Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou

Part 4

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Vingt caciques, tous possesseurs d'autant de fertiles provinces, étaient réunis sous ses lois. Trop puissant et trop absolu, il abusa de sa fortune, ou plutôt, ses flatteurs, dont il avait fait ses ministres, en abusèrent en son nom; et de ses provinces foulées, les unes, secouant le joug, avaient repris leur liberté, d'autres, plus faibles ou plus timides, gémissaient en silence, et, pour se déclarer rebelles, attendaient qu'il fût malheureux; lorsqu'on apprit que vers l'aurore, dans une enceinte où le rivage se courbe et embrasse la mer[43], une race d'hommes qu'on prenait pour des dieux, étaient venus de l'orient sur des châteaux ailés, d'où partaient l'éclair et la foudre; que de ces forteresses flottantes sur les eaux, dès qu'elles touchaient le rivage, on voyait s'élancer des animaux terribles, qui portaient sur leurs dos ces hommes immortels. Mille autres témoins assuraient que le quadrupède et l'homme n'étaient qu'un; que ses pas rapides devançaient les vents; que ses regards lançaient la mort, et une mort inévitable; que ses deux têtes, d'homme et de bête farouche, dévoraient tout ce que le feu de ses regards avait épargné, et que la pointe de nos flèches s'émoussait sur la dure écaille dont tout son corps était couvert.

[43] Le golfe du Mexique.

Ces bruits répandaient l'épouvante. Un cri d'alarme universel retentit jusqu'à Mexico (c'était le siége de l'empire). Montezume en parut troublé; mais la même faiblesse qui lui faisait tout craindre, lui fit d'abord tout négliger.

Il sut que ces brigands avides se laissaient appaiser par de riches offrandes; il espéra les adoucir. Il députa vers eux deux hommes honorés parmi nous, Pilpatoé et Teutilé, l'un blanchi dans les camps, l'autre dans les conseils. Douze caciques (j'étais du nombre) accompagnaient cette ambassade; deux cents Indiens nous suivaient, chargés de riches présents; vingt captifs, choisis parmi ceux que l'on engraissait dans nos temples pour être immolés à nos dieux, terminaient ce nombreux cortége.

Nous arrivons au camp des Espagnols (car c'est ainsi que ces brigands se nomment); et quel est notre étonnement, en voyant que cinq cents hommes épouvantaient des nations! Oui, je l'avoue, à notre honte, ils n'étaient que cinq cents, ce n'étaient que des hommes; et des millions d'hommes tremblaient.

Nous parûmes devant leur chef... Ah! le perfide! sous quel air majestueux et tranquille il sut déguiser sa noirceur!

Pilpatoé, en l'abordant, le salue et lui parle ainsi: «Le monarque du Mexique, le puissant Montezume, nous envoie te saluer, et savoir de toi qui tu es, d'où tu viens, et ce que tu veux. Si tu es un dieu propice et bienfaisant, voilà des parfums et de l'or. Si tu es un dieu méchant et sanguinaire, voilà des victimes. Si tu es un homme, voilà des fruits pour te nourrir, des vêtements pour ton usage, et des plumes pour te parer.»

«Non, nous ne sommes point des dieux, nous répondit Cortès (car tel était son nom); mais, par une faveur du ciel, qui dispense à son gré la force, l'intelligence, et le courage, nous avons sur les Indiens des avantages et des droits que vous reconnaîtrez vous-mêmes. Je reçois vos présents, je retiens vos captifs, pour m'obéir et me servir, non pour être offerts en victimes; car mon Dieu est un Dieu de paix, qui ne se nourrit point de sang. Vous voyez l'autel que nos mains lui ont élevé; soyez témoins du culte que nous allons lui rendre. Pour la première fois il descend sur ces bords.»

L'autel était simple et rustique; un feuillage, en forme de temple, l'environnait de son ombre, un vase d'or en faisait l'ornement; un pain léger, d'une extrême blancheur, et quelques gouttes d'une liqueur que nous prîmes d'abord pour du sang, mais qui n'est que le jus d'un fruit délicieux, étaient l'offrande du sacrifice. Ce culte n'avait à nos yeux rien d'effrayant, rien de terrible; te l'avouerai-je cependant? soit par la force de l'exemple, soit par le charme des paroles que proférait le sacrificateur, et par l'ascendant invincible que leur Dieu prenait sur nos dieux, le respect de ces étrangers, prosternés devant leur autel, nous frappa, nous saisit de crainte.

Après le sacrifice, on nous fit avancer sous les pavillons de Cortès. Il nous reçut avec cet air d'assurance et d'autorité d'un maître absolu qui commande. «Mexicains, nous dit-il, le vrai Dieu, le Dieu que j'adore, le seul que l'on doit adorer, puisqu'il a créé l'univers, qu'il le gouverne, et le soutient, vient de descendre sur ces bords; et il commande à vos idoles de s'anéantir devant lui. C'est lui qui nous envoie pour abolir leur culte, et pour vous enseigner le sien. Renversez vos autels sanglants, rasez vos temples abominables, et cessez d'outrager le ciel par des offrandes qu'il abhorre; ou voyez en nous ses vengeurs.»

Pilpatoé lui répondit, que si le dieu qu'il nous annonçait était le dieu de la nature entière, il avait l'empire des coeurs comme celui des éléments; qu'il n'avait tenu qu'à lui d'être plutôt connu et adoré dans ces contrées; qu'il était bien sûr qu'à sa voix ce monde se prosternerait; que c'était le supposer faible que de s'armer pour sa défense; que celui dont la volonté seule était toute-puissante, n'avait pas besoin de secours; et que c'était en faire un homme et s'ériger soi-même en dieu, que de s'établir son vengeur. Il ajouta, que si ces étrangers, plus éclairés, plus sages, et plus heureux que nous, venaient, par la seule puissance de l'exemple et de la raison, nous détromper et nous instruire, nous croirions qu'en effet un dieu se servait de leur entremise; mais que la menace et la violence étaient les armes du mensonge, indignes de la vérité.

Cortès étonné répliqua que les desseins de son Dieu étaient impénétrables; qu'il n'en devait pas compte aux hommes; qu'il commandait, et que c'était à nous d'adorer et d'obéir. Il nous assura cependant qu'il n'emploierait jamais la force qu'à l'appui de la vérité. Il ne doutait pas, disait-il, que Montezume et tous les sages de ses conseils et de sa cour ne reconnussent aisément combien monstrueux et barbare était le culte des idoles qu'on arrosait de sang humain; mais le peuple, endurci, aveuglé par ses prêtres, et accoutumé dès l'enfance à trembler devant ses faux dieux, avait besoin qu'on le forçât, par une heureuse violence, à laisser tomber le bandeau de l'ignorance et de l'erreur.

Alors on servit un festin. Cortès nous admit à sa table. Il nous vit regarder avec inquiétude les viandes qu'on nous présentait; car nous savions qu'on avait égorgé un grand nombre de nos amis. Il pénétra notre pensée; et nous lui en fîmes l'aveu. «Non, dit-il, cet usage impie est en horreur parmi nous; et ni la faim la plus cruelle, ni la plus dévorante soif, ne vaincraient notre répugnance pour la chair et le sang humain...» Quelle répugnance, grands dieux! Ils ne dévorent pas les hommes; mais les en égorgent-ils moins? Et qu'importe lequel des deux, du vautour ou du meurtrier, aura bu le sang innocent?

Au sortir du festin, nous eûmes le spectacle de leurs exercices guerriers. Les cruels! on voit bien qu'ils sont nés pour détruire. Quel art profond ils en ont fait! Ils s'élancèrent, à nos yeux, sur ces animaux redoutables que, d'une main, ils savent gouverner, tandis que l'autre fait voler autour d'eux un glaive étincelant et rapide comme l'éclair. Imaginez, s'il est possible, l'avantage prodigieux que leur donnent sur nous la fougue, la vîtesse, la force de ces animaux, fiers esclaves de l'homme, et qui combattent sous lui.

Mais cet avantage étonnant l'est moins que celui de leurs armes: puisses-tu, grand roi, ne jamais connaître l'usage qu'ils ont fait du feu, et d'un métal dur et tranchant, qu'ils méprisent, les insensés! et auquel ils préfèrent l'or, inutile à notre défense. Puisses-tu ne jamais entendre cette foudroyante machine, dont on fit l'essai devant nous. Le tonnerre du ciel n'est pas plus effrayant, lorsqu'il roule sur les nuages. Inca, c'est le génie de la destruction qui leur a fait ce don fatal. Enfin, ce qui acheva de nous confondre, ce fut l'intelligence et l'accord de leurs mouvements, pour l'attaque et pour la défense. Cet art de marcher sans se rompre, de se déployer à propos, de se rallier au besoin, cet art, changé en habitude, est ce qui les rend invincibles. Nous défions la mort, nous la bravons comme eux; nous ne savons pas la donner... A ces mots, le jeune cacique, laissant tomber sa tête sur ses genoux, et de ses mains cachant ses larmes: Pardonne, dit-il à l'Inca, une rage, hélas! impuissante. Il est des maux contre lesquels jamais le coeur ne s'endurcit.

Avant de nous congédier, Cortès, en échange de l'or, des perles, des tissus qu'on lui avait offerts, nous fit quelques présents futiles, mais que leur nouveauté nous rendit précieux.

«Je ne vous ai parlé, jusqu'à-présent, ajouta-t-il, qu'au nom du Dieu qui m'a choisi pour renverser vos idoles, et pour lui élever des temples sur les débris de leurs autels; mais vous voyez encore en moi le ministre d'un roi puissant, d'un roi qui, vers les bords d'où le soleil se lève, règne sur des États plus vastes, plus riches, et plus florissants que l'empire de Montezume. Il veut bien cependant l'avoir pour allié. Dites à Montezume que je viens à sa cour pour lui offrir cette alliance, et que Charles d'Autriche, monarque d'Orient, ne doute pas qu'on ne lui rende, dans la personne de son ministre, tout ce qu'on doit à la majesté et à l'amitié d'un grand roi.»

Pilpatoé lui répondit encore, que si son maître était si riche et si puissant, on s'étonnait qu'il envoyât chercher si loin des alliés et des amis; que Montezume serait sans doute honoré de cette ambassade; mais qu'il fallait du moins attendre son aveu, pour pénétrer dans ses États.

«Exposez-lui, nous dit Cortès, que, pour le voir, j'ai traversé les mers; que l'honneur de mon roi exige qu'il m'entende; que, sans lui faire injure, il ne peut refuser de me recevoir dans sa cour; et que je serais trop indigne de ce titre d'ambassadeur, dont je suis revêtu, si je m'en retournais chargé de ses mépris, sans en avoir tiré vengeance.»

CHAPITRE VII.

La réponse de Montezume ne se fit pas long-temps attendre. Il crut, par de nouveaux présents, adoucir le refus qu'il faisait à Cortès de le laisser pénétrer plus avant. Mais Cortès reçut les présents, et persista dans sa demande.

Il avait su quelle était la haine des caciques pour Montezume; il leur avait promis d'abaisser son orgueil, d'assurer leur indépendance; et déja reçu en ami dans le palais de Zampola[44], nous le trouvâmes environné d'une foule de rois, tous vassaux de l'empire, dont il avait formé sa cour.

[44] _Zampoala._

«Vous voyez, lui dit Teutilé, avec quelle magnificence Montezume répond à l'amitié d'un roi qui veut bien rechercher la sienne. Mais les moeurs, les usages, les lois de son empire, ne lui permettent rien de plus; et, à moins de vous déclarer ses ennemis, vous ne pouvez tarder à quitter ce rivage.»

Cortès, à ces mots, regardant les caciques ses alliés avec un air riant et fier, sembla vouloir les rassurer; et puis, composant son visage: «Rendez-vous, nous dit-il, demain au port où mes vaisseaux m'attendent; vous y apprendrez ma résolution.»

A l'instant quelques-uns des siens, la frayeur peinte dans les yeux, vinrent lui parler en secret. Il écoute, et soudain, avec emportement, il nous ordonne de le suivre.

Il marche au temple, où l'on menait de jeunes captifs destinés à être immolés à nos dieux; car c'était l'une de nos fêtes. Il arrive, au moment qu'on livrait les victimes aux mains du sacrificateur. «Arrêtez, dit-il, arrêtez, hommes stupides et féroces. Vous offensez le ciel en croyant l'honorer.» A ces mots, s'élançant lui-même entre le prêtre et les victimes, il commande qu'on les dégage, et qu'on les garde auprès de lui.

Tout le peuple était assemblé; les prêtres, indignés, criaient au sacrilége, et demandaient vengeance pour leurs dieux outragés; un murmure confus, élevé dans la foule, annonçait un soulèvement; Cortès n'attend pas qu'il éclate. Accompagné de quelques-uns des siens, il monte, et force le cacique à monter les degrés du temple; et là, saisissant d'une main ce prince interdit et tremblant, et de l'autre levant sur lui son glaive prêt à le percer: «Bas les armes! dit-il au peuple, d'une voix forte et menaçante, ou je frappe, et je vais commander à l'instant qu'on égorge tout sans pitié.»

Le fer levé sur le cacique, la voix de Cortès, sa menace, son étonnante résolution, glacent tous les esprits; et la rumeur est étouffée. Comment ne pas craindre celui qui brave impunément les dieux? A son courage, à sa fierté, il paraissait un dieu lui-même. Il se fait amener les sacrificateurs, qui s'étaient retirés à l'ombre des autels. «Eh bien, dit-il, est-ce ainsi que vos dieux vous défendent, vous et leur temple? Qui les retient? qui les enchaîne? Je ne suis qu'un mortel; que ne m'écrasent-ils, puisque j'ose les insulter? Allez, vos dieux sont impuissants; ils ne sont rien que les fantômes du délire et de la frayeur. Des dieux avides de carnage, et nourris de chair et de sang! pouvez-vous bien y croire? Et si vous y croyez, pouvez-vous adorer les plus méchants des êtres? Abjurez ce culte exécrable, et renoncez, pour le vrai Dieu, à ces idoles monstrueuses que vous nous allez voir briser.»

Il dit, et profitant de la terreur profonde dont tout le peuple était frappé, il commande à sa troupe de renverser nos dieux du haut de leurs autels, et de les rouler hors du temple.

A ce comble d'impiété, nous espérions tous que le temple s'écroulerait sur les profanateurs. Le temple resta immobile; et nos dieux, renversés, roulés dans la poussière, se laissèrent fouler aux pieds.

L'étranger, alors, reprenant une sérénité tranquille: «Peuple, dit-il, voilà vos dieux. C'est à ces simulacres vains que vous avez sacrifié des millions de vos semblables. Ouvrez les yeux, et frémissez.» Ensuite il fit venir les jeunes Indiens arrachés de la main des prêtres. «Mes enfants, leur dit-il, vivez; donnez la vie à d'autres hommes; rendez-la douce, tranquille, heureuse, à ceux dont vous l'avez reçue; et gardez-en le sacrifice pour le moment où votre prince, votre patrie, et vos amis, vous le demanderont dans les combats.»

«Vous voyez, reprit-il, en nous adressant la parole, que j'ai quelque raison de vouloir pénétrer jusqu'à la cour de Montezume. A demain. Rendez-vous au port; vous jugerez s'il est prudent qu'il persiste dans ses refus.»

Inca, tu ne peux concevoir la révolution soudaine qui se fit dans tous les esprits, quand le peuple fut assuré de la ruine de ses dieux. Imagine-toi des esclaves flétris, courbés dès leur naissance sous les chaînes de leurs tyrans, et qui, tout-à-coup délivrés de cette longue servitude, respirent, soulagés d'un fardeau accablant; tel fut le peuple de Zampola. D'abord un reste de frayeur troublait et réprimait sa joie. Il semblait craindre que la vengeance de ses dieux ne fût qu'assoupie, et ne vînt à se réveiller. Mais, quand il les vit mutilés et dispersés hors de leur temple, il se livra à des transports qui firent bien voir que son culte n'avait jamais été que celui de la crainte, et qu'il détestait dans son coeur les dieux que sa bouche implorait.

«Sans doute, dit l'Inca; et il n'est pas dans l'homme, d'aimer, d'adorer autre chose qu'un être juste et bienfaisant, tel que vous l'annonçaient, que l'adoraient eux-mêmes ces étrangers, dont je conçois une autre opinion que vous.» Ce sont des tigres, dit le cacique, qui adorent un tigre comme eux. Ils nous annoncent un dieu de paix, un dieu propice et débonnaire; c'est un piége qu'ils tendent à la crédulité. Leur dieu est cruel[45], implacable, et mille fois plus altéré de sang que tous les dieux qu'il a vaincus.

[45] Barthélemi de Las-Casas, après avoir fait à Charles-Quint la peinture des cruautés commises dans le Nouveau-Monde: «Voilà, dit-il, pourquoi les Indiens se moquent du Dieu que nous adorons, et persistent opiniâtrément dans leur incrédulité: ils croient que le Dieu des chrétiens est le plus méchant des dieux, parce que les chrétiens qui le servent et qui l'adorent sont les plus méchants et les plus corrompus de tous les hommes.» (_Découverte des Indes occidentales_, page 180.)

Apprends que, sous nos yeux, ils lui ont immolé plus d'un million de victimes; qu'en son nom ils ont fait couler des flots de larmes et de sang; qu'il n'en est point rassasié, et qu'il leur en demande encore. Mais laisse-moi poursuivre: tu vas bientôt connaître et détester ces imposteurs.

Le lendemain on nous mena au port, où était la flotte de Cortès; et l'on nous dit de l'y attendre. Mille pensées nous agitaient. Ce que nous avions vu la veille, ce que nous avions entendu, l'ascendant que prenait cet homme inconcevable sur l'esprit des caciques et sur l'ame des peuples, l'apparence de ses vertus, la puissance de sa parole, la chûte de nos dieux, le triomphe du sien, tout nous plongeait dans des réflexions accablantes sur l'avenir.

Cependant du haut du rivage nous admirions ces canots immenses, dont la structure était un prodige pour nous. Leurs larges flancs sont un assemblage de bois solides, qu'on a courbés et façonnés comme des joncs flexibles; leurs ailes sont des tissus d'écorce, suspendus à des tiges d'arbres aussi élevés que nos cèdres; ces tissus, flottants dans les airs, se laissent enfler par les vents. Ainsi c'est aux vents qu'obéit cette forteresse mouvante; une seule rame, attachée à l'extrémité du canot, lui sert à diriger son cours.

Comme nous étions occupés de cette effrayante industrie, Cortès arrive, accompagné des siens. A l'instant ses soldats se jettent sur les barques. Nous croyons les voir s'éloigner; mais cette fausse joie est tout-à-coup suivie de la plus profonde douleur. Nous voyons dépouiller ces vastes édifices: bois, métaux, voiles et cordages, on enlève tout; et Cortès, donnant l'exemple à sa troupe, s'élance, la flamme à la main, embrase l'un de ses canots, et les fait tous réduire en cendre.

Tandis que la flamme ondoyante les enveloppe et les consume, Cortès, avec une tranquillité insultante, nous regarde, et nous parle ainsi: «Tant que j'aurais eu le moyen de m'éloigner de ce rivage, Montezume aurait pu douter si je persisterais dans ma résolution: Mexicains, dites-lui ce que vous avez vu; et qu'il se prépare à me recevoir en ami, ou en ennemi.» Ce fut avec cette arrogance qu'il nous renvoya consternés.

CHAPITRE VIII.

Montezume attendait notre retour avec impatience. Il assembla ses ministres et ses prêtres pour nous entendre. La présence des prêtres nous fit dissimuler l'humiliation et l'opprobre dont le Dieu de Cortès avait couvert nos dieux; tout le reste fut exposé dans un récit fidèle et simple, et quelques figures tracées nous aidèrent à faire entendre ce qui ne pouvait s'exprimer. Le monarque nous écoutait avec cet étonnement stupide, qui semble interdire à l'ame la pensée et la volonté. «Ces étrangers, dit-il, ont sur nous, je l'avoue, un ascendant qui m'épouvante. Tout ce que vous m'en racontez, me semble tenir du prodige; et j'y vois quelque chose au-dessus de l'humain.»

«Ils sont plus éclairés sans doute, et plus industrieux que nous, lui dit Pilpatoé; mais toutes leurs lumières ne les rendent pas immortels. La fatigue, la faim, le sommeil, la douleur, tous les besoins, tous les maux de la vie sont faits pour eux comme pour nous. Leur ame s'écoule avec leur sang par la piqûre d'une flèche, comme celle d'un Indien: c'est ce que je voulais savoir; le reste est de peu d'importance.»

Montezume, à qui ce discours devait inspirer du courage, n'en parut point touché. Il regardait les prêtres, et il semblait chercher à lire dans leurs yeux.

Alors le pontife se lève, et d'un air imposant: «Seigneur, dit-il à Montezume, ne vous étonnez pas de la faiblesse de nos dieux et de la décadence où tombe leur empire. Nous avons évoqué le puissant dieu du mal, le formidable Telcalépulca. Il nous est apparu sur le faîte du temple, dans les ténèbres de la nuit, au milieu des nuages que sillonnait la foudre. Sa tête énorme touchait au ciel; ses bras, qui s'étendaient du midi jusqu'au nord, semblaient envelopper la terre; sa bouche était remplie du venin de la peste, qu'elle menaçait d'exhaler; dans ses yeux sombres et cavés pétillait le feu dévorant de la famine et de la rage; il tenait d'une main les trois dards de la guerre, de l'autre il secouait les chaînes de la captivité. Sa voix, pareille au bruit des vents et des tempêtes, nous a fait entendre ces mots: On me dédaigne; on ne fait plus couler sur mes autels que le sang de quelques victimes, que l'on néglige d'engraisser. Qu'est devenu le temps où vingt mille captifs étaient égorgés dans mon temple? Ses voûtes ne retentissaient que de gémissements et de cris douloureux, qui remplissaient mon coeur de joie; mes autels nageaient dans le sang; mon parvis regorgeait d'offrandes. Montezume a-t-il oublié que je suis Telcalépulca, et que tous les fléaux du ciel sont les ministres de ma colère? Qu'il laisse tous les autres dieux languir, tomber de défaillance; leur indulgence les expose au mépris; en le souffrant, ils l'encouragent; mais c'est le comble de l'imprudence de négliger le dieu du mal.»

Épouvanté d'un tel prodige, Montezume ordonne à l'instant que, parmi les captifs, on en choisisse mille pour les immoler à ce dieu; que dans son temple tout abonde pour les engraisser à la hâte; et qu'il en soit fait incessamment un sacrifice solennel.

A ce récit, l'Inca s'écrie en frémissant, «Quoi! dans un jour, mille victimes!» Que veux-tu? lui dit le cacique. Tant de calamités ont affligé la terre, que l'homme, faible et malheureux, a regardé le dieu du mal comme le plus puissant des dieux; et pour le désarmer, il croit devoir lui rendre un culte barbare et sanglant, un culte enfin qui lui ressemble. Je te l'ai dit, ces étrangers lui sacrifient comme nous. Et à quelle autre divinité offriraient-ils tant d'homicides? C'est là le secret qu'ils nous cachent; et c'est par-là, sans doute, qu'ils gagnent la faveur de ce dieu altéré de larmes et de sang.

Quoi qu'il en soit, notre faible monarque croyait avoir pourvu à tout, en ordonnant ce sacrifice; mais son ennemi s'avançait. Vainqueur de nos voisins[46], et secondé par les vaincus, il parut avec une armée.

[46] Le peuple de Tlascala.

Ce fut alors que Montezume ne dissimula plus son découragement. Il voulut essayer encore avec les Espagnols la force des bienfaits; il leur offrit de partager avec eux ses trésors immenses, et de faire pour eux les frais d'une nouvelle flotte, s'ils voulaient s'éloigner. Misérable ressource! C'était leur montrer sa faiblesse, accroître leur orgueil, et irriter encore leur insatiable avarice. Aussi Cortès, plus obstiné et plus arrogant que jamais, déclara-t-il qu'en vain l'on croyait l'éblouir par des présents qu'il méprisait; que l'or n'effaçait point les taches que faisait l'injure; et que l'affront qu'il avait reçu ne se lavait que dans le sang.