Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou

Part 24

Chapter 243,976 wordsPublic domain

«Mon cher Molina, si vous aimez votre patrie, voici le moment de lui épargner des crimes. Si vous aimez les Indiens, voici le moment de leur épargner des malheurs. Vous n'avez pas connu l'ami que vous avez abandonné. Ce qui vous affligeait, m'affligeait encore plus moi-même. Mais sans titres et sans pouvoir pour me faire obéir et craindre, je dissimulais malgré moi ce que je ne pouvais punir. J'ai fait depuis un voyage en Espagne. J'en arrive enfin revêtu de toute la puissance de notre invincible monarque. Ce jeune prince aime les hommes. Il veut qu'on use d'indulgence et de ménagement envers les Indiens. Il m'a recommandé, pour eux, les soins et la bonté d'un père. Heureux, si je remplis ses vues! Soyez bien sûr que mon penchant est d'accord avec mon devoir. Mais vous savez combien l'autorité commise s'affaiblit dans l'éloignement, et avec quelle précaution je dois en user sur des hommes violents et déterminés. Dans le nombre il en est dont l'ame est désintéressée, le coeur sensible et généreux; il est aisé de les conduire. Mais la foule est aveugle, inquiète, et sur-tout avide; et c'est elle, je vous l'avoue, que je crains de voir m'échapper. Mon ami, je n'en réponds plus, si les hostilités l'irritent. Un doux accueil de la part de vos peuples est le seul moyen d'établir la concorde et l'intelligence. C'est à vous de me seconder, en y disposant les esprits. Je vois la moitié de l'empire empressée à s'unir à moi. J'ai plus de force qu'il n'en fallait pour répandre ici le ravage; mais sans vos bons offices, je n'en ai pas assez pour maintenir l'ordre et la paix. Je marche vers Cassamalca, où l'Inca de Quito a, dit-on, rassemblé ses forces. On lui impute bien des crimes; mais seriez-vous l'ami d'un tyran? Je ne le puis penser; et votre estime est son apologie. Venez au-devant de moi. Nous nous concerterons ensemble pour conquérir sans opprimer.

«Las-Casas, votre ami, et je puis dire aussi le mien, le vertueux Las-Casas, que j'ai laissé mourant à l'île Espagnole, a voulu vous écrire. Je vous envoie sa lettre. Je crains bien, mon cher Alonzo, que ce ne soit un dernier adieu.»

La douleur dont Alonzo avait été saisi en lisant ces mots, redoubla, lorsqu'il jeta les yeux sur la lettre de Las-Casas.

«Si vous vivez, mon cher Alonzo, si vous êtes encore parmi nos Indiens, et si Pizarre vous retrouve sur les bords où il va descendre, recevez de sa main ce tendre et dernier gage d'une sainte amitié. Je suis mourant. Je n'ai vécu que pour gémir. Dieu a permis que, dans le court espace de ma vie, j'aie vu sous mes yeux tous les crimes et tous les malheurs rassemblés. Quel regret puis-je avoir au monde?

«Je vous ai confié mes craintes sur l'entreprise de Pizarre; elles viennent d'être calmées par les vertus de ce héros. Oui, mon ami, le ciel a touché sa grande ame. Pizarre pense comme nous. Il sent qu'il est plus beau d'être le protecteur et le père des Indiens, que leur vainqueur et leur tyran. Unissez-vous à lui, pour lui concilier leur estime et leur bienveillance: il en est digne comme vous. Adieu. Je crois sentir que mon heure approche. Demain peut-être je serai devant le trône de mon juge; et s'il m'est permis d'implorer sa clémence, ce sera pour ces Espagnols qui l'adorent et qui l'outragent; ce sera pour ces Indiens égarés dans l'erreur, mais simples, doux, et bienfaisants, qu'il a créés, qu'il aime, et qu'il ne veut pas rendre éternellement malheureux. Protégez-les, voyez en eux mes plus chers amis, après vous, que j'aimerai au-delà du tombeau.»

Cette lettre fut arrosée des larmes de l'amitié. Alonzo la baisa cent fois avec un saint respect. Ataliba ne put l'entendre sans partager l'émotion, l'attendrissement du jeune homme. «Quel est donc, lui demanda-t-il, ce Las-Casas, cet homme juste?--Ah! dit Alonzo, demandez à ce cacique et à son peuple.» Ce cacique était Capana. Il avait entendu la lettre de Las-Casas; et appuyé sur sa massue, ses yeux baissés fondaient en pleurs. «Ce n'est pas un homme, dit-il; c'est un être céleste envoyé de son Dieu, pour adoucir les tigres et pour consoler les hommes. Nous l'aurions adoré, s'il nous l'avait permis.»

Ce témoignage, mais sur-tout celui d'Alonzo, l'emporta sur les impressions terribles que l'exemple de Montezume et tous les malheurs du Mexique avaient pu faire sur l'ame d'Ataliba. «Je m'abandonne à vous, dit-il à son fidèle Alonzo. Allez au-devant de Pizarre; assurez-vous de ses intentions; et, s'il est tel qu'on vous l'annonce, répondez-lui de la droiture et de la bonne foi d'un prince votre ami, qui désire d'être le sien.»

Des Indiens chargés des plus magnifiques présents formaient le cortége d'Alonzo; et ces richesses[156] disposèrent favorablement les esprits. Mais telle était la soif de l'or qui dévorait les Castillans, que ce qui aurait dû l'appaiser, l'irritait, au lieu de l'éteindre.

[156] Ce fut là que les Indiens s'étant aperçus que les chevaux rongeaient leurs mors, crurent qu'ils mangeaient les métaux; et dans cette persuasion, qu'on n'avait garde de détruire, ils s'empressaient de mettre devant ces animaux des vases remplis de grains d'or.

La conférence de Pizarre avec Alonzo fut l'épanchement de deux coeurs pleins de noblesse et de franchise. Des deux côtés l'état des choses fut exposé avec candeur. Pizarre ne vit dans l'Inca de Cusco qu'un excès d'orgueil sans prudence, et dans Ataliba que la noble fierté d'un coeur sensible et généreux. De son côté, Alonzo reconnut le danger d'irriter dans les Castillans cette soif de l'or et du sang, qui n'était jamais qu'assoupie, et qu'un fanatisme barbare ne demandait qu'à rallumer. Il fut réglé que Molina précéderait Pizarre dans les champs de Cassamalca; que le général espagnol s'avancerait avec ses deux cents hommes, et qu'il laisserait en arrière les Indiens de son parti. Également sûrs l'un et l'autre de leur bonne foi mutuelle, ils s'embrassèrent; et Alonzo retourna au camp indien.

Le roi de Quito l'attendait dans le trouble et l'impatience. Mais il fut bientôt rassuré; et il assembla ses guerriers pour leur faire part de sa joie. Les Péruviens se réjouirent; mais les Mexicains, d'un air sombre et l'oeil attaché à la terre, écoutaient en silence les paroles de paix qu'apportait Alonzo. Leur chef, qui croyait voir tomber l'Inca dans un piége funeste, voulut l'en garantir. «Eh quoi, prince, lui dit-il, as-tu donc oublié le sort de Montezume et celui du Mexique? Tu abandonnes ton pays à ces mêmes brigands qui ont désolé le nôtre, et qui l'ont inondé de sang! Tu te livres aux mains qui ont enchaîné nos rois, qui les ont fait brûler vivants! Ah! que notre exemple t'éclaire et t'épouvante. Trop averti par nos malheurs, sois sage à nos dépens. Ne vois-tu pas ici le même enchaînement dans les causes de ta ruine, que dans celles de notre perte? Notre empire était divisé; celui-ci l'est de même. Un oracle menteur nous faisait une loi honteuse de fléchir devant nos tyrans; un même oracle vous l'ordonne. Notre roi, séduit et trompé par des apparences de paix, de bonne foi, de bienveillance, se perdit, et perdit ses peuples; et toi, malheureux prince, tu veux te livrer comme lui! Ah! si Montezume avait eu cette ame ferme et courageuse que tu nous as fait voir, il aurait sauvé le Mexique. Pourquoi donc te laisser abattre, et te présenter sous le joug? Es-tu sans espoir, sans ressource? Éloigne-toi. Laisse Palmore à la tête de ton armée. Qu'il fasse tête aux Indiens. Ces caciques et moi, avec nos deux mille hommes, nous chargerons les Castillans; et nous prendrons le chemin le plus court de la vengeance ou de la mort.»

Alonzo crut devoir répondre. «Inca, dit-il, le caractère de ma nation est d'être fière et brave. Ce n'est un mal que pour ses ennemis. Sa passion est la soif de l'or; et tu peux l'assouvir sans peine. Le reste est personnel: le vice et la vertu naissent dans les mêmes climats: le peuple, qui en est un mélange, devient méchant ou bon, suivant l'exemple qu'on lui donne. Son ame est celle du brigand, ou du héros qui le conduit. Cortès a détruit sa conquête et déshonoré ses exploits. Pizarre, plus humain, plus sincère, plus généreux, peut vouloir ménager, rendre heureux et paisible le monde qu'il aura soumis, et se faire une renommée sans reproches et sans remords. Pizarre est Espagnol; mais ne le suis-je pas moi-même? Me connais-tu fourbe, avide et féroce? Non, tu me crois sincère et bienfaisant. Pourquoi donc ne croirais-tu pas qu'au moins Pizarre me ressemble? Tu répondrais de moi; je réponds de lui; et j'en réponds sur la foi de Las-Casas, sur la foi de cet Espagnol, le plus vrai, le plus vertueux, le plus sensible des mortels, et sur-tout le meilleur ami que les Indiens aient au monde. Celui-là ne peut me tromper; mais il peut se tromper lui-même; on peut lui en avoir imposé. Sois donc prudent, sans être injuste. Tends les mains à la paix, sans toutefois quitter les armes; et, au milieu d'un camp nombreux, ose recevoir deux cents hommes qui se présentent en amis.»

L'Inca, plein de la confiance que lui inspirait Alonzo, n'eût pas même voulu songer à se mettre en défense. Alonzo prit soin d'y pourvoir. Il lui fit un cortége de huit mille Indiens d'une valeur reconnue. A l'aile droite, et en avant des tentes de l'Inca, il établit les Mexicains, avec la même troupe qu'ils avaient commandée. Les sauvages de Capana formaient l'aile opposée; et Palmore, avec son armée, occupait le centre, et formait une enceinte autour du trône de son roi. «Prince, je fais des voeux au ciel, dit le jeune homme, pour que la bonne foi préside à cette conférence, et forme, entre Pizarre et toi, les noeuds d'une solide paix. Si je suis trompé dans mes voeux, si je le suis dans mon attente, je verserai pour toi mon sang. C'est tout ce que je puis. Je n'ai rien donné au hasard; je ne me reprocherai rien.»

CHAPITRE XLIX.

La nuit vint; elle suspendit ce flux et ce reflux de craintes et d'espérances qu'une incertitude pénible et des pressentiments confus faisaient naître dans les esprits. Mais ces mouvements, appaisés par le sommeil, se renouvelèrent, lorsqu'aux premiers rayons du jour on vit de loin la troupe de Pizarre qui s'avançait, et qu'il était aisé de reconnaître au brillant éclat de ses armes. Elle approche; le roi l'attend, élevé sur son trône d'or, que soutiennent douze caciques. Les Espagnols, déployés sur deux lignes, dont la cavalerie occupe les ailes, ayant à leur tête Pizarre, et vingt guerriers, qui, comme lui, montent des coursiers belliqueux, s'avancent, d'un pas fier et grave, à la portée du javelot. Pizarre alors commande qu'on s'arrête; et accompagné de Valverde et de six de ses lieutenants, il se présente, avec une noble assurance, devant le trône de l'Inca.

On fait silence; et du haut d'un coursier qui l'élève au niveau du trône, le héros castillan parle au roi en ces mots: «Grand prince, tu sais qui nous sommes. Et plût au ciel que le nom espagnol fût moins fameux dans ce Nouveau-Monde, puisqu'il ne doit sa renommée qu'à d'horribles calamités! Mais le reproche et la honte du crime ne doivent tomber que sur le criminel; et si la renommée les a étendus sur l'innocent, elle est injuste; et tu ne dois pas l'être. Si j'en croyais tes ennemis, je te regarderais comme le plus barbare des tyrans. Mais tes amis m'ont répondu de ton équité; je les crois. Traite-nous de même; ou du moins, avant de nous juger, commence à nous connaître, et ne fais pas retomber sur nous les maux que nous n'avons pas faits.

«Lorsque les Incas tes aïeux ont fondé cet empire, et rangé sous leurs lois les peuples de ce continent, ils leur ont dit: Nous vous apportons un culte, des arts, et des lois qui vous rendront meilleurs et plus heureux. Voilà le titre de leur conquête. Ce titre est le mien; et comme eux je m'annonce par des bienfaits. Je n'aurai pas de peine à te persuader que nous sommes supérieurs, par l'industrie et les lumières, à tous les peuples de ce monde. Ce sont les fruits de trois mille ans de travaux et d'expérience, dont nous venons vous enrichir. Dans vos lois, je ne changerai que ce que tu croiras toi-même utile d'y changer, pour le bien de tes peuples; et ces lois, et l'autorité qui en est l'appui, resteront dans tes mains: tes peuples n'auront pas le malheur de perdre un bon roi. Protégé par le mien, tu seras son ami, son allié, son tributaire; et ce tribut, léger pour toi, n'est que le partage d'un bien que vous prodigue la nature, et qu'elle nous a refusé. En échange de l'or, nous vous apportons le fer, présent inestimable, et pour vous mille fois plus utile et plus précieux. Nos fruits, nos moissons, nos troupeaux, ces richesses de nos climats; des animaux, les uns délicieux au goût, servant de nourriture à l'homme, les autres à-la-fois robustes et dociles, faits pour partager ses travaux; les productions de nos arts qui font le charme de la vie, des secrets pour aider nos sens et pour multiplier nos forces; des secrets pour guérir ou pour soulager nos maux; mille larcins que l'homme industrieux a faits à la nature, mille découvertes nouvelles pour subvenir à ses besoins, pour ajouter à ses plaisirs: voilà ce que je te promets, en échange de ce métal, de cette poussière brillante, dont vous êtes assez heureux pour ne pas sentir le besoin. Inca, tel est l'accord paisible et le commerce mutuel que mon maître Charles d'Autriche, puissant monarque d'Orient, m'a chargé de t'offrir.»

Ataliba, le coeur rempli de joie et de reconnaissance, répondit à Pizarre qu'il justifiait bien l'opinion qu'on lui avait donnée de sa droiture et de sa générosité; qu'à tout ce qu'il lui proposait, il ne voyait rien que de juste; que les montagnes où germait l'or seraient ouvertes aux Castillans; et qu'il ne croirait pas assez payer encore l'amitié d'un peuple éclairé, qui lui apportait ses lumières et l'alliance d'un grand roi.

«La plus sublime de nos lumières, reprit le héros castillan, c'est la connaissance d'un Dieu, dont la terre, le ciel, le soleil même sont l'ouvrage. Inca, ne t'en offense point: ce bel astre, dont tes aïeux se disaient les enfants, est sans doute la plus frappante des merveilles de la nature; mais il est lui-même sorti des mains de l'être créateur; et il ne fait que lui obéir, en donnant sa lumière au monde. C'est donc ce Dieu, qui, d'un coup-d'oeil, a prescrit au soleil sa course, à la mer ses limites, son repos à la terre, aux cieux leurs révolutions, à la nature entière ses mouvements divers, son ordre, ses lois éternelles; c'est lui seul qu'il faut adorer.»

«Le Dieu que tu m'annonces, lui répondit l'Inca, ne nous était pas inconnu: il a un temple parmi nous: ce temple est dédié à celui qui anime le monde[157]. Mais pourquoi cet être sublime ne serait-il pas le soleil? Cet éclat, cette majesté sont, je crois, bien dignes de lui.»

[157] Pacha Camac.

«Inca, lui demanda Pizarre, si, d'une extrémité de ton empire à l'autre, je voyais tous les ans un voyageur aller et revenir, sans jamais ralentir sa course, sans se reposer un moment, sans jamais s'écarter d'un pas, le prendrais-je pour le roi du pays, ou pour un de ses messagers? Le Dieu de l'univers n'a point d'heure prescrite, ni d'espace déterminé; il est sans cesse et par-tout présent. Celui qu'obscurcit un nuage, et qui ne saurait éclairer une moitié du globe, sans laisser l'autre dans la nuit, n'est point le dieu de l'univers. Autrefois, m'a-t-on dit, tes peuples adoraient la mer, les fleuves, les montagnes. Tout cela, comme le soleil, tient sa place dans la nature; mais tout cela ne fait qu'obéir et servir. Adorons celui qui commande; et pour en avoir une idée, infiniment trop faible encore, écoute ce que nos sages nous ont depuis peu révélé. Ces hommes, exercés à voir ce qui se passe dans les cieux, sont tous persuadés que le monde où nous sommes n'est pas le seul monde habité; qu'il en est mille dans l'espace; et que chacune des étoiles est un soleil plus éloigné de nous, fait pour éclairer d'autres mondes. Laisse aller ta pensée dans cette immensité, et vois ces soleils et ces mondes tous soumis à la même loi. Celui qui les gouverne tous, à qui tous obéissent, est le Dieu que j'adore. Juge combien ce Dieu est encore au-dessus du tien.»

«Tu me confonds, mais tu m'éclaires, dit l'Inca. Je commence à croire qu'on avait trompé mes aïeux. Dis-moi seulement si ton Dieu est juste et bon, et si sa loi fait à l'homme un devoir de l'être?--Il est, lui répondit Pizarre, la justice et la bonté même; et l'unique devoir de l'homme est de lui ressembler.--Je ne te demande plus rien, reprit l'Inca. Viens nous instruire, nous éclairer de ta raison, nous enrichir de ta sagesse; et sois sûr de trouver des coeurs dociles et reconnaissants.»

Ainsi, tout semblait s'applanir, lorsque le fourbe et fougueux Valverde demande à parler à son tour. «Oui, prince, dit-il à l'Inca, ce que tu viens d'entendre est vrai, mais d'une vérité sensible. Il s'agit à-présent d'oublier ta propre raison, ou de l'humilier sous le joug de la foi. Voici ce que la foi t'enseigne.» Alors l'imprudent[158] s'enfonça dans la profonde obscurité de nos redoutables mystères, au nombre desquels il comprit l'autorité d'un homme préposé par Dieu même pour commander aux rois, dominer sur les peuples, disposer des couronnes, comme de tous les biens des souverains et des sujets, et faire exterminer tous ceux qui ne lui seraient pas soumis.

[158] «Croyant peut-être, dit Benzoni, que ce roi fût devenu en un instant quelque grand théologien.» _Pensando forse che il rè fosse un qualche gran theologo divenuto._ (Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)

Le monarque péruvien, étonné d'un langage si étrange pour lui, demande avec douceur à celui qui vient de parler, où il a pris toutes ces choses. «Dans ce livre, répond Valverde d'un ton plein d'arrogance, dans ce livre inspiré, dicté par l'Esprit saint lui-même.» L'Inca, sans s'émouvoir, prit dans ses mains le livre, et après y avoir jeté les yeux: «Tout ce que Pizarre m'annonce, je le conçois, dit-il; je le croirai sans nulle peine. Mais ce que tu me dis, je ne saurais le concevoir; et ce livre, muet pour moi, ne m'en instruit pas davantage.» Il ajouta, dit-on, quelques mots offensants[159] pour cet homme qui s'arrogeait le droit de commander aux rois et de disposer des empires; et, soit mépris ou négligence, en rendant le livre à Valverde, il le laissa tomber.

[159] «Que le pape devait bien être quelque grand fat, de donner ainsi libéralement ce qui n'était pas à lui.» _E che il pontifice doveva essere un qualche gran pazzo, poi che dava cosi liberamente quello d'altri._ (BENZONI, Hist. du Nouveau-Monde, liv. 3.)

Il n'en fallut pas davantage. Le prêtre fanatique, transporté de fureur, se tourne vers les Espagnols, et se met à crier vengeance pour la religion, que ce barbare foule aux pieds[160].

[160] _Uccidete questi cani che dispreggiano la legge di dio._ (BENZONI, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)

A l'instant, par un feu rapide et meurtrier, l'arquebuse annonce la guerre, et donne le signal du plus noir des forfaits. Le bataillon s'ouvre; et du centre, l'airain gronde et vomit la mort. Au bruit de ces volcans d'airain qui s'embrasent et qui mugissent, au massacre imprévu que d'invisibles coups font devant le trône du roi, il se trouble; il voit à ses pieds sa garde éperdue et tremblante, se serrer pour toute défense, et périr sous ses yeux, comme un troupeau timide, au milieu duquel le feu dévorant de la foudre serait tombé. L'Inca leur avait défendu toute espèce d'hostilité; et ils observaient sa défense. Alonzo, furieux, les presse de le suivre, et de fondre en désespérés sur cette troupe d'assassins. «Vengez-vous, vengez-moi des traîtres qui déshonorent ma patrie. Défendez, sauvez votre roi.» Le vaillant jeune homme, à ces mots, se sent blessé; il tombe. L'Inca le voit tomber, et pousse des cris lamentables.

«C'est à nous, dit Orozimbo, d'exterminer ces monstres. Suivez-moi, mes amis, et emparons-nous de leurs foudres.» Il dit, et à la tête des princes de son sang et de ses deux mille Indiens, il marche, sans détour, vers ces bouches brûlantes qui tonnent devant lui; il ne les entend point. Ses amis écrasés l'inondent de leur sang; les lambeaux de leur chair, les débris de leurs os tombent sur lui de toutes parts; sa fureur l'aveugle et l'emporte. Télasco lui reste, et le suit. Amis infortunés! Ils vont tête baissée se jeter sur la batterie: une explosion formidable les met en poudre; ils disparaissent dans un tourbillon de fumée; et de leur brave et malheureuse troupe, le glaive castillan moissonne ce que le feu n'a pas détruit.

Ce désastre épouvantable, et aussi prompt que la pensée, ne décourage ni Palmore, ni Capana: tous deux s'avancent pour envelopper l'ennemi. Mais c'est dans ce moment que partent, avec une fougue indomptable, les deux escadrons castillans. Les chefs, ne pouvant retenir la fureur du soldat, s'y laissent emporter. Ils volent à travers un nuage de flèches. Les chevaux en sont hérissés; mais furieux comme leurs guides, ils enfoncent les bataillons, bondissent à travers les lances, écrasent une foule d'Indiens terrassés; et le fer, trempé dans le sang, redouble cet affreux carnage.

De la garde d'Ataliba, six mille hommes sont massacrés; tout le reste va l'être. Ceux qui portent le trône ont à peine le temps de se succéder; tous périssent; et le mourant tombe soudain sur le mort qu'il a remplacé. Pizarre, qui, pour retenir une rage effrénée, s'était jeté à travers ses soldats, sans pouvoir ni se faire entendre, ni se faire obéir, ne voit plus qu'un moyen de sauver la vie à l'Inca. Il se met lui-même à la tête des meurtriers, il les devance, pénètre, arrive jusqu'au trône, écarte d'une main le fer qui va frapper Ataliba, et dont il est blessé lui-même, de l'autre main saisit ce prince, l'entraîne, le jette à ses pieds, et, en le gardant, il s'écrie: «Qu'on le prenne vivant, pour avoir ses trésors.» Ce mot en impose à la rage.

Pâle, troublé, hors de lui-même, le roi tombe, et se voit baigné dans des flots de sang indien. Il reconnaît les corps de ses amis, brisés, meurtris, percés de coups; il les embrasse avec des cris si douloureux, que leurs bourreaux en sont émus. Dans la foule, il découvre Alonzo. «Cher et funeste ami! tu m'as perdu, dit-il; mais on t'a trompé: ton malheur est d'avoir eu l'ame d'un Indien.» A ces mots, s'étant aperçu qu'Alonzo respirait encore: «Ah! cruel, dit-il à Pizarre, sauve du moins celui qui m'a livré à toi.»

Pizarre les fait enlever l'un et l'autre; il charge Fernand de les garder, d'en prendre soin; et lui, s'élançant dans la plaine, il vole et va sauver les déplorables restes de la légion de Palmore, sur laquelle on est acharné. Là, Valverde[161], au milieu du meurtre, une croix à la main, la bouche écumante de rage, criait: «Amis, chrétiens, achevez, achevez, l'ange exterminateur vous guide. Ne frappez que de pointe, pour ménager vos glaives; plongez, trempez-les dans le sang.»--«Éloigne-toi, monstre exécrable, lui dit Pizarre, éloigne-toi, ou je te fais vomir ton ame atroce.» Le monstre épouvanté s'éloigne en frémissant. «Arrêtez, cruels! arrêtez, crie alors Pizarre aux soldats, ou tournez contre moi vos armes.»

[161] Quant au moine qui avait commencé le jeu, il ne cessa, tant que le carnage dura, de faire du capitaine, et d'animer les soudards, leur conseillant de ne jouer que de l'estoc, et ne s'amuser à tirer des taillades et coups fendants, de peur qu'ils ne rompissent leurs épées.» _Perche di taglio non rompessero le spade._ (BENZONI, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)

Soit respect, soit épuisement de leur force et de leur fureur, ils obéissent; et Pizarre les fait retourner sur leurs pas.