Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou

Part 22

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Huascar était captif dans les murs de Cannare; mais l'un de ses frères, Mango, réfugié dans les détroits des montagnes de l'orient, avec les restes de sa famille et les débris de son armée, méditait le hardi dessein de rentrer dans Cusco, et d'en chasser Palmore. Il voyait même tous les jours son camp se grossir de nouveaux transfuges, qu'effrayait la domination de l'usurpateur de l'empire et de l'oppresseur de leur roi.

Tels, lorsque un vaste incendie se répand dans une forêt, les animaux qui l'habitaient, chassés de leur retraite par la rapidité des flammes, que pousse un vent impétueux, se retirent, en mugissant, sur des rochers inaccessibles; et de là, fixant un oeil morne sur la forêt que le feu dévore, ils semblent murmurer entre eux leur épouvante et leur douleur.

Bientôt l'intrépide Mango descend, à la tête des siens, des montagnes de l'orient. La renommée, qui le précède, a semé le bruit de sa marche. Le courage, dans tous les coeurs, se ranime avec l'espérance; dans Cusco le peuple commence à s'émouvoir, et le bruit sourd et menaçant de la révolte se fait entendre.

Au signal d'un soulèvement et à l'approche d'une armée, Palmore abandonne la ville. Il fait pourvoir abondamment la citadelle qui la domine[150], et s'y enferme avec les siens.

[150] Tupac Yupangué, dixième Inca, avait fait construire cette citadelle avec les matériaux amassés par son père Yupangué.

Mango trouve la ville ouverte; il y entre comme en triomphe; et fier d'une nombreuse armée qu'il fait camper autour des murs, il envoie à la citadelle sommer Palmore de se rendre. Celui-ci répond que la paix, ou la mort le désarmera. On le presse, on lui fait entendre que tout l'empire est soulevé, qu'Ataliba est perdu sans ressource, et que lui-même il n'a d'espoir qu'en la clémence de Mango. «Je ne sais point ce qui se passe hors des remparts que je défends, répond ce généreux guerrier. Ataliba est homme, il peut éprouver des revers; mais puisqu'il lui reste avec moi deux mille sujets fidèles, il n'a pas tout perdu. S'il n'était plus lui-même, peut-être alors prendrais-je conseil de la nécessité, mais tant qu'il est vivant, je ne dépends que de lui seul; et je laisse Mango exercer sa clémence sur des malheureux, s'il en est d'assez lâches pour l'implorer.»

Cependant, comme il s'aperçut que quelques-uns des siens étaient troublés de ces menaces: «Quand il serait vrai, leur dit-il, qu'Ataliba fût malheureux, lui en serions-nous moins fidèles? Ressemblerions-nous aux oiseaux qui s'envolent d'un arbre, dès qu'il est ébranlé par quelque tourbillon rapide? L'arbre est courbé; il se relèvera: laissons passer l'orage.» Alors, choisissant parmi eux un messager intelligent et sûr: «Cherche Ataliba, lui dit-il; apprends-lui que la forteresse de Cusco est à nous encore; que c'est moi qui la garde, et que j'ai avec moi deux mille hommes déterminés à verser pour lui tout leur sang. Voilà, dit-il en se tournant vers ses soldats qui l'écoutaient, voilà comme il faut que l'on parle à ses amis dans le malheur; et le meilleur ami d'un bon peuple, c'est un bon roi.»

Sur les premiers avis qu'on avait reçus du soulèvement de Cusco, le roi de Quito s'avançait au secours de Palmore; et Alonzo avait voulu le suivre, malgré les larmes de Cora. Ils avaient passé les plaines de Loxa, vu les sources de l'Amazone, et du haut des monts qui dominent le fleuve Abancaï, ils découvraient les campagnes que ce beau fleuve arrose, quand le messager de Palmore vint au-devant d'Ataliba, l'avertit que Mango venait à lui, que Palmore, avec deux mille hommes, gardait encore la citadelle, et que le chef et les soldats lui étaient dévoués. Molina l'entendit, et dans le moment même il prit sa résolution. «Laisse-moi, dit-il à l'Inca, te choisir, non loin de ce fleuve, un camp facile à retrancher, où ton armée se repose; et profitons de l'avantage que le sort nous a ménagé.» Il fit donc avancer l'armée sur le coteau qui dominait la plaine, lui traça lui-même son camp; et vers la nuit il appela le messager de Palmore, l'instruisit, et le renvoya.

Mango passe l'Abancaï, s'avance, et voyant l'ennemi retranché dans son camp, l'insulte, et l'appelle au combat.

Ataliba, vivement offensé, s'indignait de ne pas sortir; il se croyait couvert de honte, et s'en plaignait à son ami. «Ne vois-tu pas, lui dit Alonzo, que ces désirs et ces menaces n'annoncent dans tes ennemis qu'imprudence et légèreté? Laisse venir le jour que j'ai marqué pour leur défaite; alors nous répondrons en hommes à ces témérités d'enfants.»

Deux jours après, l'aurore ayant éclairé l'horizon, le roi de Quito vit paraître, au-delà du camp ennemi, sur une colline opposée, le drapeau flottant de Palmore. «Voici le moment, prince, dit le jeune Espagnol; et si Palmore fait son devoir, l'empire est à toi sans partage.» Il dit; et le signal donné, l'armée abandonne son camp, et va se ranger dans la plaine.

Alonzo se réserve deux mille combattants armés de haches et de massues, pour charger lui-même à leur tête. C'est la troupe de Capana; et ce cacique anime ses sauvages à mériter l'honneur de combattre sous Alonzo. Cependant la flèche et la fronde engagent le combat. On s'approche; et bientôt une horrible mêlée confond les coups, et fait couler ensemble des flots du sang des deux partis.

Alors, du haut de l'éminence où Palmore s'est reposé, il fond sur l'armée ennemie; et d'une ardeur égale, l'impétueux Alonzo marche à la tête du corps terrible qu'il réservait pour ce moment.

Entre ces deux attaques soudaines et rapides, Mango, surpris, épouvanté, dissimule en vain son effroi. Le trouble a gagné son armée. Tout se disperse, tout s'enfuit. La légion des Incas résiste seule et se tient immobile, comme un rocher au milieu des vagues qui le couvrent de leur écume. En vain ses pertes l'affaiblissent, en vain elle se voit accabler sous le nombre: trois fois on l'invite à se rendre, trois fois, avec un fier mépris, elle rejette son salut. Sa résistance, et le carnage qu'elle fait en se défendant, achèvent d'étouffer un reste de compassion dans les bataillons qui la pressent. Elle succombe enfin; aucun de ses guerriers ne quitte son rang; ils périssent dans la place où ils combattaient; et ce qui reste des vaincus, cherchant leur salut dans la fuite, laissent sur le champ de bataille Ataliba, vainqueur et consterné, parcourir ces plaines de sang, et se reprocher sa victoire. Hélas! cette victoire qui lui arrachait des larmes, était pour lui le terme de la prospérité, et comme le dernier sourire, le sourire cruel et traître de la fortune qui l'abandonnait.

Ce même jour, ce jour funeste vit arriver Pizarre sur la rive du fleuve qui baigne les champs de Tumbès.

CHAPITRE XLV.

Vers l'embouchure de ce fleuve est une île sauvage[151], où Pizarre avait résolu de se ménager un refuge. Il y passa sur des canots; car il avait devancé sa flotte. Mais cette île était la demeure d'un peuple indomptable et féroce. Pizarre, dédaignant de perdre, à réduire ce peuple, un temps qui lui était précieux, n'attendit que sa flotte, pour revenir camper sur le rivage et devant le fort de Tumbès.

[151] L'île de Puna.

Dans ce fort étaient enfermés mille Indiens détachés de l'armée d'Ataliba. Orozimbo était à leur tête. Sous lui commandait Télasco. La belle et tendre Amazili, l'arc à la main, le carquois sur l'épaule, telle et plus fière en son maintien et plus légère dans sa course qu'on ne peint Diane elle-même, avait suivi son frère et son amant, digne, par son courage, de partager leur gloire. Pizarre se souvint du peuple de Tumbès, de l'accueil plein d'humanité[152], de candeur, et de bienveillance qu'il en avait reçu; il résolut de bonne foi d'achever de gagner l'estime et l'amitié de ce bon peuple. Il assembla donc ses guerriers, et leur tint ce discours:

[152] L'histoire attribue ici au peuple de Tumbès une trahison sans vraisemblance. _Il immola_, dit-on, _à ses idoles trois Espagnols qui s'étaient confiés à lui_. Le peuple de Tumbès n'avait plus d'idoles; il n'adorait que le soleil; et on ne faisait point au soleil des sacrifices de sang humain. Cette absurde imputation est encore plus démentie par les moeurs de ce peuple, par sa candeur et sa bonté.

«Castillans, je vous ai promis des richesses et de la gloire. De ces deux biens, l'un vous est assuré, l'autre dépend de vous. Ceux de vous qui veulent de l'or, s'en retourneront chargés d'or: je vous en suis garant: ne vous abaissez pas jusqu'au soin vil d'en amasser. Pour la gloire, c'est autre chose: une haute entreprise la promet, ne l'assure pas. Celui-là seul l'obtient, qui la mérite: jamais le crime ne la donne. Les conquérants de l'Amérique ont fait tout ce qu'on peut attendre de l'audace et de la valeur. Ils ne seront pourtant jamais qu'au nombre des brigands insignes. L'homme étonnant à qui l'Espagne a dû le Nouveau-Monde, Colomb s'est dégradé par une trahison; Cortès, par une perfidie plus noire et plus infâme encore; et c'est lui qu'ont flétri les fers dont il a chargé Montezume. Le reste s'est déshonoré par les plus indignes excès. Il dépend de nous, mes amis, d'en partager l'opprobre, ou de nous en laver, nous et notre patrie, par une conduite opposée: nous en avons encore le choix. Il s'agit de ranger sous la puissance de l'Espagne la plus riche moitié de ce Nouveau-Monde; et il en est deux moyens, la douceur et la violence. La violence est inutile; et chez des nations guerrières, où nous sommes en petit nombre, elle serait aussi dangereuse qu'injuste. Le danger n'est rien, je le sais; mais la gloire, la gloire est tout; et quand nous aurions opprimé, dévasté, changé ces contrées en des déserts sanglants, en de vastes tombeaux, oserions-nous repasser les mers, chargés de trésors et de crimes, et poursuivis par les remords? Les malédictions d'un monde, les reproches de l'autre, la colère du ciel, enfin les cris de la nature et de l'humanité, tout cela fait horreur. Ni les grandeurs, ni les richesses ne consolent d'être odieux: c'est un courage qui me manque; vous ne l'avez pas plus que moi. Faisons-nous des prospérités dont nous n'ayons point à rougir, ou un malheur qui nous honore. Rien n'est si beau que ce qui est juste, rien n'est si juste sur la terre que l'empire de la vertu. Tâchons de dominer par elle. Quelle conquête, mes amis, que celle qui n'aurait coûté ni larmes ni sang! Quel triomphe que celui qui ne serait dû qu'au pouvoir des bienfaits! La reconnaissance et l'amour nous livreraient tous les biens de ces peuples: pour les vaincre et les captiver, nos armes seraient inutiles; et c'est alors qu'elles seraient dignes d'orner les temples de ce dieu que nous venons faire adorer.»

Toute la jeunesse applaudit; mais ceux des guerriers castillans qui avaient servi sous Davila, et dont les mains s'étaient déja trempées dans le sang des peuples de l'isthme, tirèrent un mauvais présage de ce qu'ils appelaient mollesse dans leur général. Vincent de Valverde, sur-tout, ce prêtre ardent et fanatique, fut indigné de reconnaître dans le langage de Pizarre les sentiments de Las-Casas, et fronçant un sourcil atroce: «Ils fléchiront, disait-il en lui-même, ils fléchiront sous le joug de la foi, ou ils seront exterminés.»

Sans écouter cet odieux murmure, Pizarre marcha vers Tumbès, et fit demander au cacique de le recevoir en ami. Mais le cacique, enfermé dans sa ville, répondit qu'elle dépendait d'Ataliba, roi de Quito, qui l'avait prise sous sa garde; et que le fort la protégeait.

Il fallait attaquer ce fort. Pizarre s'approche; il l'observe; et quel est son étonnement, lorsqu'à cette enceinte, à ces angles, à ces murs de gazon, faits pour être à l'épreuve de ses plus foudroyantes armes, il reconnaît l'art des Européens! «C'est Molina, c'est lui qui enseigne aux Indiens à se retrancher devant nous, dit Pizarre: il a fait construire ces remparts; peut-être il les défend lui-même.» Impatient de s'en instruire, il demande à parler au commandant du fort; et Orozimbo se présente. «Espagnol, je suis Mexicain, je suis neveu de Montezume. Juge si je dois te connaître, si je puis me fier à toi. C'est ici mon dernier asyle; ce sera mon tombeau, si ce n'est pas le tien.»

Des Mexicains dans le fort de Tumbès! Rien n'était plus inconcevable: Pizarre ne pouvait le croire. Cependant il fallut céder aux instances des Castillans. Indignés d'une résistance qu'ils regardaient comme une insulte, ils murmuraient, ils demandaient l'assaut. Pizarre le promit. Mais afin qu'il fût moins sanglant, il voulut agir de surprise, et à la faveur de la nuit. On se plaignit de sa prudence; elle faisait injure à ceux qu'elle paraissait ménager: ses guerriers, ses soldats eux-mêmes se seraient crus déshonorés par ces précautions timides: ce n'était pas devant ces troupeaux d'indiens qu'il fallait craindre le grand jour, si favorable à la valeur. Le héros gémit, et céda.

L'attaque fut vive et rapide. Les foudres de l'Europe volaient sur les remparts; les Indiens épouvantés n'osaient paraître; et la fascine amoncelée allait applanir le fossé. Orozimbo, qui voit la terreur dont tous les esprits sont frappés, les ranime et les encourage. «Eh quoi! mes amis, leur dit-il, qu'a donc ce bruit qui vous effraie? Est-ce le bruit qui tue? et faut-il tant d'efforts pour rompre le fil de la vie? Ces bouches brûlantes sans doute vomissent la mort; mais la mort est aussi au bout d'une flèche; et l'arc, dans la main d'un brave homme, est terrible comme le feu. Chacun de vous n'a qu'une mort à craindre, et il en a mille à donner: vos carquois en sont pleins. Paraissez donc, et repoussez une troupe d'hommes hardis, mais faibles, vulnérables et mortels comme vous.»

Il dit, et à l'instant une grêle de traits répond au feu des Castillans. L'approche du fossé, la route du soldat qui vient y jeter sa fascine, commence à être périlleuse. Plus d'une flèche, mais sur-tout celles des Mexicains, se trempent dans le sang. Un oeil vengeur les guide, et choisit ses victimes. Pennates, Mendès, et Salcédo se retirent blessés; l'intrépide Lerma entend siffler à travers son panache le trait qui lui était destiné. Le vaillant Péralte s'étonne de voir une flèche rapide percer son épais bouclier, et venir effleurer son sein. Le bras nerveux de Télasco l'avait lancée; mais l'airain l'émoussa: elle tomba sans force aux pieds du superbe Espagnol.

Bénalcasar, qui devait être l'un des fléaux de ces contrées, du haut de son coursier fougueux, pressait les travaux des soldats. Une flèche qui part de la main d'Orozimbo, atteint le coursier dans le flanc. L'animal indompté se dresse, frappe l'air de ses pieds, se renverse, et sous lui foule son guide étendu sur le sable. Orozimbo, qui le voit tomber, en pousse un cri de joie. «Ombres de Montezume et de Guatimozin! ombre de mon père! dit-il, ombres de mes amis! recevez ce tribut, ce faible tribut de vengeance. Je ne mourrai donc pas sans avoir fait vomir le sang et l'ame à l'un de nos tyrans!» Il se trompait: la molle arène céda sous le poids du coursier; le Castillan y fut enseveli, mais se releva de sa chûte, plus furieux, plus implacable, plus altéré du sang des Indiens.

Le plomb mortel qui portait sur les murs de plus inévitables coups, ne vengeait que trop bien Pizarre, mais ne le consolait pas. Pour lui la plus légère perte était funeste. Il s'affligeait sur-tout de voir les Indiens s'aguerrir et s'accoutumer à ce bruit, à ce feu des armes qui par-tout avait répandu tant d'effroi dans ce Nouveau-Monde. Il fallait, ou les rendre encore plus intrépides, en cédant à leur résistance, ou faire tout dépendre du hasard d'un moment. Le fossé, dans sa profondeur, était comblé de l'un à l'autre bord, et l'escalade était possible. Pizarre s'y résout, et l'ordonne. A l'instant le feu redouble et la protége.

Orozimbo ne perd point courage. Il défend à ses Indiens de s'exposer au feu: «Imitez-nous, dit-il: Télasco, mes amis et moi, nous allons vous donner l'exemple.» Il eut seulement soin d'écarter du lieu de l'assaut sa soeur, qui lui tendait les bras, et le conjurait par ses larmes de la souffrir auprès de lui.

Alors, s'armant de haches et de lourdes massues, ils attendent, tête baissée, les plus hardis des assaillants.

Il en parut trois à-la-fois, Moscose, Alvare, et Fernand, le jeune frère de Pizarre. Ils s'élèvent, tenant le glaive d'une main, le bouclier de l'autre, et portant dans les yeux un courage déterminé.

Télasco s'adresse à Moscose, et d'un coup de massue lui brisant sur la tête l'écu qui lui sert de défense, le renverse du haut des murs. Il tombe comme foudroyé sur ses soldats qui allaient le suivre, et roule sur leurs boucliers.

Fernand Pizarre va s'élancer de l'échelle sur le rempart; mais encore chancelant sur un appui fragile, il ne peut ni parer ni porter des coups assurés. Orozimbo, l'ayant saisi au bras dont il tenait le glaive, le désarme et l'entraîne à lui. Il se débat; mais il est terrassé. Son vainqueur lui laisse la vie; et le soldat qui prend sa place reçoit pour lui le coup mortel.

Alvare, dans l'instant qu'il s'attache au bord du mur pour le franchir, sent tomber sur son casque la hache meurtrière; et le coup, en glissant, le blesse au bras qui lui servait d'appui. Il est précipité sanglant; et ses soldats voyant sur leur tête la massue levée pour les frapper, n'osent s'exposer après lui à une mort inévitable.

Pizarre croit avoir perdu le plus tendre, le plus aimable, le plus vertueux de ses frères; mais il dévore sa douleur. Il voit la consternation de ceux qu'il a trop écoutés; et, sans y ajouter le reproche, il fit interrompre l'assaut.

Le premier soin d'Orozimbo, après que l'ennemi se fut retiré dans son camp, fut de faire réduire en cendres ce vaste monceau de fascines dont on avait comblé le fossé du rempart; et tandis que des tourbillons de fumée et de flammes s'élevaient au-dessus des murs: «Viens, dit-il au jeune Pizarre, et vois ce bûcher allumé. Quand je t'y jetterais vivant, quand j'y ferais brûler avec toi tous tes compagnons, et avec eux leurs pères, leurs enfants, et leurs femmes, je ne vous rendrais pas les maux que ta nation nous a faits... Va-t'en, va dire à ces barbares que les neveux de Montezume ayant à leurs pieds un brasier, et dans leurs mains un Castillan... Va-t'en, te dis-je, et ne tarde pas; car je crois entendre les plaintes de l'ombre de Guatimozin.»

Fernand Pizarre s'en allait, le coeur flétri, l'ame abattue, n'osant s'avouer à lui-même qu'il respirait par la clémence d'un Indien, d'un Indien neveu de Montezume! Dans la plaine qui séparait le camp des Espagnols du fort de Tumbès, il rencontre un vieillard étendu sur le sable et baigné dans son sang. Ce vieillard respirait encore, et tendant les bras au jeune homme, il l'appelait à son secours. Pizarre approche. L'Indien lève sur lui un oeil mourant, lui montre son flanc déchiré, et fait un signe vers le rivage, un autre signe vers le ciel, comme pour indiquer le crime et le vengeur.

Le guerrier attendri lui donne tous les soins de l'humanité; il étanche le sang de sa blessure; et l'aidant à se soulever et à se soutenir, il paraît vouloir le mener au camp. Le vieillard, frissonnant d'horreur, le conjurait, en lui baisant les mains, de prendre une route opposée. «Non, disait-il; c'est de côté-là qu'ils sont allés.--Qui donc? lui demanda Pizarre.--Les meurtriers, dit le vieillard. Ils étaient vêtus comme toi; ils te ressemblaient... Non, pardonne, je ne veux pas te faire injure; tu es aussi bon qu'ils sont méchants. Ils venaient du fort, ils allaient vers le rivage de la mer; et moi, je traversais la plaine; je ne leur faisais aucun mal. L'un d'eux m'a regardé d'un oeil menaçant et farouche. Je tremblais; je l'ai salué pour l'adoucir; et lui, tirant son glaive, il me l'a plongé dans le flanc.»

«Ah, les barbares! s'écria le jeune homme saisi d'horreur. Et moi, et moi, dans le moment qu'ils t'assassinaient!...» Il n'en put dire davantage, les sanglots lui étouffaient la voix. Il embrasse, il baigne de pleurs le vieillard Indien.» Ah! si tu savais, reprit-il, combien je déteste leur crime! combien je le dois abhorrer! Bon vieillard, tes jours me sont chers: je ne t'abandonnerai pas. Dis-moi, où faut-il te conduire?--A ce village que tu vois, dit l'Indien. C'est là que mes enfants m'attendent. Au nom de ton père, aide-moi à me traîner vers ma cabane: je ne demande au ciel que de voir encore une fois mes enfants, et de mourir entre leurs bras.» Il n'eut pas même cette joie. A quelques pas de là, ses genoux s'affaiblirent; il sentit son corps défaillir; et se laissant tomber dans le sein de Pizarre, il fixa ses yeux sur les siens, lui serra la main tendrement, regarda le ciel, et tournant sa vue attendrie et mourante vers son village, il expira.

Fernand, accablé de tristesse, retourne au camp des Espagnols. Le conseil était assemblé dans la tente du général; et quel fut le ravissement de ce héros, en revoyant son frère, un frère tendrement chéri, qu'il croyait perdu pour jamais! Il se lève, il l'embrasse. Les deux autres guerriers du même sang témoignent les mêmes transports; et tout le conseil s'intéresse à leur joie et à son retour. On l'interroge. Il dit ce qu'il a vu, et la valeur des Mexicains, et la clémence de leur chef, et la rencontre du vieillard. Son ame se répand dans ce récit qui la soulage; son attendrissement s'exprime par des larmes, et il en fait couler. «O mon frère! dit-il enfin en s'adressant au général, c'est nous qui apprenons aux sauvages à être cruels et perfides; et ils ne peuvent nous apprendre à être bons et généreux! Quelle honte pour nous! Je demande vengeance du meurtre de cet Indien; je la demande au nom du ciel et au nom de l'humanité. Découvrez quel est parmi nous l'homme assez lâche, assez féroce, pour avoir plongé son épée dans le sein d'un homme paisible, d'un faible et timide vieillard.»

Il y avait, dans ce conseil, des hommes durs, qui, en souriant, disaient tout bas, que le jeune Pizarre mettait un grand prix à la vie, puisqu'en daignant la lui laisser, on l'avait si fort attendri. Il s'aperçut de ce sourire, et il en était indigné; mais le général, imposant à son impatience, lui dit de prendre place dans l'assemblée.

Le grand intérêt des Castillans était de ménager leurs forces. Ils étaient en trop petit nombre pour hasarder encore de s'affaiblir par un nouvel assaut. Il fallait donc, ou laisser en arrière la ville et le fort de Tumbès, ou chercher une plage d'un abord plus facile, ou réduire, par un long siége, les défenseurs de celle-ci aux plus dures extrémités.

Le parti de former le siége parut le plus sage et le plus glorieux: il réunit toutes les voix. Le général lui seul, recueilli en lui-même, et profondément occupé, semblait encore irrésolu. Sa tête, long-temps appuyée sur ses deux mains, se relève avec majesté, et des yeux parcourant lentement l'assemblée: «Castillans, dit-il, j'ai voulu vous donner, par ma déférence, une marque de mon estime. J'ai permis l'attaque du fort; l'événement a démontré l'imprudence de l'entreprise. Vous voulez assiéger ces murs, vous le voulez, et j'y consens encore. Mais chez des peuples qui, sans nous, et loin de nous, vivaient paisibles, sur des bords où, quoi qu'on en dise, nous portons une guerre injuste, ne vous attendez pas que je fasse éprouver à une ville entière les dernières extrémités de la disette et de la faim. Je veux bien les leur faire craindre; mais si ce peuple a le courage de les attendre, je n'aurai pas la barbarie de les lui laisser endurer. Lorsque dans un combat je risque et je défends mes jours et ceux de mes amis, le danger auquel je m'expose compense le mal que je fais; et je puis me le pardonner. Mais sans péril être inhumain! mais voir languir devant ses yeux une multitude affamée, l'enfant sur le sein de sa mère, le vieillard dans les bras de son fils expirant! les voir se déchirer, les voir se dévorer entre eux, dans les accès de la douleur, de la rage, et du désespoir! Je ne m'y résoudrai jamais; je vous en avertis. Jusques-là je ferai tout ce que la guerre autorise.»

CHAPITRE XLVI.