Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou
Part 8
Tout le peuple s'assemble autour de la cabane, et demande à voir Las-Casas. Il se montre, et l'air retentit de ce cri d'allégresse, «Le voilà l'homme juste, l'homme bienfaisant, le voilà. Il nous aime, il nous plaint, il vient voir ses amis. Qu'il reste avec nous, l'homme juste: nos coeurs et nos biens sont à lui.»
«O Dieu de la nature! s'écria Las-Casas, se pourrait-il que des coeurs si vrais, si doux, si simples, si sensibles, ne fussent pas innocents devant toi!»
Cependant de jeunes chasseurs se sont répandus dans la plaine, les uns perçant les oiseaux de l'air de leurs flèches inévitables, les autres forçant à la course les chevreuils, moins agiles qu'eux. La proie arrive en affluence; et le festin est préparé.
Assis à côté du cacique, et au milieu de sa famille, Las-Casas s'instruit de leurs lois, de leurs moeurs, et de leur police. La nature est leur guide et leur législateur. S'aimer, s'aider mutuellement, éviter de se nuire; honorer leurs parents, obéir à leur roi; s'attacher à une compagne qui les soulage dans leurs travaux, et qui leur donne des enfants, sans que le soupçon même de l'infidélité trouble cette union paisible; cultiver en commun leurs champs, et s'en distribuer les fruits: telle était leur société.
Eh bien, dit Las-Casas, c'est la loi de mon Dieu, qu'il a gravée dans vos ames: vous le servez sans le connaître; et c'est sa voix qui vous conduit.
«Ton Dieu! il est notre ennemi, dit le cacique; il est le dieu des Espagnols.--Le dieu des Espagnols n'est point votre ennemi: il est le Dieu de la nature entière; et nous sommes tous ses enfants.--Ah! s'il est vrai, dit le cacique, nous cherchons un Dieu qui nous aime; celui de Las-Casas doit être juste et bon, et nous voulons bien l'adorer. Hâte-toi, fais-le-nous connaître.» Alors, se livrant à son zèle, Las-Casas leur fit de son Dieu une peinture si sublime et si touchante, que le cacique, se levant avec transport, s'écria: «Dieu de Las-Casas, reçois nos voeux!» Et tout son peuple répéta ces mots après lui.
Dans ce moment, le cacique, regardant le solitaire, crut voir sur son visage un éclat tout divin: car la piété l'animait; il était rayonnant de joie. «Écoute, lui dit-il; ton Dieu ne se fait-il jamais voir aux hommes?--Ils l'ont vu, répondit Las-Casas; il a même daigné habiter parmi eux.--Sous quels traits?--Sous les traits d'un homme.--Achève. N'es-tu pas toi-même ce dieu qui vient nous consoler?--Moi!--Si tu l'es, cesse de nous cacher ce que tant de vertu annonce. Parle. Nous allons t'adorer.»
Barthélemi se confondit dans une humilité profonde, et rejeta loin cette erreur. Mais, avant d'exposer des vérités sublimes à l'incrédulité de ces faibles esprits, il voulut savoir quel était leur culte. «Hélas! dit le cacique, nous adorions le tigre, comme le plus terrible de tous les animaux. Mais que ton Dieu n'en soit point jaloux. C'était le culte de la crainte, et non pas celui de l'amour.--Allons, allons, dit Las-Casas, renverser cette horrible idole.» Et les Indiens, animés du zèle qu'il leur inspirait, couraient au temple sur ses pas.
CHAPITRE XIV.
D'une grotte profonde, voisine de ce temple, Barthélemi crut entendre sortir des gémissements. «Qu'est-ce? demanda-t-il.--Passons, dit le cacique. Épargne à tes amis la honte de te montrer des malheureux.» Sans vouloir insister, Barthélemi s'avance jusqu'à ce temple abominable, où l'on voyait le dieu-tigre sur un autel rougi de sang. «Quel est le sang, demanda-t-il encore, qu'on a versé sur cet autel?--Celui des animaux, répondit le cacique, et quelquefois...--Achève.--Celui des Espagnols.--Des Espagnols!--Lorsqu'ils pénètrent jusqu'au centre de ces forêts, il faut bien les tuer, ou les prendre vivants. Et que faire de ces captifs, à moins que de les immoler? S'il s'en échappait un seul, notre asyle serait connu, et notre perte inévitable. Tu viens d'entendre la plainte d'un malheureux jeune homme qui nous fait compassion. Je ne puis me résoudre à le faire mourir. Cependant il faut bien qu'il meure; car, s'il nous échappait, il irait nous trahir.»
Las-Casas demande à le voir; et après avoir fait briser l'autel et l'idole du tigre, il retourne vers la prison où le jeune homme est enfermé.
Le captif, en voyant entrer ce religieux vénérable, ne douta point que ce ne fût encore un nouveau martyr de la foi, qu'on allait immoler. «O mon père, venez, dit-il, m'encourager par votre exemple; venez apprendre à un jeune homme à se détacher de la vie, à mourir courageusement.»
Mais dès qu'il s'aperçut que le solitaire était libre; qu'il commandait aux Indiens de s'éloigner, et que ceux-ci lui obéissaient: «Ah! reprit-il, que vois-je? et quel est cet empire que vous exercez parmi eux? Êtes-vous un ange du ciel, descendu pour ma délivrance? Parlez. Dites-moi qui vous êtes. Je sens revenir l'espérance dans ce coeur qu'elle abandonnait.»
«Je suis Espagnol comme vous, lui dit le solitaire; mais, n'ayant jamais trempé dans les crimes de ma patrie, je suis libre et chéri parmi les Indiens.--Hélas! et moi, lui dit Gonsalve (c'était le nom du jeune homme), qu'ai-je fait, que je n'aie dû faire, et dont j'aie pu me dispenser? Je suis le fils de Davila, du gouverneur de l'isthme: il m'avait envoyé à la poursuite des sauvages. Mes compagnons et moi, à travers les forêts, nous avons pénétré dans ce vallon; les Indiens nous ont enveloppés, nous ont accablés sous le nombre; les plus heureux des miens ont péri dans le combat, le reste a été pris, et sur l'autel du tigre je les ai vus tous immolés. Moi seul ils m'épargnent encore: soit que ma jeunesse ait touché ces inhumains, et que mes larmes leur inspirent quelque pitié; soit que leur cruauté m'ait voulu réserver pour un nouveau sacrifice; ils me laissent languir dans ce triste abandon, et dans l'attente de la mort, plus cruelle que la mort même. Hélas! pardonnez à mon âge un excès de faiblesse, dont je rougis en l'avouant. La vie m'est chère; il m'est affreux de la quitter à son aurore. Elle devait avoir tant de charmes pour moi! Il m'eût été si doux de revoir ma patrie! Et quand je pense que ces beaux jours, ces jours délicieux que j'y devais passer, sont évanouis pour jamais, je tombe dans le désespoir. Si du moins j'étais mort au milieu des combats, et par les mains d'un ennemi digne d'honorer mon courage! Mais ici, mais sur les autels d'un peuple stupide et féroce, me sentir tout vivant déchirer les entrailles, et voir, aux pieds du tigre, allumer mon bûcher! Cette destinée est affreuse. Ah! s'il se peut, délivrez-moi de ces mains inhumaines; rendez-moi à mon père. Il n'a que moi, je suis son unique espérance; ces barbares l'en ont privé.»
«Mon ami, lui dit Las-Casas, que vous êtes loin encore d'être changé par le malheur! Vous, fils de Davila, vous appelez barbares ces peuples, dont lui-même il fait, depuis dix ans, le massacre le plus horrible! Hélas! combien de pères, privés par ses fureurs de leur seule et douce espérance, se sont vus égorgés eux-mêmes, en implorant à ses genoux la grâce de leurs enfants! Il a versé plus de flots de sang que vous n'en avez de gouttes dans les veines; et le peuple enfermé dans ces forêts profondes, n'est que le malheureux débris de ceux qu'il a exterminés. Vous voyez qu'il poursuit encore ce qui lui en est échappé. Ils sont perdus, s'il les découvre; et lui rendre son fils, vous l'avouerez vous-même, ce serait risquer qu'un secret, d'où leur salut dépend, ne lui fût révélé.--Ah! gardez-vous, lui dit Gonsalve, de leur apprendre qui je suis.--Moi! dit Las-Casas, les tromper! leur cacher le péril de votre délivrance! Non; ce serait leur tendre un piége. Si je parle pour vous, je dirai qui vous êtes; on saura ce que je demande, ce qu'on risque à me l'accorder. Ou mon silence, ou ma franchise; c'est à vous de choisir.--Choisir! De tous côtés je ne vois que la mort. Je m'abandonne à vous.--Reprenez donc courage. Mais tirez de l'état où vous êtes réduit, cette utile et grande leçon, que le droit de la force est un droit odieux; que si les Indiens l'exerçaient à leur tour, et se permettaient la vengeance, il n'est point de supplice auquel ne dût s'attendre le fils du cruel Davila; que l'état naturel de l'homme est la faiblesse; qu'à votre place, il n'en est point qui ne fût timide et tremblant; que l'orgueil, dans un être si voisin du malheur, est le comble de la démence; et qu'exposé lui-même chaque jour à devenir un objet de pitié, il est aussi insensé que méchant, lorsqu'il ose être impitoyable.»
Las-Casas, de retour auprès de Capana: «Cacique, lui dit-il, n'es-tu pas soulagé, comme d'un joug triste et pénible, de ne plus adorer un être malfaisant, et de servir un Dieu clément et juste?--Il est vrai, lui dit le cacique, que nos coeurs, flétris par la crainte, semblent ranimés par l'amour.--Oui, mon ami, l'homme est fait pour aimer. La haine, la vengeance, toutes les passions cruelles sont pour lui un état de gêne, d'angoisse et d'avilissement. Il se sent élever, il sent qu'il se rapproche de l'être excellent qui l'a fait, à mesure qu'il est plus doux, plus magnanime. Étouffer son ressentiment et triompher de sa colère, opposer les bienfaits à l'injure qu'on a reçue, en accabler son ennemi; c'est un plaisir vraiment divin.--Je le conçois, dit le cacique.--Non, tu ne peux le concevoir avant de l'avoir éprouvé. Mais il ne tient qu'à toi de jouir pleinement de ce plaisir pur et céleste. Fais venir ce jeune captif qui tremble et gémit dans tes chaînes, et dis lui, en le délivrant: Fils du désolateur de l'isthme, fils du meurtrier de nos pères, de nos femmes, de nos enfants, fils de Davila, je pardonne à ton âge et à ta faiblesse. Vis, apprends d'un sauvage à imiter ton Dieu.--Le fils de Davila! s'écria le cacique; quoi! c'est lui que je tiens captif!» A ces mots, ses yeux irrités s'enflammèrent comme la foudre. «Oui, c'est le fils de Davila, reprit le solitaire avec un air tranquille, c'est lui que tu peux déchirer, dévorer même si tu veux. Mais écoute-moi. A peine ta vengeance sera-t-elle assouvie, tu seras triste, et tu diras: Le voilà égorgé, et son sang répandu ne rend la vie à aucun des miens: ma fureur est donc inutile: j'ai fait périr le faible, peut-être l'innocent; et je suis coupable sans fruit... Sa vie est dans tes mains; choisis de renoncer à mon Dieu ou à ta vengeance; et reprends le culte du tigre, si tu veux t'abreuver de sang.»
«J'adore le Dieu de Las-Casas, dit le cacique. Mais toi-même, crois-tu qu'il me commande de laisser impunis tous les maux qu'un barbare nous fait depuis dix ans?--Oui, la loi de mon Dieu te prescrit le pardon et l'amour de tes ennemis.--L'amour!--Ne sont-ils pas ses enfants comme toi? ne les aime-t-il pas lui-même? Et peux-tu adorer le père, sans aimer les enfants? Plains-les d'être coupables, et souhaite qu'ils cessent d'être méchants; mais ne sois pas méchant comme eux, et mérite, par ta clémence, que ton Dieu en use envers toi.»
«Tu me confonds; mais tu me touches, dit le cacique. Allons, qu'exiges-tu de moi? Qu'au fils du cruel Davila je pardonne comme à mon frère? J'y consens. Qu'on l'amène ici. Je briserai sa chaîne, et je l'embrasserai. Mais qu'en ferai-je, après lui avoir permis de vivre? S'il s'échappe, il divulguera le secret de notre asyle; et tu auras perdu tes amis.--J'ai cette crainte comme toi, lui répondit le solitaire; et je ne veux, quant-à-présent, qu'adoucir sa captivité.»
Gonsalve attendait avec impatience le retour de Las-Casas. «Eh bien, lui dit-il en tremblant, qu'avez-vous obtenu?--Qu'on vous laisse la vie.--Ah! mon père! Et la liberté, l'ai-je perdue pour jamais?--Je vous ai dit que le salut de ces malheureux Indiens tient au secret de leur asyle.--Je le sais; mais répondez-leur qu'il ne sera jamais trahi par moi.--Comment répondrais-je de vous? dit le solitaire. A votre âge on ne répond pas de soi-même. C'est à vous de gagner l'estime du cacique, et d'obtenir, avec le temps, qu'il daigne se fier à vous.--Et lui avez-vous dit qui je suis? demanda Gonsalve.--Oui, sans doute.--Je suis perdu.--Non, vous ne l'êtes pas. Je vais vous mener devant lui.»
«Jeune homme, lui dit le cacique en le voyant, adores-tu le Dieu qu'adore Las-Casas?--Oui, répond Davila.--Crois-tu que nous soyons enfants de ce Dieu, comme toi?--Je le crois.--Nous sommes donc frères? Pourquoi venir tremper tes mains dans notre sang?--J'obéissais.--A qui?--Vous le savez assez.--Oui, je sais que tu es né du plus méchant des hommes, et du plus cruel envers nous. Mais Las-Casas me dit que son Dieu et le mien m'ordonne de te pardonner. Je te pardonne. Viens, embrasse ton ami.» Le jeune homme, à ces mots, tombe aux pieds du cacique. «Que fais-tu? lui dit le sauvage; ne sommes-nous pas frères? N'es-tu pas mon égal?» Il dit; et lui tendant la main, il le délivra de ses chaînes. Barthélemi, témoin de ce spectacle, avait le coeur saisi de joie et d'attendrissement. «Davila, dit-il au jeune homme, voilà, voilà de vrais chrétiens!»
CHAPITRE XV.
Gonsalve fut, dès ce moment, parmi les Indiens, comme dans sa patrie, et comme au sein de sa famille. On le gardait, mais sans contrainte; et la seule liberté qu'il n'eût pas, était celle de s'échapper. Las-Casas le voyait sans cesse. Il eût voulu lui faire aimer la vie heureuse et simple de ce peuple sauvage; mais le jeune homme ne l'écoutait qu'en poussant de profonds soupirs. «Me voilà, disait-il, instruit par le malheur, par vos leçons, par leur exemple; qu'ils daignent se fier à moi, et me mettre en état de détromper mon père, de le fléchir, de lui apprendre à les connaître, à les aimer. Ils m'ont déja laissé la vie; je leur devrai la liberté. Ces bienfaits toucheront un père. Il cédera aux larmes de son fils.»
A cet âge on ne sait pas feindre avec tant d'art et de noirceur, et Las-Casas ne doutait pas que Gonsalve ne fût sincère; mais il le connaissait trop faible pour oser compter sur sa foi. «Vous êtes sans doute à-présent bien déterminé, lui dit-il, à ne pas trahir ce bon peuple; mais je prévois tout l'ascendant d'un père; et je ne répondrai jamais qu'il ne vienne à bout de surprendre ou d'arracher votre secret. Ce que je vous dis là, je l'ai dit de même au cacique. C'est lui que le péril regarde, c'est à lui de se consulter.»
«Je laisse, dit-il à Capana, ton captif dans l'affliction. Il soupire ardemment pour la liberté. Je t'ai fait voir tout le danger de le renvoyer à son père; mais je ne dois pas te dissimuler l'avantage de ce bienfait. Il peut arriver que son père vous découvre; et alors vous auriez pour appui ce jeune homme, à qui ta clémence aurait fait un devoir sacré de ne t'abandonner jamais. L'amour paternel a des droits sur les tyrans les plus farouches. C'est le dernier endroit sensible par où leur ame s'endurcit. Après cela, décide-toi sur le parti que tu dois prendre: j'ignore comme toi quel serait le plus sage, et tu sais aussi-bien que moi quel serait le plus généreux.
«Pour moi, dépourvu des moyens de célébrer ici nos augustes mystères, d'y établir le sacerdoce, et d'y perpétuer le culte des autels, je vais vous chercher des pasteurs, et peut-être vous assurer un repos plus tranquille. Adieu. Je demande au ciel, et j'espère de vous revoir avant de descendre au tombeau.»
La désolation du jeune Davila fut extrême, quand il apprit que Las-Casas l'abandonnait. Il alla se jeter aux pieds du cacique. «Ah! lui dit-il, pourquoi te défier d'un malheureux qui te doit tout? La nature m'a fait un coeur sensible comme à toi; mais eût-elle mis à la place le coeur du tigre que tu adorais, tes vertus l'auraient attendri. Tu m'as appelé ton ami, tu m'as embrassé comme un frère; va, je ne l'oublierai jamais: je ne suis ingrat ni perfide. Il y va de ta vie et du salut de tes amis, que ton asyle soit inconnu; il le sera par mon silence. J'en atteste mon Dieu, ce Dieu qui est devenu le tien.»
«Oui, je te crois sensible et bon, dit le cacique; mais tu es faible; et l'homme faible est toujours à la veille d'être méchant. Comment braverais-tu l'autorité d'un père? tu n'as pas su braver la mort.--La mort m'a causé de l'effroi, je l'avoue, dit le jeune homme en se levant avec fierté; mais si, pour éviter la mort, tu m'avais proposé un crime, tu aurais vu lequel des deux m'aurait le plus épouvanté. Puisque je n'ai pas ton estime, je ne te demande plus rien. Je renonce à la liberté; je te dispense même de me laisser la vie.» A ces mots il se retira.
Le cacique, qui le suivait des yeux, et qui le voyait abattu de tristesse, sentit lui-même, comme un poids dont son coeur était oppressé, la dureté de son refus. Il fit appeler Las-Casas. «Emmène avec toi ce jeune homme, lui dit-il: sa douleur me pèse et me fatigue; la présence d'un malheureux est insupportable pour moi.--As-tu bien réfléchi? lui dit le solitaire.--Oui, je sais qu'un mot de sa bouche nous perd, mon peuple et moi, nous livre à nos tyrans; mais la pitié l'emporte sur la crainte: je ne veux plus le voir souffrir.»
Si l'on a vu des enfants vertueux aux funérailles de leur père, d'un père tendre et bien-aimé, c'est l'image de la douleur des Indiens, au départ de Las-Casas. Le cacique et son peuple, le visage abattu, les yeux baissés et pleins de larmes, l'accompagnèrent en silence jusqu'au bord de la forêt. Là, il fallut se séparer.
Témoin de leurs tristes adieux, Gonsalve renfermait sa joie. Le cacique, ôtant son collier, le jeta au cou du jeune homme, l'embrassa, et lui dit: «Sois toujours notre ami; et si jamais tu étais pressé par nos tyrans de leur découvrir où nous sommes, regarde ce collier, souviens-toi de Las-Casas, et demande à ton coeur si tu dois nous trahir.»
Les deux Espagnols, sur la foi de leurs guides, s'en allant à travers les bois, se retraçaient les moeurs et le naturel des sauvages. Vint un moment où Las-Casas, regardant le jeune Davila: «Vous voyez, lui dit-il, si, comme on le prétend, ils sont indignes du nom d'hommes, et s'il est malaisé d'en faire des chrétiens. L'homme n'est indocile que pour ce qui répugne au sentiment de la bonté. Il ne se refuse jamais aux vérités qui le consolent, qui le soulagent dans ses peines, et qui lui font chérir ces deux présents du ciel, la vie et la société. Que ces vérités passent sa faible intelligence, pourvu qu'elles touchent son coeur, il en sera persuadé; il croit tout ce qu'il aime à croire. Toute la nature à ses yeux est un mystère assurément; eh bien, voit-on qu'en jouissant de ses bienfaits il lui reproche l'obscurité de ses moyens? Il en sera de même de la religion; plus elle fera d'heureux, moins elle trouvera d'incrédules.»
«Mais, reprit Gonsalve, peut-on dissimuler ce qu'elle a d'affligeant, ce qu'elle a d'effrayant pour l'homme?--Elle n'a rien que d'attrayant, d'encourageant pour la vertu, de consolant pour l'innocence, lui répondit le solitaire; et je n'en veux pas davantage pour la faire adorer par-tout. De bonnes lois gênent le vice, épouvantent le crime, affligent les méchants; et l'on aime de bonnes lois, parce qu'il dépend de chacun d'en recueillir les fruits et d'être heureux par elles. On aimera de même une religion qui, comme ces lois salutaires, est favorable aux gens de bien, rigoureuse aux méchants, et indulgente aux faibles. Mais, en la professant dans cette pureté, on ne peut opprimer personne; on ne s'abreuve point de sang; on est obligé d'être humain, juste, patient, secourable, et sur-tout désintéressé; de joindre l'exemple au précepte, d'instruire par ses bonnes oeuvres, et de prouver par ses vertus. L'orgueil et la cupidité ne peuvent se forcer à ces ménagements; le droit du glaive est plus commode; et avec d'odieux prétextes, dont les passions s'autorisent, on se permet la violence, la rapine, et le brigandage jusqu'aux excès les plus criants...» Le solitaire, à ces mots, s'aperçut que le fils de Davila baissait les yeux, et que la rougeur de la honte se répandait sur son visage. «Pardonne, lui dit-il, jeune homme. Je t'afflige. C'est le ciel qui te l'a donné, ce père rigoureux. Tout injuste qu'il est, ne cesse jamais de l'aimer, de le respecter, de le plaindre. Seulement ne l'imite pas.»
On arrive à Crucès. Les Indiens s'éloignent; Barthélemi et Gonsalve, au moment de se séparer, s'embrassent tendrement. «Adieu. Tu vas revoir ton père, dit le solitaire au jeune homme; souviens-toi du cacique, daigne penser à moi. Je n'entendrai point tes paroles; mais Dieu sera présent; et ton coeur lui a juré d'être fidèle aux Indiens.»
Gonsalve retourne à Panama; et Las-Casas descend le fleuve jusqu'à la côte orientale, où un navire le reçoit, et va le porter au rivage que baigne l'Ozama, en épanchant son onde dans le sein du vaste océan.
CHAPITRE XVI.
Dom Pèdre Davila pleurait l'héritier de son nom avec les larmes de l'orgueil, de la rage, et du désespoir. En le voyant, il se livra à tous les transports de la joie. «Le ciel, lui dit-il, ô mon fils, le ciel te rend aux voeux d'un père. Mais tous ces braves Castillans qui t'accompagnaient, que sont-ils devenus?--Ils sont morts, répondit Gonsalve. Les Indiens poursuivis nous ont enfin résisté; et nous avons succombé sous le nombre. Ils me tenaient captif; ils ont su qui j'étais; et leur chef m'a laissé la vie, et m'a rendu la liberté. O mon père! si vous m'aimez, qu'un procédé si généreux vous touche et vous désarme...» Le tyran ne l'écoutait pas. Interdit, indigné de voir qu'après le vaste et long carnage qu'il avait fait des Indiens, ils se défendissent encore, il ne cherchait que le moyen d'achever leur ruine, sans être sensible au bienfait qui seul aurait dû le toucher. «Oui, dit-il, je reconnaîtrai ce qu'ont fait pour toi les sauvages. Dis-moi où tu les as laissés, et où s'est passé le combat.»
«Il serait malaisé de retrouver mes traces dans ces déserts, lui répondit Gonsalve, et je me suis laissé conduire, sans savoir moi-même où j'allais, d'où je venais...»
«J'entends, reprit le père en observant son trouble: ils t'ont fait promettre sans doute de ne pas m'indiquer leur marche et leur retraite; et tu te crois lié par tes serments?»
«Si j'avais promis, je tiendrais parole, dit le jeune homme: et je leur dois assez pour ne pas les trahir.»
«Des noeuds plus sacrés vous engagent à votre Dieu, à votre roi, à votre patrie, à moi-même, insista le tyran. Vous avez vu tomber sous les coups des sauvages la moitié des miens; voulez-vous qu'ils en exterminent le reste? En vous laissant la vie, ont-ils brisé leurs arcs? ont-ils promis de ne plus tremper leurs traits dans ce venin mortel qu'ils ont inventé, les perfides? Obéissez à votre père, et demain soyez prêt à nous servir de guide; car je veux marcher sur leurs pas.»
Gonsalve, réduit au choix, ou de trahir les sauvages, ou de tromper son père, ou de refuser d'obéir, prit le parti de la franchise, et déclara que de sa vie il ne contribuerait au mal qu'on ferait à ses bienfaiteurs. Davila devint furieux; mais son fils, avec modestie, soutint sa résolution; et le reproche et la menace n'ayant pu l'ébranler, on eut recours à l'artifice.