Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index

Part 11

Chapter 113,400 wordsPublic domain

Bethune si la charge où ta vertu s’amuse, Te permet êcouter les chansons que la Muse, Desus les bords du Tibre & du mont Palatin, Me fait dire en François au riuage Latin, Où comme au grand Hercule, à la poictrine large, Nostre Atlas de son fais sur ton dos se descharge, Te commet de l’Estat l’entier gouuernement, Ecoute ce discours tissu bijarement, Où ie ne pretens point escrire ton Histoire: Ie ne veux que mes vers s’honorent en la gloire De tes nobles ayeux, dont les faits releuez, Dans les cœurs des Flamens sont encore grauez, Qui tiennent à grandeur de ce que tes Ancestres En armes glorieux furent iadis leurs maistres. Ni moins comme ton frere aidé de ta vertu, Par force, & par conseil, en France a combatu Ces auares Oyseaux dont les grifes gourmandes Du bon Roy des François rauissoient les viandes, Suget trop haut pour moy, qui doy sans m’egarer, Au champ de sa valeur, la voir & l’admirer. Aussi selon le corps on doit tailler la robe: Ie ne veux qu’à mes vers vostre Honneur se derobe, Ny qu’en tissant le fil de voz faits plus qu’humains, Dedans ce Labirinte il m’eschape des mains: On doit selon la force entreprendre la paine, Et se donner le ton suyuant qu’on a d’halaine, Non comme vn fou chanter de tort, & de trauers. Laissant doncq’ aux sçauans à vous paindre en leurs vers, Haut esleuez en l’air sur vne aisle dorée, Dignes imitateurs des enfans de Borée, Tandis qu’à mon pouuoir mes forces mesurant, Sans prendre ny Phœbus, ny la Muse à garant, Ie suyuray le caprice en ces pays estranges Et sans paraphraser tes faits, & tes loüanges, Ou me fantasier le cerueau de soucy, Sur ce qu’on dit de France, ou ce qu’on voit icy, Ie me deschargeray d’vn fais que ie dedaigne, Suffisant de creuer vn Genet de Sardaigne, Qui pourroit defaillant en sa morne vigueur, Succomber soubs le fais que i’ay desus le cœur. Or ce n’est point de voir, en regne la sottise, L’Auarice, & le Luxe, entre les gens d’Eglise, La Iustice à l’ancan, l’Innocent opressé, Le conseil corrompu suiure l’interessé, Les estats peruertis toute chose se vendre, Et n’auoir du credit qu’au pris qu’on peut dependre: Ny moins que la valeur n’ait icy plus de lieu, Que la noblesse coure en poste à l’hostel Dieu, Que les ieunes oisifs aux plaisirs s’abandonnent, Que les femmes du tans soient à qui plus leur donnent, Que l’vsure ait trouué (bien que ie n’ay dequoy Tant elle a bonnes dents) que mordre desus moy. Tout cecy ne me pese, & l’esprit ne me trouble, Que tout s’y peruertisse il ne m’en chaut d’vn double, Du tans, ni de l’estat il ne faut s’affliger, Selon le vent qui fait l’homme doit nauiger. Mais ce dont ie me deuls est bien vne autre chose Qui fait que l’œil humain iamais ne se repose, Qu’il s’abandonne en proye aux soucis plus cuisans. Ha! que ne suis-ie Roy pour cent ou six vingts ans, Par vn Edit public qui fust irreuocable, Ie bannirois l’Honneur, ce monstre abominable, Qui nous trouble l’esprit & nous charme si bien, Que sans luy les humains icy ne voyent rien, Qui trahit la nature, & qui rend imparfaite Toute chose qu’au goust les delices ont faicte. Or ie ne doute point, que ces esprits bossus, Qui veulent qu’on les croye en droite ligne yssus Des sept sages de Grece, à mes vers ne s’oposent, Et que leurs iugemens desus le mien ne glosent: Comme de faire entendre à chacun que ie suis Aussi perclus d’esprit comme Pierre du Puis, De vouloir sottement que mon discours se dore Au despens d’vn suget que tout le monde adore, Et que ie suis de plus priué de iugement, De t’offrir ce caprice ainsi si librement, A toy qui des ieunesse apris en son escolle, As adoré l’Honneur, d’effect, & de parolle, Qui l’as pour vn but sainct, en ton penser profond, Et qui mourrois plustost, que luy faire vn faux bond. Ie veux bien auoir tort en cette seulle chose, Mais ton doux naturel fait que ie me propose Librement te montrer à nu mes passions, Comme à cil qui pardonne aux imperfections: Qu’ils n’en parlent doncq’ plus & qu’estrange on ne trouue Si ie hay plus l’Honneur qu’vn mouton vne louue, L’Honneur que soubs faux tiltre habite auecque nous, Qui nous oste la vie & les plaisirs plus doux, Qui trahit nostre espoir & fait que lon se paine Apres l’esclat fardé d’vne aparance vaine: Qui seure les desirs & passe mechamment La plume par le becq’ à nostre sentiment, Qui nous veut faire entendre en ses vaines chimeres, Que pour ce qu’il nous touche, il se perd si noz meres, Noz femmes, & noz sœurs, font leurs maris ialoux, Comme si leurs desirs dependissent de nous. Ie pense quant à moy que cest homme fust yure, Qui changea le premier l’vsage de son viure, Et rangeant soubs des loys, les hommes escartez, Bastit premierement & villes & citez, De tours & de fossez renforça ses murailles, Et r’enferma dedans cent sortes de quenailles. De cest amas confus, naquirent à l’instant, L’enuie, le mespris, le discord inconstant, La peur, la trahison, le meurtre, la vengeance, L’horrible desespoir; & toute ceste engeance De maux, qu’on voit regner en l’Enfer de la court, Dont vn pedant de Diable en ses leçons discourt Quand par art il instruit ses escoliers pour estre, (S’il se peut faire) en mal plus grands clers que leur maistre. Ainsi la liberté du monde s’enuola, Et chascun se campant qui deçà, qui delà, De hayes, de buissons remarqua son partage, Et la fraude fist lors la figue au premier age. Lors du Mien, & du Tien naquirent les proces, A qui l’argent depart bon, ou mauuais succes, Le fort batit le foible, & luy liura la guerre, De là l’Ambition fit anuahir la terre, Qui fut auant le tans que suruindrent ces maux, Vn hospital commun à tous les animaux, Quand le mary de Rhée au siecle d’innocence, Gouuernoit doucement le monde en son enfance: Que la terre de soy le fourment raportoit, Que le chesne de Masne & de miel degoutoit: Que tout viuoit en paix, qu’il n’estoit point d’vsures: Que rien ne se vendoit, par poix ny par mesures: Qu’on n’auoit point de peur qu’vn Procureur fiscal Formast sur vne eguille vn long proces verbal: Et se iettant d’aguet dessus vostre personne, Qu’vn Barisel vous mist dedans la Tour de Nonne. Mais si tost que le Fils le Pere dechassa, Tout sans desus desous icy se renuersa. Les soucis, les ennuis, nous broüillerent la teste, Lon ne pria les saincts, qu’au fort de la tempeste, Lon trompa son prochain, la medisance eut lieu, Et l’Hipocrite fist barbe de paille à Dieu, L’homme trahit sa foy, d’où vindrent les Notaires, Pour attacher au ioug les humeurs volontaires. La fain, & la cherté se mirent sur le rang, La fiebure, les charbons, le maigre flux de sang, Commencerent d’eclore, & tout ce que l’Autonne, Par le vent de midy, nous aporte & nous donne. Les soldats puis apres, ennemis de la paix, Qui de l’auoir d’autruy ne se soulent iamais, Troublerent la campagne, & saccageant noz villes, Par force en noz maisons, violerent noz filles, D’où naquit le Bordeau qui s’eleuant debout, A l’instant comme vn Dieu s’etendit tout par tout, Et rendit Dieu mercy ces fiebures amoureuses, Tant de galants pelez, & de femmes galeuses, Que les perruques sont & les drogues encor, (Tant on en a besoing) aussi cheres que l’or. Encore tous ces maux ne seroient que fleurettes, Sans ce maudit Honneur, ce conteur de sornettes, Ce fier serpent qui couue vn venin soubs des fleurs, Qui noye iour & nuict noz esprits en noz pleurs: Car pour ces autres maux c’estoient legeres paines, Que Dieu donna selon les foiblesses humaines. Mais ce traistre cruël excedant tout pouuoir, Nous fait suër le sang soubs vn pesant deuoir, De Chimeres nous pipe & nous veut faire acroire Qu’au trauail seulement doibt consister la gloire, Qu’il faut perdre & someil, & repos, & repas, Pour tâcher d’aquerir vn suget qui n’est pas, Ou s’il est, que iamais aux yeux ne se decouure, Et perdu pour vn coup iamais ne se recouure, Qui nous gonfle le cœur de vapeurs & de vent, Et d’exces par luy mesme il se perd bien souuent. Puis on adorera ceste menteuse Idolle, Pour Oracle on tiendra ceste croyance folle, Qu’il n’est rien de si beau que tomber bataillant, Qu’au despens de son sang, il faut estre vaillant, Mourir d’vn coup de lance, ou du choc d’vne pique, Comme les Paladins de la saison antique, Et respendant l’esprit, blessé par quelque endroit, Que nostre Ame s’enuolle en Paradis tout droit. Ha! que c’est chose belle & fort bien ordonnée, Dormir dedans vn lict la grasse matinee, En Dame de Paris, s’habiller chaudement, A la table s’asseoir, manger humainement, Se reposer vn peu, puis monter en carosse, Aller à Gentilly caresser vne rosse, Pour escroquer sa fille & venant à l’effect, Luy monstrer comme Iean, à sa mere le fait. Ha! Dieu pourquoy faut-il que mon esprit ne vaille, Autant que cil qui mist les Souris en bataille, Qui sceut à la Grenouille aprendre son caquet, Ou que l’autre qui fist en vers vn Sopiquet, Ie ferois esloigné de toute raillerie, Vn pœme grand, & beau, de la poltronnerie, En depit de l’honneur, & des femmes qui l’ont, D’effect sous la chemise, ou d’aparance au front, Et m’asseure pour moy qu’en ayant leu l’Histoire, Elles ne seroient plus si sottes que d’y croire. Mais quand ie considere où l’Ingrat nous reduit, Comme il nous ensorcelle & comme il nous seduit, Qu’il assemble en festin, au Regnard, la Ciguoigne, Et que son plus beau ieu ne gist rien qu’en sa troigne: Celuy le peut bien dire à qui des le berceau, Ce malheureux Honneur a tint le becq en l’eau, Qui le traine à tastons, quelque part qu’il puisse estre, Ainsi que fait vn chien, vn aueugle, son maistre: Qui s’en va doucement apres luy, pas à pas, Et librement se fie à ce qu’il ne voit pas. S’il veut que plus long tans à ces discours ie croye, Qu’il m’offre à tout le moins quelque chose qu’on voye, Et qu’on sauoure, affin qu’il se puisse sçauoir Si le goust dement point ce que l’œil en peut voir. Autrement quant à moy ie lui fay banqueroute, Estant imperceptible il est comme la Goutte: Et le mal qui caché nous oste l’embon-point, Qui nous tuë à veu’ d’œil, & que l’on ne voit point. On a beau se charger de telle marchandise, A peine en auroit on vn Catrin à Venise, Encor qu’on voye apres, courir certains cerueaux, Comme apres les raisins, courent les Estourneaux. Que font tous ces vaillans de leur valeur gueriere, Qui touchent du penser l’Etoille poussiniere, Morguent la Destinee & gourmendent la mort, Contre qui rien ne dure, & rien n’est assez fort, Et qui tout transparants de claire renommée, Dressent cent fois le iour, en discours vne armee, Donnent quelque bataille, & tuant vn chacun, Font que mourir & viure à leur dire n’est qu’vn: Releuez, emplumez, braues comme sainct George, Et Dieu sçait cependant s’ils mentent par la gorge, Et bien que de l’honneur, ils facent des leçons, Enfin au fond du sac, ce ne sont que chansons. Mais mon Dieu que ce Traistre est d’vne estrange sorte, Tandis qu’à le blasmer la raison me transporte, Que de luy ie mesdis, il me flate, & me dit Que ie veux par ces vers acquerir son credit, Que c’est ce que ma Muse en trauaillant pourchasse, Et mon intention qu’estre en sa bonne grace, Qu’en medisant de luy ie le veux requerir, Et tout ce que ie fay que c’est pour l’aquerir. Si ce n’est qu’on diroit qu’il me l’auroit fait faire, Ie l’irois apeller comme mon aduersaire, Aussi que le duël est icy defendu, Et que d’vne autre part i’ayme l’Indiuidu. Mais tandis qu’en colere à parler ie m’areste, Ie ne m’aperçoy pas, que la viande est preste, Qu’icy non plus qu’en France on ne s’amuse pas A discourir d’honneur quand on prend son repas, Le sommelier en haste, est sorty de la caue, Desia Monsieur le maistre, & son monde se laue, Trefues auecq’ l’honneur, ie m’en vais tout courant, Decider au Tinel vn autre different.

A Monsieur le Marquis de Cœuures.

SATYRE VII.

Sotte, & facheuse humeur, de la plus part des hommes Qui suyuant ce qu’ils sont, iugent ce que nous sommes, Et sucrant d’vn soûris vn discours ruineux, Acusent vn chacun des maux qui sont en eux, Nostre Melancolique en sçauoit bien que dire, Qui nous pique en riant, & nous flate sans rire, Qui porte vn cœur de sang, desous vn front blemy, Et duquel il vaut moins estre amy qu’ennemy. Vous qui tout au contraire auez dans le courage Les mesmes mouuemens qu’on vous lit au visage, Et qui parfaict amy voz amis espargnez, Et de mauuais discours leur vertu n’eborgnez, Dont le cœur grand, & ferme, au changement ne ploye, Et qui fort librement, en l’orage s’employe, Ainsi qu’vn bon patron, qui soigneux, sage, & fort, Sauue ses compagnons, & les conduit à bord. Congnoissant doncq’ en vous vne vertu facille A porter les defauts d’vn esprit imbecille, Qui dit sans aucun fard, ce qu’il sent librement, Et dont iamais le cœur, la bouche ne dement, Comme à mon confesseur vous ouurant ma pensée, De ieunesse, & d’Amour, follement incensée, Ie vous conte le mal, où trop enclin ie suis, Et que prest à laisser ie ne veux & ne puis, Tant il est mal aisé d’oster auecq’ estude, Ce qu’on a de nature, ou par longue habitude. Puis la force me manque, & n’ay le iugement De conduire ma barque en ce rauissement, Au gouffre du plaisir la courante m’emporte; Tout ainsi qu’vn cheual qui a la bouche forte, I’obeis au caprice, & sans discretion, La raison ne peut rien dessus ma passion. Nulle loy ne retient mon ame abandonnée, Ou soit par volonté, ou soit par Destinée En vn mal euident ie clos l’œil à mon bien: Ny conseil, ny raison, ne me seruent de rien. Ie choppe par dessein, ma faute est volontaire, Ie me bande les yeux, quand le Soleil m’éclaire: Et contant de mon mal ie me tien trop heureux D’estre comme ie suis, en tous lieux amoureux, Et comme à bien aymer mille causes m’inuitent, Aussi mille beautez mes amours ne limitent, Et courant çà, & là, ie trouue tous les iours, En des suiets nouueaux de nouuelles amours. Si de l’œil du desir, vne femme i’auise, Ou soit belle, ou soit laide, ou sage, ou mal aprise, Elle aura quelque trait qui de mes sens vainqueur, Me passant par les yeux me bleçera le cœur: Et c’est comme vn miracle, en ce monde où nous sommes, Tant l’aueugle apetit ensorcelle les hommes Qu’encore qu’vne femme aux amours fasse peur, Que le Ciel, & Venus, la voye à contre-cœur, Toutesfois estant femme, elle aura ses delices, Releuera sa grace auecq’ des artifices, Qui dans l’estat d’amour la sçauront maintenir, Et par quelques atraits les amans retenir. Si quelqu’vne est difforme, elle aura bonne grace, Et par l’art de l’Esprit, embellira sa face, Captiuant les Amans des mœurs, ou du discours, Elle aura du credit en l’Empire d’amours. En cela l’on cognoist que la Nature est sage, Qui voyant les deffaux du fœminin ouurage, Qu’il seroit sans respect, des hommes meprisé, L’anima d’vn esprit, & vif, & deguisé: D’vne simple innocence elle adoucit sa face, Elle luy mist au sein, la ruse, & la falace, Dans sa bouche la foy, qu’on donne à ses discours, Dont ce sexe trahit les Cieux, & les amours, Et selon plus ou moins qu’elle estoit belle, ou laide, Sage elle sçeut si bien vser d’vn bon remede, Diuisant de l’esprit, la grace, & la beauté, Qu’elle les separa d’vn & d’autre costé, De peur qu’en les ioignant quelqu’vne eust l’auantage, Auecq’ vn bel esprit d’auoir vn beau visage. La belle du depuis ne le recherche point, Et l’esprit rarement à la beauté se ioint. Or affin que la laide autrement inutille, Dessous le ioug d’amour rendit l’homme seruille, Elle ombragea l’esprit d’vn morne aueuglement, Auecques le desir troublant le iugement, De peur que nulle femme, ou fust laide, ou fust belle, Ne vescust sans le faire, & ne mourust pucelle. D’où vient que si souuent les hommes offusquez Sont de leurs apetis si lourdement moquez, Que d’vne laide femme ils ont l’ame eschauffée, Dressent à la laideur d’eux mesmes vn trophée, Pensent auoir trouué la febue du gasteau, Et qu’au sarail du Turc il n’est rien de si beau. Mais comme les beautez soit des corps, ou des ames, Selon l’obiect des sens sont diuerses aux Dames, Aussi diuersement les hommes sont domtez, Et font diuers effets les diuerses beautez: (Estrange prouidence, & prudente methode De Nature qui sert vn chascun à sa mode.) Or moy qui suis tout flame & de nuit & de iour, Qui n’haleine que feu, ne respire qu’amour, Ie me laisse emporter à mes flames communes, Et cours sous diuers vens de diuerses fortunes, Rauy de tous obiects, i’ayme si viuement, Que ie n’ay pour l’amour ny chois, ny iugement: De toute election, mon ame est depourueuë, Et nul obiect certain ne limite ma veuë. Toute femme m’agrée, & les perfections Du corps ou de l’esprit troublent mes passions. I’ayme le port de l’vne, & de l’autre la taille, L’autre d’vn trait lacif, me liure la bataille, Et l’autre dedaignant d’vn œil seuere, & dous, Ma peine, & mon amour, me donne mille coups, Soit qu’vne autre modeste à l’impourueu m’auise, De vergongne, & d’amour mon ame est toute éprise, Ie sens d’vn sage feu mon esprit enflamer, Et son honnesteté me contrainct de l’aymer. Si quelque autre afettée en sa douce malice, Gouuerne son œillade auecq’ de l’artifice, I’ayme sa gentillesse, & mon nouueau desir Se la promet sçauante en l’amoureux plaisir. Que l’autre parle liure, & fasse des merueilles, Amour qui prend par tout me prend par les oreilles, Et iuge par l’esprit parfaict en ses acords, Des points plus acomplis que peut auoir le corps: Si l’autre est au rebours des lettres nonchalante, Ie croy qu’au fait d’amour elle sera sçauante, Et que nature habille à couurir son deffaut Luy aura mis au lict tout l’esprit qu’il luy faut. Ainsi de toute femme à mes yeux opposée, Soit parfaite en beauté, ou soit mal composée, De mœurs, ou de façons, quelque chose m’en plaist, Et ne sçay point comment, ny pourquoy, ny que c’est. Quelque obiect que l’esprit, par mes yeux, se figure, Mon cœur tendre à l’amour, en reçoit la pointure: Comme vn miroir en soy toute image reçoit, Il reçoit en amour quelque obiect que ce soit, Autant qu’vne plus blanche, il ayme vne brunette, Si l’vne a plus d’esclat, l’autre est plus sadinette, Et plus viue de feu, d’amour, & de desir, Comme elle en reçoit plus, donne plus de plaisir. Mais sans parler de moy que toute amour emporte, Voyant vne beauté folatrement acorte, Dont l’abord soit facile, & l’œil plain de douceur, Que semblable à Venus on l’estime sa sœur, Que le Ciel sur son front ait posé sa richesse, Qu’elle ait le cœur humain, le port d’vne Déesse, Qu’elle soit le tourment, & le plaisir des cœurs, Que Flore sous ses pas fasse naistre des fleurs, Au seul trait de ses yeux, si puissans sur les ames, Les cœurs les plus glacez sont tous brulans de flames, Et fut-il de metail, ou de bronze, ou de roc, Il n’est Moine si sainct qui n’en quittast le froc. Ainsi moy seulement sous l’Amour ie ne plie, Mais de tous les mortels la nature accomplie Flechit sous cest Empire, & n’est homme icy bas, Qui soit exempt d’amour, non plus que du trepas. Ce n’est doncq’ chose estrange (estant si naturelle) Que ceste passion me trouble la ceruelle, M’empoisonne l’esprit, & me charme si fort, Que i’aimeray, ie croye, encore apres ma mort. Marquis voilà le vent dont ma nef est portée, A la triste mercy de la vague indomtée, Sans cordes, sans timon, sans etoille, ny iour, Reste ingrat, & piteux de l’orage d’amour, Qui contant de mon mal, & ioyeux de ma perte, Se rit de voir de flots ma poitrine couuerte, Et comme sans espoir flote ma passion, Digne non de risée, ains de compassion. Cependant incertain du cours de la tempeste, Ie nage sur les flots, & releuant la teste, Ie semble depiter naufrage audacieux, L’infortune, les vents, la marine, & les Cieux, M’egayant en mon mal comme vn melancolique Qui repute à vertu son humeur frenetique, Discourt de son caprice, en caquete tout haut: Aussi comme à vertu i’estime ce deffaut, Et quand tout par malheur iureroit mon dommage, Ie mourray fort contant mourant en ce voyage.

A Monsieur l’Abé de Beaulieu nommé par Sa Maiesté à l’Euesché du Mans.

SATYRE VIII.