la Victoire avaient été remplacées par d’autres courtisanes.
C’est dans cette existence faite de petits riens que Regnier passa les premières années de sa jeunesse. Rêveur quand il fallait être éveillé, victime des importuns, facile aux _entrants_, bonhomme enfin dans des lieux où il n’est pire qualité, Regnier ne sut tirer aucun avantage d’une situation où de piètres personnages faisaient une grande fortune. Il faut ajouter que par une cruauté du sort, notre poëte se trouvait attaché au prélat le plus actif, le plus remuant & le plus diplomate que l’on puisse imaginer. Archevêque de Narbonne à vingt ans (1582), cardinal l’année suivante, protecteur des affaires de France à Rome en 1586, François de Joyeuse occupait une place considérable à la tête du clergé & parmi les hommes politiques de son pays. Son influence, que la mort de Henri III semblait devoir anéantir, se releva dès 1591, à l’occasion de l’élection de Clément VIII, & deux ans plus tard, Joyeuse, plus puissant que jamais, était chargé de mettre Henri IV dans les bonnes grâces de la papauté. Ce cardinal était toujours en voyage. On le retrouve dans des intervalles très-courts à Narbonne, à Paris & en Italie. Son infatigable activité & sa haute intelligence l’appelaient parfois à des missions toutes spéciales. L’Étoile nous rapporte de lui, sous la date de 1598, un mémoire au roi sur la jonction des deux mers[18].
[18] Voir le _Registre-Journal de Henri IV_, éd. Champ, p. 298. Ce mémoire se trouve également à la Bibl. nat. Manus. Coll. du Puy. V. 88.
Avec un tel maître, Regnier vivait tantôt à Rome, tantôt en France. Desportes possédait près de Paris, à Vanves, une maison de campagne où il recevait ses anciens amis & les poëtes nouveaux. Quoiqu’il terminât sa traduction des psaumes, le vieux maître n’était pas entièrement tourné à la sévérité. Il ne nous est rien resté de ce qui a pu se dire dans ces réunions où Regnier tenait bien sa place lorsqu’il était à Paris; mais un ami de Desportes, le poëte Rapin, a pris soin, dans une curieuse élégie latine[19], de nous conserver les noms des familiers de la maison: du Perron, Bertaud, Baïf le fils, Gilles Durant, Passerat, Gillot, Richelet, Petau, de Thou, du Puy, les frères Sainte-Marthe, Pasquier, Hotman, Certon, Le Mareschal[20] & enfin Thibaut Desportes, frère de l’abbé de Tiron & grand audiencier de France. Malherbe ne paraît pas encore. Il avait été présenté par du Perron à Marie de Médicis, lorsqu’elle débarqua à Marseille; ce fut le commencement de sa fortune. Mais il ne vint à Paris qu’en 1605, & son intimité avec Desportes fut de courte durée. Il contrastait avec tous les personnages cités plus haut par la rudesse de ses manières, & Racan, son disciple, est sur ce point entièrement d’accord[21] avec Tallemant des Réaux, dont nous avons emprunté le récit.
[19] V. Rapin, Œuvres latines & françoises, 1610, pp. 47 à 53, _Philippi Portæi exequiæ. Ad Jacobum Gilotum, majorum gentium senatorem_.
[20] Conseiller au Parlement de Paris que Desportes choisit pour exécuteur testamentaire après lui avoir laissé «un saphix bleu en tesmoignaige d’amitié.»
[21] _Mémoires pour la vie de Malherbe_, éd. Jannet, II, 262.
«Sa conversation estoit brusque: il parloit peu, mais ne disoit mot qui ne portast. Quelquefois mesme il estoit rustre & incivil, tesmoin ce qu’il fit à Desportes. Regnier l’avoit mené disner chez son oncle; ils trouvèrent qu’on avoit desjà servy. Desportes le receut avec toute la civilité imaginable, & luy dit qu’il luy vouloit donner un exemplaire de ses _Pseaumes_, qu’il venoit de faire imprimer. En disant cela, il se met en devoir de monter à son cabinet pour l’aller querir. Malherbe luy dit rustiquement qu’il les avoit déjà veus, que cela ne méritoit pas qu’il prist la peine de remonter, & que son potage valloit mieux que ses _Pseaumes_. Il ne laissa pas de disner, mais sans dire mot, & après disner ils se separerent & ne se sont pas veus depuis. Cela le brouilla avec tous les amys de Desportes, & Regnier, qui estoit son amy & qu’il estimoit pour le genre satyrique à l’esgal des anciens, fit une satyre contre luy qui commence ainsi:
«_Rapin_, _le favory_, &c.[22]»
[22] Tall., _Hist. de Malherbe_, I, 275.
Malherbe avait du reste ouvert les hostilités contre Regnier lui-même. Dans sa haine, on pourrait dire sa jalousie, de toute métaphore, il essaya quelque temps auparavant de déprécier le neveu de Desportes dans l’esprit du roi. Il est douteux qu’il ait réussi. Une louange mal tournée est toujours une louange. Aux yeux de ceux à qui elle s’adresse, elle échappe à toute critique par ce qu’elle a de flatteur. Voici l’anecdote de Tallemant: