Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou
Part 6
Celui qui m'a peint ce combat en frémissait lui-même. Un énorme rocher, qui se détache et roule du haut des monts au sein des mers, chasse les vagues mugissantes, et s'ouvre à grand bruit un abyme à travers les flots courroucés: tel, en sortant du palais de mon père, se présenta le formidable Télasco. Les flots d'ennemis qu'il avait écartés, en retombant sur lui, allaient l'accabler sous le nombre. Il les repousse encore; une lourde massue, qu'il fait voler autour de lui, brise les lances et les glaives, et, comme un tourbillon rapide, renverse tout ce qu'elle atteint. Au milieu d'un rempart de morts, mon ami, couvert de blessures, et le corps sillonné de ruisseaux de sang, se défend et combat jusqu'à l'épuisement du peu de forces qui lui restent. Enfin ses bras laissent tomber la massue et le bouclier; bientôt il chancelle, il succombe... Il respirait encore. Il fut pris vivant; et ma soeur suivit le sort de mon ami. Est-il mort? a-t-elle eu la force et le malheur de lui survivre? C'est ce que je n'ai pu savoir. Peut-être, ô ciel! dans ce moment, il gémit sous les coups d'un maître inflexible. Ma soeur peut-être... Ah! loin de moi cette épouvantable pensée; elle rallume en vain toute ma rage, et fait le tourment de mon coeur.
L'Inca, qui lui voyait étouffer ses soupirs et dévorer ses larmes, le pressait d'interrompre ce récit désolant. Non, dit le cacique, achevons: puisque j'ai pu survivre à mes malheurs, je dois avoir la force d'en soutenir l'image.
Tous nos postes forcés livraient la ville en proie à nos vainqueurs. Le roi n'avait plus pour asyle que son palais, où sa noblesse lui offrait de s'ensevelir. Il voulut, dans l'espoir de rallier sur les montagnes les Indiens que la frayeur et la fuite avaient dispersés, il voulut s'échapper lui-même, pour revenir assiéger à son tour et accabler nos ennemis. Il traversait le lac; et pour favoriser sa fuite, nos canots occupaient la flotte de Cortès par un combat désespéré. Monarque infortuné! tout le sang prodigué pour lui ne put le sauver: il fut pris... C'est encore ici que mon courage m'abandonne. Alors un délire stupide se saisissant d'Orozimbo, sa langue parut se glacer, sa bouche entr'ouverte et ses yeux immobiles marquaient l'épouvante et l'horreur. Sa voix s'ouvre enfin un passage; il s'écrie: O Guatimozin! ô le plus magnanime, ô le meilleur des rois! Un brasier, des charbons ardents!... C'est sur ce lit qu'ils l'étendirent. «O barbarie atroce!» s'écrie à ce récit l'Inca, saisi d'horreur. Attends, dit le cacique, attends; tu vas mieux les connaître. Tandis que le feu pénétrait jusqu'à la moelle des os, Cortès, d'un oeil tranquille, observait les progrès de la douleur, et il disait au roi: «Si tu es las de souffrir, déclare où tu as caché tes trésors.»
Soit qu'il n'eût rien caché, soit qu'il trouvât honteux de céder à la violence, le héros du Mexique honora sa patrie par sa constance dans les tourments. Il attache un oeil indigné sur le tyran; et il lui dit: «Homme féroce et sanguinaire, connais-tu pour moi de supplice égal à celui de te voir?» Il ne lui échappa ni plainte, ni prière, ni aucun mot qui implorât une humiliante pitié.
Sur le brasier était aussi un fidèle ami de ce prince. Cet ami, plus faible, avait peine à résister à la douleur; et prêt à succomber, il tournait vers son maître des regards plaintifs et touchants. «Et moi, lui dit Guatimozin, suis-je sur un lit de roses?» Ces paroles étouffèrent le soupir au fond de son coeur[58].
[58] Cortès ayant fait cesser l'exécution, Guatimozin vécut encore deux ans. Il finit par être pendu, sur la déposition d'un Indien, qui l'accusa d'avoir conspiré contre les Espagnols.
Tu frémis, Inca; ce n'est rien que tout ce que tu viens d'entendre. Tu n'as vu ces brigands que dans l'ardeur du carnage. Pour en juger, il faut les voir au sein de la paix, au milieu des peuples qu'ils ont désarmés, dont les uns vont au-devant d'eux avec une joie ingénue, et les autres d'un air timide et suppliant; qui leur présentent de plein gré ce qu'ils ont de plus précieux; qui s'empressent à les servir, à les loger dans leurs cabanes; qui supportent pour eux les travaux les plus rudes; qui courbent le dos, sans se plaindre, sous le faix dont ils les accablent, sous les coups dont ils les meurtrissent; qui se laissent flétrir, avec un fer brûlant, des marques de la servitude: c'est là que s'est montrée la cruauté des Castillans. Tout ce que tu peux concevoir des excès de la tyrannie et des rigueurs de l'esclavage, n'approche pas encore des maux que ces hommes dénaturés font souffrir aux plus doux des hommes.
Ceux-ci, épouvantés par le supplice de leur roi, par le saccagement de leur ville et de leurs campagnes, ne s'occupaient qu'à fléchir les vainqueurs: ils opposaient la douceur des agneaux à la férocité des tigres: leurs caresses, leurs larmes, l'abandon volontaire du peu de bien qu'ils possédaient, une obéissance muette, une aveugle soumission, le dernier et le plus pénible de tous les sacrifices que l'homme puisse faire à l'homme, celui de sa liberté, rien n'adoucit ces coeurs farouches. Si leurs esclaves surchargés, dans une longue et pénible route, osent gémir sous le fardeau, un châtiment soudain leur impose silence; et s'ils succombent sous l'excès du travail et de la misère, un bras impitoyable achève de leur arracher le dernier soupir. «Cruels! disent ces innocents, que vous avons-nous fait? Notre vie n'est employée qu'à vous servir, pourquoi nous l'arracher? Épargnez du moins nos enfants et nos femmes.» Les monstres sont sourds à ces plaintes. _De l'or, de l'or_, c'est leur cri de rage; on ne peut les en assouvir. Un peuple en vain se hâte d'apporter à leurs pieds le peu qu'il a de ce métal funeste. Ce n'est jamais assez; et tandis qu'à genoux, les mains au ciel, les yeux en pleurs, il proteste qu'il n'en a plus, on l'enchaîne, on le livre à d'horribles tourments, pour l'obliger à découvrir ce qu'il peut en avoir encore. Leur avarice a inventé des tortures inconcevables et des supplices inouis. Ingénieuse à compliquer et à prolonger les douleurs, elle donne à la mort mille formes horribles, que la mort ne connaissait pas.
Mais ce qui révolte le plus de leur atrocité, c'est sa froideur tranquille. La nature est muette dans ces coeurs endurcis. Autour des bûchers où la flamme dévore une famille entière, au milieu d'un hameau dont les toits embrasés fondent sur les femmes enceintes, sur les faibles vieillards, sur les enfants à la mamelle, au pied des échafauds où un feu lent consume de faibles innocents, déchirés avant de mourir; on les voit, ces hommes féroces, on les voit, riants et moqueurs, se réjouir et insulter aux victimes de leur furie.
Inca, ne nous reproche point d'avoir vu tant de maux, sans mourir de douleur, ajouta le cacique en versant des ruisseaux de larmes, et d'une voix entrecoupée par les sanglots qui l'étouffaient: si nous supportons nos malheurs, si nous vivons, si nous fuyons notre déplorable patrie, c'est pour lui chercher des vengeurs.
«Ah! vous en méritez sans doute, lui dit l'Inca en l'embrassant. Je sens vos maux, je les partage. Si je ne puis les réparer, j'espère au moins les adoucir. Demeurez parmi nous, illustres malheureux, et que ma cour soit votre asyle. Hélas! si j'en crois des présages qui commencent à s'avérer, le temps approche où j'aurai besoin de votre expérience et de votre courage.--Ah! s'écrient les caciques, la vie est l'unique bien que le destin nous laisse: généreux prince, elle est à toi, et tu peux en être prodigue; sans toi, le désespoir en eût déja tranché le cours.»
CHAPITRE XI.
Tandis que la paix, la justice, l'humanité, régnaient encore dans ces régions fortunées, sous les lois des fils du soleil, la tyrannie des Castillans s'étendait comme un incendie: la ruine et la solitude en marquaient par-tout les progrès.
Le nord de l'Amérique était dévasté; le midi commençait à l'être. En vain ce pieux solitaire, cet ami courageux et tendre des malheureux Indiens, Barthélemi de Las-Casas, avait fait retentir le cri de la nature jusqu'au fond de l'ame des rois[59]; une pitié stérile, une volonté faible de remédier à tant de maux, fut tout ce qu'il obtint. On fit des lois: ces lois, sans force, ne purent de si loin réprimer la licence; la cupidité secoua le frein qu'on voulait lui donner; et sous des rois qui condamnaient l'oppression et l'esclavage, l'Indien fut toujours esclave, l'Espagnol toujours oppresseur.
[59] Ferdinand et Charles-Quint.
Barthélemi, s'humiliant devant l'éternelle sagesse, pleurait au bord de l'Ozama[60], dans une retraite profonde, l'impuissance de ses efforts.
[60] Rivière sur laquelle Barthélemi Colomb, frère de l'amiral, avait fait bâtir la ville de Saint-Domingue.
Cependant l'isthme était en proie au plus inhumain des tyrans. Ce barbare était Davila. Sa cruauté l'avait rendu l'effroi des peuples des montagnes qui joignent les deux Amériques. A travers les rochers, les forêts, et les précipices, ses soldats, ses chiens dévorants furent lancés contre les sauvages. Pour les détruire, il n'en coûta que la peine de les poursuivre, et celle de les égorger. Ainsi fut ouvert le passage de l'océan du nord à la mer Pacifique.
Là, de nouveaux bords se découvrent; et l'ambition des conquêtes y voit un champ vaste à courir. Balboa[61], digne précurseur du sanguinaire Davila, a déja voulu pénétrer dans ces régions du midi; et des flots de sang indien ont inondé les bords où il a tenté de descendre. Après lui, de nouveaux brigands ont risqué de plus longues courses; mais la constance ou la fortune leur a manqué dans ces travaux.
[61] Vasco Nugnès de Balboa. Il avait découvert la mer du Sud en 1513. Ce fut à lui qu'un Indien répondit _Béru_, _Pelu_, je m'appelle _Béru_, et j'habite le bord de _la rivière_: de là le nom de _Pérou_. Balboa était gendre de Davila. Celui-ci lui fit trancher la tête.
Il fallait que, pour la ruine de cette partie du Nouveau-Monde, la nature eût formé un homme d'une résolution, d'une intrépidité à l'épreuve de tous les maux; un homme endurci au travail, à la misère, à la souffrance; qui sût manquer de tout et se passer de tout, s'animer contre les périls, se roidir contre les obstacles, s'affermir encore sous les coups de la plus dure adversité. Cet homme étonnant fut Pizarre; et cette force d'ame, que rien ne put dompter, n'était pas sa seule vertu. Ennemi du luxe et du faste, simple et grand, noble et populaire, sévère quand il le fallait, indulgent lorsqu'il pouvait l'être, et modérant, par la douceur d'un commerce libre et facile, la rigueur de la discipline et le poids de l'autorité, prodigue de sa propre vie, attachant un grand prix à celle d'un soldat; libéral, généreux, sensible, il n'avait point pour lui cette cupidité qui déshonorait ses pareils: l'ambition de s'illustrer, la gloire d'avoir entrepris et fait une immense conquête, étaient plus dignes de son coeur. Il vit entasser à ses pieds des monceaux d'or dans des flots de sang; cet or ne l'éblouit jamais, il ne se plut qu'à le répandre. Sobre et frugal pendant sa vie, on le trouva pauvre à sa mort. Tel fut l'homme que la fortune avait tiré de l'état le plus vil[62], pour en faire le conquérant du plus riche empire du monde.
[62] La première condition de Pizarre avait été la même que celle de Sixte-Quint.
Connu, par sa bravoure, du vice-roi de l'isthme[63], il en obtint le droit d'aller chercher, par delà l'équateur, des régions nouvelles et de nouveaux trésors. Un seul des vaisseaux qui restaient de la flotte de Balboa, lui suffit pour son entreprise. Il l'arme au port de Panama; et le bruit s'en répand bientôt jusqu'à l'île Espagnole[64], à cette île fameuse par la conquête de Colomb, et dont on avait fait depuis le siége de la tyrannie.
[63] Dom Pèdre Arias Davila.
[64] Saint-Domingue.
Au nom de Pizarre, une fière jeunesse demande à s'aller joindre à lui. Leur chef, Alonzo de Molina, magnanime et vaillant jeune homme, mais d'un courage trop bouillant et d'un naturel trop sensible, avait gagné, par sa candeur, l'estime et l'amitié du vertueux Las-Casas. Il voulut, avant de partir, l'embrasser et lui dire adieu.
«Eh quoi! lui dit le solitaire, l'avarice des Castillans n'est donc pas encore assouvie; et vous allez chercher pour eux de nouveaux bords à ravager!--Le ciel m'est témoin, répondit Alonzo, que c'est la gloire qui me conduit.--La gloire! ah! reprit l'homme juste, en est-il pour les assassins? en est-il à tomber sur un troupeau timide d'hommes nus, faibles, désarmés, à les égorger sans péril, avec une cruauté lâche? Votre gloire est celle du vautour, lorsqu'il déchire la colombe. Non, mon ami, je vous le dis, la honte et la douleur dans l'ame, rien ne peut effacer l'opprobre dont se couvrent les Castillans. Ils trahissent leur Dieu, leur prince, leur patrie; et leur avarice insensée se trompe, en croyant s'assouvir. Hélas! s'ils avaient bien voulu ménager leur conquête, l'Inde serait heureuse, l'Espagne serait opulente; mais, par l'abus honteux qu'ils font de la victoire, ils auront épuisé l'Espagne et ruiné l'Inde sans fruit.
«Eh bien, voici, lui dit Alonzo, le moment de les éclairer. Je ne connais Pizarre que par sa renommée; mais on me l'a peint généreux. Il est digne peut-être, ô mon ami, d'entendre de votre bouche la voix de l'humanité. Pourquoi ne demandez-vous pas à le suivre dans sa conquête? Venez. Vos conseils, votre zèle, vous rendront respectable et cher à mes compagnons comme à moi.»
Aux instances d'Alonzo, Barthélemi s'émeut; il sent réveiller dans son coeur son activité bienfaisante; et l'espoir d'être utile aux hommes ranime son ardeur. Mais la réflexion, la triste prévoyance, le découragent de nouveau. «Molina, dit-il au jeune homme, vous connaissez mon coeur. Je ne verrai jamais patiemment faire du mal aux Indiens; je parlerais pour eux sans ménagement et sans crainte; et vous-même peut-être, exposé à la haine de ceux que j'aurais offensés, vous vous plaindriez de mon zèle.--Venez, lui dit Alonzo; et ne pensons qu'au bien que votre présence peut faire. Qui sait les crimes et les maux que vous épargnerez au monde? Et quel reproche ne vous feriez-vous pas de n'avoir eu qu'à vous montrer, pour sauver des millions d'hommes, et de ne l'avoir pas voulu?--C'en est assez, lui dit Las-Casas. Je ne vous laisserai pas croire que j'aie renoncé par faiblesse à l'espérance d'être utile à ces infortunés. Je vous suivrai. Fasse le ciel que Pizarre daigne m'entendre!»
Ils partent ensemble; et bientôt le vaisseau qui les a reçus, aborde au rivage de l'isthme. On y débarque à l'embouchure du fleuve des Lézards[65]; et pour le remonter, on s'élance sur des canots. Chacun de ces canots, formé du creux d'un cèdre, porte vingt rameurs Indiens, qu'un farouche Espagnol commande. Mais ces rameurs, animés par les cris d'une jeunesse impatiente, redoublent en vain leurs efforts; le fleuve leur oppose tant de rapidité, qu'ils ont peine à le vaincre, et ne vont contre le torrent qu'avec une extrême lenteur. Celui qui les commande, semble leur faire un crime de la violence des eaux. Leur corps, ruisselant de sueur, est meurtri de verges sanglantes. Hors d'haleine et presque aux abois, ils souffrent leurs maux sans se plaindre; seulement des larmes muettes tombent sur leur rame, et se mêlent avec les gouttes de sueur qu'on voit distiller de leur sein; et quelquefois ils lèvent sur celui qui les frappe un regard douloureux et tendre, qui semble implorer sa pitié.
[65] Aujourd'hui _la Chagre_, qui, des montagnes de l'isthme, descend dans la mer du nord. Ses eaux font une lieue par heure.
Las-Casas, témoin de tant de barbarie, éprouve le tourment d'un père qui voit déchirer ses enfants. «Cessez, cruels, dit-il, cessez de tourmenter ces malheureux, qui se consument en efforts pour votre service. Voulez-vous les voir expirer? Ils sont hommes; ils sont vos frères; ils sont enfants du même Dieu que vous.» Alors s'adressant au plus jeune et au plus faible des rameurs: «Mon ami, lui dit-il, respirez un moment, je vais ramer à votre place.»
Les jeunes Espagnols, touchés de ce spectacle, s'empressèrent tous à l'envi de soulager les Indiens. Ceux-ci tendaient les mains à l'homme bienfaisant qui leur procurait ce relâche, le comblaient de bénédictions, et lui donnaient ce tendre nom de père qu'il avait si bien mérité!
Alors Molina, s'approchant de Las-Casas, lui dit tout bas, avec un mouvement de joie: «Eh bien, mon père, vous repentez-vous à-présent de nous avoir suivis? Barthélemi le regarda d'un oeil où la tendre compassion et la tristesse étaient peintes, et ne lui répondit que par un profond soupir.
Il est un village, connu sous le nom de Crucès, où le fleuve cesse d'être navigable. Ce fut là qu'obligé de quitter les canots, on suivit, à travers les bois, une longue et pénible route. Mais toute pénible qu'elle est, la fatigue en est adoucie, quand, du haut des coteaux, le regard se promène sur des vallons que la nature se plaît à parer de ses mains; où la variété des arbres et des fruits, la multitude des oiseaux peints des couleurs les plus brillantes, forment un coup-d'oeil enchanteur. Hélas! dans ces climats si beaux, tout ce qui respire est heureux; l'homme opprimé, souffrant et misérable, y gémit seul sous le joug de l'homme, et remplit de ses plaintes les antres solitaires qui le cachent à son tyran.
De montagne en montagne, on s'élève, on parvient jusqu'au sommet qui les domine, et d'où la vue, au loin, s'étend vers l'un et l'autre bord, sur l'immense abyme des eaux. De là se découvrent à-la-fois[66], d'un côté l'océan du nord, de l'autre la mer Pacifique, dont la surface, dans le lointain, s'unit avec l'azur du ciel. «Compagnons, leur dit Molina, saluons cette mer, cette terre inconnue, où nous allons porter la gloire de nos armes. Si Magellan s'est rendu immortel, pour avoir seulement reconnu ces pays immenses, quelle sera la renommée de ceux qui les auront soumis[67]?»
[66] On préfère ici le témoignage de M. de La Condamine à celui de Lionnel Wafer, lequel assure que d'aucun endroit de l'isthme on ne découvre à-la-fois les deux mers.
[67] Le voyage de Magellan, en 1521 et 1522, l'entreprise de Pizarre en 1524.
Il descend la montagne, et bientôt, approchant des murs où Davila commande, il lui fait annoncer cent jeunes Castillans qui viennent s'offrir à Pizarre, pour aller chercher avec lui la gloire et les dangers.
Le farouche tyran de l'isthme était plongé dans la douleur. Il venait de perdre son fils unique à la poursuite des sauvages. «Soyez les bien-venus, dit-il aux jeunes Castillans; et prenez part à la désolation d'un père, dont ces féroces Indiens ont dévoré le fils. Oui, les cruels l'ont dévoré, ce fils, mon unique espérance. Ah! tout leur sang peut-il jamais rassasier ma fureur? Poursuivez, massacrez cette race impie et funeste. S'il en échappe un seul, je ne me croirai point vengé.»
Pizarre fit un accueil plus doux aux nouveaux compagnons que lui amenait la fortune. Il les reçut sur son vaisseau, avec cet air plein de franchise et d'affabilité qui lui gagnait les coeurs; et après les éloges qu'il devait à leur zèle, il leur présenta ses amis. «Voilà, dit-il, le généreux Almagre et le pieux Fernand de Luques[68], qui consacrent, à mon exemple, leur fortune à cette entreprise; Almagre, assez connu par sa valeur, et Fernand par les dignités qu'il remplit dans le sacerdoce. Près de lui vous voyez Valverde, zélé ministre des autels: c'est lui qui sera parmi nous l'interprète du ciel, l'organe de la foi, l'apôtre de la vérité, chez ces nations idolâtres. Ce guerrier est Salcédo, noble et vaillant jeune homme: c'est à ses mains que l'étendard de la Castille est confié, et c'est lui qui nous conduira dans le chemin de la victoire. Vous voyez dans Ruïz un savant pilote, à qui cette mer est connue, et qui le premier a tenté d'en parcourir les écueils, sous l'intrépide Balboa.» Il leur nomma de même avec éloge Péralte, Ribéra, Séraluze, Aléon, Candie, Oristan, Salamon, et tous ceux qui l'accompagnaient.
[68] Augustin Zarate prétend qu'Almagre était fils naturel de Fernand de Luques. (_Découverte et conquête du Pérou_, l. 1.)
Alonzo lui nomme à son tour les Castillans qu'il lui amène, tels que le jeune et beau Mendoce, l'audacieux Alvar, le bouillant et fougueux Pennate, et Valasquès plus froidement superbe, et le magnanime Moscose, et Moralès, qui le premier devait périr en abordant. Infortuné jeune homme, tu portais dans tes yeux le courage d'un immortel! Pizarre en connaît un grand nombre, ou par leur renommée, ou par celle de leurs aïeux. Il leur témoigne à tous combien il est sensible à l'honneur de les commander. Ses regards s'attachent enfin sur l'humble et pieux solitaire qu'il voit à côté d' Alonzo. «Est-ce encore là, demande-t-il, un messager de la foi, que son zèle engage à nous suivre?»
Au nom de Las-Casas, au nom de ce héros de la religion et de l'humanité, que l'Espagne avait honoré du nom de _Protecteur de l'Inde_, Pizarre est saisi de respect, et se prosternant devant lui, croit adorer la vertu même. «Est-ce vous, lui dit-il, vénérable et pieux mortel, est-ce vous qui venez bénir et encourager nos travaux? Quel présage pour moi de la faveur du ciel, et du succès de mon entreprise!»
«Vaillant et généreux Pizarre, lui répondit le solitaire, le seul témoignage assuré de la faveur du ciel est dans le coeur de l'homme juste. Méritez-la par vos vertus; et n'enviez point aux méchants, des succès dont le ciel s'irrite. La gloire d'être humain, sensible, et bienfaisant, sera pure, et d'autant plus belle, que vous aurez peu de rivaux.»
CHAPITRE XII.
Le vaisseau, pour mettre à la voile, attendait un vent favorable. On fit des voeux pour l'obtenir. Le plus auguste de nos mystères fut célébré sur la poupe par ce même Fernand de Luques, intéressé avec Almagre dans les risques de l'entreprise, et comme lui associé dans le partage du butin... O superstition! Ce prêtre sacrilége, pour rendre les autels garants de ses vils intérêts, suspend le divin sacrifice, au moment de le consommer; et tenant dans ses mains la victime pure et céleste, il se tourne vers l'assistance. Sur son front chauve et sillonné de rides, l'austérité paraît empreinte; il soulève un sourcil épais, dont son oeil morne est ombragé; et d'une voix semblable à celle qui, du creux des autels, prononçait les oracles: «Venez, Pizarre, et vous, Almagre, venez, dit-il, sceller du sang d'un Dieu notre illustre et sainte alliance.» Alors rompant l'hostie en trois[69], il s'en réserve une partie, et en donnant une à chacun de ses associés interdits et tremblants: «Ainsi, dit-il, soit partagée la dépouille des Indiens.» Tel fut leur serment mutuel, tel fut le pacte de l'avarice. Barthélemi en fut épouvanté.
[69] Ce trait-là est historique. _Pigliarono l'hostia consacrata del santissimo sacramento, giorando di non romper mai la fede._ (BENZONI, l. 3.)
Le même jour on tint conseil; et là on entendit Pizarre exposer son plan, ses moyens, ses mesures et ses ressources. Fernand de Luques, chargé du soin de pourvoir aux besoins de la flotte, devait rester à Panama, tandis qu'Almagre voyagerait sans cesse du port de l'isthme aux bords où l'on allait descendre, et y mènerait les secours: rien n'avait été négligé; et la prudence de Pizarre, en prévoyant tous les obstacles, semblait les avoir applanis: tel fut l'éloge unanime qu'elle reçut dans le conseil.
Mais Las-Casas, qui, dans ce plan, voyait les Indiens vassaux des Castillans, ou plutôt leurs esclaves, destinés aux plus durs travaux, ne put renfermer sa douleur. Il demande à parler; on lui prête silence; et, la tristesse dans les yeux: «J'entends, dit-il, qu'on se propose de distribuer les Indiens comme de vils troupeaux. On l'a fait dans les îles; les îles ne sont plus que d'effrayantes solitudes. Des millions d'infortunés ont péri sous le joug. Suivrez-vous ces exemples, et ferez-vous périr de même les peuples de ces bords?»