Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou

Part 21

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«Ainsi, lui demanda Pizarre, les rapines, les cruautés que l'on exerce en Amérique étonnent peu l'Espagne?--Elle y est endurcie par ses propres malheurs, reprit Gonzale. Et de quoi veux-tu qu'elle s'étonne et s'épouvante? Parmi nous, dans son sein, elle voit consacrer les crimes les plus odieux. L'humanité n'a plus de droits, le sang n'a plus de priviléges. Que le fils accuse son père, le père ses enfants, la femme son époux; c'est le triomphe du faux zèle. Ils sont accueillis, écoutés; et l'accusé périt sur leur délation. Un simple soupçon fait saisir, traîner dans les cachots la faible et timide innocence; et l'imposture qui l'accuse, protégée à l'abri d'un silence éternel, est sûre de l'impunité. La seule ressource du faible, la fuite, est réputée une preuve du crime; et l'anathème qui poursuit le transfuge, rompt pour lui les noeuds les plus saints. En lui, ses amis méconnaissent leur ami, ses enfants leur père, ses sujets leur roi: plus d'asyle, plus de refuge assuré pour lui, pas même au sein de la nature. La main qui lui perce le coeur est innocente; elle a vengé le ciel. Tout chrétien est, de droit divin, le juge et le bourreau d'un infidèle fugitif. Telle est la loi du fanatisme; et je t'épargne le détail de mille atrocités pareilles, qui forment son code infernal[143]. Ne crains donc plus de voir les esprits soulevés de ce qui se passe dans l'Inde.»

[143] Voyez le directoire des Inquisiteurs, et l'extrait qu'on en a donné sous le titre de Manuel des Inquisiteurs.

«Et la cour, demanda Pizarre, est-elle attaquée de ce délire?--La cour ne pense, lui répondit Gonzale, qu'à tirer avantage de nos calamités. Que le peuple tremble et fléchisse, c'est tout ce qu'elle veut; et les malheurs de l'Inde ne la touchent que faiblement. Les grands, avec pleine licence, opprimaient autrefois le peuple: les juges leur étaient vendus; les lois se taisaient devant eux; et, sans frein comme sans pudeur, ils exerçaient impunément les vexations les plus criantes. Le peuple est rentré dans ses droits; la régence de Ximenès l'a tiré de l'oppression: il est armé, discipliné, ligué pour sa propre défense; la force est du côté des lois; et le peuple, qu'elles protégent, les protége à son tour contre les attentats des grands, leurs ennemis communs. Ainsi le faste de la cour, n'ayant plus au-dedans les ressources du brigandage, a rendu les grands plus avides des richesses du dehors; et l'espérance de partager les dépouilles du Nouveau-Monde, en fait de zélés partisans au premier qui promet d'en payer le tribut à leur orgueilleuse avarice. Tout est vénal sous ce nouveau règne; et quand l'or est le prix de tout, on obtient tout avec de l'or: c'est ce que j'ai voulu t'apprendre. Flatte l'ambition et la cupidité; ce sont elles qui nous dominent. Elles président dans les conseils, elles ont l'oreille du prince, elles sont l'ame de la cour. La religion même est ici leur esclave; et tu verras qu'on la fait taire, quand elle prétend les gêner. Rome, le siége de l'église, vient d'être prise et saccagée; le souverain pontife a été mis aux fers...--Sans doute par les infidèles? demanda Pizarre.--Par nous, reprit Gonzale, par ce jeune empereur qui lui-même a porté le deuil de sa victoire. Va le trouver; annonce-lui une vaste et riche conquête. Il gémira peut-être sur le malheur de l'Inde; mais si ce malheur est utile à sa grandeur, à sa puissance, il le laissera consommer.»

Pizarre, en profitant des instructions de Gonzale, eut sans peine accès à la cour. On le présente à l'empereur, et au milieu du conseil assemblé, ce jeune prince ayant daigné l'entendre, le guerrier lui parle en ces mots:

«Puissant et glorieux monarque, vous voyez l'un des premiers soldats qui, sous le règne de Ferdinand, ont porté les armes de la Castille dans le Nouveau-Monde. Je m'appelle Pizarre; Truxillo m'a vu naître le plus obscur de vos sujets, mais j'ai l'ambition, peut-être le moyen de faire oublier ma naissance. Sur la côte de Carthagène et vers les bords du Darien, je suivis Alphonse Ojeda, l'homme le plus déterminé qui fut jamais. J'appris à son école qu'il n'est point de dangers que le courage ne surmonte; et je puis dire qu'il m'a mis à l'épreuve de tous les maux. Après lui ce fut sous Vasco de Balboa que je servis, et que je conçus l'espérance d'égaler Colomb et Cortès.

«On vous a vanté les richesses de l'Amérique; et moi, je vous annonce qu'on ne les connaît pas. Les îles dont la découverte a fait la gloire de Colomb, le royaume dont la conquête a rendu Cortès si fameux, ne sont rien en comparaison des pays que j'ai découverts, et dont je viens vous faire hommage. C'est le royaume des Incas, peuple adorateur du soleil, dont ses rois se disent les enfants. Et qui ne le croirait leur père, en voyant les richesses que ses rayons répandent dans ces heureux climats?

«C'est une chaîne de montagnes d'or, qui s'étend depuis l'équateur jusqu'au tropique du midi; et parmi ces montagnes, les plus riants coteaux et les vallons les plus fertiles. Le même jour y présente toutes les saisons réunies; la même terre y produit à-la-fois les fleurs, les fruits, et les moissons.

«Les peuples de ces contrées sont vaillants mais presque sans armes. Il est facile de les vaincre, plus facile de les gagner par la clémence et la douceur. J'avais abordé sur leurs côtes, je pénétrais dans leur pays; et avec un vaisseau et moins de deux cents hommes, j'aurais mis sous vos lois un florissant empire, et à vos pieds des monceaux d'or. Le vice-roi de Panama, jaloux d'une entreprise commencée avant lui, et dont il n'avait pas la gloire, a rappelé mes compagnons; il ne m'en est resté que douze; et avec eux j'ai soutenu, dans une île déserte, au milieu des tempêtes, les plus rudes épreuves de la nécessité. J'attendais un faible secours; on me l'a refusé, et on m'a rappelé moi-même. J'ai obéi, sans renoncer à ma glorieuse entreprise; et, pour vous soumettre un pays le plus riche de l'univers, je ne demande que l'honneur dont jouit Cortès au Mexique, l'honneur de commander pour vous, et de n'obéir qu'à vous seul.»

Pizarre mit alors sous les yeux du conseil le récit de ses aventures, attesté par ses compagnons; et ce récit, quoique très-simple, ne fut pas lu sans étonnement. Mais, soit que le jeune empereur voulût encore éprouver Pizarre, soit que, par sa naissance, il ne le crût pas digne du titre auquel il aspirait: «L'audace de ton entreprise, lui dit-il, semble autoriser celle de ton ambition; mais sois content de partager les richesses que tu m'annonces, et ne demande rien de plus.--Des richesses? lui dit Pizarre d'un air chagrin et dédaigneux; mes matelots et mes soldats en reviendront chargés. Il me faut de la gloire. Le reste est au-dessous de moi. Si je ne suis pas digne de gouverner, je ne suis pas digne de vaincre. Nommez le vice-roi qui me doit remplacer; je l'instruirai: mon plan, mes projets, mes découvertes, je lui communiquerai tout, excepté mon courage... dont j'ai besoin pour dévorer l'humiliation d'un refus.»

Cette franchise brusque et fière ne déplut point au jeune monarque. «Il me servira bien, dit-il, puisqu'il ne sait pas me flatter.» Il lui accorda sa demande; et Pizarre, dès ce moment, vit une foule de courtisans l'entourer, le féliciter, briguer l'honneur de protéger ses cruautés et ses rapines, et mendier le prix infâme de l'appui qu'ils lui promettaient. Il vit une jeunesse ardente, ambitieuse, se disputer la gloire de le suivre et de partager ses travaux; il vit l'avarice elle-même s'empresser, à l'appât du gain, de lui équiper une flotte, et risquer, en tremblant, les frais d'une entreprise dont elle attendait des trésors.

Pizarre, sans croire en imposer à ceux qui se fiaient à lui, leur prodigua les espérances, se ménagea l'appui des grands, s'attira la faveur du peuple, fit un choix de bons matelots et de soldats déterminés, et, parmi les plus braves, prit vingt hommes d'élite pour commander sous lui. Ses frères furent de ce nombre[144]. Le jeune Gonsalve Davila ne fut point oublié: Charles daigna recommander à Pizarre de l'emmener avec lui en passant à l'île Espagnole.

[144] Fernand, Jean, et Gonzale Pizarre.

Ainsi, tout secondant ses voeux, Pizarre, dans le même temple[145] et sur le même autel où Magellan avait fait le serment d'obéissance et de fidélité à la couronne de Castille, Pizarre, dans les mains de Charles, prononça le même serment.

[145] Dans l'église de Notre-Dame de la Victoire.

«Guerrier, lui dit le jeune prince, ici l'on confond tous les droits; chacun, selon ses intérêts ou ses opinions, fait pencher la balance entre les Indiens et nous[146]. Fatigué de tous ces débats, je te recommande deux choses: l'une, de faire à ton pays tout le bien que tu croiras juste et qui dépendra de toi; l'autre, de faire aux Indiens le moins de mal qu'il te sera possible: car si je veux en être obéi, je désire encore plus d'en être aimé.» A ces mots, il lui ceignit l'épée, cette épée qui devait être la marque de sa dignité[147], et qui ne fut pour lui qu'une trop faible défense contre de lâches assassins.

[146] On sait que la cour était composée de Flamands et d'Espagnols. Les Flamands étaient pour les Indiens, et voulaient qu'on les laissât libres. Les Espagnols avaient des intérêts et des principes opposés.

[147] Marquis, gouverneur, et Adelantade, ou lieutenant-général.

Cependant sa flotte à la rade, et ses compagnons rassemblés dans le port de Palos, n'attendent que lui et les vents. Il arrive; les vents l'invitent à partir; il s'embarque, il fait lever l'ancre, et part aux acclamations de tout un peuple qui l'exhorte à revenir, chargé des richesses de l'Amérique, déposer les dépouilles des temples du soleil au pied des autels du vrai Dieu.

CHAPITRE XLIII.

En abordant à l'île Espagnole, Pizarre apprit que Las-Casas, attaqué d'une maladie que l'on croyait mortelle, languissait au bord du tombeau. Il l'alla voir. Gonsalve Davila était auprès de lui, et le servait avec ce zèle tendre qu'un fils aurait eu pour son père.

Le solitaire, en revoyant Pizarre, se sentit vivement ému. Sur son visage, où étaient peintes la douleur, la faiblesse, et la sérénité, se répandit un rayon de joie. «Mon ami, dit-il à Pizarre en lui tendant la main, je vais le voir ce Dieu qui nous a tous fait naître pour nous aimer mutuellement, pour vivre en paix, nous secourir et nous soulager dans nos peines. Voyez combien l'image de la mort est tranquille et riante pour l'homme simple et doux qui se dit à lui-même: Je n'ai jamais fait gémir l'innocent. Voyez avec quelle confiance mes yeux, avant de se fermer, se lèvent encore vers le ciel; avec quelle consolation mes bras s'étendent vers mon père. Il me voit expirant, et il dit: Celui-là fut bien faible, mais il ne fut pas méchant; son sein renferme un coeur sensible; ses yeux n'ont jamais vu les larmes des malheureux sans y mêler des larmes; ces mains, qu'il tend vers moi, il les tendait de même vers les infortunés qu'il pouvait secourir: je serai miséricordieux envers l'homme compâtissant. Ah! Pizarre! je vous souhaite une mort semblable à la mienne. Méritez-la en exerçant la justice et l'humanité.»

A cette voix faible et touchante, à ce langage qu'animait une piété vive et tendre, à ces regards où semblait éclater la dernière étincelle de la vie et du sentiment, Pizarre fut ému; il pressa dans ses mains la main de l'homme juste. «O mon père, dit-il, vivez, pour me voir pratiquer ce que votre exemple m'enseigne, ce que m'inspirent vos vertus. Pour vous répondre de moi, j'avais besoin d'être revêtu d'une autorité imposante: je le suis; et j'espère apprendre à ma patrie à conquérir sans opprimer.»

Le solitaire lui demanda des nouvelles de son ami, du vertueux Alonzo. «Il m'a quitté, lui répondit Pizarre avec douleur; il s'est jeté parmi les sauvages.»

«Le bon jeune homme! dit Las-Casas, il les aima toujours; il est digne d'en être aimé. Mais dites-moi quel est à leur égard l'esprit de la nouvelle cour d'Espagne?--Elle est partagée, lui dit Pizarre; mais le parti de l'avarice et de la tyrannie est toujours le plus fort. J'ai même vu dans le sacerdoce des hommes dévoués à ce parti cruel. Ils s'autorisent de la cause de Dieu, pour conseiller la violence; et ils l'exercent en Espagne avec une rigueur que je n'ai pu voir sans frémir.» Alors il lui fit le tableau de cette fête abominable, à laquelle lui-même il avait assisté. «Les monstres!» s'écria Las-Casas avec un sentiment d'horreur si profond, si passionné, qu'il en oublia sa faiblesse. «O mon ami! daignez en croire le témoignage d'une bouche expirante: car les craintes, les espérances, et tous les intérêts humains s'évanouissent devant celui qui ne va plus laisser au monde qu'une poussière inanimée; et c'est ce moment que je saisis pour rendre gloire à la religion. Vous avez entendu, vous entendrez encore autoriser, au nom du ciel, les plus détestables excès. L'orgueil, l'ambition, la cupidité, la passion insatiable de dominer et d'envahir, ont trouvé dans le sanctuaire et jusqu'au pied des autels, de lâches partisans, de féroces apologistes; et, par une bassesse indigne d'un ministère auguste et saint, on a cru devoir se ranger du côté du puissant, du fort, et de l'injuste, pour s'assurer de leur appui. Mais, mon ami, Dieu est immuable, la vérité l'est comme lui. Ni l'un ni l'autre n'a besoin de la faveur d'une cour avare et d'une populace avide. Le glaive de la tyrannie, le sceptre de l'iniquité, seront réduits en poudre; les trônes mêmes ne seront plus; et Dieu sera, et la vérité avec lui. J'atteste donc ici ce Dieu devant lequel je vais paraître, qu'il condamne dans ses ministres cette honteuse politique, vile esclave des passions; je l'atteste qu'il n'a donné à aucun homme sur la terre le droit de forcer la croyance et d'annoncer sa loi le poignard à la main; que celui qui a créé les ames des Maures et des Indiens, n'a pas besoin de nos tortures pour les changer et les réduire; et que le Dieu qui fait lever le soleil sur ces régions, y fera luire aussi, quand bon lui semblera, le flambeau de la vérité. Ainsi, toutes les fois que vous verrez des hommes sacriléges remettre le fer et le feu dans les mains des rois et des peuples, et puis lever les mains au ciel, et dire: Elles sont innocentes, elles n'ont point versé le sang; fuyez ces fourbes hypocrites. Qu'ils soient bourreaux eux-mêmes, s'ils veulent des martyrs. Mais gardez-vous d'attribuer à la religion la dureté, l'orgueil, la cruauté de ses ministres. La paix, l'indulgence, et l'amour, voilà son esprit, son essence. C'est à ce caractère immuable, éternel, qu'on la reconnaîtra toujours. Mon ami, je l'ai dit aux rois, je l'ai dit aux tyrans de l'Inde; et si Dieu prolongeait mes jours, j'irais le dire à ce jeune monarque dont on égare la raison; je monterais sur ce bûcher où l'on fait périr, dites-vous, tant de malheureuses victimes; et de là je demanderais à ce tribunal sanguinaire, si c'est sur l'autel de l'agneau qu'il a pris ces tisons ardents? Je demanderais à ce roi, qui l'a rendu le juge des pensées et le tyran des ames? et si ces prêtres fanatiques ont pu lui conférer un pouvoir qu'ils n'ont pas? Ils le renverseraient ce bûcher infernal, ou m'y feraient brûler vivant.»

«Homme juste, lui dit Pizarre, calmez-vous; et n'abrégez point des jours qui nous sont précieux. Vous avez assez fait; et ce zèle héroïque va même au-delà des devoirs que vous impose votre état.--Mon état! et qui rendra gloire à la religion, si ce n'est son ministre? Qui la vengera de l'injure qu'un fanatisme atroce lui fait en l'invoquant? Les voilà nos devoirs, sans doute. Tant que les peuples et les rois ne mêlent point les intérêts du ciel dans leurs projets d'iniquité, ils peuvent nous fermer la bouche; mais dès qu'ils s'autorisent de la cause de Dieu pour être injustes et cruels, c'est à nous, à travers les lances et les épées, de crier que Dieu désavoue les crimes commis en son nom. Malheur à nous, si par notre silence on l'en croyait complice. Eh quoi! le zèle ne saura-t-il jamais qu'opprimer et détruire? La charité, comme la foi, n'aura-t-elle pas ses martyrs?»

Tandis que Las-Casas, d'une voix ranimée par l'amour de l'humanité, tenait ce langage à Pizarre, la nuit avait enveloppé l'île Espagnole de ses ombres; le silence y régnait; tout reposait, jusqu'aux esclaves; on n'entendait que le bruit des flots qui se brisaient contre le rivage avec un murmure plaintif, qui semblait imiter celui de la nature, opprimée dans ces climats.

Alors on entendit frapper à la porte du solitaire. Le jeune Davila se lève, va, et revient avec inquiétude; et se penchant sur le lit de Las-Casas, il le consulte en secret. «Oui, qu'il entre, dit Las-Casas. Pizarre est magnanime; et ce serait lui faire injure, que de nous méfier de lui. Vous allez voir, lui dit-il, un cacique, qui, s'étant retiré depuis plus de dix ans dans les montagnes de l'île[148], s'y conduit avec une valeur et une bonté sans exemple. Par lui sa retraite sauvage est devenue inaccessible; et c'est le refuge assuré de tous les insulaires qui échappent à leurs tyrans. Il a discipliné trois cents hommes pleins de courage, et il les contient dans les bornes d'une défense légitime. Vigilant, actif, plein d'ardeur, et aussi prudent qu'intrépide, il se tient sur ses gardes, et il n'attaque jamais. Il a vu massacrer ses amis, sa famille entière; il a vu brûler vifs son père et son aïeul[149]; et s'il lui tombe entre les mains un des bourreaux de sa patrie, il le désarme et le renvoie: son ennemi le plus cruel, dès qu'il est pris vivant, est assuré de son salut: il ne voit plus en lui qu'un homme. Heureusement, et pour la gloire de la religion, il est chrétien. J'ai eu le bonheur de l'instruire; il s'en souvient; il m'aime tendrement. Il a su que j'étais malade; et vous voyez à quels dangers il s'est exposé pour me voir.»

[148] Les montagnes de Baoruco.

[149] A Xaragua, sous le gouvernement d'Ovando.

Barthélemi achevait à peine, lorsque le jeune Davila revint, suivi du cacique, qu'une Indienne accompagnait. Henri (c'était le nom de ce héros sauvage) se précipite avec transport sur le lit de Las-Casas, et lui baisant mille fois les mains avec un attendrissement inexprimable: «O mon père, dit-il, mon père! je te revois. Qu'il me tardait! Mais je te revois souffrant; et ta main brûle sous mes lèvres! Mes frères, tes enfants, alarmés de ton mal, sont venus affliger mon ame. Je n'ai pu résister à l'impatience de te voir. Si j'étais pris, je sais ce qui m'attend; mais j'ai voulu m'y exposer, pour venir embrasser mon père. Écoute, ajouta le sauvage en soulevant sa tête, ils disent que tu es attaqué d'une maladie à laquelle le lait de femme est salutaire. Je t'amène ici ma compagne. Elle a perdu son enfant; elle a pleuré sur lui; elle a baigné du lait de ses mamelles la poussière qui le couvre; il ne lui demande plus rien. La voilà. Viens, ma femme, et présente à mon père ces deux sources de la santé. Je donnerais pour lui ma vie; et si tu prolonges la sienne, je chérirai jusqu'au dernier soupir le sein qui l'aura allaité.»

Barthélemi, les yeux attachés sur Pizarre, jouissait de l'impression que faisait sur le coeur du Castillan la bonté du cacique; le jeune Davila, présent, versait de douces larmes; et l'Indienne, d'une beauté céleste et d'une modestie encore plus ravissante, regardant Las-Casas d'un oeil respectueux et tendre, n'attendait qu'un mot de sa bouche pour y porter son chaste sein.

Las-Casas, pénétré jusqu'au fond de l'ame, voulut refuser ce secours. «Ah! cruel! s'écria le cacique, dis-nous donc, si tu veux mourir, quel est l'ami que tu nous laisses. Tu le sais, nous n'avons que toi pour consolation, pour espoir; si tu nous aimes, si tu nous plains, et si je te suis cher moi-même, accorde-moi ce que je viens te demander au péril de ma tête, au milieu de mes ennemis. Viens, ma femme, embrasse mon père, et que ton sein force sa bouche à y puiser la vie.» En achevant ces mots, il prend sa femme dans ses bras, et l'ayant fait pencher sur le lit de Las-Casas: «Adieu, mon père, lui dit-il. Je laisse auprès de toi la moitié de moi-même, et je ne veux la revoir que lorsqu'elle t'aura rendu à la vie et à notre amour.»

Cette jeune et belle Indienne, à genoux devant Las-Casas, lui dit à son tour: «Que crains-tu, homme de paix et de douceur? Ne suis-je pas ta fille? n'es-tu pas notre père? Mon bien-aimé me l'a tant dit! Il donnerait pour toi son sang. Moi, je t'offre mon lait. Daigne puiser la vie dans ce sein que tu as fait tressaillir tant de fois, lorsqu'on me racontait les prodiges de ta bonté.»

Trop attendri pour rejeter une prière si touchante, trop vertueux pour rougir d'y céder, le solitaire, avec la même innocence que le bienfait lui était offert, le reçut; il permit à la jeune Indienne de ne plus s'éloigner de lui; et ce fut à la piété de Henri et de sa compagne, que la terre dut le bonheur de posséder encore long-temps cet homme juste.

«Ange tutélaire de ce Nouveau-Monde, lui dit Pizarre, que vous êtes heureux d'y régner ainsi sur les coeurs! D'autres auront subjugué l'Inde; mais vous seul vous l'aurez soumise par l'ascendant de la vertu.»

L'attendrissement du jeune Davila le fit remarquer de Pizarre; et Las-Casas le lui nomma. «Fils d'un père trop ennemi des Indiens, lui dit Pizarre, vous voyez des exemples bien différents du sien!» Il lui apprit que l'empereur l'avait recommandé à lui, et qu'il était destiné à le suivre. Mais Gonsalve, dans ce moment, ne pouvait se résoudre à se séparer de Las-Casas.

«Mon ami, lui dit le solitaire, votre devoir est d'obéir. J'aimerais mieux vous voir obscur que de vous savoir coupable. Mais la confiance que Pizarre m'inspire adoucit mes regrets et modère mes craintes. Je vous conseille de le suivre, et vous invite à l'imiter. Venez me voir encore demain: j'écrirai à mon cher Alonzo; je vous chargerai de ma lettre; et si Pizarre peut savoir où ce bon jeune homme respire, il la lui fera parvenir.»

En écrivant cette lettre fatale, qui lui eût dit qu'il allait signer la ruine des Indiens?

CHAPITRE XLIV.

Impatient de se rendre sur l'isthme, Pizarre, au premier souffle d'un vent favorable, mit à la voile, et partit de l'île Espagnole. Son arrivée à Panama rendit l'espérance et la joie à ses amis. On s'empressa de lui armer une flotte, et dès qu'elle fut équipée, il s'embarqua, avec la résolution d'aller descendre aux bords qu'il avait reconnus. Mais il fut forcé par les vents d'aborder au port de Coaque, non loin du promontoire de Palmar; et de là, pour ne plus dépendre de l'inconstance des flots, il marcha le long au rivage, ayant commandé à sa flotte de le joindre au port de Tumbès.

Des sables, des vallons remplis de bois hérissés et touffus, dont la ronce et le manglier font un tissu impénétrable, des torrents, des fleuves rapides, un air embrasé, les horreurs d'une solitude profonde, tout ce que la nature a de plus effrayant s'oppose à son passage, et ne peut arrêter ses pas. Il marche sous un ciel de feu, il foule une terre brûlante. Ses compagnons, qu'il encourage au nom de la gloire et de l'or, s'enfoncent avec lui dans ces bois où jamais les serpents venimeux, dont ils étaient jonchés, n'avaient vu les traces de l'homme. Il s'élance dans les torrents, il enseigne à ses compagnons à les traverser à la nage, et ceux que le danger rebute, ou que les forces abandonnent, il les anime, il les soutient, il les dispute aux flots qui les entraînent, et luttant d'une main, les soulevant de l'autre, il les amène au bord. Intrépide et infatigable, il s'avance, il découvre enfin des champs cultivés, des cabanes, des hameaux peuplés d'Indiens; et la terreur qu'il y répand fait bientôt passer à Quito la nouvelle de son retour. Mais le cruel état des choses, dans le royaume des Incas, n'avait pas permis de veiller à la défense des vallées.