Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou

Part 19

Chapter 194,048 wordsPublic domain

[132] Cette place s'appelait _Cuci-pata_, lieu de réjouissance.

[133] _Lacta-Camayu_ était le nom de ces magistrats.

Si quelqu'un d'eux a manqué de remplir ces pieux devoirs, la palme lui est refusée. Le père, en soupirant, obéit à la loi qui l'oblige de l'accuser. Une plainte sincère et tendre échappe à regret de sa bouche; et si le sujet en est grave, l'enfant rebelle est exilé de la maison de son père. Condamné, durant son exil, à la honte d'être inutile, attachée à l'oisiveté, il n'est admis à la culture ni du domaine du soleil, ni des champs de l'Inca, ni de celui des veuves, des orphelins, et des infirmes; le champ même qui nourrit son père est interdit à ses profanes mains. Ce temps d'expiation est prescrit par la loi. Le malheureux jeune homme en compte les moments; et on le voit, seul, étranger à ses amis, à sa famille, errer sans cesse autour de la demeure paternelle, dont il n'ose toucher le seuil. Celui dont l'exil finissait avec l'année révolue, rentrait ce jour-là même en grâce; les décurions[134] le ramenaient devant le trône du monarque; son père lui tendait les bras en signe de réconciliation; à l'instant il s'y précipitait avec la même ardeur qu'un malheureux, long-temps agité sur les mers par les vents et par les tempêtes, embrasse le rivage où le jettent les flots. Dès-lors il était rétabli dans tous les droits de l'innocence; car on ne connaissait point chez ce peuple si sage, la coutume d'ôter au coupable puni tout espoir de retour dans l'estime des hommes. La faute une fois expiée, il n'en restait aucune tache; tout, jusqu'au souvenir, en était effacé.

[134] _Chinca-Camayu_, qui a charge de dix.

Après que la clémence et la sévérité ont donné d'utiles leçons, le monarque prend la parole. «Pères, dit-il, écoutez-moi. Comme vous je suis père; je le suis encore avec vous: vos enfants sont les miens. Et la royauté est-elle autre chose qu'une paternité publique? C'est là le titre le plus auguste que le soleil, père de la nature, ait pu donner à ses enfants. Je viens donc, comme le garant de vos droits, vous les confirmer; mais je viens, comme le modèle de vos devoirs, vous en instruire: car vos devoirs fondent vos droits, et vos bienfaits en sont les titres. La vie est un présent du ciel, qui seul la dispense à son gré. Gardez-vous donc de vous prévaloir d'un prodige opéré par vous, et sachez où vous commencez à mériter le nom de pères: c'est lorsque ayant reçu des mains de la nature le nouveau né de votre sang, et l'ayant remis dans les bras de celle qui doit le nourrir, vous veillez sur les jours et de l'enfant et de la mère, chargé du soin d'assurer leur repos et de pourvoir à leurs besoins. Jusques-là même encore vous ne faites pour eux que ce que font pour leurs petits le vautour, le serpent, le tigre, les plus cruels des animaux. Ce qui, dans l'homme, distingue et consacre la paternité, c'est l'éducation, c'est le soin de semer, de cultiver dans ses enfants ce qu'on a recueilli soi-même, l'expérience, le seul gain de la vie, et la sagesse qui en est le fruit, et qui seule nous dédommage de la peine d'avoir vécu. Former, dès l'âge le plus tendre, par votre exemple et vos leçons, une ame honnête, un coeur sensible, un citoyen docile aux lois, un époux, un ami fidèle, un père à son tour révéré, chéri de ses enfants, un homme enfin selon le voeu de la nature et de la société: ce sont là vos devoirs, vos bienfaits et vos titres; c'est là ce qui fonde vos droits.

«Et vous, enfants, souvenez-vous que la nature n'a prolongé la faiblesse et l'imbécillité de l'homme, que pour le lier plus étroitement à ceux dont il a reçu la naissance, et lui faire, par le besoin, une longue et douce habitude d'en dépendre et de les aimer. Si elle eût voulu le dispenser de ce tribut d'amour et de reconnaissance, elle l'eût pourvu des moyens de vivre indépendant presque aussitôt qu'il serait né, et de se suffire à lui-même. Sa longue enfance est dénuée de force et d'intelligence; sa faiblesse n'a pour ressource ni l'agilité, ni la ruse, ni la finesse de l'instinct. Tel est l'ordre de la nature, pour forcer l'enfant à chérir et à révérer ses parents. Il semble qu'elle ait voulu l'abandonner à leurs soins, pour leur en laisser le mérite, et qu'elle ait consenti à passer pour marâtre, afin de donner lieu à toute leur tendresse de s'exercer sur leur enfant. Ainsi, en lui refusant tout, elle supplée à tout par l'amour paternel. Rappelez-vous donc votre enfance; et tout ce qui vous a manqué dans ce long état de faiblesse, pour vous dérober aux besoins, aux périls qui vous assiégeaient, songez que c'est de vos parents que vous l'avez reçu; que la nature, en vous jetant parmi les écueils de la vie, s'est reposée sur leur amour du soin de vous en garantir. Mais ce que vous devez sur-tout à leur tendresse vigilante, c'est de vous avoir éclairés sur les moyens de vivre heureux; c'est de vous avoir adoucis, apprivoisés, soumis aux lois de l'équité, de la raison, de la sagesse. Sans les soins qu'ils ont pris de vous, vous seriez sauvages, stupides, féroces comme vos aïeux. Aimez donc vos parents, pour vous avoir appris l'usage du don de la vie, dont l'innocence fait le charme, et dont la vertu fait le prix.»

A ces mots, des larmes de joie et d'amour coulent de tous les yeux. Les enfants, aux genoux des pères, s'attendrissent et rendent grâces; les pères, en les embrassant, s'applaudissent de leurs bienfaits. L'Inca, témoin de ce spectacle, sent plus vivement que jamais la perte de son fils. «Guerre impitoyable, dit-il, sans toi, sans tes fureurs, je partagerais l'allégresse et la gloire de ces bons pères. Il serait là, il aurait reçu de ma main la première palme. Qui la méritait mieux que lui?» Il n'en put dire davantage: les sanglots lui étouffaient la voix. Il fut quelques instants muet et baigné dans ses larmes. «Non, reprit-il enfin, qu'on m'apporte mon fils; je ne veux pas qu'il soit frustré de ce dernier tribut d'amour et de louange. Du haut du ciel il entendra la voix gémissante d'un père; il me plaindra d'être privé de lui.»

On lui obéit; et au pied de son trône fut apporté le lit funèbre où reposait le corps de Zoraï. «Peuple, s'écria le monarque en s'y précipitant, le voilà ce modèle de l'amour filial; le voilà le plus tendre, le plus respectueux, le plus aimable des enfants. Oui, depuis sa naissance, il l'a été pour moi, il l'a été jusqu'à sa mort. Des jouissances délicieuses, des espérances encore plus douces, et tout ce que l'ame d'un père peut éprouver de joie et de consolation, tel était le prix de mes soins, et le présage du bonheur qui vous attendait sous son règne. Il était impossible qu'un si bon fils ne fût pas un bon roi. Le goût du bien, l'amour de l'ordre, le sentiment de l'équité lui étaient naturels. Il n'estimait dans la gloire que la compagne de la vertu; il détestait le mensonge comme le complaisant du vice; il adorait la vérité. Magnanime sans faste, et modeste avec dignité, il était simple, et il aimait tout ce qui l'était comme lui. Il ne voyait dans sa naissance que la destination et que le dévouement de sa vie au bonheur du monde; et le nom de fils du soleil, loin de l'enorgueillir, l'humiliait sans cesse, en lui faisant sentir le poids des devoirs qu'il lui imposait. Si quelqu'un des jeunes Incas se montre plus digne que moi de régir cet empire auguste, c'est à lui, me disait-il souvent, de vous remplacer sur le trône; c'est à moi de le lui céder. Jugez, s'il eût fait des heureux. Vous l'auriez été sous son règne; et son père, encore plus heureux, serait mort sans inquiétude dans les bras d'un tel successeur. Un Dieu juste n'a pas voulu que cette ame sensible ait vu les crimes et les ravages d'une guerre, hélas! trop funeste. Mon fils eût arrosé de larmes ce trophée de ma victoire, cet étendard qu'on a trempé dans un déluge de sang. Il n'est plus. Nous avons perdu, moi, le plus vertueux fils, et vous, le plus vertueux prince. Soumettons-nous, et allons lui rendre les tristes honneurs du tombeau.»

Alors le monarque, à la tête de sa famille et de son peuple, accompagna le corps de son fils jusqu'au temple, où, sur un trône d'or, il fut placé en face de l'image du soleil, ayant à ses pieds l'étendard qui lui avait coûté la vie, et dans sa main la palme de l'amour filial.

Cora ne parut point au temple. Alonzo l'y chercha des yeux; et ne l'ayant point aperçue, il en fut pénétré d'effroi.

Le monarque, au retour du temple, le fit appeler. «Mon ami, lui dit-il, mes tristes devoirs sont remplis. Il est temps que le père cède la place au roi, et que je me mette en défense contre cet ennemi terrible dont tu nous as menacés. C'est à toi que je me confie. Ton zèle, ton expérience, ta valeur, voilà mon espoir.--Je le remplirai, dit Alonzo; et plût au ciel que la défense et le salut de cet empire ne dût te coûter que mon sang! Je le verserais avec joie.--O mon ami! qu'ai-je donc fait, lui dit l'Inca en l'embrassant, pour avoir mérité de toi un zèle si noble et si tendre?...» A ces mots, on vient dire au roi que le grand-prêtre du soleil demande à lui parler. Alonzo se retire, et va, s'il est possible, chercher dans le sommeil un soulagement à ses peines, et aux pressentiments terribles dont il venait d'être frappé.

CHAPITRE XXXIX.

Pour une ame abandonnée à l'orage des passions, l'incertitude est le plus grand des maux. Battu sans cesse par les vagues de l'espérance et de la crainte, le courage n'a point de prise; la résolution même d'être malheureux n'a point de terme où se fixer.

Telle fut, pour l'ame d'Alonzo, cette longue et pénible nuit. Enfin, le sommeil, par pitié, laissait tomber quelques pavots sur sa paupière appesantie. Un bruit le frappe; il se lève, et, à la faible lueur du crépuscule du matin, il voit paraître un vieillard vénérable, le front couvert de cheveux blancs, pâle et triste comme les spectres, mais conservant dans sa douleur un air noble et majestueux. «Je suis le père de Cora, lui dit-il. Ma fille m'envoie; c'est sa dernière volonté que j'accomplis. Va-t'en, malheureux jeune homme, et laisse-nous les maux que tu nous fais. Tu as porté l'opprobre et la mort dans une famille innocente, qui, sans toi, le serait encore.» A ces mots, le vieillard sentit ses genoux qui ployaient sous lui, et il tomba de défaillance. Alonzo, pâle et frémissant, lui tend les bras, et le relève. «Parlez, lui dit-il; qu'ai-je fait? de quel malheur suis-je la cause?--Cruel! peux-tu le demander? peux-tu vouloir l'entendre de la bouche d'un père? Tu nous annonçais des vertus: la bonté, la candeur, étaient peintes sur ton visage; le crime et la trahison se cachaient au fond de ton coeur. Sois content. Ma fille, trop faible, trop simple, hélas! pour avoir pu se sauver de tes artifices, ma fille vient de me révéler le parjure et le sacrilége qu'elle a commis en se livrant à toi. Elle n'a pu cacher qu'elle allait être mère; et demain notre honte éclate: demain, elle, sa mère, et moi, ses soeurs, ses frères innocents, nous serons menés au supplice. La solitude, l'infamie, une éternelle stérilité, marqueront la place où ma fille est née. On dispersera notre cendre. Nous n'aurons pas même un tombeau. Va-t'en: ma fille t'en conjure. La malheureuse t'aime encore; et, en me confiant le secret de son ame, elle m'a fait promettre de ne le point trahir. Mais elle craint que ta douleur ne te décèle et ne t'accuse; et le seul prix qu'elle demande de sa mort, dont tu es la cause, c'est que tu n'en sois pas témoin.»

Tandis que l'Indien parlait, le remords et le désespoir déchiraient le coeur d'Alonzo. Ses yeux attachés à la terre, ses cheveux hérissés d'horreur, son immobilité stupide, tout annonçait un criminel condamné par son juge; et son juge était dans son coeur. Il tombe aux pieds du vieillard, et, d'une voix étouffée, il prononce à peine ces mots: «O mon père! tu sais mon crime; sais-tu quelle fatalité m'y a poussé malgré moi? Sais-tu dans quel moment terrible la frayeur et l'égarement m'ont livré ta fille mourante, et l'ont fait tomber dans mes bras? J'atteste mon Dieu et le tien, que dans ce péril effroyable mon unique résolution était de la sauver. Nous nous sommes perdus, et nous t'avons perdu toi-même. Je ne prétends pas t'appaiser. Voilà mon sein, voilà mon épée. Frappe; venge-toi.--Me venger! Eh! ne sais-tu pas, dit le vieillard, que la vengeance est insensée; qu'au malheur elle joint le crime, et ne soulage que les méchants? Va, ton sang ne racheterait ni la mère ni les enfants. Je n'en mourrais pas moins, et je mourrais coupable. Laisse-moi du moins l'innocence: tout le reste est perdu pour moi. Tu fus égaré, je le crois: tu n'es ni méchant, ni perfide; mais, quand tu le serais, nous avons dans le ciel un Dieu pour juger et punir.»

«Ame céleste! s'écrie Alonzo, tu m'accables, tu me confonds... Et l'opprobre, et la mort, et le dernier supplice, seraient le prix de tes vertus! Et ta fille, aussi vertueuse, non moins innocente que toi!... Non, vous ne mourrez point. Ne me méprise pas assez pour croire que je veuille me cacher, m'enfuir lâchement. Je paraîtrai, j'avouerai tout, j'embrasserai votre défense, je vous tirerai de l'abyme où je vous ai précipités, ou bien j'y périrai moi-même. Mais commence par t'éloigner avec ta femme et tes enfants.»

«Connais-tu, lui dit le vieillard, quelque asyle contre les lois et contre les remords qui suivraient le parjure? J'ai promis au soleil de rester soumis à ses lois. Ma parole, ma foi, sont pour moi des liens plus forts que ne seraient des chaînes. Un Inca n'en connaît point d'autres; et je mourrai sans les briser. Toi, qui n'es point engagé sous ces lois redoutables, éloigne-toi; donne à ma fille la consolation de te savoir hors de danger. Épargne-lui l'horreur de ton supplice.--Va, dit Alonzo pénétré de respect, de douleur et de reconnaissance, va lui jurer que jamais son amant ne l'abandonnera. Je suis époux et père. Il n'est point de danger au-dessus d'un courage à-la-fois animé par l'amour et par la nature.» A ces mots, il tendit les bras au vieillard encore frémissant. «Mon père, lui dit-il, mon père, embrasse-moi, ou perce-moi le coeur. Je ne puis soutenir ta haine.» Le vieillard tombe dans son sein, l'embrasse, le plaint, lui pardonne; et des torrents de larmes se confondent dans leurs adieux.

Cependant le bruit se répand que l'asyle des vierges a été profané; que l'une d'elles a violé ses voeux; qu'elle porte le fruit d'un amour sacrilége; et que le soleil, irrité de ce parjure abominable, en demande l'expiation. Un crime inoui jusque alors remplit d'horreur tous les esprits. Les malheurs qui l'ont annoncé, et dont peut-être il est la cause, les feux de la guerre civile allumés entre les deux frères, tout le sang qu'elle a fait couler, le fils d'Ataliba, l'héritier du trône enlevé à ses peuples par une mort funeste, ce long amas de crimes et de calamités se retrace à-la-fois comme des signes de colère, que le soleil, en s'éclipsant, n'a déja que trop confirmés. On craint même qu'un dieu jaloux ne soit pas encore appaisé, et ne se venge sur tout un peuple de l'injure faite à sa gloire. O superstition! le peuple le plus doux, le plus humain de l'univers, criait vengeance au nom d'un Dieu dont il adorait la clémence. Il ne se rassura que lorsqu'il eut appris que le pontife avait dénoncé la criminelle au tribunal suprême; que déja l'on creusait la tombe, et que l'on dressait le bûcher.

CHAPITRE XL.

Ce jour-là le soleil se couvrit de tristes nuages; et ce deuil sombre de la nature ajoutait encore à l'effroi dont tous les coeurs étaient frappés. Le roi parut, selon l'usage, sous le portique du palais. Une multitude tremblante environnait le trône; et à travers les flots de ce peuple assemblé, le pontife, les prêtres, les ministres des lois, se faisant ouvrir un passage, amenèrent devant l'Inca la jeune et timide prêtresse. Son père accablé de douleur, sa mère pâle et défaillante, deux soeurs plus jeunes, aussi belles, trois frères, l'espérance d'une auguste famille, victimes de la même loi, venaient tous s'offrir au supplice.

Cora, qu'il fallait soutenir, tant elle était faible et tremblante, tomba sans force et sans couleur en paraissant devant son juge. On la ranime; il l'interroge. Elle répond avec candeur. «Ce fut, dit-elle, dans cette nuit horrible, où le volcan menaçait d'ensevelir ces murs: ma frayeur me précipita dans les bras d'un libérateur. Voilà mon malheur et mon crime. Fils du soleil, s'il est possible d'en adoucir la peine, écoute la nature qui réclame contre la loi. Ce n'est pas pour moi que j'implore ta clémence: il faut que je meure, je le sais. Mais regarde un père, une mère, des soeurs, des frères innocents; c'est pour eux seuls qu'en mourant je demande grâce.»

Le père alors prit la parole. «Inca, dit-il, dans un moment d'égarement et de terreur, ma fille a été faible, imprudente et fragile: c'est au Dieu qui voit dans les coeurs à la juger; mais c'est à moi d'accuser l'auteur de sa perte. Ce premier coupable, c'est moi. Ma piété aveugle a dévoué ma fille au culte des autels, et l'y a offerte en victime. Dans le moment du sacrifice j'ai entendu gémir son coeur; et, religieusement cruel, le mien s'est endurci. Père dénaturé, j'ai vu ses larmes, je l'ai vue se précipiter dans le sein de sa mère, y chercher un asyle contre la violence du pouvoir paternel; et moi, sans pitié, sans remords, j'ai consommé le parricide. Son crime, hélas! son premier crime fut de m'obéir; son respect, son amour pour moi l'a perdue. Je suis le bourreau de ma fille. Je la traîne au supplice!» En prononçant ces mots, le vieillard embrassait sa fille; ses sanglots étouffaient sa voix; son coeur se brisait de douleur; et les larmes de sang qui coulaient de ses yeux, inondaient le sein de Cora. Tous les coeurs étaient déchirés.

Le monarque attendri lui-même, mais contraint par la loi à user de rigueur, poursuit, et ordonne à Cora de déclarer son ravisseur et son complice.

Cora frémit, et son silence fut d'abord sa seule réponse; mais les instances de son juge la forcèrent enfin de prononcer ces mots: «Fils du soleil, seras-tu plus cruel et plus violent que la loi? La loi me condamne à la mort; j'y traîne avec moi ma famille. N'est-ce pas assez? Te faut-il encore un nouveau parricide? Veux-tu que, portant dans la tombe, où je vais descendre vivante, le fruit de mon funeste amour, j'accuse encore celui qui lui a donné la vie? Veux-tu voir mes entrailles se déchirer d'horreur, et mon enfant épouvanté s'arracher des flancs de sa mère?»

Ces paroles firent sur l'ame d'Ataliba l'impression la plus terrible; et, sans insister davantage, il ordonnait, en gémissant, au dépositaire des lois de prononcer l'arrêt fatal, lorsqu'on vit tout-à-coup Alonzo fendre la foule et se précipiter au pied du trône de l'Inca. «C'est moi qui suis le criminel, Inca, s'écria-t-il; Cora est innocente: ne punis que son ravisseur.» A cette vue, à ces paroles que le désespoir animait, le roi frémit, le peuple reste immobile d'étonnement; et Cora tremblante et glacée: «Hélas! dit-elle en succombant, je n'aurai donc pu le sauver!--Non, reprit Alonzo, elle n'est point coupable. Je l'enlevai mourante, et son ame éperdue ne put ni consentir ni résister à son malheur.»

L'Inca voulut sauver Alonzo. «Étranger, lui dit-il, notre culte n'est pas le vôtre; vous ne connaissez pas nos lois; et ce qui pour nous est un crime, n'est pour vous qu'une erreur, que je n'ai pas droit de punir. Éloignez-vous. Nos lois n'obligent que mes sujets et moi. Vous fûtes imprudent, mais vous n'êtes point criminel, à moins que vous n'ayez usé de violence; et Cora seule a droit de vous en accuser.--Non, non, dit-elle; un charme aussi doux qu'invincible m'a livrée à lui. Cesse, Alonzo, cesse de t'imputer mon crime. Tu me fais mourir mille fois.--Loin de vous accuser, vous voyez, dit le roi, qu'elle vous déclare innocent.--Puis-je l'être, s'écrie Alonzo, après avoir égaré sa jeunesse, après avoir creusé la tombe sous ses pas, la tombe où vous allez la faire descendre vivante? O comble d'horreur! Elle s'ouvre cette tombe effroyable, elle s'ouvre à mes yeux, prête à la dévorer; et je suis innocent! Je vois s'allumer le bûcher où son père, sa mère, tous les siens vont périr; et moi, l'auteur de tant de maux, juste ciel, je suis innocent! Inca, ton amitié pour moi t'a mis un bandeau sur les yeux; et tu ne veux pas voir mon crime. Plus juste que toi, je le sens, et je m'en accuse moi-même. Pardon, malheureuses victimes d'un amour insensé, pardon! Je n'aurai pas du moins la honte et la douleur de vous survivre; et si je vous mène à la mort, je vous devancerai; j'irai sur ce bûcher me livrer le premier aux flammes. Là, ce fer qui devait défendre un peuple vertueux, un roi, que je ne suis plus digne d'appeler mon ami, ce fer me percera le coeur. Je ne demande, avant ma mort, que la grâce d'être entendu.

«Je ne suis ingrat ni perfide, reprit-il avec fermeté. Reçu dans la cour de l'Inca, honoré de sa confiance, comblé de ses bienfaits, je n'ai jamais eu le dessein de trahir l'hospitalité. Je suis jeune, ardent, trop sensible. J'ai vu Cora, mon coeur s'est enflammé pour elle; mais j'ai respecté son asyle. Ce n'est qu'au moment effroyable où la montagne mugissante lançait un déluge de feu, où le ciel embrasé, où la terre tremblante n'offraient par-tout que les horreurs de mille morts inévitables; ce n'est qu'en ce moment, qu'à travers les débris des murs de l'enceinte sacrée, j'ai cherché, j'ai saisi, j'ai enlevé Cora.

«Elle vous dit qu'elle a cédé! et qui n'eût pas cédé comme elle? Est-ce assez d'une loi pour étouffer en nous les sentiments de la nature, pour en vaincre les mouvements? Vous exigez de la jeunesse la froideur d'un âge avancé! Vous exigez de la faiblesse le triomphe le plus pénible de la force et de la vertu! Ah! c'est la superstition qui vous commande, au nom d'un Dieu, d'être cruels. L'en croyez-vous? oubliez-vous que le Dieu que vous adorez est à vos yeux la bonté même? Quoi! le soleil, la source de la fécondité, lui, par qui tout se régénère, ferait un crime de l'amour! Et l'amour n'est lui-même que l'émanation de cet astre qui vous anime. C'est ce même feu répandu au sein des métaux et des plantes, dans les veines des animaux, et sur-tout dans le coeur de l'homme, c'est ce feu que vous adorez dans son intarissable source. Vous condamnez son influence; et parce qu'une vierge innocente, faible, et craintive, aura cédé aux mouvements les plus naturels, les plus doux d'un coeur que le ciel lui a donné, son père, sa mère, ses soeurs, ses frères, seront condamnés à mourir avec elle au milieu des supplices! Non, peuple, j'en atteste votre Dieu et le mien, car le soleil en est l'image: ces horreurs ne peuvent lui plaire; et la loi qui vous les commande ne saurait émaner de lui. Elle est des hommes; elle vous vient de quelque roi jaloux, superbe, et tyrannique, qui attribuait à son dieu un coeur comme le sien.

«On vous a dit que le soleil faisait à sa prêtresse un crime d'être mère, et qu'il fallait, pour expier ce crime, les supplices les plus affreux; on vous l'a dit, et vous avez eu la simplicité de le croire! Ah! peuple, on avait dit de même à vos aïeux que leurs dieux, le serpent, le vautour, et le tigre, demandaient qu'une mère versât sur leurs autels le sang de l'innocent qu'elle allaitait; et, comme vous, pieusement crédule, la mère immolait son enfant. Vous l'avez aboli ce culte; et le vôtre, non moins barbare, est encore plus insensé.»