Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou

Part 7

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Chacun s'empressa de répondre qu'on les ménagerait. «Il n'en est qu'un moyen, continua le solitaire; c'est de ne laisser à personne le pouvoir de les opprimer. Qu'ils soient sujets, mais sujets libres. Le même roi, la même loi, et, comme je l'espère, le même Dieu que nous; mais jamais d'autre dépendance: voilà leur droit, que je réclame au nom de la nature, à la face du ciel.»

«Vertueux Las-Casas, lui répondit Pizarre, vos voeux et les miens sont d'accord. Faire adorer mon Dieu, faire obéir à mon roi, imposer à ces peuples un tribut modéré, établir entre eux et l'Espagne un commerce utile pour eux, autant qu'avantageux pour elle; voilà ce que je me propose. Fasse le ciel que, sans user de contrainte et de violence, je puisse l'obtenir!--Je vous en suis garant, reprit vivement Las-Casas. Mais, Pizarre, promettez-moi que si ces peuples sont dociles, s'ils souscrivent à des lois justes, s'ils ne demandent qu'à s'instruire, ils seront libres comme nous; que leurs jours, leurs biens, leur repos, seront protégés par vos armes; que l'honnêteté, la pudeur, la timide et faible innocence, auront en vous un défenseur, un vengeur.--Je vous le promets.--Que vous ne souffrirez jamais qu'on les arrache à leur patrie, qu'on les condamne à des travaux, qu'on exige d'eux, par la crainte, la menace, et les châtiments, au-delà du tribut imposé par vous-même.--Telle est ma résolution.--Eh bien, jurez-le donc au Dieu que vous avez reçu, et que tous vos amis le jurent.»

A ce discours, un bruit confus se répandit dans l'assemblée; et Fernand de Luques prenant la parole: «Quoi, dit-il à Barthélemi, jurer à Dieu de ménager des barbares qui le blasphèment, qui brûlent devant les idoles un encens qui n'est dû qu'à lui! Jurons plutôt de les exterminer, s'ils osent défendre leurs temples, et s'ils refusent d'adorer le Dieu que nous leur annonçons. L'Amérique nous appartient au même titre que Canaan appartenait aux Hébreux: le droit du glaive qu'ils avaient sur l'idolâtre Amalécite[70], nous l'avons sur des infidèles, plus aveuglés, plus abrutis dans leurs détestables erreurs. Ils se plaignent qu'on leur impose un trop rigoureux esclavage; mais eux-mêmes, sont-ils plus doux, plus humains envers leurs captifs? Sur des autels rougis de sang, ils leur déchirent les entrailles; ils se partagent, par lambeaux, leurs membres encore palpitants; ils les dévorent, les barbares; ils en sont les vivants tombeaux. Et c'est pour cette race impie qu'on parle avec tant de chaleur! Si les châtiments les effraient, qu'ils cessent de nous dérober cet or stérile dans leurs mains, et qui nous a déja coûté tant de périls et de fatigues. Quoi! n'avez-vous franchi les mers, n'avez-vous bravé les tempêtes, et cherché ce malheureux monde à travers tant d'écueils, que pour abandonner l'unique fruit de vos travaux, vous en retourner les mains vides, et ne rapporter en Espagne que la honte et la pauvreté? L'or est un don de la nature; inutile à ces peuples, il nous est nécessaire: c'est donc à nous qu'il appartient; et leur malice, opiniâtre à le cacher, à l'enfouir, les rendrait seule assez coupables pour justifier nos rigueurs. Quant à leur esclavage, il est la pénitence des crimes dont les a souillés un culte impie et sanguinaire. Ce ne sont pas les creux des mines, où ils sont enfermés vivants, que l'on doit redouter pour eux. Ils méritent d'autres ténèbres que celles de ces noirs cachots; et pourvu qu'ils y meurent résignés et contrits, ils béniront un jour les mains qui les auront chargés de chaînes.»

[70] Cette comparaison a été faite par le missionnaire Gumilla et par bien d'autres fanatiques.

Ainsi parla Fernand de Luques. Las-Casas, qui, d'un oeil immobile d'horreur, le regardait et l'écoutait, lui répondit: «Prêtre d'un Dieu de paix, vos lèvres, où ce Dieu reposait tout-à-l'heure, ont-elles proféré ce que je viens d'entendre? Est-ce du haut du bois arrosé de son sang, où, s'immolant pour tous les hommes, sa bouche expirante implorait la grâce de ses ennemis; est-ce du haut de cette croix qu'il vous a dicté ce langage? Vous, chrétien, vous parlez d'exterminer un peuple qui ne vous a fait aucun mal! S'il vous en avait fait, votre religion vous dirait encore de l'aimer. Vous vous comparez aux Hébreux, et ce peuple aux Amalécites! Laissez, laissez-là ces exemples, dont on n'a que trop abusé. Si Dieu, dans ses conseils, a jamais dérogé aux saintes lois de la nature, il a parlé, il a donné un décret formel, authentique, dans toute la solennité que sa volonté doit avoir, pour forcer l'homme à lui obéir plutôt qu'à la voix de son coeur; et ce décret n'a pu s'étendre au-delà des termes précis où lui-même il l'a renfermé: l'ordre accompli, la loi qu'il avait suspendue, a repris son cours éternel. Dieu parlait aux Israélites; mais Dieu ne vous a point parlé. Tenez-vous-en donc à la loi qu'il a donnée à tous les hommes: _Aimez-moi, aimez vos semblables_: voilà sa loi, Fernand. Sont-ce là vos tortures, et vos chaînes, et vos bûchers?

«Les Indiens, sans doute, ont exercé entre eux des cruautés bien condamnables; mais, fussent-ils plus inhumains, est-ce à vous de les imiter? Leur malheur, hélas! est de croire à des dieux sanguinaires. Si, au lieu du tigre, ils voyaient sur leurs autels l'agneau sans tache, ils seraient doux comme l'agneau. Et qui de nous peut dire qu'élevé dès l'enfance dans le sein des mêmes erreurs, l'exemple de ses pères, les lois de son pays n'auraient pas tenu sa raison captive sous le même joug? Plaignez donc, sans les condamner, ces esclaves de l'habitude, ces victimes du préjugé. Cependant dites-moi s'ils sont par-tout les mêmes, et quel mal avaient fait les peuples de l'Espagnole et de Cuba? Rien de plus doux, de plus tranquille, de plus innocent que ces peuples. Toute leur vie était une paisible enfance; ils n'avaient pas même des flèches pour blesser les oiseaux de l'air. Les en a-t-on plus épargnés? C'est là que j'ai vu des brigands, sans motifs, sans remords, massacrer les enfants, égorger les vieillards, se saisir des femmes enceintes, leur déchirer les flancs, en arracher le fruit... O religion sainte, voilà donc tes ministres! O Dieu de la nature, voilà donc tes vengeurs! Enfermer un peuple vivant dans les rochers où germe l'or, l'y faire périr de misère, de fatigue, et d'épuisement, pour accumuler vos richesses, et pour engendrer sur la terre tous les vices, enfants du luxe, de l'orgueil, de l'oisiveté; ô Fernand, c'est la pénitence que vous imposez à ces peuples! Écartez ce masque hypocrite, qui vous gêne sans nous tromper. Vous servez un Dieu; mais ce Dieu, c'est l'impitoyable avarice. C'est elle qui, par votre bouche, outrage ici l'humanité, et veut rendre le ciel complice des fureurs qu'elle inspire, et des maux qu'elle fait.»

Fernand, qui, pendant ce discours, n'avait cessé de frémir et de rouler sur l'assemblée des yeux étincelants, se levait pour répondre. Pizarre le retint. Mais Valverde parla, et prit le ton paisible d'un sage conciliateur. Cet homme, le plus noir, le plus dissimulé que l'Espagne eût produit, pour le malheur du Nouveau-Monde, portait dans son coeur tous les vices; mais il les couvait sourdement; et le masque de l'hypocrisie, qu'il ne quittait jamais, en imposait à tous les yeux.

«Barthélemi, dit-il, ne consultons ici que les intérêts de Dieu même: car l'homme n'est rien devant lui. Ces peuples sont ses ennemis, et ses ennemis éternels, s'ils meurent dans l'idolâtrie; vous ne le désavouerez pas. Comment donc celui qui demain sera l'objet de sa colère, peut-il être aujourd'hui l'objet de mon amour? Qu'ils se fassent chrétiens; la charité nous lie. Mais jusques-là Dieu les exclut du nombre de ses enfants. C'est à ce titre d'ennemis des gentils et des infidèles, et de conquérants pour la foi, que ce monde nous appartient. Le souverain pontife en a fait le partage, et l'a fait du plein pouvoir de celui de qui tout dépend[71]. Mais quelles que soient les richesses que profanent les Indiens, quelque abus même qu'ils en fassent, le droit d'en dépouiller les temples et les autels de leurs idoles, pour en faire un plus digne usage, n'est pas ce qui doit nous toucher. Oublions ces fragiles biens; ne pensons qu'au salut des ames. Il s'agit de gagner, ou de laisser périr celles de tous ces malheureux. Voulez-vous les abandonner, ou les retirer de l'abyme? Pour les sauver, à Dieu ne plaise que je veuille que l'on préfère les moyens les plus violents. Dans les îles peut-être on a été trop loin; on n'a pas assez modéré la première ferveur du zèle; et s'il est un moyen plus doux de captiver les Indiens, qu'un esclavage salutaire, comme vous je demande qu'on daigne l'essayer. Mais si l'on se voit obligé de faire à des esprits rebelles une heureuse nécessité de subir le joug de la foi, vaut-il mieux les abandonner, que d'employer à les réduire une utile et sainte rigueur? C'est ce que je ne puis penser. Attendons que les circonstances nous éclairent et nous décident, sans renoncer au droit divin de commander et de contraindre, mais avec la ferme assurance de ne jamais en abuser. Voilà, je crois, ce que le zèle, d'accord avec l'humanité, conseille à des héros chrétiens.»

[71] Les termes de la bulle: _De nostrâ merâ liberalitate, et ex certâ scientiâ, ac de apostolicæ potestatis plenitudine... Autoritate omnipotentis Dei, nobis in beato Petro concessâ... donamus, concedimus et assignamus._

L'assemblée était satisfaite du parti modéré que proposait Valverde. Mais Las-Casas ne vit en lui qu'un fourbe adroit et dangereux. «De toutes les superstitions, dit-il, la plus funeste au monde est celle qui fait voir à l'homme, dans ceux qui n'ont pas sa croyance, autant d'ennemis de son Dieu: car elle étouffe dans les coeurs tout sentiment d'humanité; et Valverde a raison: comment peut-on aimer l'éternel objet des vengeances et de la haine de son Dieu? De là ce barbare mépris qu'on a conçu pour les sauvages, et souvent cette joie atroce qu'on ressent à les opprimer. Ah! loin de nous cette pensée, que Dieu, tant que l'homme respire, puisse le haïr un moment. Ces Indiens sont comme vous l'ouvrage de ses mains, il aime son ouvrage, il les a faits pour être heureux. Toujours le même, il veut encore ce qu'il voulut en les créant; et, infini dans sa puissance comme dans sa bonté, il a mille moyens qui nous sont inconnus, d'attirer à lui ses enfants.

«Le lien fraternel n'est donc jamais rompu: la charité, l'égalité, le droit naturel et sacré de la liberté, tout subsiste; et, d'accord avec la nature, la foi, d'un bout du monde à l'autre, ne présente aux yeux du chrétien que des frères et des amis. Mais, dites-vous, si l'esclavage est le seul moyen d'engager, de retenir les Indiens sous le joug de la foi!... Juste ciel! l'esclavage, la honte et le scandale de la religion, est le seul moyen de l'étendre! Ah! c'est lui qui la déshonore, qui la rend odieuse, et qui la détruirait, si l'enfer pouvait la détruire. Il fut cruel chez tous les peuples; il est atroce parmi nous. Vous le savez, vous avez vu le fils arraché à son père, la femme à son époux, la mère à ses enfants; vous avez vu jeter dans le fond d'un vaisseau des troupeaux d'hommes enchaînés, y croupir entassés, consumés par la faim; vous avez vu ceux qui sortaient de cet exécrable tombeau, pâles, abattus de faiblesse, aussitôt condamnés aux travaux les plus accablants. Et c'est là, dit-on, le moyen de gagner les esprits! En a-t-on tenté d'autre? a-t-on daigné les éclairer? a-t-on pris soin de les instruire? veut-on même qu'ils soient instruits? On veut qu'ils vivent et qu'ils meurent comme des animaux stupides. Pour les persuader il eût fallu vivre avec eux, souffrir leur indocilité, l'apprivoiser par la douceur, l'attirer par la confiance, et la vaincre par les bienfaits. C'est l'exemple qui prouve; et le plus digne apôtre de la religion, c'est la vertu. Soyez bons, soyez justes; vous serez écoutés. Je connais bien ce Nouveau-Monde! Interrogez ceux dont le zèle portait le flambeau de la foi dans ces régions désolées, où l'on a commis tant de maux. Demandez-leur quel doux empire a sur l'ame des Indiens la raison, l'équité, la vertu bienfaisante, la consolante vérité. Demandez-leur s'il fut jamais de peuple moins jaloux de ses opinions, plus empressé d'ouvrir les yeux à la lumière, plus facile à persuader? Mais au moment qu'on leur prêchait un Dieu clément et débonnaire, ils voyaient arriver des ravisseurs perfides et d'infâmes déprédateurs, qui, au nom de ce même Dieu, les dépouillaient, les enchaînaient, leur faisaient souffrir mille outrages. Pouvaient-ils ne pas accuser de fourberie et d'imposture ceux qui leur annonçaient la douceur de sa loi? Ce que je dis là, je l'ai vu, je l'ai vu: ce n'est pas devant moi qu'il faut calomnier ces peuples.

«Mais, fussent-ils opiniâtres et obstinés dans leurs erreurs, est-ce pour vous une raison de les réduire au rang des bêtes? On espère adoucir pour eux les rigueurs de la servitude! On l'a promis cent fois; a-t-on pu s'y résoudre? J'ai vu Ferdinand s'attendrir; j'ai vu Ximenès s'indigner; j'ai vu Charles frémir des inhumanités dont je leur faisais la peinture. Ils y ont voulu remédier; et, avec toute leur puissance, ils l'ont voulu en vain. Quand le vautour de la tyrannie s'est saisi de sa proie, il faut qu'il la dévore, et rien ne peut l'en détacher. Non, mes amis, point de milieu: il faut renoncer au nom d'hommes, abjurer le nom de chrétiens, ou nous interdire à jamais le droit de faire des esclaves. Cet avilissement honteux, où le plus fort tient le plus faible, est outrageant pour la nature, révoltant pour l'humanité, mais abominable sur-tout aux yeux de la religion. _Mon frère, tu es mon esclave_, est une absurdité dans la bouche d'un homme, un parjure et un blasphème dans la bouche d'un chrétien.

«Et de quel titre s'autorise la fureur d'opprimer? _Conquérants pour la foi!_ La foi ne nous demande que des coeurs librement soumis. Qu'a-t-elle de commun avec notre avarice, nos rapines, nos brigandages? Le Dieu que nous servons est-il affamé d'or? _Un pontife a partagé l'Inde!_ Mais l'Inde est-elle à lui? mais avait-il lui-même le droit qu'on s'arroge en son nom? Il a pu confier ce monde à qui prendrait soin de l'instruire, mais non pas le livrer en proie à qui voudrait le ravager. Le titre de sa concession est fait pour un peuple d'apôtres, non pour un peuple de brigands.

«L'Inde n'est donc à vous que par droit de conquête; et le droit de conquête, tyrannique en lui-même, ne peut être légitimé que par le bonheur des vaincus. Oui, Pizarre, c'est la clémence, la bonté, qui le justifient; et l'usage de la victoire va vous donner la renommée, ou d'un brigand par vos fureurs, ou d'un héros par vos bienfaits. Ah! croyez-moi, n'attendez pas le moment de l'ivresse et de l'emportement, pour mettre un frein à la victoire. Ce jour est, pour vous, consacré à des résolutions saintes. Tous ces guerriers, disposés comme vous à écouter la voix de la nature, suivront votre exemple à l'envi. Ils sont jeunes, sensibles, et la corruption ne les a point gagnés encore: j'en ai fait l'épreuve récente; je crois même les voir touchés des malheurs que je vous ai peints. Je vous conjure, au nom de la religion, au nom de la patrie et de l'humanité, de faire avec eux le serment d'épargner les peuples soumis, de respecter leurs biens, leur liberté, leur vie. C'est un lien sacré dont vous aurez besoin peut-être, pour vous épargner de grands crimes; c'est du moins un gage de paix, qu'au nom des Indiens, leur ami, dirai-je leur père, vous demande à genoux, et les larmes aux yeux.» A ces mots il se prosterna.

«Et moi, dit Fernand, je m'oppose à cet acte déshonorant. Tant de précaution marque pour nous trop peu d'estime. L'homme fidèle à son devoir se répond assez de lui-même, et n'a pas besoin qu'on le gêne par les entraves du serment.»

«Pour garantir vos intérêts, reprit modestement Las-Casas, le serment le plus redoutable vient d'être exigé par vous-même; et pour le salut de ces peuples, le serment vous paraît inutile et injurieux!»

Fernand se sentit confondu, et n'en devint que plus atroce. Il se répandit en injures contre le protecteur de l'Inde, l'accusa de trahir son roi, sa patrie, et son Dieu lui-même, lui donna les noms odieux de délateur, de partisan du crime et de l'impiété. Pizarre, à qui cet homme violent et pervers était trop nécessaire encore, vit le moment qu'il le perdait. Il commença par l'appaiser, et puis, s'adressant à Las-Casas, lui dit d'un air respectueux, que son zèle méritait bien la gloire qu'il lui avait acquise; que ses conseils et ses maximes lui seraient à jamais présents; qu'il les suivrait autant qu'il lui serait possible; mais qu'il croyait que sa parole était un gage suffisant.

Le solitaire consterné se retire avec Alonzo. «Vous voyez, dit-il, mon ami, qu'ici mon zèle est inutile. Je vous l'avais bien dit. Cette épreuve m'éclaire; n'en demandez pas davantage. Je crois connaître assez Pizarre: il serait juste et modéré, si chacun consentait à l'être: mais il veut réussir; et son ambition fera céder aux circonstances sa droiture et son équité. Je ne vous propose point de renoncer à le suivre; ce serait affaiblir le nombre et le parti des gens de bien. Mais moi, dont la présence est déja importune, et serait bientôt odieuse, je n'ai plus désormais qu'à regagner ma solitude. Adieu. Si vous voyez tourner cette conquête en brigandage, prenez conseil de votre coeur, il vous conduira toujours bien.»

Alonzo, déja mécontent de tout ce qui s'était passé, fut sur-tout indigné de voir qu'on se délivrait de Las-Casas; et lui-même il l'aurait suivi, si son honneur, trop engagé, ne l'avait retenu. «Mon ami, lui dit-il, je reste, je vous obéis à mon tour: mais j'observerai la conduite et les intentions de Pizarre; j'éprouverai dans peu s'il tient ce qu'il vous a promis; et si j'ai le malheur d'être avec des brigands, soyez bien assuré que je n'y serai pas long-temps.»

CHAPITRE XIII.

Barthélemi fut remmené jusqu'au fleuve des Lézards. Il monte une barque indienne, et la rapidité du fleuve l'éloigne bientôt de Crucès. Libre et seul avec ses sauvages, il leur parlait, il jouissait de leurs caresses naïves, il tâchait de les consoler.

L'un d'eux lui dit: «Notre bon père, tu nous aimes et tu nous plains. Nous savons tout ce que tu as fait pour soulager notre misère. Veux-tu porter la joie chez nos amis de la montagne? Ils savent que nous t'avons vu: Capana, le chef de nos frères, donnerait dix ans de sa vie pour te posséder un moment. Viens le voir. Le sentier qui mène à sa retraite est rude, étroit, entrecoupé de torrents et de précipices; mais, sur des tissus de liane, nous te porterons tour-à-tour.»

A ces mots, deux ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de Las-Casas; et tant de courses d'un monde à l'autre, tant de peines et de travaux qu'il avait essuyés pour eux, tout fut récompensé.

«Quoi, sur l'isthme! quoi, près d'ici, des Indiens libres encore! Ah! du moins sont-ils bien cachés, demanda-t-il, et Davila ne peut-il pas les découvrir?» Leur asyle est sûr, lui dirent les sauvages; nous seuls en connaissons la route; et le silence est sur nos lèvres. Nous savons nous taire et mourir.

Las-Casas consent à les suivre. On laisse le canot dans une anse du fleuve; et à travers d'épais buissons on s'enfonce dans ces déserts.

Comme ils passaient un défilé entre deux hautes montagnes, un cri fit retentir les bois. Les Indiens pâlirent, leurs cheveux se dressèrent. C'était le cri du tigre; ils l'avaient reconnu. Immobiles et en silence, ils écoutèrent; le même cri se fait entendre de plus près. Alors, jugeant que le péril approche, et que le tigre vient sur eux, ils se rassemblent, ils se pressent autour de Las-Casas. «Laisse-nous t'entourer, lui disent-ils, et ne crains rien, ne crains rien; il n'en prendra qu'un, et ce ne sera pas toi.» En effet, l'animal féroce, pour franchir le vallon, ne fait que trois élans, et, saisissant un Indien, l'emporte dans les bois, sans ralentir sa course[72]. Le pieux solitaire lève les mains au ciel, en poussant un cri lamentable, et tombe oppressé de douleur. Bientôt, reprenant ses esprits, et se retrouvant au milieu de ses Indiens qui le rappellent à la vie: «Ah! mes amis, qu'ai-je vu? leur dit-il.--Allons, mon père, prends courage, lui répondent ces malheureux; ce n'est rien.--Ce n'est rien, grand Dieu!--Non, ce n'est rien que les tigres, en comparaison des Espagnols. O race impie et féroce, quelle honte pour vous! s'écria Las-Casas: vous réduisez les Indiens à ne pas se plaindre des tigres!»

[72] On lit dans l'_Histoire générale des Voyageurs_, que dans la province de Vénézuéla les tigres sont si terribles, qu'il n'est pas rare de les voir entrer dans les cases des Indiens, saisir un homme, et l'emporter dans leur gueule aussi facilement qu'un chat emporte une souris.

Enfin, de rochers en abymes, ils approchent de la vallée. Elle était entourée d'un cercle de montagnes couvertes d'épaisses forêts, et qui, de tous côtés, ne présentaient aux yeux qu'une masse énorme et profonde, sans laisser soupçonner le vide que leur enceinte renfermait.

A travers l'épaisseur des bois, on s'avance, on gravit, on franchit enfin les montagnes. Tout-à-coup, aux yeux de Las-Casas, se découvre un riche vallon, dont la fertilité l'enchante. Au centre de la plaine s'élevait un hameau, et au milieu du hameau la cabane du cacique. Barthélemi, à cette vue, se sent ému de joie et de pitié. «Pauvre peuple, s'écria-t-il avec attendrissement, fasse le ciel que ton asyle soit à jamais impénétrable!»

A l'approche des Indiens, leurs compagnons accourent, impatients d'apprendre ce qu'ils leur viennent annoncer. «Nous vous amenons notre père, disent ceux-ci avec transport. Le voilà, c'est lui, c'est Las-Casas.» A ce nom, rien ne peut exprimer l'allégresse de ce peuple reconnaissant. Leurs bras se disputent la gloire de l'enlever, de le porter en triomphe jusqu'au village, où le cacique a déja su l'arrivée de Las-Casas.

Il s'avance au-devant de lui, et lui tendant les bras: «Viens, lui dit-il, mon père, viens consoler tes enfants de tous les maux qu'on leur a faits: en te voyant, ils les oublient.» Las-Casas jouissait du bonheur le plus doux que puisse goûter sur la terre un coeur vertueux et sensible. «O mes amis, leur disait-il en les embrassant tour-à-tour, si vous m'aimez si tendrement, moi qui ne vous ai fait aucun bien; quel n'eût pas été votre amour pour un peuple qui eût mis sa gloire à vous donner des arts utiles, de sages lois, de bonnes moeurs, et un culte agréable au Dieu de l'univers!--Ah! mon père, dit le cacique, nous aurions adoré ce peuple généreux. Laissons les regrets inutiles. Le seul homme, entre ces barbares, qui ait été juste et bienfaisant, nous le possédons. Je ne veux t'occuper que de notre joie.»

Il le mena dans sa cabane; et quelle fut la surprise de Barthélemi, en y voyant sur un autel une statue de bois de cèdre, où ses traits étaient ébauchés! Le cacique lui dit: «Regarde. C'est toi, mon père, oui, c'est toi-même. Un de nos Indiens qui t'avait vu, et qui t'avait toujours présent, m'a fait ta ressemblance. Elle nous suit par-tout, c'est elle que nous invoquons dans toutes nos entreprises; et depuis que nous la possédons, tout nous a réussi.»

Las-Casas, qui d'abord n'avait pu se défendre d'un mouvement de reconnaissance, se reprocha ce sentiment; et parlant au cacique d'un air doux et sévère: «Renversez, dit-il, cette image; un simple mortel n'est pas digne de votre vénération.» A ces mots, il allait saisir la statue, pour la briser. Le cacique la défendit, comme il eût défendu ses enfants et sa femme. «Ah! lui dit-il, laisse-nous cette chère ombre de toi-même. Quand tu ne seras plus, elle rappellera à nos enfants, à nos neveux, le seul ami que nous ayons eu parmi nos cruels oppresseurs.»