Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou

Part 9

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Fernand de Luques fut choisi pour ce ministère odieux. Il alla trouver le jeune homme. «Davila, lui dit-il d'un ton affectueux et d'un air pénétré, vous ferez mourir votre père. Il vous aime; j'ai vu couler pour vous ses larmes paternelles; et vous ne lui êtes rendu que pour l'accabler de douleur.--Ah! répondit le jeune homme, qu'il me demande ma vie, et non pas une trahison.--Si c'était une trahison, serait-ce moi, dit le perfide, qui vous presserais d'obéir? Le sort des Indiens me touche autant que vous. Mais, en irritant votre père, vous les perdez; et c'est sur eux que sa colère tombera. Il est mortellement blessé de votre résistance. Mon fils me méprise et me hait, dit-il: plus attaché à ce peuple barbare qu'à son prince, qu'à moi, et qu'à son Dieu lui-même, il ne connaît plus qu'un devoir, celui de la rébellion; il n'ose se fier à ma reconnaissance, et il me croit moins généreux qu'un misérable Indien. Non, Davila, ce n'était pas ainsi qu'il fallait servir les sauvages. Touché de leur humanité, et plus sensible encore à votre confiance, je sais que votre père se fût laissé fléchir. Mais si, par eux, il a perdu l'estime et l'amour de son fils, peut-il leur pardonner jamais?»

«Non, il n'a rien perdu de ses droits sur mon coeur, reprit Gonsalve: mon respect, mon amour pour lui, sont les mêmes. Qu'il daigne ne me demander rien que d'innocent et de juste, il est bien sûr d'être obéi. Mais que veut-il de moi? et pourquoi s'obstiner à me rendre ingrat et perfide? S'il veut poursuivre encore ce peuple malheureux, ce n'est pas à moi d'éclairer ses recherches impitoyables; et s'il consent à l'épargner, il n'a pas besoin de savoir en quels lieux il respire en paix. Pour prix du salut de son fils, les sauvages ne lui demandent que de vivre éloignés de lui, et inconnus, s'il est possible. L'oubli sera pour eux le plus grand de tous les bienfaits.»

«Vous ne pensez donc pas, lui dit Fernand, que répandus dans les forêts, on ne peut les instruire; qu'ils vivent sans culte et sans lois?--Ils sont chrétiens, dit le jeune homme. Qu'on leur laisse adorer, dans leur simplicité, un Dieu qu'ils servent mieux que nous.--Ils sont chrétiens! Ah! s'il est vrai, reprit le fourbe, doutez-vous qu'on n'use envers eux d'indulgence et de ménagement? Reposez-vous sur moi du soin du salut de nos frères. Je les protégerai, je les porterai dans mon sein.--Eh bien, protégez-les, en obtenant qu'on les oublie. Ils ne demandent rien de plus.»

«Ah! Gonsalve, vous voulez donc être chargé d'un parricide! Ils sortiront de leurs forêts, ils nous dresseront des embûches; votre père, que sa valeur expose, y tombera: ce sera vous qui l'aurez livré en leurs mains. La flèche empoisonnée qui percera son coeur, ce sera vous qui l'aurez lancée.»

A ces mots, Gonsalve frémit. Mais, se rappelant Las-Casas: «M'aurait-il conseillé un crime? dit-il en lui-même. Ah! je sens que la nature est d'accord avec lui. Cessez de me tenter, reprit-il, en parlant au fourbe. La voix intime de mon coeur s'élève contre vos reproches, et me parle plus haut que vous.»

Fernand, interdit et confus de l'inutilité de son odieuse entremise, dit à Davila que son fils était tombé dans l'endurcissement; qu'il fallait qu'on l'eût perverti; et que tant d'obstination était au-dessus de son âge.

Dès ce moment Gonsalve, odieux à son père, pleurait nuit et jour son malheur.

«Va-t'en, fils indigne de moi, lui dit ce père inexorable, après une nouvelle épreuve, va-t'en; fuis loin de moi. Je ne veux plus souffrir tes outrages, ni ta présence. Malheur à ceux qui de mon fils, d'un fils obéissant, respectueux, fidèle, ont fait un rebelle obstiné!»

«Ah! mon père, dit le jeune homme en tombant à ses pieds, tout baigné de ses larmes, est-il possible que le refus d'être ingrat, perfide, et parjure, m'attire un si dur traitement? Qu'exigez-vous de moi? Quelle haine obstinée portez-vous à ces malheureux? Ah! si vous aviez vu leur roi briser ma chaîne, m'embrasser, m'appeler son ami, son frère, me demander avec douceur quel mal ils nous ont fait, et pourquoi l'on oublie qu'ils sont des hommes comme nous; vous-même, oui, vous-même, mon père, vous me feriez un crime de l'infidélité dont vous me faites une loi. Il m'est affreux de vous déplaire; mais il me serait, je l'avoue, plus affreux de vous obéir. Ne me réduisez point à ces extrémités. Ayez pitié d'un fils que votre haine accable, et qui, même en vous irritant, se croit digne de votre amour.--Non, je n'ai plus de fils, et tu n'as plus de père. Délivre-moi d'un traître que je ne puis souffrir.»

Gonsalve, abattu, consterné, sortit du palais de son père, et lui fit demander quel lieu il lui marquait pour son exil, «Les forêts, les cavernes qui recèlent sans doute les lâches qu'il m'a préférés,» répondit le père inflexible.

Le jeune homme reprit le chemin de Crucès; et en s'en allant, à travers le vaste silence des bois, il pleurait; mais il se disait à lui-même: «Je désobéis à mon père, je l'afflige et l'irrite au point qu'il m'éloigne à jamais de lui, et je ne sens dans ma douleur aucune atteinte de remords; au lieu qu'en lui obéissant et en poursuivant les sauvages, mon coeur en était dévoré. Il est donc des devoirs plus saints que la soumission aux volontés d'un père! Notre première qualité, sans doute, est celle d'homme; notre premier devoir est d'être humain.»

L'abandon où il était réduit, la douleur où il était plongé, l'imprudence et la bonne foi de son âge ne lui permirent pas de voir le piége qu'on lui avait tendu. Les sauvages, qui dans ce lieu même l'avaient vu avec Las-Casas, ne se défiaient pas de lui: il leur avoua son malheur, sans en dissimuler la cause. «Eh bien, lui dirent-ils, pourquoi, si tu ne veux que vivre en paix et sans reproche, ne pas retourner au vallon? Une cabane, une douce compagne, notre amitié, ton innocence, seront tes biens. Suis-nous: le cacique aura soin de te faire oublier l'injustice d'un mauvais père.» Il suivit ce conseil funeste. Mais lorsqu'il eut percé l'obscurité des bois, et qu'en revoyant le vallon, son coeur soulagé commençait à sentir renaître la joie, quels furent son étonnement et sa douleur, de se voir tout-à-coup entouré d'Espagnols qui lui ordonnaient, au nom du vice-roi son père, de retourner avec eux à Crucès. A la vue des Espagnols, deux Indiens, qu'il avait pris pour guides, se sauvèrent dans le vallon, et y répandirent l'alarme. Dès ce moment plus de sûreté pour le cacique et pour son peuple; leur asyle était découvert.

Le malheureux jeune homme, ramené à Crucès, prenait la terre et le ciel à témoin de son innocence. Il apprit qu'un navire allait faire voile pour l'île Espagnole. Il fit demander à son père qu'il lui fût permis d'y passer, pour lui épargner, disait-il, le spectacle de sa douleur. Le père y consentit, soit pour se délivrer d'un témoin dont la vue l'accuserait sans cesse, soit pour lui laisser exhaler dans cet exil volontaire l'amertume de ses regrets. «Ah! dit Gonsalve en quittant ce rivage, je ne reverrai plus mon père. Il m'a surpris; il m'a rendu parjure et traître aux yeux de mes amis. Non, je ne le reverrai plus.»

Il arrive à l'île Espagnole; il demande où est Las-Casas, il va se jeter dans son sein, et lui dit son malheur, qu'il appelle son crime, avec tous les regrets d'un coeur coupable et consterné.

«Mon ami, lui dit Las-Casas après l'avoir entendu, vous avez fait une imprudence; mais votre coeur est innocent. Ce doit être un supplice affreux pour un fils honnête et sensible, de voir les maux que fait son père; vous n'en serez plus le témoin. Désormais rendu à vous-même, c'est en Espagne qu'il faut aller vous offrir à votre patrie, et, si elle a besoin de votre sang, le verser pour elle sans crime contre de justes ennemis. Sollicitez votre départ; et attendez ici que le roi y consente.»

Gonsalve, après avoir épanché sa douleur au sein du pieux solitaire, sentit son courage renaître, et il resta auprès de son ami, en attendant que le monarque lui eût permis de quitter ces bords.

CHAPITRE XVII.

Cependant Pizarre avait mis à la voile; et déja loin du rivage de l'isthme, il s'avançait vers l'équateur. A travers les écueils d'une mer inconnue encore, sa course était pénible et lente; la disette le menaçait; et il fallut bientôt risquer l'abord de ces côtes sauvages[73]; mais il trouva par-tout des hommes aguerris. Dès qu'un village est attaqué, ses voisins accourent en foule, et se présentent au combat. Le feu des armes les disperse; mais leur courage les rassemble. On en fait tous les jours un nouveau carnage; et tous les jours ces malheureux, dans l'espérance de venger leurs amis, reviennent périr avec eux. Le fer des Espagnols s'émousse, leurs bras se lassent d'égorger.

[73] On a donné à cette plage le nom de _Pueblo quemado_, peuple brûlé.

Un vieux cacique, autrefois renommé par sa valeur et sa prudence, mais alors accablé par les travaux et les années, était couché au fond d'un antre, et n'attendait plus que la mort. Les cris de rage, de douleur et d'effroi retentirent jusqu'à lui. Il vit revenir ses deux fils couverts de sang et de poussière, et qui, s'arrachant les cheveux, lui dirent: «C'en est fait, mon père, c'en est fait; nous sommes perdus.--Eh quoi! dit le vieillard en soulevant sa tête, sont-ils en si grand nombre, ou sont-ils immortels? Est-ce la race de ces géants[74] qui, du temps de nos pères, étaient descendus sur ces bords?--Non, lui répond l'un de ses fils; ils sont en petit nombre, et semblables à nous, à la réserve d'un poil épais qui leur couvre à demi la face: mais sans doute ce sont des dieux; car les éclairs les environnent, le tonnerre part de leurs mains: nos amis écrasés nous ont couverts de leur sang; en voilà les marques fumantes.»

[74] _Voyez_ Garcil. liv. 9, chap. 9.

«Je veux demain les voir de près: portez-moi, dit le vieux cacique, sur cette roche escarpée, d'où j'observerai le combat.»

Les Indiens, dès le point du jour, se rassemblèrent dans la plaine. Les Castillans les attendaient. Pizarre en parcourait les rangs avec un air grave et tranquille; sous lui commandait Aléon, plus superbe et plus menaçant; Molina était à la tête des jeunes Espagnols qu'il avait amenés. Ses yeux étaient baissés, son visage était abattu, non de crainte, mais de pitié: on croyait entendre l'humanité gémir au fond du coeur de ce jeune homme.

Un cri formé de mille cris fut le signal des Indiens; et à l'instant une nuée de flèches obscurcit l'air sur la tête des Castillans. Mais de ces flèches égarées, presque aucune, en tombant, ne porta son atteinte. Pizarre se laisse approcher, et fait sur eux un feu terrible, dont tous les coups sont meurtriers: ceux du canon font des vides affreux dans la masse profonde des bataillons sauvages. Trois fois elle en est ébranlée, mais la présence du vieux cacique soutient le courage des siens. Ils s'affermissent, ils s'avancent, et se déployant sur les ailes, ils vont envelopper le petit nombre des Castillans. Pizarre fond sur eux avec son escadron rapide; et ces flots épais d'Indiens sont entr'ouverts et dissipés. Leur fuite ne présente plus que le pitoyable spectacle d'un massacre d'hommes épars, qui, désarmés et suppliants, tendent la gorge au coup mortel. Les bois et les montagnes servirent de refuge à tout ce qui put s'échapper.

Le vieillard, du haut du rocher, contemple ce désastre d'un oeil pensif et morne. Il a vu le plus jeune de ses fils brisé comme un roseau par la foudre des Castillans. Son coeur paternel en a été meurtri; mais l'impression de ce malheur domestique est effacée par le sentiment plus profond de la calamité publique. Il fait rassembler autour de lui ses Indiens, et il leur dit: «Enfants du tigre et du lion, il faut avouer que ces brigands nous surpassent dans l'art de nuire. Ce feu meurtrier, ces tonnerres, ces animaux rapides qui combattent sous l'homme, tout cela est prodigieux. Mais revenez de l'étonnement que vous causent ces nouveautés. L'avantage du lieu et du nombre est à vous; profitez-en. Qui vous presse d'aller vous jeter en foule au-devant de vos ennemis? Pourquoi leur disputer la plaine? Est-elle couverte de moissons? Ne voyez-vous pas la famine, avec ses dents aiguës et ses ongles tranchants, qui se traîne vers eux? Elle va les saisir, sucer tout le sang de leurs veines, et les laisser étendus sur le sable, exténués et défaillants. Tenez-vous en défense, mais dans l'étroit vallon qui serpente entre ces collines. Là, s'ils viennent vous attaquer, nous verrons quel usage ils feront de ces foudres et de ces animaux qui combattent pour eux.»

Le sage conseil du vieillard fut exécuté la nuit même; et quand le jour vint éclairer ces bords, les Espagnols, épouvantés du silence et de la solitude qui régnaient au loin dans la plaine, n'y trouvèrent plus d'ennemis que la faim, le plus cruel de tous.

Pizarre à peine eut découvert la trace des Indiens, il résolut de les poursuivre. Les Indiens s'y attendaient. Dans tous les détours du vallon, le vieillard les avait postés par intervalle et en petit nombre. «Vous êtes assurés, dit-il, d'échapper à vos ennemis; et les fatiguer, c'est les vaincre. Protégés contre leurs tonnerres par les angles de ces collines, vous les attendrez au détour. Là, je vous demande, non pas de tenir ferme devant eux, mais de lancer de près votre première flèche, et de fuir jusqu'au poste qui vous succédera, et qui les attend au détour. Je me tiendrai au dernier défilé; et vous vous rallierez à moi.» Tel fut l'ordre qu'il établit.

Dès que la tête des Castillans se montre au premier détroit du vallon, il part une volée de flèches; et l'arc à peine est détendu, les Indiens sont dissipés. On les poursuit; et on rencontre une nouvelle troupe qui se dissipe encore, après avoir lancé ses traits.

Pizarre, frémissant de voir que l'ennemi et la victoire lui échappent à chaque instant, part avec la rapidité de l'éclair, et commande à son escadron de le suivre. Le vieillard avait tout prévu. Les Indiens, dès qu'ils entendent la terre retentir sous les pas des chevaux, gagnent les deux bords du vallon; et l'escadron, après une course inutile, est assailli de traits lancés comme par d'invisibles mains.

Les Castillans s'irritent de voir couler leur sang, moins furieux encore de leurs blessures que de celles de leurs coursiers. Celui de Pizarre, à travers sa crinière épaisse et flottante, a senti le coup pénétrer. Impatient du trait qui lui est resté dans la plaie, il agite ses crins sanglants; il se dresse, il écume, il bondit de douleur. Pizarre, en arrachant le trait, est renversé sur la poussière. Mais, d'un cri menaçant, dont les forêts retentissent, il étonne et rend immobile le coursier tremblant à sa voix. En se relevant, il commande à la moitié des siens de mettre pied à terre, de gravir, l'épée à la main, sur la pente des deux collines, et d'en chasser les Indiens. On lui obéit, on les attaque; et soudain ils sont dispersés.

On les poursuivait; et Pizarre recommandait sur-tout qu'on en prît un vivant, pour savoir de lui en quel lieu on trouverait des subsistances; car ces peuples avaient caché leurs moissons, leur unique bien.

Ceux des jeunes sauvages qui portaient le vieillard, après une assez longue course, hors d'haleine, accablés par ce pesant fardeau, virent bientôt qu'ils allaient être pris. Le vieillard leur dit: «Laissez-moi. Sans me sauver, vous vous perdriez vous-mêmes. Laissez-moi. Je n'ai plus que quelques jours à vivre. Ce n'est pas la peine de priver vos enfants de leurs pères, et vos femmes de leurs époux. Si mon fils demande pourquoi vous m'avez abandonné, répondez-lui que je l'ai voulu.»

«Tu as raison, lui dirent-ils. Tu fus toujours le plus sage des hommes.» A ces mots, l'ayant déposé au pied d'un arbre, ils l'embrassèrent en pleurant, et se sauvèrent dans les bois.

Les Espagnols arrivent; le vieillard les regarde sans étonnement ni frayeur. Ils lui demandent où est la retraite des Indiens? Il montre les bois. Ils lui demandent où est le toit qu'il habite? Il montre le ciel. Ils lui proposent de le porter dans sa demeure; et d'un coup-d'oeil fier et moqueur, il fait signe que c'est la terre.

Pour l'obliger à rompre ce silence obstiné, d'abord ils employèrent les caresses perfides; il n'en fut point ému. Ils eurent recours aux menaces; il n'en fut point épouvanté. Leur impatience à la fin se change en fureur. Ils dressent aux yeux du vieillard tout l'appareil de son supplice. Il y jette un oeil de mépris. «Les insensés, disait-il avec un sourire amer et dédaigneux, ils pensent rendre la mort effrayante pour la vieillesse! Ils prétendent imaginer un plus grand mal que de vieillir!» Les Castillans, outrés de ses insultes, l'attachèrent à un poteau, et allumèrent alentour un feu lent, pour le consumer.

Le vieillard, dès qu'il sent les atteintes du feu, s'arme d'un courage invincible: son visage, où se peint la fierté d'une ame libre, devient auguste et radieux; et il commence son chant de mort.

«Quand je vins au monde, dit-il, la douleur se saisit de moi; et je pleurais, car j'étais enfant. J'avais beau voir que tout souffrait, que tout mourait autour de moi, j'aurais voulu, moi seul, ne pas souffrir; j'aurais voulu ne pas mourir; et comme un enfant que j'étais je me livrais à l'impatience. Je devins homme; et la douleur me dit: Luttons ensemble. Si tu es le plus fort, je céderai; mais si tu te laisses abattre, je te déchirerai, je planerai sur toi, et je battrai des ailes, comme le vautour sur sa proie. S'il est ainsi, dis-je à mon tour, il faut lutter ensemble; et nous nous prîmes corps à corps. Il y a soixante ans que ce combat dure, et je suis debout, et je n'ai pas versé une larme. J'ai vu mes amis tomber sous vos coups, et dans mon coeur j'ai étouffé la plainte. J'ai vu mon fils écrasé à mes yeux, et mes yeux paternels ne se sont point mouillés. Que me veut encore la douleur? Ne sait-elle pas qui je suis? La voilà qui, pour m'ébranler, rassemble enfin toutes ses forces; et moi, je l'insulte, et je ris de lui voir hâter mon trépas, qui me délivre à jamais d'elle. Viendra-t-elle encore agiter ma cendre? La cendre des morts est impalpable à la douleur. Et vous, lâches, vous, qu'elle emploie à m'éprouver, vous vivrez; vous serez sa proie à votre tour. Vous venez pour nous dépouiller; vous vous arracherez nos misérables dépouilles. Vos mains, trempées dans le sang indien, se laveront dans votre sang; et vos ossements et les nôtres, confusément épars dans nos champs désolés, feront la paix, reposeront ensemble, et mêleront leur poussière, comme des ossements amis. En attendant, brûlez, déchirez, tourmentez ce corps, que je vous abandonne; dévorez ce que la vieillesse n'en a pas consumé. Voyez-vous ces oiseaux voraces qui planent sur nos têtes? Vous leur dérobez un repas; mais vous leur engraissez une autre proie. Ils vous laissent encore aujourd'hui vous repaître; mais demain ce sera leur tour.»

Ainsi chantait le vieillard; et plus la douleur redoublait, plus il redoublait ses insultes. Un Espagnol (c'était Moralès) ne put soutenir plus long-temps les invectives du sauvage. Il saisit l'arc qu'on lui avait laissé, le tendit, et perça le vieillard d'une flèche. L'Indien, qui se sentit mortellement blessé, regarda Moralès d'un oeil fier et tranquille: «Ah! jeune homme, dit-il, jeune homme, tu perds, par ton impatience, une belle occasion d'apprendre à souffrir!» Il expira; et les Espagnols consternés passèrent la nuit dans les bois, sans pouvoir retrouver leur route. Ce ne fut qu'au lever du jour et au bruit du signal que fit donner Pizarre, qu'ils se rallièrent à lui. Mais on s'aperçut que la vengeance du ciel avait choisi sa victime. Moralès, perdu dans les bois, ne reparut jamais.

CHAPITRE XVIII.

Pizarre, au milieu de ses compagnons découragés, marquait encore de la constance, et cachait, sous un front serein, les noirs chagrins qui lui rongeaient le coeur. Mais se voyant réduits au choix de périr par la faim, ou par les flèches des sauvages, ils remontent sur leur navire, et, à force de voile, ils cherchent des bords plus heureux.

Ils découvrent une campagne riante et cultivée, où tout annonce l'industrie et la paix: c'est la côte de Catamès, pays fertile et abondant, dont le peuple est en petit nombre. Les Espagnols y descendent; et ce peuple exerce envers eux les devoirs naturels de l'hospitalité. Mais lui-même, exposé sans cesse aux ravages de ses voisins, il avoue à ses hôtes que chez lui leur asyle serait mal assuré. «Étrangers, leur dit le cacique, la nature, qui nous a faits doux et paisibles, nous a donné des voisins féroces. Dites-nous si par-tout de même les bons sont en proie aux méchants.--Chez nous, lui dit Pizarre, le ciel a réuni la douceur avec l'audace, la force avec la bonté.--Retournez donc chez vous, lui dit tristement le cacique; car les bons, parmi nous, sont faibles et timides, et les méchants, forts et hardis.» Pizarre l'en crut aisément, et il se retira dans une île voisine[75], où, peu de temps après, Almagre vint lui porter quelques secours.

[75] L'île _del Gallo_.

Mais tout avait changé sur l'isthme. Davila n'avait pu survivre à la honte et à la douleur d'être abandonné par son fils. Il était mort dans les angoisses du remords et du désespoir. Son successeur[76] s'était laissé persuader que les compagnons de Pizarre ne demandaient que leur retour, et que lui-même il ne s'obstinait dans sa malheureuse entreprise que par un orgueil insensé. Il fit donc partir deux vaisseaux, sous la conduite d'un Castillan nommé Tafur, pour ramener les mécontents.

[76] Pèdre de Los-rios.

A la vue de ces vaisseaux qui s'avançaient à pleines voiles, Pizarre tressaillit de joie. Mais cette joie fit bientôt place à la plus profonde douleur.

«Je ne sais, dit-il à Tafur qui lui déclarait l'ordre dont il était chargé, quel est le fourbe qui, pour me nuire, a fait parler mes compagnons; mais, quel qu'il soit, il en impose. Ces nobles Castillans s'attendaient, comme moi, à des périls, à des travaux dignes d'éprouver leur constance. Si l'entreprise n'eût demandé que des coeurs lâches et timides, on l'aurait achevée avant nous, et sans nous. C'est parce qu'elle est pénible, qu'elle nous est réservée: les dangers en feront la gloire, quand nous les aurons surmontés. On a donc fait injure à mes amis, lorsqu'on a dit au vice-roi de l'isthme qu'ils voulaient se déshonorer. Pour moi, je n'en retiens aucun. De braves gens, tels que je les crois tous, ne demanderont qu'à me suivre; et les hommes sans coeur, s'il y en a parmi nous, ne méritent pas mes regrets. Faites tracer une ligne au milieu de mon vaisseau. Vous serez à la proue; je serai à la poupe avec tous mes compagnons. Ceux qui voudront se séparer de moi, n'auront qu'un pas à faire de la gloire à la honte.»