Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou

Part 20

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Alors, du ton d'un homme inspiré par un Dieu, et comme si ce Dieu avait parlé par sa bouche: «Roi, peuple, dit-il, apprenez à discerner, par d'infaillibles marques, la vérité, qui vient du ciel, d'avec l'erreur, qui vient des hommes. Jetez les yeux sur la nature: voyez son ordre et son dessein. Quel que soit le Dieu qui préside à cet ordre immuable établi par lui-même, il y a conformé ses lois. Et qu'importe à l'ordre éternel le voeu qu'a fait imprudemment une jeune et faible mortelle de sécher, comme une plante oisive, dans la langueur de la stérilité? Est-ce là ce qu'en la formant lui a recommandé la nature? Voyez, dit-il en saisissant les voiles de Cora, et en les déchirant avec une audace imposante, voyez ce sein: voilà le signe des desseins de son Dieu sur elle. A ces deux sources de la vie reconnaissez le droit, le devoir sacré d'être mère. C'est ainsi que parle et s'explique ce Dieu qui n'a rien fait en vain.»

Pendant ce discours d'Alonzo, un murmure confus, élevé dans la multitude, annonça la révolution qui se faisait dans les esprits; et le monarque saisit l'instant de la décider sans retour. «Il a raison, dit-il; et la raison est au-dessus de la loi. Non, peuple, il faut que je l'avoue, cette loi cruelle ne vient point du sage Manco: ses successeurs l'ont faite; ils ont cru plaire au dieu dont elle vengerait l'injure; ils se sont trompés. L'erreur cesse; la vérité reprend ses droits. Rendons grâces à l'étranger qui nous détrompe, nous éclaire, et nous fait révoquer une loi inhumaine. C'est un bienfait trop signalé, pour ne pas effacer une malheureuse imprudence. Que les prêtresses du soleil n'aient plus d'autre lien qu'un zèle pur et libre; et que celle qui désavoue la témérité de ses voeux, en soit dès l'instant dégagée. Un Dieu juste ne peut vouloir qu'on le serve à regret; et ses autels ne sont pas faits pour être environnés d'esclaves.»

Ainsi parlait ce prince, avec la double joie de détruire un abus funeste, et de conserver un ami. Le vieillard, père de Cora, se prosterne, avec ses enfants, aux genoux du monarque; tout le peuple, les mains au ciel, pousse des cris de joie; Alonzo triomphant se jette aux pieds de son amante. Hélas! encore évanouie dans les bras de sa mère, ses yeux, obscurcis d'un nuage, n'aperçoivent point Alonzo. En le voyant se dévouer pour elle, le trouble, l'attendrissement, la frayeur, l'avaient accablée. Froide, tremblante, inanimée, laissant ployer sous elle ses genoux défaillants, elle s'était penchée dans le sein de sa mère, qui, croyant l'embrasser pour la dernière fois, n'avait pas eu la cruauté de la rappeler à la vie. Ce fut le cri de la nature, qui, du sein des pères, des mères, et de tout un peuple attendri, s'éleva jusqu'au ciel; ce fut ce cri qui ranima ses sens. Elle revient du sommeil de la mort; elle respire, ouvre les yeux, et se voit dans les bras d' Alonzo, qui, transporté, lui dit en l'embrassant: «Vis, chère amante; tu es à moi; la loi fatale est abolie.--Que dis-tu? que fais-tu? Malheureux! lui dit-elle, va-t'en, et me laisse mourir.--Non, tu vivras, reprit Alonzo. La nature et l'amour l'emportent; les saints noms de père et de mère ne sont plus un crime pour nous.» A ces mots, Cora, dans l'excès de la surprise et de la joie, soupire, serre dans ses bras son amant, son libérateur; et, trop faible pour soutenir une révolution si violente et si soudaine, succombe une seconde fois.

Tandis qu'Alonzo la ranime, le peuple s'empresse à les voir, à se réjouir avec eux. Un père, une mère éperdus, leurs enfants qui tremblent encore, Cora qui, dans les bras d'Alonzo, reprend avec peine l'usage de la vie et du sentiment; le trouble, l'effroi, la tendresse de cet amant, qui craint de la voir expirer, la joie et le ravissement du peuple qui les environne, forment un spectacle si doux, que le roi, les Incas, les héros mexicains, ne peuvent retenir leurs larmes. Amazili, sur-tout, et son fidèle Télasco en jouissent avec transport. «Ah! Télasco, disait cette fille charmante, que ces amants vont être heureux! Ils passent, comme nous, de l'excès du malheur à la félicité suprême. Qu'ils vont bien s'aimer!--Comme nous, lui dit Télasco. Le ciel a fait pour eux deux coeurs tout semblables aux nôtres.»

La foule s'étant écoulée, et le monarque, avec les Incas, étant rentré dans le palais, Cora et son amant sont appelés, et le prêtre leur parle ainsi: «Cora est libre; un Dieu qui ne veut que l'amour, ne peut exiger la contrainte; et j'ai la joie, avant de descendre au tombeau, de voir du nombre de ses lois retrancher une loi cruelle, qui n'était pas digne de lui. Mais devant lui la sainteté de l'hymen est inviolable. Il veut qu'en sa présence le don d'une foi mutuelle en consacre les noeuds.--Ah! le ciel et la terre me sont témoins, s'écrie Alonzo, que je suis l'époux de Cora; qu'elle est la moitié de moi-même; qu'elle a reçu ma foi; que mes jours sont à elle; et que mon devoir le plus saint est de mériter son amour. Seulement je demande, sages et vertueux Incas, que nous voyions, de votre culte ou de celui de ma patrie, quel est le plus digne du Dieu que l'univers doit adorer. J'espère que bientôt nous n'aurons plus qu'un même autel; et ce sera au pied de cet autel, sous les yeux de l'Être suprême, que la religion sanctifiera les voeux de la nature et de l'amour.»

CHAPITRE XLI.

La superstition[135], qui par toute la terre va traînant ses chaînes sacrées, dont elle charge les nations, frémit de rage, en voyant abolir la seule loi qu'elle eût dictée aux adorateurs du soleil. Mais pour s'en consoler, elle jeta les yeux sur l'Europe, où elle dominait, sur l'Espagne, où elle avait placé le siége affreux de son empire. Son triomphe s'y préparait, on y allait célébrer sa fête abominable, lorsque le vaisseau de Pizarre, ayant franchi les vastes mers, entra dans ce golfe[136] célèbre par où l'Océan s'est ouvert un passage jusqu'aux bords de l'Égypte et de la Scythie.

[135] Le fanatisme est la frénésie du zèle. La superstition est le délire de la piété. L'un est la maladie des esprits violents, l'autre celle des ames faibles. Tous les deux outragent la religion, l'un par ses fureurs, et l'autre par ses craintes.

[136] Le golfe de Cadix.

Ce grand homme, tout occupé de l'importance de ses desseins, en méditait profondément les difficultés effrayantes. L'une de ces difficultés était l'état de sa fortune. Le peu d'or qu'il avait recueilli de sa première course, s'était perdu et dissipé dans les mains de ses compagnons. Son entreprise, qui d'abord avait passé pour insensée, n'avait plus aucun partisan. La confiance était perdue; et les secours en dépendaient. Il fallait, pour la ranimer, l'éclat de la faveur du prince. Mais quelle horreur la cour d'Espagne ne devait-elle pas avoir des ravages, des cruautés qui s'exerçaient en Amérique! Ces brigands, ces fléaux de l'Inde n'étaient-ils pas en exécration à leur patrie, épouvantée des excès qu'ils avaient commis? Un jeune roi, sur-tout, que la cupidité n'avait pas corrompu encore, devait les détester; et dans l'opinion qu'il avait de ces coeurs féroces, il allait confondre celui qui solliciterait le droit d'imiter leur exemple, et de rendre odieux son règne aux peuples d'un autre hémisphère. Le cri plaintif de la nature, le cri de la religion, ses ministres tonnants, et lançant l'anathème sur les profanateurs qui la rendaient complice de leurs sacriléges fureurs; c'est là ce que Pizarre roulait dans sa pensée, lorsqu'un vent favorable, l'amenant vers les bords de la fertile Andalousie, le fit entrer dans le port de Palos, dans ce port d'où était parti l'intrépide Colomb, quand, sur la foi d'un nautonnier que les tempêtes avaient instruit[137], il était allé découvrir ce malheureux Nouveau-Monde.

[137] En 1484, Alonzo Sanchès de Huelua, en allant des Canaries à Madère, avait été, dit-on, poussé sur la côte de Saint-Domingue. Il revint à Tercère, n'ayant plus avec lui que quatre de ses compagnons. Dans cette île, un fameux pilote, Génois de naissance, appelé Christophe Colomb, leur donna l'asyle. Ils moururent tous dans sa maison; et ce fut, dit-on, sur leurs mémoires qu'il entreprit la découverte de l'Amérique.

Pizarre, en abordant, prit soin de mander à Truxillo (c'était le lieu de sa naissance) la nouvelle de son retour; et il se rendit à Séville. Le jeune roi y tenait sa cour; et Pizarre, pour observer les moeurs et le génie de cette cour nouvelle, arrivait inconnu. Tout lui parut changé dans sa déplorable patrie. En la revoyant, il gémit.

Le premier objet de son étonnement fut la solitude des villes et l'abandon des campagnes, où la contagion semblait avoir passé. «Eh quoi! se disait-il à lui-même, est-ce pour se jeter dans les déserts du Nouveau-Monde, qu'on a quitté des champs si fertiles, si fortunés?» Il ne fut pas moins interdit de la réserve austère et de la gravité mystérieuse et taciturne de ce peuple, autrefois brillant, ingénieux, plein de candeur et de franchise, noble jusques dans ses plaisirs, et magnifique dans ses fêtes. La tristesse, l'abattement étaient peints sur tous les visages; la défiance était dans tous les yeux; la crainte avait resserré tous les coeurs.

A peine arrivé dans Séville, il veut la parcourir; et il la voit plongée dans le silence et dans le deuil. Il se trouve au milieu d'une place publique, lieu vaste et décoré avec magnificence par les temples et les palais dont il était environné. Au centre un grand bûcher s'élève, et non loin du bûcher, un trône resplendissant de pourpre et d'or. A cet appareil imposant, il s'arrête. Il voit arriver un peuple nombreux sans tumulte, et gardant un silence morne, tel que l'impose la terreur. Il interroge autour de lui; il demande quel sacrilége, quel parricide on va punir avec tant de solennité, et si le roi vient présider au supplice des criminels, comme la pompe de ce trône l'annonce. Mais personne ne lui répond. «Qui que tu sois, lui dit enfin un vieillard qu'il interrogeait, ou cesse de nous tendre un piége, ou, si tu es de bonne foi, regarde, écoute, et tremble comme nous.»

Bientôt Pizarre voit paraître le cortége effrayant des juges et des vengeurs de la foi. Il les voit monter et s'asseoir sur ce trône terrible. Le calme est peint sur leur visage; la joie éclate dans leurs yeux.

Les victimes s'avancent; le bûcher s'allume. Une foule de malheureux, pâles, tremblants, courbés sous le poids de leurs chaînes, viennent recevoir leur sentence; et ce décret qui les condamne à être brûlés vivants, ce décret leur est prononcé du ton affectueux et tendre de la charité secourable et de l'indulgente bonté.

Le jeune roi avait demandé qu'au moins, dans ce moment terrible, en présence du peuple, à la face du ciel, lorsqu'ils entendraient leur sentence, il leur fût permis de parler, de se défendre, et de se plaindre: faible adoucissement qu'il aurait voulu mettre aux rigueurs de ce tribunal, mais qui, ayant révolté les juges, fut traité de scandale, et n'eut lieu qu'une fois.

Dans le nombre était un vieillard qu'on avait surpris observant les pratiques du judaïsme. Les séductions, les menaces le lui avaient fait abjurer au temps de sa faible jeunesse. Imbu de la foi de ses pères, le regret de l'avoir quittée vint le troubler; il la reprit; et dans le silence et la crainte, il adressait au ciel les voeux de l'antique Sion. Son crime était connu; sur le bord de sa tombe, il n'avait pas même daigné le désavouer; il marchait au supplice, comme une victime à l'autel. Mais lorsqu'il entendit que tous ses biens, livrés à l'avidité de ses juges, étaient ravis à ses enfants, sa constance l'abandonna. «Cruels, dit-il, c'est donc ainsi que vous dévorez votre proie! J'ai mérité la mort, quand j'ai trahi mon ame, quand j'ai désavoué de bouche ce que j'adorais dans le coeur; mais qu'ont fait mes enfants, pour être dépouillés du peu de bien que je leur laisse? Ils ont subi, dès le berceau, le joug de votre loi nouvelle; je vous les ai livrés. Ah! laissez à leur mère, pour nourrir ces infortunés, un pain arrosé de mon sang, et qu'ils tremperont dans leurs larmes.»

«Eh quoi! lui répond d'un air serein le chef du tribunal terrible, ne sais-tu pas que Dieu poursuit dans les enfants l'iniquité des pères; que la dépouille des criminels de lèze-majesté divine appartient aux ministres des vengeances divines, comme les entrailles de la victime appartenaient au sacrificateur; que l'esclave n'a rien qui ne soit à son maître, et qu'enfin tes pareils sont nés esclaves parmi les chrétiens? Si l'on se réserve des biens qui n'étaient pas à toi, c'est pour en faire un digne usage; et quel plus digne usage du bien des infidèles, que de servir de récompense aux défenseurs de la foi? Si chacun vit de son travail, celui de poursuivre l'erreur sera-t-il privé de salaire? et n'est-il pas bien juste qu'une race funeste paie, en mourant, le soin pénible et salutaire que l'on prend de l'exterminer?»

«Hommes sans pudeur et sans foi, s'écria le vieillard, la force vous seconde, et votre hypocrisie abuse insolemment du pouvoir de nous opprimer. Mais tremblez que le ciel enfin ne se lasse...» On ne permit pas au vieillard d'achever; et il fut jeté dans les flammes.

Après lui, se présente devant le tribunal un jeune homme simple et timide, né parmi les chrétiens, élevé dans leur croyance, et n'ayant pas même l'idée des erreurs qu'on lui attribuait. Il aimait une fille aussi simple que lui, aussi pieuse, aussi docile; il en était aimé: un rival furieux l'avait accusé d'hérésie; et ce fourbe avait pour complice un confident digne de lui. Dans les cachots, dans les tortures, l'infortuné jeune homme avait pris mille fois la terre et le ciel à témoin de sa foi, de son innocence; on ne l'avait point écouté. En paraissant devant ses juges, et à la vue du bûcher, ses plaintes, ses cris redoublèrent. «Ministres du dieu que j'adore, et vous, peuple, dit-il, je proteste en mourant, que j'ai vécu fidèle à la religion de mes pères. Je crois tout ce que nos pasteurs, dès l'enfance, m'ont enseigné. Qu'on me dise dans quelle erreur j'ai pu tomber sans le vouloir; je l'abjure et je la déteste. Que voulez-vous de plus?--Nous voulons que vous-même vous fassiez le sincère aveu de votre impiété.--Je ne la connais pas. Opposez-moi du moins mes accusateurs; qu'ils paraissent, qu'ils me confondent à vos yeux.--Non, lui dit-on encore: l'intérêt de la foi ne permet pas que l'on décèle ceux qui veillent à sa défense, et qui nous dénoncent l'erreur. N'avez-vous pas déclaré vous-même que vous n'aviez point d'ennemis?--Hélas! non: je ne hais personne; j'ignore qui peut me haïr.--Eh bien, ce n'est donc pas la haine, mais le zèle qui vous accuse; et le zèle est digne de foi.--O mon père, dit le jeune homme à un religieux qui l'exhortait à la mort, je suis attaché à la vie; ce supplice me fait frémir. Dites-moi quel aveu l'on attend que je fasse; et, tout innocent que je suis, je veux bien me calomnier.--Moi! vous enseigner le mensonge! lui dit cet homme pieusement cruel. A Dieu ne plaise. Non, mon fils, mourez martyr, plutôt que d'en imposer à vos juges. Après tout, ne vous flattez pas que cet aveu tardif pût vous sauver. Il n'est plus temps. C'est dans les fers que l'on doit s'avouer coupable. Mais, à l'approche du supplice, ce n'est plus un vrai repentir, c'est la frayeur qui parle; on ne l'écoute plus.» Ce fut alors que le jeune homme, s'abandonnant à sa douleur, et versant des torrents de larmes, en fit couler de tous les yeux. «O Dieu! dit-il, on m'annonçait ta religion pure et sainte comme l'appui de l'innocence; et tes ministres!...» On l'interrompit, pour le traîner sur le bûcher.

Tandis qu'un tourbillon de feu l'enveloppait vivant, et que ses cris déchiraient tous les coeurs, un Maure à-peu-près du même âge, mais plus ferme et plus courageux, fut condamné comme blasphémateur, pour avoir murmuré contre le fanatisme et son tribunal odieux. On lui prononça sa sentence, en l'exhortant à déclarer, devant Dieu et devant les hommes, qui pouvait l'avoir soulevé contre les vengeurs de la foi. «Peuple, s'écria-t-il avec indignation, savez-vous qui l'on veut que j'accuse? Mon père. On me l'a nommé dans les fers, ce complice dont on s'efforce de me rendre le délateur. C'est lui qu'on veut que je traîne au supplice. On m'a promis d'user envers moi d'indulgence, si j'étais assez lâche, assez dénaturé pour noircir et calomnier celui qui m'a donné le jour. Ah! loin de l'accuser, j'atteste toutes les puissances du ciel, que ce vieillard est innocent. Il gémit comme vous, mais dans le fond de son ame; et, à moins que des larmes n'offensent nos tyrans, il ne les offensa jamais. Plus impatient, j'ai parlé, je l'ai détestée hautement, cette tyrannie odieuse. J'ai demandé, au nom du ciel, par quelle haine de la vérité, par quelle horreur de l'innocence, on refusait à l'accusé le droit naturel et sacré d'une défense légitime; pourquoi le délateur, dispensé de paraître, portant ses coups dans l'ombre, comme un lâche assassin, et se tenant enveloppé dans le manteau du juge, était compté au nombre des témoins? Cette procédure infernale, cet appareil d'iniquité, des fers, des cachots, des ténèbres, un silence affreux, tous les piéges de l'artifice et du mensonge, pour surprendre, ou pour effrayer un malheureux abandonné à la calomnie, à la fraude la plus subtile et la plus noire; voilà ce qui m'a révolté. Je l'ai dit; ma franchise les a blessés; ils m'en punissent; mais un jour ces fourbes seront démasqués; et leurs crimes retomberont sur eux, comme un déluge, avec les vengeances du ciel.»

A ces mots s'arrachant des bras de celui qui l'accompagnait: «Laisse-moi, lui dit-il, je ne reconnais point le dieu que mes bourreaux adorent. Dieu juste, Dieu clément, père de tous les hommes, s'écria-t-il, reçois mon ame.» Et lui-même, en traînant ses chaînes, il s'élança sur le bûcher.

Après lui, venait une foule d'adolescents de l'un et de l'autre sexe, élevés en silence sous la loi musulmane, et livrés pour ce crime aux inquisiteurs de la foi. On leur avait promis, s'ils se faisaient chrétiens, qu'on les sauverait du supplice. Faibles, timides et crédules, ils s'étaient faits chrétiens; et on les menait au supplice. Ils réclamèrent la promesse sur la foi de laquelle ils avaient abjuré. «Cette promesse, leur dit-on, va s'accomplir dans l'autre vie. Vous serez sauvés du supplice, mais d'un supplice au prix duquel celui-ci n'est rien. Mes enfants, ne pensez qu'à mourir fidèles; et trop heureux de n'avoir à subir qu'une expiation passagère, résignez-vous sans murmurer.» Leurs larmes furent inutiles; et du milieu des flammes, où ils furent jetés, leurs bras s'étendirent en vain: leurs bras suppliants retombèrent; et bientôt tout fut consumé.

Pizarre, qui, placé trop loin du tribunal, n'avait entendu que des cris, en voyant toutes ces victimes entassées sur le bûcher et dévorées par les flammes, tandis que l'air retentissait de saints cantiques d'allégresse, et que de pieux fanatiques, levant les mains au ciel, lui offraient pour encens la fumée du sacrifice; Pizarre, saisi de terreur et de compassion, se disait à lui-même: «l'Espagne a-t-elle changé de culte? et lui a-t-on rapporté de l'Inde les dieux qu'adorent les sauvages, et qu'ils abreuvent de leur sang?» Il vit la foule s'écouler, pensive et consternée; il imita le peuple; et de retour chez lui, il y trouva l'un de ses frères, Gonzale, qui venait d'arriver à Séville, impatient de le revoir.

CHAPITRE XLII.

Après les premiers mouvements de la tendresse et de la joie, Pizarre, ayant bien observé qu'aucun témoin ne pût entendre leur entretien, ni le troubler, commença par faire à Gonzale le récit de ses aventures. Il lui expose ensuite l'objet de son voyage; et finit par lui demander quelle étrange révolution s'est faite, depuis son absence, dans le génie, dans les moeurs, dans le culte de sa patrie; et quelle est cette horrible fête dont il vient d'être le témoin?

«Trop jeune et trop obscur, quand tu as quitté ces bords, lui dit Gonzale, tu n'as pu voir préparer ces événements; mais aujourd'hui que ta fortune en dépend, je dois t'en instruire. Écoute, mon frère, et gémis.»

«Les Maures, nos vainqueurs, s'étaient répandus dans l'Espagne; ils y avaient apporté les arts, l'agriculture et le commerce; et en éclairant les esprits, ils avaient adouci les moeurs. La prospérité, la grandeur, l'opulence de ce royaume, cultivé, enrichi, décoré par leurs mains, méritait de faire oublier leur invasion et leurs ravages. Vaincus et soumis à leur tour, il ne demandaient qu'à jouir d'une liberté légitime, qu'à vivre sujets de nos rois, en conservant le culte de leurs pères; et si la superstition ne se fût emparée de l'esprit d'Isabelle, jamais règne n'eût été plus heureux, ni plus florissant que le sien. Mais cette reine, que son génie et son courage auraient placée au rang de plus grands hommes, eut le malheur d'être trompée par un confident fanatique[138], qui, dès la plus tendre jeunesse, l'enivrait d'un faux zèle, et l'avait fait jurer, si elle montait sur le trône, d'employer le fer et le feu pour exterminer l'hérésie et faire triompher la foi. Ce fut pour accomplir cette téméraire promesse, qu'elle érigea ce tribunal de sang.»

[138] Thomas Torquémada, dominicain.

«Armé d'une puissance énorme, affranchi de toutes les lois protectrices de l'innocence, et consacré par un pontife[139] qui lui confiait tous ses droits, ce tyran des esprits les remplit d'une sainte horreur[140]. C'est ici, dans Séville même, que fut célébré le premier de ces sacrifices barbares, que l'on appelle _Actes de foi_[141]. Ce jour exécrable coûta vingt mille sujets à l'Espagne: ils s'enfuirent épouvantés; et l'Afrique fut leur refuge. Dans la Castille et dans Léon de nouveaux bûchers s'allumèrent; et on y jeta dans les flammes des milliers de malheureux. Le même fléau s'étendit dans l'Arragon, et y fit les mêmes ravages. L'Espagne entière en fut frappée, et d'un royaume à l'autre la superstition voyait, comme autant de signaux, les feux qui dévoraient ses innombrables victimes. Des multitude de proscrits, échappés à la rage de leurs persécuteurs, s'abandonnaient à la merci des flots; et l'Afrique en fut repeuplée. Enfin la Grenade conquise sur les Maures, devint à son tour le théâtre de ces déplorables fureurs[142]. Ah! Pizarre, quelle province le fanatisme a désolée! Un peuple industrieux, vaillant, éclairé, mêlant aux travaux le charme consolant des fêtes; plus de trente villes superbes, où fleurissaient les arts; cent autres villes moins opulentes, mais toutes riches et peuplées; deux mille villages remplis de cultivateurs fortunés; les plus belles campagnes, les plus riches de l'univers, tout est perdu, tout est détruit; la mort, l'effroi, la solitude y règne; la tyrannie des esprits, la plus odieuse de toutes, comme la plus injuste et la plus violente, en a fait de vastes tombeaux, où elle domine en silence sur des cendres et des débris.»

[139] Sixte IV.

[140] En quatre ans l'Inquisition fit le procès à cent mille personnes, dont six mille furent brûlées.

[141] _Auto-da-fe._ Le premier à Séville en 1480.

[142] Premier édit contre les juifs, en 1492. Cet édit les obligeait à se convertir, ou à quitter l'Espagne. Cent mille familles se convertirent ou feignirent de se convertir; huit cent mille juifs se retirèrent en Portugal, en Afrique, ou dans l'orient.

Second édit contre les Maures en 1501, qui les forçait à se faire baptiser, ou à sortir du royaume en trois mois, sons peine d'être faits esclaves. Une assemblée de théologiens et de jurisconsultes avait décidé qu'on pouvait en venir à cette violence, malgré la foi du plus solennel des traités. Le pape Clément VII releva l'empereur Charles-Quint du serment fait par lui, ou par ses prédécesseurs, de permettre aux Maures le libre exercice de leur religion; et il l'exhorta à chasser de l'Espagne tous ceux qui refuseraient d'embrasser le christianisme.