Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou
Part 18
Le monarque lui répondit, que les Incas ses aïeux n'avaient jamais reçu la loi. Palmore, en gémissant, lui dit: «Eh bien, tu le veux!... A demain.» Et il retourna dans son camp.
L'aube du jour vit les deux armées se déployer dans la campagne. C'était la première fois, depuis onze règnes, qu'on voyait arborer, dans les deux camps, l'étendard de Manco. C'est le gage de la victoire; et le centre, où il est placé, est le point le plus important de l'attaque et de la défense.
Loin de ce centre périlleux, et sur une éminence, du côté de Cusco, étincelle, aux rayons du jour, le trône d'Huascar, porté par vingt caciques, et ombragé d'un pavillon de plumes de mille couleurs. Huascar, du haut de ce trône, domine sur la campagne, et semble présider au sort du combat qui va se donner.
Les deux armées, d'un pas égal, marchent l'une à l'autre; et soudain le cri de guerre de ces peuples, ce mot formidable, _Illapa_[130], répété par cent mille voix, fait retentir les bois et les montagnes. A ce cri redoublé se joint le sifflement des flèches qui vont se tremper dans le sang.
[130] On a déja dit que ce mot signifiait _l'éclair, le tonnerre, et la foudre_.
Mais bientôt les carquois s'épuisent; et la flèche, dès ce moment, fait place au javelot, qui, lancé de plus près, porte des coups plus assurés. Bientôt on voit les bataillons flottants s'éclaircir et se resserrer pour remplir et cacher leurs vides. La douleur étouffe ses cris, la mort est farouche et muette; et pour ne pas donner à l'ennemi la joie d'entendre de honteuses plaintes, l'Indien renferme en lui-même jusques à ses derniers soupirs.
Au javelot succèdent la hache et la massue: armes terribles chez des peuples à qui le fer et le salpêtre, ces présents des furies, sont encore inconnus. Jusques-là une égale intrépidité avait rendu le combat douteux: la victoire, incertaine entre les deux armées, planant sur le champ de bataille, trempait, des deux cotés, ses ailes dans le sang. Mais le moment de la mêlée fit voir quel avantage avaient des peuples aguerris sur des peuples long-temps paisibles. Ce que l'armée de Cusco avait de plus vaillant défendait la colline. Le reste, composé de pasteurs amollis dans une douce oisiveté, avait l'avantage du nombre, qui ne peut balancer long-temps celui de la valeur. De nouveaux bataillons se présentaient en foule à la place de ceux qui, rompus et défaits, tournaient le dos à l'ennemi; mais ils succombaient à leur tour. Pas à pas ceux de Quito s'avancent, et menacent d'envelopper le corps qui défend l'étendard. Le roi de Cusco voit de loin fléchir le centre de son armée; il détache de la colline l'élite des peuples guerriers qui gardaient sa personne. C'est ce qu'attendait Corambé; et tandis que ce corps détaché vole au centre, lui-même, avec des bataillons qu'il a choisis et réservés, il marche droit à la colline, enfonce l'enceinte affaiblie du trône de l'Inca, s'ouvre par le carnage un chemin sanglant jusqu'à lui, le fait prendre vivant, le fait charger de liens, et l'entraîne.
Aussitôt mille cris funestes avertissent de ce malheur. Le bruit s'en répand dans l'armée, et y porte le désespoir. Tout s'épouvante et se disperse. On ne voit que des peuples désolés, éperdus, jeter leurs armes et s'enfuir. La douleur, le trouble, l'effroi leur interdit même la fuite: ils tombent épars dans la plaine, et vaincus, ils n'ont plus d'espoir qu'en la clémence des vainqueurs; mais c'est vainement qu'ils l'implorent. Plus de pitié: l'aveugle rage transporte ceux d'Ataliba. Les deux vieillards qui les commandent, ont beau leur crier de cesser, d'épargner le sang; le sang coule et ne peut les rassasier. Jamais ils ne croiront avoir assez vengé la perte qui les rend furieux et barbares. Leur prince, le fils de leur roi, Zoraï ne vit plus. O père infortuné! que tu vas pleurer ta victoire!
A l'attaque de l'étendard, Zoraï s'avançait à la tête des siens, qu'il animait par son exemple. A sa jeunesse, à sa beauté, au feu de son courage, tous les coeurs se sentaient émus. L'ennemi, le voyant s'exposer à ses coups, l'admirait, le plaignait, oubliait de le craindre, et aucun n'osait le frapper. Un seul, et ce fut l'un des féroces Antis, au moment que le jeune prince, au fort de la mêlée, venait de saisir l'étendard, lui lance une flèche homicide. Le caillou dont elle est armée lui perce le sein. Il chancelle: ses Indiens s'empressent de le soutenir, mais, hélas! inutilement. Le feu de ses regards s'éteint, l'éclat de sa beauté s'efface, le frisson de la mort commence à se répandre dans ses veines. Tel, sur le bord d'une forêt, un jeune cèdre, déraciné par un coup de vent furieux, ne fait que se pencher sur les cèdres voisins, qui le soutiennent dans sa chûte. On le croirait encore vivant; mais la langueur de ses rameaux et la pâleur de son feuillage annoncent qu'il est détaché de la terre qui l'a nourri. Tel, appuyé sur ses soldats, parut le jeune Inca, mortellement blessé. «O mon père! dit-il d'une voix défaillante, ô quelle sera ta douleur! Amis, achevez. Que mon sang lui ait au moins acquis la victoire. Vous envelopperez mon corps dans ce drapeau qui m'a coûté la vie, pour dérober aux yeux d'un père une image trop affligeante, et pour le consoler, en l'assurant que je suis mort digne de lui.»
Le cri de la douleur, le cri de la vengeance retentissaient autour du jeune prince. «Non, dit-il, c'est assez de vaincre; je ne veux point être vengé. Je suis Inca, et je pardonne.» On l'emporte loin du combat, dont la fureur se renouvelle; et peu d'instants après, soulevant sa paupière vers les montagnes de Quito, il prononce encore une fois le nom, le tendre nom de père, et il rend le dernier soupir. C'est dans ce moment même que des cris lamentables annoncent à ceux de Cusco que leur roi vient d'être enlevé.
D'un côté l'épouvante, de l'autre côté la fureur, ne présentent dès-lors, dans les champs de Tumibamba, que la déroute et le carnage. Cusco fut prise et saccagée; l'aîné des frères de son roi, le vaillant et sage Mango, qui la défendait, vit enfin qu'il fallait périr, ou céder: il fit sa retraite en combattant, et se sauva vers les montagnes. A peine la fière Ocello, la belle et touchante Idali, avec cet enfant précieux[131] que sa naissance avait destiné à l'empire, eurent le temps de s'échapper; et les généraux d'Ataliba, après des efforts inouis pour faire cesser le ravage, rallièrent enfin leurs troupes sur le bord de l'Apurimac.
[131] Xaïra.
CHAPITRE XXXVI.
C'est là que frémissait Huascar, sous une garde inexorable. Palmore et Corambé, en entrant dans sa tente, se prosternent, selon l'usage, et, par des paroles de paix, tâchent de l'adoucir. Il soulève à peine sa tête; et d'un oeil indigné regardant ses vainqueurs: «Traîtres, dit-il, rompez mes chaînes, ou trempez vos mains dans mon sang. C'est insulter à mon malheur, que de mêler ainsi le respect à l'outrage. Si je suis roi, rendez-moi libre; alors vous vous prosternerez. Mais si je ne suis qu'un esclave, que ne me foulez-vous aux pieds?»
A peine il achevait ces mots, que son oreille fut frappée de cris et de gémissements. «Tu n'es pas le seul malheureux, lui dit Palmore. Ataliba vient de perdre son fils.--Ah! je le verrai donc pleurer, s'écria Huascar avec une joie inhumaine. Puisse le ciel lui rendre tous les maux qu'il m'a faits.»
Les peuples de Quito, rassemblés dans leur camp, ont demandé à voir le corps du jeune prince, que l'on dérobait à leurs yeux; et ce sont leurs cris de douleur et de rage qu'on vient d'entendre. On les appaise, on les retient, on les engage à repasser le fleuve; et la marche de cette armée victorieuse et conquérante ressemble à la pompe funèbre d'un jeune homme, que sa famille, dont il aurait été l'espoir, accompagnerait au tombeau. La consternation, le deuil et le silence environnaient le pavois où le prince était étendu, enveloppé dans cette enseigne, triste et glorieux monument de sa valeur. Après lui, le roi de Cusco, porté sur un siége pareil, jouissait au fond de son coeur, de la calamité publique.
Les deux généraux d'Ataliba accompagnaient le lit funèbre, l'oeil morne, le front abattu, oubliant qu'ils venaient de conquérir un empire, et ne pensant qu'à la douleur dont ce malheureux père allait être frappé.
«Hélas! disait Palmore, il nous l'a confié; il l'attend; ses bras paternels seront ouverts pour l'embrasser; et ce n'est plus qu'un corps glacé que nous allons lui rendre! Comment paraître devant lui?»
«Il est homme, dit Corambé; son fils était mortel: je le plains; mais, au lieu de flatter sa faiblesse, je veux lui donner le courage de résister à son malheur. Laissez-moi devancer l'armée, et le voir, avant que le bruit de cette mort soit répandu.»
Ataliba, guéri de sa blessure, mais faible encore et languissant, avait eu le chagrin d'apprendre que la défaite des Chancas ne l'avait que trop bien vengé. Il gémissait sur sa victoire, roulant dans sa pensée, avec inquiétude, les dangers qu'affrontaient pour lui son fils, ses amis, et ses peuples, lorsqu'il s'entendit annoncer l'arrivée de Corambé. Surpris, impatient d'apprendre quel sujet peut le ramener, il ordonne qu'on l'introduise. Corambé paraît devant lui. «Inca, lui dit-il, c'en est fait; l'empire est à toi sans partage: tes ennemis sont tous détruits ou désarmés: Huascar est le seul qui te reste; il est captif, on te l'amène.»
A peine il achevait ces mots, Ataliba, transporté de joie, se lève, l'embrasse, et lui dit: «Invincible guerrier, j'attendais tout de toi et de celui qui te seconde; mais ce prodige a passé mon attente et les voeux que j'osais former. Achève de mettre le comble au bonheur de ton roi. Il est père; il ressent les alarmes d'un père. Où est mon fils? où l'as-tu laissé? pourquoi n'est-il pas avec toi?--Ton fils... il a vu des dangers dont le plus courageux s'étonne.--Et sans doute il les a bravés? Réponds. Ce silence est terrible.--Que te dirai-je, hélas! pour la première fois il voyait l'horreur des batailles. La nature a des mouvements que la vertu ne peut dompter.--Ciel! qu'entends-je? Il a fui! il s'est couvert de honte! il a déshonoré son père!--Eût-il mieux valu qu'exposé à une mort inévitable, il s'y fût livré?--Plût au ciel!--Eh bien, console-toi. Il s'est comblé de gloire, et il est mort digne de toi.--Il est mort!--Ton armée te l'apporte en pleurant: il en fut l'amour et l'exemple. Jamais, dans un âge si tendre, on n'a montré tant de valeur.»
Ce coup terrible pénétra jusqu'au fond de l'ame d'un père; mais il la soulagea, même en la déchirant. Il tombe accablé de douleur; et alors deux sources de larmes coulent de ses yeux. «Ah! cruel, par quelle épreuve, disait-il, vous avez préparé mon coeur à la constance! Vous avez pu calomnier mon fils! et moi j'ai pu vous croire! Ah, cher enfant! pardonne: des larmes éternelles expieront mon erreur. La gloire même de ta mort ne me la rend que plus cruelle. Jour désastreux! combat funeste! ah! c'est ainsi que le ciel venge le crime d'une guerre impie: les vaincus, les vainqueurs en partagent la peine horrible; et sa colère les confond.»
Il fallut prendre, pour ce père affligé, le soin de son nouvel empire. Cette riche et vaste conquête, fruit des travaux de onze règnes, et qu'il avait faite en un jour, Cusco, réduite sous ses lois, son rival même prisonnier et mis en son pouvoir, rien ne le touche. Il demande son fils. Le cortége s'avance. Le corps enveloppé dans l'enseigne fatale est déposé sous ses yeux. L'Inca le regarde en silence. Il fait signe au cortége et à sa cour de s'éloigner. On lui obéit; et seul au fond de son palais avec l'objet de sa douleur, il s'enferme; il approche, et d'une main tremblante il soulève le voile, il découvre ce corps sanglant; il jette un cri, et se renverse, comme frappé du coup mortel. Immobile et glacé lui-même, il est sans couleur et sans voix; et quand il a repris ses sens, et que sa douleur se ranime, il s'y abandonne tout entier. Cent fois il embrasse son fils, cent fois, collant sa bouche sur ses lèvres éteintes, et de son sein pressant ce coeur qui ne bat plus contre le sien, il demande au ciel de pouvoir le ranimer, en expirant lui-même. Tantôt, contemplant la blessure, il lave de ses pleurs le sang qui s'en est épanché; tantôt ses regards immobiles, fixés sur les yeux de son fils, semblent y rechercher la vie. «Ah! dit-il, si ce corps glacé pouvait revivre! si ses yeux pouvaient me revoir! Hélas! plus d'espérance! Ils sont fermés ces yeux; ils le sont pour jamais. Ses grâces, sa beauté, ses vertus, rien n'a pu prolonger ses jours; et d'un fils qui faisait ma gloire et ma félicité, voilà ce qui me reste!» C'est ainsi qu'oubliant ses prospérités, son triomphe, il s'abymait dans sa douleur.
Après qu'elle fut épuisée, et que la nature affaiblie fut tombée de cet accès dans un stupide abattement, ce père malheureux se laissa détacher des tristes restes de son fils. Ses amis, et sur-tout Alonzo, essayaient de le consoler. «Ah! laissez-moi, disait-il, payer à la nature le tribut d'une ame sensible. J'ai bu la coupe du bonheur, j'en ai épuisé les délices; l'amertume est au fond, je veux m'en abreuver. Mon fils, mon cher fils m'a donné tant de douces illusions! tant de flatteuses espérances! La douleur suit la joie; hélas! elle sera plus longue. C'est sans retour, c'est pour jamais que la joie a quitté mon coeur.»
On lui parla de sa puissance, du soin de l'affermir, des moyens de la conserver. «Qu'en ferais-je, dit-il, de cette puissance accablante? Suis-je un dieu, pour veiller sur un empire immense, pour être sans cesse et par-tout présent à ses besoins? Qu'on m'amène mon frère. Oui, je veux l'appaiser; je veux que, témoin de mes larmes, il en soit touché, qu'il me plaigne, et qu'il me trouve encore plus malheureux que lui.»
Huascar, chargé de liens, parut devant Ataliba. «Vois, lui dit ce père affligé, vois, cruel, ce que tu me coûtes.--Il te sied bien, répond le farouche Huascar, de me reprocher une mort, quand dix mille Incas égorgés sont les victimes de ta rage! Tu pleures, tigre, tu le dois; mais est-ce là ce que tu pleures? Va voir le meurtre qu'on a fait des peuples sujets de tes pères, Cusco, ses palais et ses temples regorger du sang des vieillards, et des femmes, et des enfants, ses murs saccagés, ses campagnes, qui ne sont plus que des tombeaux; et pleure ton fils, si tu l'oses.»
Ces terribles mots étouffèrent dans le coeur d'Ataliba le sentiment de son propre malheur: le roi prit la place du père. Il regarde ses lieutenants, et les interroge des yeux. Leur silence même est l'aveu de ce qu'il vient d'entendre. «Il est donc vrai, dit-il, et par une aveugle fureur on m'a rendu exécrable à la terre! Cela seul manquait à mes maux.» Alors, renversé sur son trône, et détournant les yeux pour ne pas voir la lumière, il reste dans l'accablement, et ne respire que par de longs sanglots. «Jusqu'à l'instant où ton fils a péri, lui dit Palmore avec tristesse, j'ai pu commander à tes peuples; mais, du moment qu'ils l'ont vu tomber, leur douleur, transformée en rage, n'a plus connu de frein. Punis-les, si tu veux, de l'avoir trop aimé; ou pardonne à leur désespoir, dont la cause n'est que trop juste, et dont l'excuse est dans ton coeur. Ils ont vengé ton fils, comme l'aurait vengé son père.»
«Huascar, reprit Ataliba après un long et douloureux silence, voilà les excès effroyables où se portent les nations, lorsque une fois la discorde et la guerre ont rompu les noeuds les plus saints, et chassé des coeurs la nature. Étouffons ces fureurs dans nos embrassements. Reprends ton sceptre et ton empire, et pardonne-moi tes malheurs.»
Huascar indigné le repousse, et lui dit: «Va, meurtrier de ma famille, va régner sur des morts, t'asseoir sur des ruines, et t'applaudir, en contemplant des massacres et des débris. Tel est l'empire que tu m'offres. Je ne veux de toi que la mort. Garde tes présents, ta pitié; garde les fruits de tes forfaits; qu'ils en éternisent la honte; et que, pour mieux te détester, les malheureux que je te laisse soient condamnés à t'obéir.»
«Tu sais, lui dit Ataliba, que les crimes que tu m'imputes ne sont pas les miens, tu le sais; mais ta douleur te rend injuste. Je laisse au temps à la calmer. Un jour tu te ressouviendras que j'ai détesté la guerre, que je t'ai demandé la paix, que je te la demande encore, plus pénétré, plus accablé que toi des maux que nous nous sommes faits. Alors tu retrouveras ton frère tel que tu le vois aujourd'hui, traitable, humain, sensible et juste. Adieu. Je te laisse en ces murs, captif, il est vrai; mais n'ayant qu'à vouloir, pour cesser de l'être. Le jour même que, sur l'autel du soleil notre père, tu consentiras, avec moi, à nous jurer une alliance et une paix inviolable, ton trône, ton empire, tout te sera rendu.»
CHAPITRE XXXVII.
La citadelle de Cannare fut la prison du roi captif. Le vainqueur y laissa une garde fidèle sous le sévère Corambé. Il envoya Palmore gouverner en son nom les états de Cusco; et lui, rendant, sur son passage, aux vallons de Riobamba, de Muliambo, d'Iliniça, les laboureurs qu'il en avait tirés, il retourne à Quito sans pompe, accompagné du lit funèbre qui portait son malheureux fils.
L'arrivée d'Ataliba fut le tableau le plus touchant d'une désolation publique. Sa famille éplorée vient au-devant de lui; un peuple nombreux l'accompagne: mais aucune voix ne s'élève pour féliciter le vainqueur, on n'est occupé que du père; et si la nuit dérobait à ses yeux tout ce peuple qui l'environne, aux gémissements échappés à travers un vaste silence, il se croirait dans un désert, où quelques malheureux égarés et plaintifs implorent le secours du ciel.
Dans cette foule, et au milieu de la famille de l'Inca, paraît une femme éperdue. Ses voiles déchirés, sa tête échevelée, son sein meurtri, ses yeux égarés, sa pâleur, les convulsions de la douleur dans tous les traits de son visage, ses mains qu'elle tend vers le ciel, tout annonce une mère, et une mère au désespoir.
Du plus loin que l'Inca la voit, il descend de son siége, il va au-devant d'elle; et la recevant dans ses bras: «Ma bien-aimée, lui dit-il, le soleil notre père a rappelé ton fils; il dispose de ses enfants. Heureux celui que l'innocence, la vertu, la gloire, l'amour accompagnent jusqu'au tombeau! Il a fait la moisson, il quitte le champ de la vie. Ton fils a peu vécu pour nous, mais assez pour lui-même: il emporte avec lui ce que les ans donnent à peine, et ce qu'un instant peut ravir, les regrets et l'amour du monde. Affligeons-nous de lui survivre: l'homme à plaindre est celui qui pleure, et non pas celui qui est pleuré. Mais, par un excès de douleur, n'accusons pas la destinée; ne reprochons pas au soleil d'avoir repris un de ses dons.» Vérités consolantes pour de moindres douleurs, mais trop faible soulagement pour le coeur d'une mère! Elle demande à voir son fils; on apporte à ses pieds ce que la mort lui en a laissé; et à l'instant, avec un cri qui part du fond de ses entrailles, elle se jette sur ce corps inanimé, elle l'embrasse, elle le serre étroitement, elle l'inonde de ses larmes, jusqu'à ce qu'elle-même, étouffée, expirante, elle ait perdu le sentiment de la vie et de la douleur.
L'Inca, dans les bras d'Alonzo, sentait rouvrir, à cette vue, toutes les plaies de son coeur; le jeune homme mêlait ses larmes aux larmes de son ami; et les neveux de Montezume, témoins de la désolation d'une auguste famille, pensaient à leurs propres malheurs.
Aciloé (c'était le nom de cette mère infortunée) fut portée dans son palais; et l'Inca se rendit au temple, où le corps de son fils, arrosé de parfums, fut déposé, en attendant le jour destiné à ses funérailles.
Après un humble sacrifice pour rendre grâces au soleil, l'Inca sortit du temple; et sous le portique, où son peuple l'environnait, il éleva la voix et demanda silence. «Ma cause était juste, dit-il, et notre dieu l'a protégée; mais l'aveugle ardeur de mes troupes à nous venger, mon fils et moi, a déshonoré ma victoire; et c'est moi qui porte la peine des excès commis en mon nom. Peuple, je veux bien expier ce qu'on a fait d'injuste et d'inhumain. Mais c'est assez pour votre roi d'être malheureux; n'achevez pas de l'accabler en le croyant coupable. Il ne l'est point. J'étais expirant à Cannare, lorsqu'on y a versé tant de sang; j'étais éloigné de Cusco, lorsqu'on l'a saccagée; et j'ai détesté ces fureurs. Je vous conjure, au nom du dieu qui m'en punit, de m'en épargner le reproche. Puisse mon nom être effacé de la mémoire des hommes, avant qu'on y ajoute le surnom de cruel! Le roi mon frère, que le sort a mis entre mes mains, sera, malgré lui-même, un exemple de ma clémence. Cependant si le cri de la calamité retentit jusqu'à vous, et s'il vous fait entendre qu'Ataliba fut violent et sanguinaire; ô mon peuple! élevez la voix, et répondez qu'Ataliba fut malheureux.»
Le soir même, avec Alonzo, soulageant son ame oppressée: «Mon ami, lui dit-il, tu sais toute l'horreur que nos discordes m'inspiraient; l'événement a passé mes craintes; et dans cet abyme de maux, je vois trop s'accomplir mes funestes pressentiments. Vouloir la guerre, c'est vouloir tous les crimes et tous les malheurs à-la-fois. Dire à des meurtriers, qu'on assemble pour l'être, d'user de modération, c'est dire aux torrents des montagnes de suspendre leur chûte et de régler leur cours. Aucun roi ne sera jamais plus résolu que je l'étais à réprimer l'emportement et les abus de la victoire; et voilà cependant que des millions d'hommes me regardent comme un fléau.»
«Hélas! prince, lui dit Alonzo, l'homme, en proie à ses passions, est si faible contre lui-même et si peu sûr de se dompter! comment pourrait-il s'assurer d'une multitude effrénée, à qui lui-même il a donné l'affreuse liberté du mal! Mais tout cet empire est témoin que l'inflexible roi de Cusco vous a forcé de tirer le glaive. Ne vous accablez point vous-même d'un injuste reproche; et si les malheureux que la guerre a faits, vous accusent, laissez à vos vertus répondre de votre innocence, et repoussez l'injure par la clémence et les bienfaits.»
Ces mots consolants relevèrent le courage d'Ataliba; et sa douleur fut suspendue jusqu'au jour qu'il avait marqué pour les funérailles de son fils. C'était la fête du soleil, lorsque, repassant l'équateur, il rentre dans notre hémisphère, et revient donner le printemps et l'été aux climats du nord. C'était aussi la fête de la paternité.
CHAPITRE XXXVIII.
Après les cantiques, les voeux, et les offrandes accoutumées, le monarque, assis sur son trône, au milieu d'un parvis[132] immense, ayant à ses pieds les caciques, et les vieillards, juges des moeurs[133], voit s'avancer les pères de famille, qui mènent, chacun devant soi, leurs enfants parvenus à l'âge de l'adolescence. Ils s'inclinent devant l'Inca, et après l'avoir adoré, le père, qui porte en ses mains un faisceau de palmes, les distribue à ceux de ses enfants qui ont fidèlement rempli les saints devoirs de la nature. Ces palmes sont les monuments de la piété filiale. Tous les ans, chacun des enfants, dont l'obéissance et l'amour ont obtenu ce prix, l'ajoute à son trophée; et de ces palmes réunies, qu'il recueille dans sa jeunesse, il compose le dais du siége paternel, d'où lui-même il dominera un jour sur sa postérité. Ce siége est dans chaque famille comme un autel inviolable: le chef a seul le droit de s'y asseoir; et les palmes qui le couronnent, rappelant ses vertus, disent à ses enfants: Obéissez à celui qui sut obéir; révérez celui qui révéra son père. Dès qu'il sent la mort s'approcher, il se fait placer expirant sous ce vénérable trophée, il y rend le dernier soupir; et, au moment de sa sépulture, ses enfants détachent ses palmes, pour en ombrager son tombeau. La menace la plus terrible d'un père à son fils qui s'oublie, c'est de lui dire: «Que fais-tu, malheureux? Si tu es indigne de mon amour, tu n'auras point de palmes sur ta tombe.» C'est donc là le signe et le gage que chaque père vient donner au monarque, père du peuple, de l'obéissance, du zèle, et de l'amour de ses enfants.