Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou

Part 25

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Dans ce jour d'horreurs et de crimes, l'humanité eut un moment. Capana, voyant le combat désespéré, prenait la fuite avec un petit nombre de ses sauvages. Un escadron qui le poursuit, va l'atteindre et l'envelopper. Le cacique désespéré se tourne, tend son arc, et choisit d'un oeil étincelant le chef de la troupe ennemie. C'était Gonsalve Davila. La flèche part; et le jeune homme tombe mortellement blessé. On environne le cacique, on le saisit, et on le traîne aux pieds de Davila, pour le déchirer devant lui. Gonsalve entr'ouvre un oeil mourant, et reconnaît celui qui l'a tenu en son pouvoir, celui qui lui a laissé la vie, et lui a rendu la liberté. «Est-ce toi, généreux Capana? lui dit-il en lui tendant ses bras tremblants; est-ce de ta main que je meurs? Tu m'avais fait grâce une fois; je respirais par ta clémence; j'étais libre par ta bonté. J'en ai fait un cruel usage! Le ciel est juste: il t'a choisi pour m'arracher tes propres dons. Castillans, écoutez-moi, et redoutez, à mon exemple, la main du Dieu qui m'a frappé. Je dois tout à cet Indien; laissez-moi m'acquitter. Qu'il vive, et qu'il soit libre avec les siens. Viens, mon frère, mon bienfaiteur, mon meurtrier, et mon ami, viens, qu'en expirant je t'embrasse. Je devais apprendre de toi la justice et l'humanité.» Ces mots furent bientôt suivis de son dernier soupir; et Capana et ses sauvages allèrent chercher au-delà des montagnes de l'orient, chez les Moxes, libres encore, ou chez les féroces Antis, qui s'abreuvaient du sang des hommes, un asyle contre la rage d'un peuple encore plus inhumain.

CHAPITRE L.

Les Espagnols, fatigués de meurtre, et chargés des dépouilles qu'ils avaient enlevées du camp des Indiens, s'étaient presque tous rassemblés dans les murs de Cassamalca. Les uns, c'était le petit nombre, retirés en silence, honteux et consternés, se reprochaient le sang qu'ils venaient de répandre. D'abord, pour éviter la honte d'abandonner leurs compagnons, ils avaient cédé à l'exemple; mais l'honneur satisfait les avait livrés au remords. Les autres, fiers et glorieux, s'applaudissaient d'avoir vengé la foi, et, par un exemple terrible, épouvanté ces nations. Ce fut à ceux-ci que Valverde alla se plaindre de Pizarre avec la violence d'un séditieux forcené.

«Castillans, leur dit-il, vous venez de venger votre religion, qu'avait outragée un barbare. Armez-vous de constance; car ce zèle héroïque est mis au nombre des forfaits. Pizarre vous regarde comme des assassins dignes du dernier supplice; et s'il en avait le pouvoir, comme il en a la volonté, il vous y ferait traîner tous. En se saisissant de ce roi, qu'il fait garder dans ce palais, il n'a fait que vous le soustraire; il n'a voulu que le sauver. C'était par lui qu'il espérait se rendre indépendant et absolu. Le traître Alonzo, leur agent mutuel, ménageait cette intelligence, et avait tramé ce complot. Vous n'avez pas entendu Pizarre parler à ce sauvage; vous en auriez frémi. Charles paraissait suppliant devant Ataliba. Au lieu d'une conquête, c'était une alliance, un commerce au lieu d'un tribut, qu'il sollicitait humblement. Et la religion!... C'est là ce qui vous aurait révoltés. Pizarre en a parlé comme font les impies. Il n'osait exposer la foi; il rougissait de nos mystères; lui-même, aux yeux des infidèles, il n'osait paraître chrétien. Indigné, j'ai pris la parole; j'ai élevé ma voix; j'ai dit ce qu'un chrétien ne peut ni déguiser ni taire. Vous avez vu par quel outrage Ataliba m'a répondu. Et c'est là ce que son ami, son allié, son protecteur vous reproche d'avoir puni. Pour moi, je lui suis odieux; et je me console de l'être. J'ai vu fouler aux pieds le dépôt sacré de la foi, et je vous ai crié vengeance: voilà mon crime. Il eût fallu dissimuler le sacrilége, applaudir au blasphème, et trahir la religion en faveur de l'impiété; je ne l'ai pas fait, et j'attends sans me plaindre les humiliations, les opprobres, l'exil, peut-être le martyre!...» A peine il achevait, cent voix s'élèvent et répondent qu'il sera protégé, défendu, révéré comme le vengeur de la foi.

Ce soulèvement des esprits s'accrut encore à l'arrivée de Pizarre. Rangés sur son passage, ses soldats ne lui marquent ni crainte, ni confusion; ils le regardent d'un oeil fixe, prêts à se révolter s'il lui échappe un mot de colère et d'emportement. Plus loin, Valverde, environné de séditieux fanatiques, lui montre encore plus d'assurance, et d'un front où l'audace est peinte, soutient ses regards menaçants. Pizarre traverse la foule en gardant un morne silence. Il demande où est Ataliba. On le conduit à sa prison; et là, autour de ce malheureux prince, il voit un petit nombre de ses Castillans, qui, les yeux fixés à la terre, ressemblent moins à des vainqueurs qu'à des criminels condamnés.

Ataliba, dans son malheur, gardait encore assez de fermeté pour n'avoir pas daigné se plaindre. Mais lorsqu'il voit entrer Pizarre, il se renverse, et détournant les yeux avec horreur, il le repousse, et se refuse à ses embrassements. «Tu me crois perfide et parjure, lui dit Pizarre; mais regarde, regarde cette main déchirée et sanglante, qui t'a sauvé le coup mortel. Est-ce la main d'un ennemi? Je t'ai enlevé de ce trône, où vingt glaives t'allaient percer; je t'ai pris pour te dérober à des furieux que je n'avais pu désarmer, que je n'aurais pu retenir. Demande à ces guerriers si, durant ce massacre horrible, je n'ai pas fait, pour l'arrêter, les plus incroyables efforts. Que veux-tu? que peut un seul homme? On m'a désobéi; on fera plus encore: tout me l'annonce, et je m'y attends. Mais jusques-là, sois sûr, malheureux prince, que je protégerai tes jours, même aux dépens des miens.»

A ces mots, l'Inca le regarde avec des yeux où la colère fait place à l'attendrissement; et il laisse échapper des larmes. «En te voyant, je t'ai aimé, lui dit-il; et mon ame, asservie à la tienne, t'a soumis jusqu'à ma pensée et jusqu'à ma volonté. Pourquoi donc m'aurais-tu trahi? pourquoi aurais-tu voulu voir massacrer des hommes paisibles, qui te recevaient comme un dieu? Non, non, tu ne l'as pas voulu. Tu pleures! Viens, embrasse-moi. Ta pitié soulage le coeur d'un malheureux qui t'aime encore. Mais dis-moi: tout est-il détruit? en est-ce fait de mon armée? J'en ai sauvé tout ce que j'ai pu, lui répondit le héros. S'il est possible, reprit l'Inca, tire-moi des mains de ces traîtres: leurs cris de joie me déchirent; leur approche me fait horreur. Épargne-moi l'affreux supplice de les entendre et de les voir. Rassasiés de sang, ils sont affamés d'or; je veux bien les en assouvir. Je m'engage, pour ma rançon, d'en remplir l'enceinte où nous sommes jusqu'à la hauteur où tu vois que mon bras s'étend. Qu'ils emportent ces richesses pernicieuses, et qu'ils nous laissent vivre en paix.»

«Ta cause est la mienne, lui dit Pizarre; et je ferai pour toi tout ce qu'on peut attendre du zèle d'un ami. Donnons à la fureur le temps de s'appaiser; et armons-nous, toi de constance, et moi de résolution. Je te laisse. Je vais prendre soin d'Alonzo, dont l'état m'afflige et m'alarme.»

Pizarre, en sortant de la prison d'Ataliba, se sentait le coeur déchiré; mais un spectacle plus cruel encore l'attendait dans le lieu où expirait Alonzo.

Avant que ce jeune homme fût revenu de la défaillance mortelle où il était tombé, on avait pansé sa blessure. Mais la douleur l'ayant ranimé, il s'était vu au milieu d'une foule de Castillans, encore fumants de carnage. Il en frémit d'horreur; et ramassant un reste de force: «Barbares, leur dit-il, osez-vous m'approcher et me rappeler à la vie? Vous me l'avez rendue affreuse. Il est bien temps de vous montrer compâtissants et secourables, après vingt mille assassinats commis sur la foi de la paix! Les voilà, ces héros chrétiens, teints de sang, haletants de rage. O monstres fanatiques! Le ciel, le juste ciel ne laissera pas sans vengeance un si exécrable attentat. Ce n'est pas au remords, c'est à votre furie que je vous dévoue en mourant. Je vous connais. Je vois l'orgueil et l'avarice allumer entre vous les feux d'une haine infernale. Armés l'un contre l'autre, vous vous déchirerez comme des bêtes carnassières. Vous vous arracherez ces entrailles avides et ces coeurs altérés de sang, que n'ont jamais pu émouvoir ni les larmes de l'innocence, ni les cris de l'humanité. Retirez-vous, brigands infâmes, lâches meurtriers, laissez-moi, laissez-moi mourir.» Et à ces mots, arrachant l'appareil de sa plaie, il la déchira de ses mains.

Pizarre le trouva baigné dans son sang; et les Castillans indignés s'éloignèrent à son approche. Alonzo lui tendit les mains, leva les yeux au ciel, comme pour implorer le pardon de sa violence, et rendit le dernier soupir.

A l'instant, Gonzale Pizarre vint parler en secret au général. «Que fais-tu là? lui dit-il. On conspire, on va se révolter, et nommer un chef à ta place. Parais, dissipe ce complot, calme et ramène les esprits, ou nous sommes perdus.»

Pizarre vit les deux écueils qu'il fallait éviter dans ce pas dangereux, la violence et la faiblesse. Il se montra aux portes du palais, y fit assembler ses soldats, et portant sur le front une tristesse majestueuse, il leur dit: «Castillans, vous venez d'égorger un peuple innocent et paisible, qui se livrait à vous, qui vous comblait de biens, qui révérait en vous ses hôtes, et qui, renonçant à son culte, ne demandait qu'à s'éclairer, pour embrasser le culte et la loi des chrétiens. Son roi lui avait interdit toute hostilité envers vous. Loin d'en commettre aucune, il s'est vu massacrer sans avoir tiré une flèche, et avant d'avoir répandu une goutte de votre sang. Il est couché sur la poussière, à la face du ciel, du ciel, votre juge et le sien. Le massacre de vingt mille hommes, fût-ce vingt mille criminels, serait affreux à voir; combien plus il doit l'être, quand ce sont vingt mille innocents! Leur roi vous demande pour eux la sépulture. Accordez-leur cette marque d'humanité; on ne la refuse pas même à ses plus cruels ennemis.»

Au lieu des plaintes, des reproches, des menaces qu'on attendait d'un chef justement irrité, ce langage si modéré fit une impression profonde. Les soldats répondirent qu'ils ne refusaient pas d'ensevelir les morts, si ce qui restait d'Indiens dans les villages d'alentour voulaient s'y employer avec eux. «Ils vous aideront, dit Pizarre: demain, dans ces plaines sanglantes, ils seront assemblés au point du jour. Allez vous reposer: vous devez être fatigués de meurtre.»

Dès ce moment, tous les esprits, frappés de ce tableau funèbre, se sentirent glacés d'horreur. La nature insensiblement reprit ses droits; et le remords se saisit du coeur des coupables.

Il ne restait dans les villages que des vieillards, des femmes, des enfants. Pizarre leur fit commander de venir, dès l'aube du jour, aider à inhumer les morts. Tous ces malheureux obéirent. Dès que la lumière naissante put éclairer les travaux de la sépulture, les Castillans virent ces femmes, ces enfants, ces vieillards, consternés et tremblants, se rendre à ce triste devoir. Leur douleur profonde et muette, leur pâleur, leur abattement, portèrent la compassion dans les ames les plus farouches. Mais lorsque leurs yeux reconnurent, dans la foule des morts, ceux qui leur étaient chers, qu'on les vit se jeter, avec des cris perçants, sur ces corps sanglants et glacés, les serrer dans leurs bras, les arroser de leurs larmes, coller leurs bouches sanglotantes, tantôt sur les lèvres livides, tantôt sur la plaie entr'ouverte d'un époux, d'un père ou d'un fils; les meurtriers ne purent soutenir ce spectacle, sans jeter eux-mêmes des cris de douleur et de repentir. L'assassin du père embrassait les enfants; des mains trempées dans le sang du fils et de l'époux, retiraient l'épouse et la mère de la fosse où elles voulaient s'ensevelir avec eux. C'est ainsi que fut varié, durant ce jour lamentable, le long supplice du remords.

De retour à Cassamalca, les Castillans, le front baissé, les yeux attachés à la terre, le coeur abattu et flétri, se présentent devant Pizarre. «En est-ce fait? demanda-t-il, et cette malheureuse terre a-t-elle caché dans son sein jusqu'aux traces de nos fureurs?--Oui, c'en est fait.--Eh bien, reprit le général, hommes insensés et cruels, vous l'avez donc vu ce carnage dont la nature a dû frémir? C'est vous qui l'avez fait... Mais non, s'écria-t-il, ce crime abominable, le plus noir et le plus atroce qu'ait jamais inspiré la rage des enfers, ce n'est pas vous que j'en accuse; en voilà l'exécrable auteur. C'est lui, c'est ce tigre affamé, cette ame hypocrite et féroce, c'est Valverde, qui, par vos mains, a versé des torrents de sang. Apprenez qu'au moment qu'il vous criait vengeance au nom d'un dieu qu'on outrageait, disait-il, ce peuple et son roi l'adoraient avec nous, ce dieu, et tressaillaient en écoutant les merveilles de sa puissance. Je vous le jure, et j'en atteste ces guerriers qui m'accompagnaient. Ils ont entendu quel hommage lui rendait le vertueux prince que ce fourbe a calomnié. Chargez-le donc seul des forfaits dont son imposture est la cause; et, comme une victime impure, qu'il aille, loin de nous, dans quelque île déserte, expier, s'il le peut, vingt mille assassinats dont le traître a souillé vos mains. Que les vautours et les vipères rongent ce coeur dénaturé, ce coeur digne de les nourrir.»

Valverde alors voulut parler et se défendre. «Misérable! lui dit Pizarre en le saisissant avec force et en le traînant à ses pieds, viens, parle, et dis si tu espérais qu'un roi qui ne t'a jamais vu, comprît ce que toi-même tu ne saurais comprendre, et que, sur ta parole, il crût aveuglément ce qui confondait sa raison. Ton livre était sacré pour toi; mais comment aurait-il pu l'être pour celui qui ne sait, ni quel est, ni d'où vient, ni ce que renferme ce livre? Il le laisse tomber; et pour cet accident, hélas! peut-être involontaire, tu fais égorger tout un peuple! et je t'entends, au milieu du carnage, crier, Qu'il n'en échappe aucun! Va, monstre, je te laisse, pour ton supplice, une vie odieuse; mais va la traîner loin de nous, en horreur au ciel, à la terre, et à toi-même, s'il te reste un coeur capable de remords.» A ces mots, prononcés du ton d'un juge inexorable, les plus hardis des amis de Valverde n'osèrent prendre sa défense. On le saisit pâle et tremblant; et l'ordre à l'instant fut donné pour s'en délivrer à jamais.

«Enfin, reprit le général, nous voilà rendus à nous-mêmes; et la raison, l'humanité, la gloire, vont présider à nos conseils. Le roi demande à payer sa rançon; et vous serez épouvantés du monceau d'or qu'il offre de faire accumuler dans la prison qui le renferme. Castillans, je vous l'ai promis: vos vaisseaux s'en retourneront chargés de richesses immenses. Mais, au nom du dieu qui nous juge, au nom du roi que nous servons, plus de cruautés: faisons grâce au moins à des peuples soumis.»

Dès-lors on ne fut occupé que des promesses d'Ataliba. Ce roi, conservant dans les fers une égalité d'ame qui tenait le milieu entre l'orgueil et la bassesse, commandait à ses peuples du fond de sa prison; et ses peuples lui obéissaient, comme s'il eût été sur le trône. De toutes parts on les voyait arriver à Cassamalca, les uns courbés sous le poids de l'or dont ils avaient dépouillé les palais et les temples; les autres, portant dans leurs mains les grains de ce métal qu'ils avaient amassés, et dont leurs femmes et leurs enfants se paraient aux jours solennels. Sur le seuil du palais où leur roi était enfermé, ils quittaient leurs sandales, ils baisaient la poussière à la porte de sa prison; et, en déposant leur fardeau, ils se prosternaient à ses pieds, et ils les arrosaient de larmes. Il semblait que le malheur même le leur eût rendu plus sacré.

On avait tracé une ligne à la hauteur des murs où devait s'élever le monceau d'or qu'il avait promis; et, quelque amas qu'on en eût fait, il s'en fallait encore que l'espace ne fût comblé. Le roi s'aperçut des murmures que l'avarice impatiente laissait échapper devant lui. Il représenta qu'il était impossible de faire plus de diligence; que l'éloignement de Cusco[162] était la cause inévitable des lenteurs dont on se plaignait; mais que cette ville avait seule de quoi acquitter sa promesse. On y envoya deux Castillans[163], pour savoir s'il en imposait; et ce fut dans cet intervalle qu'une révolution funeste acheva de précipiter les Indiens dans le malheur, et les Castillans dans le crime.

[162] Deux cent cinquante lieues.

[163] Soto, et Pierre de Varco.

CHAPITRE LI.

Almagre, avec de nouvelles forces, venait de Panama au secours de Pizarre. En débarquant[164], il avait appris le désastre des Indiens, et tels qu'on voit les restes d'une meute affamée, au son du cor qui leur annonce que le cerf est aux abois, oublier la fatigue et redoubler leur course, haletants de joie et d'ardeur; tels, pour avoir part à la proie, Almagre et ses compagnons s'avançaient vers Cassamalca. Sur sa route, il rencontre ce fourbe fanatique, Valverde, qu'une sûre escorte remmenait au port de Rimac. L'état où il le voyait réduit excita sa compassion; et il lui demanda quel crime avait pu causer sa disgrâce. «Le zèle qui fait les martyrs,» répondit le perfide avec cet air simple et tranquille qui annonce la paix du coeur. Il ajouta que si Almagre voulait l'entendre, il le prenait pour juge, bien sûr d'être innocent et même louable à ses yeux.

[164] A _Puerto viejo_. Vieux port.

Impatient d'en tirer des lumières utiles à ses intérêts, Almagre demanda, et il obtint sans peine qu'on permît à ce malheureux de lui parler un moment sans témoins; et tandis que l'escorte et la nouvelle troupe se livraient à la joie de se trouver ensemble dans un pays dont la conquête les enrichirait à jamais, Valverde, assis auprès d'Almagre, sous l'ombrage d'un vieux cyprès, lui communiquait en ces mots le poison des furies dont lui-même il était rempli.

«Fidèle et généreux ami du plus ambitieux des hommes, ses succès, et sa gloire, et son élévation, et l'autorité qu'il exerce, et la faveur dont il jouit, il vous doit tout: votre fortune s'est épuisée à lui armer des flottes; votre courage a soutenu, a relevé le sien, que lassaient les obstacles et que rebutait le malheur. Nous vous avons vu, à travers les tempêtes et les écueils, passer, repasser sans relâche du port de Panama sur ces bords dangereux, où, sans vous, il allait périr; et par des secours imprévus, nous rendre à tous la vie et l'espérance. Sans vous, il n'eût été célèbre que par une imprudence aveugle, ou plutôt il serait encore dans sa première obscurité. Vous allez voir quelle reconnaissance il réserve à tant de bienfaits. Il a été à la cour d'Espagne; il a obtenu de l'empereur les grâces les plus signalées, les honneurs les plus éclatants; mais pour qui? pour lui seul. Avez-vous vu ses titres? y êtes-vous seulement nommé? A-t-il pensé à demander son ami, son associé, le créateur de sa fortune, au moins pour commander sous lui? Ce n'est pas oubli: non, Pizarre ne vous a point oublié, il vous craint. Il veut régner; et un lieutenant tel que vous eût gêné son ambition, et peut-être obscurci sa gloire. Apprenez ce qu'il a grand soin de dérober à tous les yeux, mais ce que j'ai su découvrir. L'étendue de sa puissance, dans ces climats, n'est pas sans bornes; et ses titres ne lui accordent que la moitié de cet empire, coupé en deux par l'équateur. La ville impériale, la superbe Cusco, est au-delà de ses limites; et le premier qui oserait lui en disputer la conquête, y aurait autant de droits que lui. Pizarre l'a prévu; et sur le vain prétexte de la rançon d'un roi son allié, qu'il feint de tenir prisonnier dans les murs de Cassamalca, il fait enlever de Cusco tous les trésors qu'elle renferme. Allez, Almagre, allez le trouver; mais sur-tout gardez-vous de lui rappeler ni vos bienfaits, ni ses promesses; gardez-vous de prétendre au partage de l'or qu'il fait accumuler: c'est la rançon d'un Indien que, sans vous, on a fait captif: vous n'avez point droit au partage; et Pizarre l'a déclaré.»

A ces mots, l'orgueil et l'envie s'allumèrent dans le coeur d' Almagre. Mais il feignit de douter encore que son ami pût être ingrat. «Comment ne trahirait-il pas l'amitié, la reconnaissance? reprit le fourbe; il trahit bien son roi, sa patrie, et son Dieu.» Alors il répéta toutes les calomnies dont il avait chargé le héros castillan. «Et savez-vous, ajouta-t-il, quel est ce roi, l'ami, l'allié de Pizarre? Un usurpateur, un perfide qui a fait égorger sans pitié toute la race des Incas, qui s'est baigné dans le sang des peuples de Cusco, a chassé son frère du trône, l'a fait charger de chaînes, et le tient enfermé dans la plus étroite prison. C'est là ce que nous ont appris les Indiens de ces vallées, qui, sous le joug d'Ataliba, pleurent le malheur de leur roi.--Et où est la prison de ce roi? lui demanda l'ambitieux Almagre.--Elle est, répond Valverde, dans le fort de Cannare, ville située sur la route de Quito à Cassamalca.--Allez, c'est assez, dit Almagre: rendez-vous au port de Rimac. Vous n'en partirez point, sans y avoir reçu des marques de reconnaissance d'un homme qui hait les ingrats, et qui ne le sera jamais.»

Almagre, qui, dès ce moment, devint le plus mortel ennemi de Pizarre, vit que la délivrance de l'Inca de Cusco était pour lui un moyen sûr et prompt de se faire un parti puissant, et d'enlever à son rival la plus belle moitié de sa conquête. Il prit sa route vers Cannare, où la nouvelle du massacre des Indiens avait répandu la terreur. Il voit les peuples, à son approche, s'enfuir épouvantés; il attaque le fort, et menace de ravager, d'exterminer tout sans pitié, si l'on refuse, à l'instant même, de lui livrer l'Inca, roi de Cusco, qu'il prend, dit-il, sous sa défense.

Quoique réduit au désespoir, l'intrépide Corambé répond avec fierté, qu'Ataliba respire encore, et qu'il n'obéira qu'à lui.

Alors on fit tonner l'artillerie, et les portes de la citadelle commencèrent à s'ébranler. A ce bruit, à l'effroi qu'il répand dans les murs, le farouche Huascar s'écrie, transporté de joie et de rage: «Les voilà, mes vengeurs! Qu'il meure, au prix de ma couronne, qu'il meure, le perfide, le sanguinaire Ataliba.» Corambé l'entendit; et rendu furieux par l'excès du malheur: «Toi, qui préfères, lui dit-il, l'oppression de ces brigands à l'amitié de ton frère, et la ruine de ton pays à la paix qui l'aurait sauvé, cruel, tu ne jouiras point de ton implacable vengeance.» A ces mots, de la hache dont il était armé, il lui porta le coup mortel.

A peine il eut frappé, que, voyant Huascar se débattre à ses pieds et se rouler dans une sanglante poussière, il s'effraya du crime qu'il venait de commettre. Éperdu, égaré, il s'éloigne, il commande à ses Indiens de le suivre, et se jette en désespéré dans le bataillon ennemi. Il fut bientôt percé de coups; mais, en cherchant la mort, il s'ouvrit un passage; et le plus grand nombre des siens put s'échapper. Quelques-uns furent pris vivants.

Almagre, impatient d'enlever Huascar, se jeta dans le fort; il y trouva ce roi massacré, baigné dans son sang, luttant contre une mort cruelle, et qui, par des rugissements de douleur et de rage, lui demandait vengeance. Il le vit expirer; il en fut outré de douleur; et perdant l'espérance de diviser l'empire, il résolut dès ce moment, d'ôter à son rival l'appui d'Ataliba, l'appui d'un roi qui, dans les fers, commandait encore à ses peuples. Il fit donc enlever et porter à sa suite le corps de l'Inca de Cusco, et se rendit à Cassamalca.