Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou

Part 5

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Cette ville superbe, qui n'est plus que ruines, la malheureuse Mexico, s'élevait au milieu d'un lac, comme sortant du sein des eaux; on y arrivait par des digues, qu'on pouvait couper aisément; celle par où venait Cortès traversait la ville où régnait mon père, et pour disputer ce passage, mon père ne demandait que l'aveu de Montezume; il ne put l'obtenir: il fallut recevoir ces étrangers comme nos maîtres, nous humilier devant eux... O combien je frémis! combien je détestai l'ordre absolu qui nous forçait à cet abaissement! Quel vice, dans un roi, qu'un excès de faiblesse! Il vient lui-même, désarmé, au-devant de ses ennemis, s'efforçant de cacher sa honte sous sa vaine magnificence; il les reçoit avec toutes les marques de la joie et de l'amitié, les comble de présents, les invite à loger dans le palais du roi son père[47]; et inaccessible pour nous, n'est plus visible que pour eux. Cortès, le plus dissimulé des hommes, le flatte, l'éblouit, gagne sa confiance, et l'attire (adresse incroyable!) dans ce palais changé en forteresse, qu'ils occupaient lui et les siens.

[47] Le palais d'Axayaca.

Ah! c'est ici, s'écria le cacique, le comble de la perfidie, de l'insolence et de l'outrage. Au milieu de sa ville, au milieu de son peuple, et dans le palais de son père, Montezume lui-même est retenu captif, en ôtage, par ces brigands. Ils font plus, et pour achever d'abattre et d'avilir son ame, ils l'enchaînent comme un esclave, ou plutôt comme un criminel. Montezume, que son orgueil et son courage avaient abandonné, tendit les mains, et sans se plaindre reçut ces liens flétrissants. Il porta la bassesse jusqu'à se réjouir lorsqu'on daigna l'en délivrer.

Honteux de sa faiblesse, il voulut la cacher à son peuple, à sa cour, à ses ministres même. Il dit qu'il venait d'expier, par une peine volontaire, la mort de quelques-uns des soldats de Cortès[48], tués dans les champs de Zampola; il permit que, devant ses yeux, on fît brûler vifs ceux des siens qui avaient puni leur insolence. Je vis ce brave Colpoca, qui, dans l'émeute de ces brigands, en avait tué deux de sa main, et qui s'était montré à nous, de la droite portant la tête d'un Castillan[49], et de la gauche la flèche encore sanglante dont il l'avait percé; je le vis, ce brave homme, à qui jamais la peur n'avait fait baisser la paupière, cet homme tel, que si le Mexique en avait eu vingt comme lui, le Mexique eût été sauvé; je le vis périr dans les flammes. Cortès l'y fit jeter vivant. Regarde ce jeune homme qui pleure en m'écoutant, c'est son frère: il allait se brûler avec lui; je le retins, et je lui dis: «Que fais-tu, Naïrco? tu nous abandonnes! tu veux mourir; et tu n'es pas vengé!»

[48] Descalante, et sept Espagnols, du nombre de ceux qu'on avait laissés à la Véra-Cruz. Ils avaient pris parti pour des mutins contre les troupes de l'empire.

[49] Ce Castillan s'appelait Arguello.

Montezume dévora tout, les affronts et les violences; il se loua de la bonté, de la noblesse de Cortès; il feignit d'être heureux et libre au milieu de ses gardes qui le faisaient trembler, et qu'il appelait ses amis. Le malheureux invitait son peuple à venir leur donner des fêtes, et sa cour à les honorer. Le bien de son empire, le maintien de la paix, l'avantage de cette alliance, qui déguisait sa servitude, les avis secrets de ses dieux, il mit tout en usage pour nous en imposer. Il voulut même paraître libre à ceux dont il était l'esclave. Il prévenait leur volonté, pour se dispenser de la suivre, et s'imposait les plus dures lois, de peur qu'on ne les lui dictât. A l'avarice de ses maîtres il prodiguait des monceaux d'or. Il offrit de rendre à leur prince un hommage que leur orgueil eût à peine exigé de lui. Il croyait donner à cet acte de faiblesse et de dépendance l'apparence de la justice et de la magnanimité; et il se consolait de s'avilir lui-même, pourvu qu'on ne vît pas qu'il y était forcé. Ses dieux, qui le trompaient, qui l'avaient tous trahi, furent les seuls qu'il défendit avec une noble constance; tout le reste, l'honneur, la liberté, les biens de son peuple et de sa couronne, tout fut abandonné à ses insolents oppresseurs.

Il espérait qu'à la fin, comblés de ses présents, adoucis par ses complaisances, rassasiés de notre honte et de leur gloire, ils consentiraient à nous délivrer d'eux. Ils le promirent; et le ciel sembla vouloir les y contraindre; car on apprit que de nouveaux brigands, partis des mêmes régions, venaient leur ravir leur conquête; et Cortès, obligé de les aller combattre, ne pouvait laisser dans nos murs qu'un très-petit nombre des siens. Mais tel était l'étonnement, l'abattement de Montezume, que ce petit nombre suffit pour le retenir parmi eux. On le pressa de consentir à sa délivrance; il en fut offensé. Il dit qu'il n'était point captif; que sa conduite était volontaire et plus sage qu'on ne pensait; qu'il lui en avait assez coûté pour s'attacher de tels amis, et qu'il ne voulait pas s'exposer au reproche de leur avoir manqué de foi. «J'ai leur parole, ajouta-t-il, qu'après s'être assurés de la nouvelle flotte, ils vont s'éloigner de ces bords.»

Montezume était si frappé de cette illusion, que toute la scélératesse du crime dont tu vas frémir, put à peine le détromper. On célébrait l'une de nos fêtes; et il était d'usage, dans ces solennités, de rendre hommage aux dieux par des danses publiques. La fleur de la jeune noblesse s'y distinguait par sa magnificence; et Montezume, sur la foi de la paix, voulut que ces brigands qu'il appelait ses hôtes, fussent présents à ce spectacle. Ils étaient en petit nombre, mais ils étaient armés; et nous étions sans armes comme sans défiance. Qu'on s'imagine voir des lynx, des léopards errants autour d'un pâturage où bondit un faible troupeau de chevreuils ou de daims paisibles. La soif du sang qui les dévore, s'irrite sourdement au fond de leurs entrailles: ils approchent sans bruit, dissimulant leur rage; mais leurs regards avides la décèlent; et tout-à-coup, s'y abandonnant, ils s'élancent sur le troupeau, dont ils font un carnage horrible. Tels on voyait les Castillans, témoins de nos paisibles jeux, nous entourer, nous observer avec des yeux où l'avarice étincelait comme une fièvre ardente. L'or, les perles, les diamants dont nous étions parés, viles richesses qu'ils adorent, allumèrent en eux cette ardeur furieuse pour laquelle rien n'est sacré. Éperdus, forcenés, se donnant l'un à l'autre le signal[50] du meurtre et de la rapine, ils tirent le glaive; et fondant sur les Indiens, ils égorgent tout ce que la frayeur, l'épouvante et la fuite ne dérobent pas à leurs coups. Maîtres de ce champ de carnage, on les voyait dépouiller leur proie, et s'applaudir de leur butin, aussi peu sensibles aux plaintes des mourants, que le sont les bêtes féroces au cri des animaux tremblants qu'elles déchirent, et dont elles boivent le sang.

[50] Ce signal était le nom de saint Jacques.

Après ce crime atroce, il fallait ou périr, ou nous délivrer de ces traîtres. Montezume eut beau colorer la noirceur de leur attentat, on ne l'écouta plus: l'emportement du peuple et sa fureur étaient au comble. Il vint au palais de mon père le supplier de prendre sa défense, et de l'aider à délivrer son roi. O mon père, si la valeur, la prudence, la fermeté, avaient pu sauver ta patrie, qui mieux que toi eût mérité d'en être le libérateur? Sous lui le trouble et le tumulte font place à l'ordre et au conseil. A la tête du peuple, il force l'ennemi à se retirer dans l'enceinte du palais qui lui sert d'asyle, le réduit à ne plus paraître, et l'assiége de toutes parts. Alors on nous annonce le retour de Cortès.

CHAPITRE IX.

Cet heureux brigand, délivré d'un rival[51] qui venait lui disputer sa proie, avait tiré de nouvelles forces du parti opposé au sien[52]. Plus fier que jamais, il arrive, il s'avance; un silence profond l'étonne à son entrée dans nos murs. Il pénètre avec défiance jusqu'aux portes de son palais, et s'y enferme avec ses compagnons.

[51] Narvaëz.

[52] La conduite de Cortès, dans cette occasion, est regardée comme le plus beau trait de sa vie. (_Voyez_ Antonio de Solis.)

Mon père les suivait des yeux; il entendit leurs cris de joie. «Demain, dit-il, demain, si le ciel nous seconde, nous changerons ces cris en des cris de douleur.» En effet, dès le jour suivant, tout le peuple fut sous les armes, et mon père ordonna l'assaut. Inca, ce moment fut terrible. S'il ne nous eût fallu franchir que des murs hérissés de lances et d'épées, ce péril ne serait pas digne d'être rappelé; mais peins-toi un mur de feu, un rempart foudroyant, d'où partaient sans cesse, à travers des tourbillons de fumée et de flamme, une grêle homicide et d'horribles tonnerres, dont tous les coups étaient marqués par un vide affreux dans nos rangs. Ce vide était rempli; nos Indiens, couverts du sang de leurs amis, qui rejaillissait autour d'eux, marchaient sur des monceaux de morts: c'était le courage effréné de la haine, de la vengeance et du désespoir réunis. On travaillait obstinément à briser les murs et les portes; on se faisait, avec des lances, des échelons pour s'élever; les Indiens blessés servaient, en expirant, de degrés à leurs compagnons, pour atteindre au haut des murailles: le trouble, l'effroi, l'épouvante, régnaient au-dedans, la fureur au-dehors. C'en était fait, si le soleil, en nous dérobant sa lumière, n'eût pas terminé le combat.

La nuit, des flèches enflammées embrasèrent les toits de ce palais funeste; l'horreur de l'incendie en écarta le sommeil; et tandis qu'au milieu des siens, Cortès travaillait à l'éteindre, nous prîmes un peu de repos. Mais l'aurore du jour suivant nous vit les armes à la main.

L'ennemi sort; la ville entière devient un champ de bataille. Notre sang l'inonda; mais nous vîmes aussi, et avec des transports de joie, couler celui des Castillans. La nuit fit cesser le carnage. L'ennemi rentra dans ses murs.

Il fallut donner quelques jours aux devoirs de la sépulture; et l'ennemi les employa à construire des tours mouvantes, pour combattre à l'abri d'une grêle de pierres qu'on lui lançait du haut des toits. Cependant mon père appliquait tous ses soins à éviter, dans le combat, ce désordre qui nous perdait; à donner à nos mouvements plus d'accord et d'intelligence; à établir ses postes, disposer ses attaques, ménager pas à pas une retraite à ses troupes, et l'interdire à l'ennemi. La ville, bâtie au milieu d'un lac, était coupée de canaux, dont les ponts, faciles à rompre, pouvaient laisser après nous de larges fossés à franchir. C'est sur-tout de cet avantage qu'il voulait qu'on sût profiter.

«O mes enfants, nous disait-il, gardez-vous de cette ardeur aveugle qui vous ôte la liberté d'agir ensemble et de concert. La foule est toujours faible; et dans les flots pressés d'un peuple qui charge en tumulte, le nombre nuit à la valeur. Observez dans vos mouvements l'ordre que je vous ai prescrit, je vous réponds de la victoire: elle coûtera cher; mais ce n'est pas ici le moment de nous ménager. Il serait indigne de nous de fuir, dans les combats, la mort qui nous attend sous nos toits, dans les bras de nos enfants et de nos femmes. Mais la liberté, la vengeance, la gloire d'avoir bien servi votre patrie et votre roi, vous ne les trouverez qu'avec moi, au milieu de vos ennemis terrassés.»

Enfin, du palais de Cortès, on vit sortir ces tours pleines d'hommes armés, que traînaient de fiers quadrupèdes, et dont la cime chancelante lançait de rapides feux. Mais des pierres énormes, tombant du haut des toits, les eurent bientôt fracassées. On combattit à découvert, sans trouble et sans confusion. Le meurtre était affreux, mais tranquille. A travers l'incendie de nos palais, où l'ennemi portait la flamme, la fureur marchait en silence; la mort s'avançait à pas lents. Chaque tranchée était un poste, attaqué, défendu avec acharnement. L'avantage des armes, de ces armes terribles qui sont l'image de la foudre, était le seul qu'eût l'ennemi sur nous; mais quel nombre, ou quelle valeur peut compenser cet avantage? Ce fut ce qui rendit douteux le succès d'un combat si long et si sanglant. L'ennemi nous céda la place, mais plutôt lassé que vaincu.

Mon père, en nous montrant parmi les morts quarante de ces furieux[53], nous faisait espérer d'exterminer le reste. «Encore deux combats comme celui-ci, nous disait-il, et le Mexique est délivré.»

[53] Les deux tiers des Espagnols, et Cortès lui-même, avaient été blessés dans ce combat.

Le peuple regardait d'un oeil avide les Castillans étendus à ses pieds. «Ils ne sont pas immortels,» disait-il en comptant leurs blessures. Chacun s'attribuait la gloire d'avoir porté l'un de ces coups.

Encouragé par ce spectacle, on attendit avec impatience l'assaut remis au lendemain. Il fut tel que les assiégés ne pouvaient plus le soutenir. On approchait des murs; on allait bientôt les franchir, et gagner la première enceinte; Cortès alors désespéré força Montezume à paraître, pour nous ordonner de cesser. Montezume se montre, et du haut des murailles, il fait signe de l'écouter. Sa présence suspend l'assaut. Le peuple, saisi de respect, se prosterne, et prête silence. Le monarque éleva la voix: il remercia ses sujets d'avoir tenté sa délivrance; mais il leur dit qu'il était libre et au milieu de ses amis. «Du reste, ils consentent, dit-il, à se retirer dès demain, pourvu qu'à l'instant même l'on mette bas les armes, et que, pour signe de la paix, on cesse toute hostilité. Je le veux, je vous le commande. Obéissez à votre roi.»

La multitude, à cette voix, était incertaine et flottante. Mon père la détermina.

«Si tu es libre, grand roi, dit-il à Montezume, sors de ta prison, et viens régner sur nous. Jusques-là nous n'écoutons point un monarque opprimé, qu'on force à se trahir lui-même. Non, peuple, ce n'est pas votre roi qui vous parle; c'est un captif que l'on menace, et qui subit la loi de la nécessité. Sa bouche demande la paix; son coeur implore la vengeance. Vengez-le donc, sans écouter ce que lui dictent ses tyrans.»

A ces mots, l'assaut recommence. On crie au roi de s'éloigner. L'ennemi l'arrête, et l'expose à nos coups. Mon père, qui tremble pour lui, veut détourner l'attaque... Il n'est plus temps. Une pierre fatale a frappé Montezume. Il chancelle, et tombe expirant dans les bras de ses ennemis. En le voyant tomber, le peuple jette un cri de douleur, s'épouvante, et s'enfuit, comme chargé d'un parricide. Bientôt l'ennemi nous renvoie son corps pâle et défiguré. Une multitude éplorée accourt, s'empresse, l'environne, et détestant la main qui l'a frappé, remplit l'air de ses hurlements, et baigne son roi de ses larmes.

Les caciques s'assemblent, et mon père est élu pour succéder à Montezume. Alors un nouveau plan d'attaque et de défense achève de déconcerter et d'effrayer nos ennemis.

Mon père, aux assauts meurtriers, préféra les lenteurs d'un siége. Dans une enceinte inaccessible au feu des Espagnols, il les fit entourer de tranchées et de remparts. Les travaux avançaient. Cortès s'en épouvante, et il médite sa retraite. C'était le moment décisif. Il lui fallait, pour s'échapper, repasser sur l'une des digues dont le lac était traversé; et mon père, ayant bien prévu que Cortès choisirait les ombres de la nuit pour favoriser son passage, fit rompre les ponts de la digue, la borda d'une multitude de canots remplis d'Indiens, habiles à tirer de l'arc et de la fronde; et, à la tête de ses caciques, il voulut lui-même charger la colonne des ennemis. Tout fut exécuté, mais avec trop d'ardeur. Des canots, on voulut s'élancer sur la digue. Cette imprudence coûta la vie à une foule d'Indiens. Deux cents des soldats de Cortès et mille de ses alliés tombèrent sous nos coups; un pont volant sauva le reste; et quand le jour vint éclairer le carnage de la nuit, on trouva ceux des Castillans dont la mort nous avait vengés, on les trouva chargés de l'or qu'ils étaient venus nous ravir, et dont le poids les avait accablés. Ainsi l'or une fois fut utile à notre défense.

Dans ce combat, où le lac du Mexique avait été rougi de sang, mon père avait reçu deux blessures mortelles. A son heure dernière il m'appela, et il me dit: «Mon fils, tu vois le fruit d'un mauvais règne. Ces brigands reviendront plus forts secondés de ces mêmes peuples que Montezume a fait gémir. Hélas! je prévois, en mourant, la ruine de ma patrie, moins malheureux de ne pas lui survivre, et d'avoir fait, jusqu'au dernier soupir, ce que j'ai pu pour la sauver. Défends-la comme moi, défends-la même sans espérance; et sois le dernier à combattre sur ses débris.» A ces mots, je me sentis presser entre ses bras; et de ses lèvres éteintes m'ayant donné le baiser paternel, il expira.

Ce souvenir cruel et tendre émut si vivement le héros mexicain, que sa voix en fut étouffée; et les Incas, les yeux attachés sur un fils si vertueux et si sensible, attendirent en silence que son coeur se fût soulagé.

CHAPITRE X.

Pour succéder à mon vertueux père, reprit Orozimbo, le choix des caciques tomba sur le jeune Guatimozin, son neveu, mon ami, le plus vaillant des hommes. Hélas! il se montra bien digne de ce choix; mais le sort trahit son courage.

Cortès revint au bord du lac avec des forces redoutables. A mille Castillans[54] sa fortune avait joint plus de cent mille auxiliaires: telle était l'ardeur de nos peuples à voler au-devant du joug.

[54] Il avait reçu d'Espagne de nouveaux secours.

L'épouvante se répandit dans toutes les villes voisines. Les unes se rangèrent du côté de Cortès, et prirent les armes pour lui; d'autres se trouvèrent désertes; et leurs habitants éperdus, ou se sauvèrent dans nos murs, ou s'enfuirent vers les montagnes.

Dans peu, sur le lac du Mexique, nous vîmes lancer une flotte[55] semblable à celle qui sur nos bords avait apporté ces brigands. La multitude de nos canots eut beau l'environner et l'assaillir de toute part; brisés, engloutis par le choc de ces barques énormes, ils faisaient périr avec eux les Mexicains dont ils étaient chargés.

[55] Composée de treize brigantins.

Le génie et l'activité de notre jeune roi firent des efforts inouis pour suppléer à l'avantage que les barques des ennemis avaient sur nos frêles canots. Son ardeur, son intelligence, se signalèrent encore plus à la défense de nos digues. Dans les travaux, dans les dangers, par-tout et sans cesse présent, il était l'ame de son peuple. Le feu de son courage enflammait tous les coeurs. Les obstacles qu'il opposa aux approches des Castillans, lassèrent enfin leur constance. Effrayés des périls et des fatigues d'un long siége, ils nous proposèrent la paix. Tout le peuple la demandait; le roi y consentait lui-même; la famine qui nous pressait, y disposait tous les esprits; les prêtres, au nom de leurs dieux, furent les seuls qui s'y opposèrent. Ils avaient abattu l'ame de Montezume; ils flattèrent imprudemment l'audace de Guatimozin. Une ombre de péril les avait d'abord consternés, une apparence de succès les rendit aussi arrogants qu'il avaient été lâches.

Sur la foi d'un oracle, nous refusâmes la paix. Crédulité fatale! un dieu plus fort que tous nos dieux démentit leur vaine promesse. Il fit descendre des montagnes les peuples les plus indomptés[56]; il changea leur féroce orgueil en un zèle ardent et docile; et Cortès n'eut pas plutôt vu grossir son camp de leurs fiers bataillons, qu'il résolut de nous livrer l'assaut[57].

[56] Les Otomies.

[57] Cortès se vit à la tête de deux cent mille hommes: ce n'est donc pas avec cinq cents hommes, comme on l'a dit tant de fois, qu'il prit la ville de Mexico.

Le passage sur les trois digues fut ouvert, malgré les efforts d'un courage déterminé. L'ennemi ayant pénétré dans nos murs, s'y établit parmi des ruines. Il s'avança, précédé du carnage que faisaient devant lui ses foudroyantes armes; et, par trois routes opposées, parvint enfin jusqu'au centre de cette ville, où, depuis trois jours, régnaient l'épouvante et la mort... A ces mots, il s'interrompit par un frémissement de rage. «O souvenir affreux!» s'écria-t-il; et ses yeux semblaient indignés de voir encore la lumière.

L'Inca tâchait de le calmer. Ah! reprit le malheureux prince, tu vas juger toi-même si ma douleur est juste. Je combattais près de mon roi, j'avais quitté le palais de mes pères; et dans ce palais assiégé j'avais abandonné ma soeur, une soeur adorée, à qui moi-même j'étais plus cher que la lumière du jour. Pour sa garde et pour sa défense, j'avais laissé, à la tête de quelques Indiens, le brave Télasco, le fidèle ami de mon coeur, celui de tous les hommes que j'ai le plus aimé, à qui ma soeur était promise. Ce digne ami se défendait avec tout le courage de l'amour et du désespoir; il l'inspirait à ses soldats: chacun d'eux semblait, comme lui, protéger les jours d'une amante. Aucune de leurs flèches ne partait en vain; le vestibule du palais était inondé de sang, la mort en défendait l'approche. Mais des palais voisins, que l'ennemi avait embrasés, l'incendie atteint celui-ci. Les assiégés y sont enveloppés d'un noir tourbillon de fumée; la flamme perce à travers ce nuage; elle s'attache aux lambris de cèdre, et s'y répand à flots pressés.

Le péril de ma soeur occupe seul mon ami: il la cherche au milieu de l'embrasement; et dans ce palais solitaire, dont ses soldats, de tous côtés, défendent l'enceinte, il appelle, avec des cris perçants, sa chère Amazili. Il la trouve éperdue, courant échevelée, et le cherchant pour l'embrasser, avant de périr dans les feux. «O chère moitié de mon ame! lui dit-il en la saisissant et en la serrant dans ses bras, il faut mourir, ou être esclaves. Choisis: nous n'avons qu'un instant.--Il faut mourir, lui répondit ma soeur.» Aussitôt il tire une flèche de son carquois, pour se percer le coeur. «Arrête! lui dit-elle, arrête! commence par moi: je me défie de ma main, et je veux mourir de la tienne.»

A ces mots, tombant dans ses bras, et approchant sa bouche de celle de son amant, pour y laisser son dernier soupir, elle lui découvre son sein. Ah! quel mortel, dans ce moment, n'eût pas manqué de courage! Mon ami tremblant la regarde, et rencontre des yeux dont la langueur eût désarmé le dieu du mal. Il détourne les siens, et relève le bras sur elle; son bras tremblant retombe sans frapper. Trois fois son amante l'implore, et trois fois sa main se refuse à percer ce coeur dont il est adoré. Ce combat lui donna le temps de changer de résolution. «Non, non, dit-il, je ne puis achever.--Et ne vois-tu pas, lui dit-elle, les flammes qui nous environnent, et devant nous l'esclavage et la honte, si nous ne savons pas mourir?--Je vois aussi, lui répond-il, la liberté, la gloire, si nous pouvons nous échapper.» Alors appelant ses soldats: «Amis, leur dit-il, suivez-moi; je vais vous ouvrir un passage.» Il fait environner ma soeur, commande que les portes du palais soient ouvertes, et s'élance à travers la foule des ennemis épouvantés.