Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou

Part 27

Chapter 272,902 wordsPublic domain

La famille d'Ataliba, les yeux épuisés de larmes et le coeur lassé de sanglots, dormait alors autour de lui. Mais ce prince, agité de funestes pressentiments, n'avait pu fermer la paupière. Il entend ouvrir sa prison. Il voit entrer Requelme, et avec lui trois hommes enveloppés de longs manteaux, qui ne laissent voir que leurs yeux, dont le regard lui semble atroce. Un mouvement d'effroi le saisit; il se lève, et surmontant cette faiblesse, il vient au-devant d'eux. «Inca, lui dit Requelme, éloignons-nous: n'éveillons point ces femmes et ces enfants. Il est bien juste que l'innocence repose en paix. Écoutez-nous. Vous êtes jugé, condamné. Le feu serait votre supplice, suivant la rigueur de la loi. Mais il dépend de vous de vous sauver des flammes; et cet homme religieux, que vous allez entendre, vient vous en offrir un moyen.»

Le prince l'écoute et pâlit. «Je sais, dit-il, que le conseil a prononcé; mais ne doit-on pas m'envoyer à la cour d'Espagne, et réserver à votre roi un droit qui n'appartient qu'à lui?--Croyez-moi, les moments sont chers, poursuivit Requelme: écoutez cet homme pieux et sage, qui s'intéresse à vos malheurs.» Valverde alors prit la parole. «Ne voulez-vous point, lui dit-il, adorer le Dieu des chrétiens?--Assurément, dit le malheureux prince, si ce Dieu, comme on nous l'annonce, est un Dieu bienfaisant, un Dieu puissant et juste, si la nature est son ouvrage, si le soleil lui-même est un de ses bienfaits, je l'adore avec la nature. Quel ingrat, ou quel insensé peut lui refuser son amour?--Et vous désirez d'être instruit, lui demande encore le perfide, des saintes vérités qu'il nous a révélées, de connaître son culte et de suivre sa loi?--Je le désire avec ardeur, répond l'Inca; je vous l'ai dit. Impatient d'ouvrir les yeux à la lumière, que l'on m'éclaire, et je croirai.--Grâces au ciel, reprit Valverde, le voilà disposé comme je souhaitais. Implorez-le donc à genoux ce Dieu de bonté, de clémence; et recevez l'eau salutaire qui régénère ses enfants.» L'Inca, d'un esprit humble et d'une volonté docile, s'incline et reçoit à genoux l'eau sainte du baptême. «Le ciel est ouvert, dit Valverde, et les moments sont précieux.» A l'instant il fait signe à ses deux satellites; et le lien fatal étouffe les derniers soupirs de l'Inca.

Ce fut par les cris lamentables de ses enfants et de leurs mères, que la nouvelle de sa mort se répandit au lever du jour. Quelques Espagnols en frémirent; mais la multitude applaudit à l'audace des assassins; et l'on crut faire assez que de laisser la vie aux enfants et aux femmes de ce malheureux prince, abandonnés, dès ce moment, à la pitié des Indiens.

Pizarre, indigné, rebuté, las de lutter contre le crime, après avoir chargé de malédictions ces exécrables assassins et leurs partisans fanatiques, se retira dans la ville des rois[169], qui commençait à s'élever. La licence, le brigandage, la rapacité furieuse, le meurtre et le saccagement furent sans frein; l'on ne vit plus, sur la surface de ce continent, que des peuplades d'Indiens tomber, en fuyant, dans les piéges et sous le fer des Espagnols. Des bords du Mexique arriva ce même Alvarado, cet ami de Cortès, ce fléau des deux Amériques. Rival des nouveaux conquérants, il vint se jeter sur leur proie, et s'assouvir d'or et de sang. Dans toute l'étendue de cet empire immense, tout fut ravagé, dévasté. Une multitude innombrable d'Indiens fut égorgée; presque tout le reste enchaîné, alla périr dans les creux des mines, et envia mille fois le sort de ceux qu'on avait massacrés.

[169] Lima.

Enfin quand ces loups dévorants se furent enivrés du carnage des Indiens, leur rage forcenée se tourna contre eux-mêmes. Le cri du sang d'Ataliba s'était élevé jusques au ciel. Presque tous ceux qui avaient contribué au crime de sa mort, en portèrent la peine; et tandis que les uns, pris par les Indiens dans des lieux écartés, expiraient sous le noeud fatal, les autres, justes une fois, s'égorgèrent entre eux. L'exécrable Valverde[170], en menant une bande de ces brigands à la poursuite des Indiens qui s'étaient sauvés dans les bois, tombe aux mains des anthropophages, et brûlé, déchiré vivant, dévoré par lambeaux avant que d'expirer, il meurt, le blasphème à la bouche, dans la rage et le désespoir. Parjure et traître[171] envers Pizarre, Almagre fut puni du plus honteux supplice; et sa lâcheté mit le comble au juste opprobre de sa mort. Pizarre, dont le crime était d'avoir ouvert la barrière à tant de forfaits, Pizarre, trahi par les siens, mourut assassiné. Accablé sous le nombre, il succomba, mais en grand homme qui dédaignait la vie et qui bravait la mort. La guerre, après lui, s'alluma entre ses rivaux et ses frères. Cusco, saccagée et déserte, vit ses plaines jonchées des corps de ses tyrans. Les flots de l'Amazone furent rougis du sang de ceux qu'elle avait vus désoler ses rivages; et le fanatisme, entouré de massacres et de débris, assis sur des monceaux de morts, promenant ses regards sur de vastes ruines, s'applaudit, et loua le ciel d'avoir couronné ses travaux.

[170] Ici la vérité ferait horreur; j'y substitue la justice.

[171] Almagre avait juré de nouveau, sur une hostie consacrée, de ne rien entreprendre sur les droits de Pizarre, et sa promesse avait été énoncée en ces termes: _Seigneur, si je viole le serment que je fais ici, je veux que tu me confondes et que tu me punisses dans mon corps et dans mon ame._ Il fut parjure à ce serment.

FIN DES INCAS.

TABLE

DES CHAPITRES.

PRÉFACE PAGE 7

CHAPITRE Ier. État des choses dans le royaume des Incas. Fête du soleil à l'équinoxe d'automne. Lever du soleil le jour de sa fête. Hymne au soleil 29

CHAPITRE II. Le même jour, fête de la naissance. Ataliba, roi de Quito, reçoit les enfants nouveaux-nés sous la tutelle des lois 35

CHAPITRE III. Adoration du soleil à son midi. Présentation de trois vierges consacrées au soleil. Cora, l'une des trois, se dévoue à regret. Sacrifice au soleil. Festin donné au peuple après le sacrifice 44

CHAPITRE IV. Jeux célébrés après le festin 50

CHAPITRE V. Coucher du soleil. Présages funestes. Arrivée des Mexicains, neveux de Montezume, qui viennent demander un asyle à l'Inca 56

CHAPITRE VI. Orozimbo, l'un des caciques mexicains, raconte à l'Inca les malheurs de sa patrie 62

CHAPITRES VII, VIII, IX, X. Suite de ce récit 70, 77, 86, 93

CHAPITRE XI. Les Espagnols étendent leurs ravages vers le midi de l'Amérique. Caractère de Pizarre, et son entreprise. Cent jeunes Castillans partent de l'île Espagnole, pour s'aller joindre à lui. Alonzo de Molina est à leur tête. Il emmène avec lui Barthélemi de Las-Casas. Leur voyage, leur arrivée à Panama 103

CHAPITRE XII. Conseil tenu avant le départ de Pizarre. Las-Casas y défend les droits de la nature et la cause des Indiens 114

CHAPITRE XIII. En retournant à l'île Espagnole, Las-Casas va voir les sauvages réfugiés dans les montagnes de l'isthme 129

CHAPITRES XIV, XV, XVI. Suite de ce voyage 136, 144, 150

CHAPITRE XVII. Pizarre part du port de Panama. Il aborde à la côte appelée Pueblo quemado. Guerre avec les sauvages. Chant de mort d'un vieillard Indien que les Espagnols font brûler 158

CHAPITRE XVIII. Descente de Pizarre sur la côte de Catamès. Il passe à l'île del Gallo. Presque tous ses compagnons l'abandonnent. Il ne lui en reste que douze, avec lesquels il se retire dans l'île de la Gorgone, pour y attendre du secours; mais il est rappelé lui-même 167

CHAPITRE XIX. Avant de s'en retourner, il va reconnaître la côte et le port de Tumbès. Accueil qu'il y reçoit. Molina se sépare de lui, et reste parmi les Indiens. Molina prend la résolution d'aller à Quito, pour avertir Ataliba du danger qui le menace, et l'aider à s'en garantir 178

CHAPITRE XX. Voyage de Molina de Tumbès à Quito 185

CHAPITRE XXI. Suite de ce voyage. Arrivée de Molina à Quito 196

CHAPITRE XXII. Pizarre de retour à Panama, prend la résolution de se rendre en Espagne, pour faire autoriser et seconder son entreprise. Pendant son voyage, Alvarado, gouverneur de la province de Gatimala dans le Mexique, forme le dessein de tenter la conquête du Pérou. Il y envoie un vaisseau avec deux Mexicains, la soeur et l'ami d'Orozimbo. Ce vaisseau est poussé sur la mer du Sud, et il y éprouve un long calme 203

CHAPITRE XXIII. Il aborde à l'île Christine 214

CHAPITRE XXIV. Séjour des Espagnols et des deux Mexicains dans cette île 220

CHAPITRE XXV. Le vaisseau retourne vers le Pérou. Il fait naufrage à la vue du port de Tumbès. Les deux Mexicains se sauvent à la nage et retrouvent Orozimbo 229

CHAPITRE XXVI. La guerre civile menace de s'allumer dans le royaume des Incas. Ataliba, pour engager son frère à le laisser en paix, veut employer la médiation d'Alonzo de Molina; et dans cette vue, il lui raconte comment ce royaume a été fondé; ses accroissements; le partage qu'en a fait entre ses deux fils le roi, père des deux Incas 237

CHAPITRE XXVII. Dans un sacrifice fait au soleil, pour le succès de l'ambassade, Alonzo voit Cora, l'une des vierges sacrées: il l'aime, et il en est aimé 247

CHAPITRE XXVIII. Éruption du volcan de Quito. Alonzo enlève Cora de l'asyle des vierges; il la séduit; il la ramène 254

CHAPITRE XXIX. Ambassade d'Alonzo de Molina à la cour de Cusco 265

CHAPITRE XXX. Suite de ce voyage. Description de Cusco; ses richesses. Fête du mariage, célébrée à Cusco au solstice d'hiver 273

CHAPITRE XXXI. Description des dehors de Cusco. Entretien d'Alonzo avec un prêtre du soleil, qu'il trouve labourant la terre 282

CHAPITRE XXXII. Les espérances de la paix sont tout-à-coup renversées. La guerre se déclare entre les deux Incas 288

CHAPITRE XXXIII. Ataliba, roi de Quito, assemble son armée. Il sort de ses États, s'assure du fort de Cannare, et va au-devant de l'ennemi 294

CHAPITRE XXXIV. Huascar, roi de Cusco, marche à la tête de ses peuples. Bataille de Tumibamba. L'armée de Quito est vaincue; Ataliba est fait prisonnier. Il s'échappe de sa prison 302

CHAPITRE XXXV. Les Cannarins, soulevés en faveur du roi de Cusco, assiégent dans leur forteresse les troupes du roi de Quito. Éclipse du soleil. Défaite des Cannarins. Bataille de Sascahuana. Le roi de Cusco est vaincu. Il est pris. Le fils aîné du roi de Quito est tué dans cette bataille 312

CHAPITRE XXXVI. Le corps du jeune prince est apporté au roi son père. Entrevue d'Ataliba et d'Huascar, son prisonnier 323

CHAPITRE XXXVII. Retour d'Ataliba à Quito, avec le corps du jeune prince 331

CHAPITRE XXXVIII. Fête de la paternité, à l'équinoxe du printemps. Funérailles du jeune Inca 336

CHAPITRE XXXIX. Cora est convaincue d'avoir violé ses voeux. Son père va trouver Alonzo, lui apprend le malheur de sa fille, et lui dit de se dérober au supplice qui les attend 344

CHAPITRE XL. Cora paraît devant son juge. Alonzo s'accuse lui-même, la défend, et la fait absoudre 349

CHAPITRE XLI. Voyage de Pizarre en Espagne. Son arrivée à Séville. Il y voit célébrer un _auto-da-fé_ 359

CHAPITRE XLII. Gonzale, frère de Pizarre, vient le trouver à Séville. Leur entretien. Pizarre est présenté à l'empereur; il en obtient le gouvernement des pays qu'il va conquérir. Il s'en retourne en Amérique 370

CHAPITRE XLIII. En arrivant à Saint-Domingue, Pizarre y trouve Las-Casas attaqué d'une maladie que l'on croit mortelle. Nouvelle marque de l'amour des Indiens pour Las-Casas. Pizarre en est témoin 381

CHAPITRE XLIV. Pizarre part de Saint-Domingue, se rend à Panama, s'embarque sur la mer du Sud, descend au port de Coaque, et se rend par terre à Tumbès. État des choses dans le Pérou à l'arrivée de Pizarre. Bataille sur l'Abancaï, où le parti du roi de Cusco est presque entièrement détruit 390

CHAPITRE XLV. Un fort qu'Alonzo de Molina a fait élever à Tumbès, est attaqué par les Espagnols, et défendu par les Mexicains 397

CHAPITRE XLVI. L'assaut n'ayant pas réussi, on assiége le fort. Amazili, soeur d'Orozimbo, est prise par les Espagnols. Sa résolution généreuse et sa mort. Les peuples du midi se rangent sous la puissance des Espagnols. Pizarre se rembarque, et de Tumbès il va descendre au port de Rimac 410

CHAPITRE XLVII. Ataliba fait camper son armée sur les bords du fleuve Zamore. Fête de la mort au solstice d'été 422

CHAPITRE XLVIII. Alonzo, dans le camp indien, reçoit des lettres de Pizarre et de Las-Casas. Sur la foi de l'un et de l'autre, il propose à l'Inca d'entrer en conciliation. Il va au-devant de Pizarre, confère et s'accorde avec lui, revient au camp d'Ataliba, et malgré l'avis et l'exemple des Mexicains, il persuade à l'Inca d'accorder à Pizarre l'entrevue qu'il lui demande 427

CHAPITRE XLIX. Entrevue de Pizarre et d'Ataliba. Massacre des Indiens, causé par le fanatique Valverde. La troupe des Mexicains est détruite. Alonzo est blessé. Gonsalve Davila est tué par Capana. Ataliba est enfermé dans le palais de Cassamalca 435

CHAPITRE L. Pizarre va voir Ataliba dans sa prison. Mort d'Alonzo de Molina. Valverde soulève les Castillans contre Pizarre. Celui-ci les appaise, bannit Valverde, et l'envoie à Rimac, pour y être embarqué, et de là transporté dans une île déserte. Ataliba demande à se racheter, et sa demande est acceptée 446

CHAPITRE LI. Almagre arrive de Panama. Il rencontre Valverde. Leur entretien. Mort d'Huascar dans sa prison. Ataliba en est accusé. Persuadé de son innocence, Pizarre veut le sauver. Partage des trésors qu'Ataliba a fait amasser pour sa rançon. Fernand Pizarre est envoyé en Espagne 457

CHAPITRE LII. Arrivé au port de Rimac, Fernand se laisse toucher par le faux repentir de Valverde, et lui accorde la liberté d'aller vivre chez les sauvages. Résolution prise dans le conseil, d'instruire le procès d'Ataliba. Sa famille est transférée dans la même prison que lui. Mort de Cora sur la tombe d'Alonzo. La constance d'Ataliba l'abandonne dès qu'il se voit au milieu de sa famille 468

CHAPITRE LIII. Jugement d'Ataliba. Quel usage Valverde fait de sa liberté. Ataliba est étranglé dans sa prison. Pizarre se retire à Lima. Le Pérou est en proie aux ravages des Espagnols. Ceux-ci se détruisent entre eux. Pizarre meurt assassiné 474

FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.

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