Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou
Part 17
Rien ne ressemblait moins à un roi suppliant, que ce prince à la tête d'une puissante armée; mais on fit semblant de le croire; et, trompé par les apparences, il allait passer plus avant, lorsqu'il vit entrer dans sa tente l'un des caciques du pays. Ce cacique, qu'avait blessé l'orgueil de l'Inca de Cusco, salue Ataliba, et lui tient ce langage: «Tu crois passer en sûreté chez un peuple à qui tu défends qu'on fasse injure et violence; apprends que dans un conseil, où je viens d'assister, on a conspiré contre toi. Je t'aime, parce qu'on m'assure que tu es affable et bon; et je hais ton rival, parce qu'il est dur et superbe. Il m'a humilié. Je suis fils du lion; je ne veux pas qu'on m'humilie.»
Ataliba rendit grâce au cacique, et consulta ses lieutenants sur l'avis qu'il avait reçu. Ses lieutenants étaient Palmore et Corambé, tous deux nourris dans les combats, sous les drapeaux du roi son père, et révérés des troupes, qu'ils avaient aguerries dans la conquête de Quito. «Prince, lui dit l'un d'eux, voyez ces plaines où s'élèvent des monceaux d'ossements ensevelis sous l'herbe; ce sont les restes honorables de vingt mille Chancas, morts dans une bataille[121] en défendant leur liberté. Leurs enfants ne sont point des hommes sans courage. Vainqueurs, nous leur imposerons, je le crois; mais le sort des combats est trompeur; et celui-là est insensé qui n'en prévoit pas l'inconstance. J'ose espérer de vaincre, sans me dissimuler que nous pouvons être vaincus; et alors je les vois, ces peuples, enhardis par notre défaite, tomber sur une armée éparse et fugitive, et achever de l'accabler. Ne négligez donc pas l'avis de ce cacique. La forteresse de Cannare est un point d'appui, de défense, et de ralliement au besoin. Ce poste, auquel le salut de l'armée est attaché, ne peut être remis en des mains trop fidèles; et, si j'ose le dire, Inca, c'est à vous-même à le garder.»
[121] Sous le règne de l'Inca Roca: il resta sur la place trente mille hommes, huit mille du côté des Incas. La plaine Sascahuana, où se donna cette bataille, fut appelée _Yahuar Pampa_, _Campagne de sang_. Voyez le chapitre 30.
L'Inca ne vit, dans ce conseil prudent, que l'intention de le laisser en un lieu sûr; et il le prit pour une offense. «Si ma présence vous fait ombrage, dit-il à Corambé, vous me connaissez mal. Votre âge, vos exploits, l'estime de mon père, vous ont acquis ma confiance; et je n'ai jamais su la donner à demi. Vous commanderez; je serai votre premier soldat: on apprendra de moi à vous obéir avec zèle; et si la victoire est à nous, n'ayez pas peur que votre roi vous en dérobe le mérite. Quant au soin de mes jours, ce n'est pas le moment de nous en occuper. Ce sont mes droits qu'on va défendre; il serait honteux que, sans moi, l'on combattît pour moi. Ne me parlez donc plus de me tenir loin des combats.»
«Non, prince, lui dit Corambé, je vous servirais mal, si je vous croyais lâche; mais moi, vous me croyez jaloux et envieux de votre gloire. Vous vous reprocherez d'avoir fait cette injure au zèle d'un ami, que votre père a mieux connu.»
«Ah! généreux vieillard, pardonne, lui dit l'Inca en l'embrassant. J'ai été un moment injuste. Mais pourquoi vouloir me laisser oisif à l'ombre de ces murs?»
«J'y resterai, lui dit Corambé. Laissez-moi trois mille hommes, et ces vaillants caciques, et cet étranger, qui, comme eux, ne demande qu'à vous servir.» L'Inca n'hésita point. Alonzo, Capana, le vaillant Orozimbo, les sauvages, les Mexicains applaudirent tous avec joie, résolus de verser leur sang pour la défense de l'Inca. Ayant donc laissé avec eux trois mille hommes d'élite dans les murs de Cannare, il fit avancer son armée vers les champs de Tumibamba.
CHAPITRE XXXIV.
Cependant le roi de Cusco se hâtait d'assembler ses troupes; et tous les peuples d'alentour quittaient leurs champs, volaient aux armes, et se rendaient auprès de lui.
Des bords de ce lac célèbre[122] où Manco descendit, les peuples d'Assilo, d'Avancani, d'Uma, d'Urco, de Cayavir, de Mullama, d'Assan, de Cancola et d'Hillavi, compris sous le nom de Collas, quittent leurs riants pâturages, où ils adoraient autrefois un bélier blanc, comme le dieu de leurs troupeaux et la source de leurs richesses. Ils se disent nés de ce lac que leurs cabanes environnent; et c'est le Léthé, où leurs ames se replongent après la vie, pour revoir un jour la lumière, et passer dans de nouveaux corps.
[122] Le lac de Collao.
De son côté s'avance la fière et courageuse nation des Charcas. C'est la raison qui l'a soumise, et non pas la force des armes. Lorsque les Incas lui annoncèrent qu'ils venaient lui donner des lois, ses jeunes guerriers, pleins d'ardeur, demandèrent tous à combattre, et à mourir, s'il le fallait, pour la défense de leur liberté. Les vieillards leur firent l'éloge de la sagesse des Incas et de leur bonté généreuse; les armes leur tombèrent des mains; et ils allèrent tous en foule se prosterner aux pieds de ce fils du soleil qui voulait bien régner sur eux.
Plus sage encore avait été le vaillant peuple de Chayanta. Sa réduction volontaire sous la puissance des Incas est le modèle des bons conseils. Le prince qui l'allait soumettre, lui fit dire qu'il lui apportait des lois, des moeurs, une police, un culte, une façon de vivre enfin plus raisonnable et plus heureuse. «S'il est vrai, répondirent les Chayantas aux députés, votre roi n'a pas besoin d'une armée pour nous réduire. Qu'il la laisse sur nos frontières; qu'il vienne, et qu'il nous persuade; nous lui serons soumis; c'est au plus sage à commander. Mais qu'il promette aussi de nous laisser en paix, si, après l'avoir entendu, nous ne voyons pas comme lui, à changer de culte et de moeurs, l'avantage qu'il nous annonce.» A des conditions si justes, l'Inca vint presque sans escorte; il parla, il fut écouté; et quand ce peuple eut bien compris qu'il était utile pour lui de se ranger sous les lois des Incas, il se soumit et rendit grâces. Tels étaient ces sauvages, que les Européens n'ont cru pouvoir apprivoiser que par le meurtre et l'esclavage.
En plus petit nombre s'avancent les peuples qui, vers l'orient, cultivent le pied des montagnes inaccessibles des Antis. Leurs aïeux adoraient d'énormes couleuvres[123], dont ce pays sauvage abonde. Ils adoraient aussi le tigre, à cause de sa cruauté. Ils en ont abjuré le culte, mais ils font toujours gloire d'en porter la dépouille, et leur coeur n'en a point encore oublié la férocité. Chez les Antis, dont ils descendent, la mère, avant de présenter la mamelle à son nourrisson, la trempe dans le sang humain, afin qu'ayant sucé le sang avec le lait, les enfants en soient plus avides.
[123] Elles ont jusqu'à vingt-cinq et trente pieds de longueur.
Du côté du nord, se replient vers les bords de l'Apurimac, les peuples de Tumibamba, de Cassamarca, de Zamore, et cette nation farouche, dont les murs ont gardé le nom du Contour[124], le dieu de ses pères. Un panache des plumes de cet oiseau terrible[125] distingue les enfants de ses adorateurs, et flotte sur leur tête altière.
[124] Cuntur-Marca.
[125] Il est noir et blanc comme la pie. La nature lui a refusé des serres; mais il a le bec si dur et si fort, que d'un seul coup il perce le cuir d'un taureau. Ses ailes déployées ont plus de vingt pieds d'étendue. Deux de ces oiseaux suffisent pour tuer un taureau, et pour le dévorer.
Après eux vient l'élite des peuples de Sura, pays fertile, où germe l'or; de Rucana, où la beauté semble être un des dons du climat, tant la nature en est prodigue; et des champs de Pumalacta[126], autrefois repaire sauvage des lions que l'homme adorait.
[126] Dépôt du lion.
Des plaines du couchant se rassemblent en foule les vaillants peuples d'Imata, de Collapampa, de Quéva, par qui l'empire fut sauvé de la révolte des Chancas[127], et qui portent encore les marques de leur gloire. Ces marques sont pour eux les mêmes que pour les enfants du soleil[128].
[127] Sous l'Inca Roca. _Voyez_ les chapitres 30 et 34.
[128] Les cheveux coupés, les oreilles percées, et la frange _Lautu_ sur le front.
Enfin venaient les habitants des riches vallées d'Yca, de Pisco, d'Acari, de Nasca, de Rimac, docilement soumis; et ceux d'Huaman, plus rebelles, mais enfin réduits à leur tour. Lorsqu'on leur avait proposé de recevoir le culte et les lois des Incas, ils avaient répondu qu'ils adoraient la mer, divinité féconde et libérale; qu'ils ne défendaient point aux peuples des montagnes d'adorer le soleil, qui leur faisait du bien, et dont la chaleur tempérait l'âpreté de leurs froids climats; mais que pour eux qu'il consumait, et dont il brûlait les campagnes, ils n'en feraient jamais leur dieu; qu'ils étaient contents de leur roi comme de leur divinité, et qu'au prix de leur sang ils étaient résolus à les défendre l'un et l'autre. La guerre fut longue et terrible; mais l'ennemi, pour les réduire, ayant fait couper les canaux qui arrosaient leurs sillons arides, la nécessité fit la loi; et la douce équité du règne des Incas justifia leur violence.
Ces nations à peine étaient rendues sous les murailles de Cusco, lorsqu'on apprit que le roi de Quito s'avançait vers Tumibamba. Huascar voulait aller l'attendre au passage du fleuve qui baigne ces campagnes. Mais la fortune le servit mieux que la prudence et le conseil.
Ataliba avait passé le fleuve; et sur la colline opposée il voulait établir son camp. Le jour penchait vers son déclin. L'armée de Quito avait fait une longue marche; et le soldat, excédé de fatigue, n'eût demandé que le repos. Mais ranimé par la voix de l'Inca, il montait la colline avec sécurité. Tout-à-coup, sur la cime, se présente en colonne l'armée du roi de Cusco. A la vue de l'ennemi, elle se déploie; à l'instant le signal du combat se donne. L'avantage du lieu, du nombre, sur des troupes déja vaincues par l'épuisement de leurs forces, rendit leur courage inutile. Ceux de Quito, vingt fois ralliés et rompus, ne durent leur salut qu'aux ombres de la nuit, qui favorisa leur retraite. Il fallut repasser le fleuve; et le roi, qui voulut en personne protéger ce passage, s'étant laissé envelopper, fut pris et enlevé par l'ennemi.
Huascar dédaigna de le voir. «Il aura le sort d'un rebelle, dit-il; qu'on le garde avec soin dans le fort de Tumibamba.»
Ce désastre porta la désolation dans l'armée du roi captif. Tout le camp était en tumulte. Le fils d'Ataliba y courait éperdu, et criait à ces peuples en leur tendant les bras: «Mes amis! rendez-moi mon père.» Sa douleur, son égarement, redoublaient encore la tristesse dont les esprits étaient frappés.
Palmore affligé, mais tranquille, va au-devant de Zoraï, et le ramenant dans sa tente, lui dit: «Prince, modérez-vous; rien n'est désespéré. Vos peuples sont fidèles. Votre père est vivant. Il vous sera rendu.--Vous me flattez, dit le jeune homme tremblant de frayeur et de joie.--Je ne vous flatte point; il vous sera rendu, dit le vieillard. Allez, et donnez à vos peuples l'exemple de la fermeté.»
La nuit vint; un silence morne, répandu dans toute l'armée, marquait la consternation. Palmore seul, enfermé dans sa tente, veillant et méditant, se disait à lui-même: «Que ferai-je? Si par la force je tente de délivrer mon roi, je connais bien son ennemi, il le fera périr plutôt que de le rendre; et si je laisse voir de l'irrésolution, de la faiblesse, et de la crainte, le découragement s'empare de l'armée: elle va tout abandonner.»
Comme il était plongé dans ses tristes pensées, un vieux soldat se présente à lui. «Me reconnais-tu? lui dit-il. J'ai combattu sous tes enseignes dans la conquête de Quito. Tu vois encore mes cicatrices. Quand le cacique de Tacmar fut vaincu, pris, et enfermé dans le fort de Tumibamba, je fus l'un de ses gardes. On vint pour l'enlever; et par une longue caverne, on allait percer sa prison. L'entreprise fut découverte; et Tacmar, réduite à se rendre, obtint que son cacique fût mis en liberté. La paix fit oublier la guerre; et l'on négligea de combler le chemin creusé sous le fort: seulement d'épais mangliers en dérobent l'entrée; mais elle m'est connue; et si la prison de l'Inca est, comme je le crois, la prison du cacique, je ne veux que dix hommes d'un courage éprouvé, pour le délivrer cette nuit.»
Palmore applaudit à son zèle, lui dit de se choisir lui-même des compagnons dignes de lui, et dans le plus profond silence il les voit s'éloigner du camp; mais il passe la nuit dans les plus cruelles alarmes. Il craint, il espère, il médite l'incertitude, l'apparence, le danger de l'événement. Il y va de la liberté et de la vie de son roi. Il l'aura sauvé ou perdu. Ce moment fatal en décide.
Cependant le roi de Quito gémit sous le poids de ses chaînes, plus tourmenté par la pensée de ses peuples et de son fils, que par le sentiment de son propre malheur.
Tout-à-coup, au milieu de ces réflexions où son ame était abymée, il entend un bruit souterrain. Il écoute; ce bruit approche. Il sent frémir la terre sous ses pas. Il recule, il la voit s'écrouler. A l'instant s'élève, comme d'un tombeau, un homme qui, sans lui parler, lui fait le geste du silence, et l'ayant saisi par la main, l'entraîne dans l'abyme qui vient de s'ouvrir devant lui. Ataliba, sans résistance, se livre à son guide; il le suit, et, à l'issue de la caverne, il se voit entouré de soldats qui lui disent: «Venez, prince; vous êtes libre. Venez; vos peuples vous attendent. Rendez-leur la vie et l'espoir.--Je suis libre! et par vous! O mes libérateurs, leur dit-il en les embrassant, que ne vous dois-je pas! Serai-je assez puissant pour vous récompenser jamais? Achevez. Il s'agit de frapper les esprits par l'apparence d'un prodige. Cachez-leur que c'est vous qui m'avez délivré.» Ils lui promettent le silence; et, à la faveur de la nuit, Ataliba passe le fleuve, arrive dans son camp, et pénètre sans bruit jusqu'à la tente de Palmore.
Le vieillard, qu'avait épuisé le tourment de l'inquiétude, en revoyant son maître, se jette à ses genoux. L'Inca le relève et l'embrasse. «Soldats, que l'un de vous, sans bruit, coure annoncer au prince le retour de son père,» dit Palmore; et l'instant d'après arrive, dans l'égarement de la surprise et de la joie, ce fils si tendre et si chéri. Les transports mutuels du jeune Inca et de son père furent interrompus, au réveil de l'armée, par les cris d'une multitude empressée à revoir son roi. Il parut; les cris redoublèrent: «Le voilà, c'est lui, c'est lui-même. Il est libre. Il nous est rendu.
Oui, peuple, dit Ataliba, le soleil mon père a trompé la vigilance de mes ennemis. Il m'a fait échapper des murs qui m'enfermaient. Ma délivrance est son ouvrage.»
A ce récit, la multitude ajoute (car elle aime à exagérer l'objet de son étonnement), elle ajoute qu'Ataliba, pour s'échapper de sa prison, a été changé en serpent[129]. Ce bruit vole de bouche en bouche. On le croit, et on le publie comme un signe éclatant de la faveur du ciel.
[129] Ce trait-là est d'après l'histoire.
«Palmore, dit le roi, voilà bien le moment de surprendre mes ennemis, et de réparer ma disgrâce.»
«Non, prince, non, lui dit Palmore, vous ne vous exposerez plus. C'est assez des frayeurs que cette nuit nous a causées. Allez vous joindre à ceux qui défendent Cannare, et me renvoyez Corambé.» Le roi céda à ses instances; et il fit appeler son fils.
«Prince, lui dit-il, je vous laisse sous la conduite de mes amis, et sous la garde de mes peuples. Souvenez-vous de vos aïeux. Ils portèrent dans les combats une sage intrépidité. Imitez leur prudence, ou plutôt consultez celle des chefs qui vous commandent. Une sage docilité pour les conseils de ceux que les ans ont instruits, est la prudence de votre âge. Mes amis, dit-il à Palmore et aux guerriers qui l'entouraient, je vous le confie, et sur lui je vous donne les droits d'un père. Adieu, mon fils; reviens digne de toute ma tendresse.» A ces mots, pressant dans ses bras ce jeune homme, dont la beauté, noble avec modestie, et fière avec douceur, était l'image de la vertu dans l'ingénue adolescence, le roi laissa échapper quelques larmes; et fixant sur Palmore et sur les caciques un regard qui leur exprimait toute l'émotion de son coeur paternel, il leur remit son fils, et détourna les yeux.
CHAPITRE XXXV.
Tandis qu'Ataliba, pour retourner à Cannare, traversait les champs de Loxa, la révolte des Cannarins venait d'éclater. Tout un peuple environnait la citadelle, et menaçait de couper les canaux des fontaines qui l'abreuvaient. L'extrémité était pressante. Pour forcer ce peuple aguerri à lever le siége, il fallait sortir des murs, et l'attaquer, au risque d'être enveloppé et d'être accablé sous le nombre.
Alors parut le plus étonnant des phénomènes de la nature. L'astre adoré dans ces climats s'obscurcit tout-à-coup au milieu d'un ciel sans nuage. Une nuit soudaine et profonde investit la terre. L'ombre ne venait point de l'orient; elle tomba du haut des cieux, et enveloppa l'horizon. Un froid humide a saisi l'atmosphère. Les animaux, subitement privés de la chaleur qui les anime, de la lumière qui les conduit, dans une immobilité morne, semblent se demander la cause de cette nuit inopinée. Leur instinct qui compte les heures, leur dit que ce n'est pas encore celle de leur repos. Dans les bois, ils s'appellent d'une voix frémissante, étonnés de ne pas se voir; dans les vallons, ils se rassemblent et se pressent en frissonnant. Les oiseaux, qui, sur la foi du jour, ont pris leur essor dans les airs, surpris par les ténèbres, ne savent où voler.
La tourterelle se précipite au-devant du vautour, qui s'épouvante à sa rencontre. Tout ce qui respire est saisi d'effroi. Les végétaux eux-mêmes se ressentent de cette crise universelle. On dirait que l'ame du monde va se dissiper ou s'éteindre; et dans ses rameaux infinis, le fleuve immense de la vie semble avoir ralenti son cours.
Et l'homme!... ah! c'est pour lui que la réflexion ajoute aux frayeurs de l'instinct le trouble et les perplexités d'une prévoyance impuissante. Aveugle et curieux, il se fait des fantômes de tout ce qu'il ne conçoit pas, et se remplit de noirs présages, aimant mieux craindre qu'ignorer. Heureux, dans ce moment, les peuples à qui des sages ont révélé les mystères de la nature! Ils ont vu sans inquiétude l'astre du jour, à son midi, dérober sa lumière au monde; sans inquiétude ils attendent l'instant marqué où notre globe sortira de l'obscurité. Mais comment exprimer la terreur, l'épouvante dont ce phénomène a frappé les adorateurs du soleil! Dans une pleine sérénité, au moment où leur dieu, dans toute sa splendeur, s'élève au plus haut de sa sphère, il s'évanouit! et la cause de ce prodige, et sa durée, ils l'ignorent profondément. La ville de Quito, la ville du soleil, Cusco, les camps des deux Incas, tout gémit, tout est consterné.
A Cannare, une horreur subite avait glacé tous les esprits. Les assiégés, les assiégeants avaient le front dans la poussière. Alonzo, tranquille au milieu de ces Indiens éperdus, observait avec un étonnement mêlé de compassion, ce que peuvent sur l'homme l'ignorance et la peur. Il voyait pâlir et trembler les guerriers les plus intrépides. «Amis, dit-il, écoutez-moi. Le temps presse; il est important que votre erreur soit dissipée. Ce qui se passe dans le ciel n'est point un prodige funeste. Rien de plus naturel: vous l'allez concevoir, vous allez cesser de le craindre.» Les Indiens, que ce langage commence à rassurer, prêtent une oreille attentive; et Alonzo poursuit. «Lorsqu'à l'ombre d'une montagne, vous ne voyez point le soleil; sans vous en effrayer, vous dites: La montagne me le dérobe; ce n'est pas lui, c'est moi qui suis dans l'ombre; il est le même dans le ciel. Eh bien, au lieu d'une montagne, c'est un globe épais et solide, un monde semblable à la terre, qui dans ce moment passe au-dessous du soleil. Mais ce monde, qui suit sa route dans l'espace, va s'éloigner; et le soleil va reparaître plus beau, plus brillant que jamais. N'ayez donc plus de peur d'une ombre passagère, et profitez de l'épouvante dont vos ennemis sont frappés.»
Le caractère de l'erreur, chez les peuples du Nouveau-Monde, est de n'avoir point de racines. Elle tient si peu aux esprits, que le premier souffle de la vérité l'en détache. Ils l'ont prise sans examen, ils l'abandonnent sans résistance. Alonzo, par le seul moyen d'une image claire et sensible a détrompé tous les esprits, et a ranimé tous les coeurs. On vit en effet le soleil qui, comme un cercle d'or brillant au bord de l'ombre, commençait à se dégager. «Quoi! ce n'est donc ni défaillance, ni colère dans notre dieu?» s'écrièrent-ils. A ces mots, Corambé achevant de dissiper leur crainte: «Soldats, dit-il, j'ai déja vu arriver ce qu'il nous annonce. Il est plus éclairé que nous. Hâtez-vous donc, prenez vos armes, sortons, et chassons ces rebelles que la frayeur a déja vaincus.»
Aux cris des assiégés, qui, dès le crépuscule du jour renaissant, s'élançaient hors des murs de la citadelle, les Cannarins s'abandonnèrent à une terreur insensée. On fit main basse sur leur camp; un instant le mit en déroute; et le soleil, éclairant ces campagnes, les vit jonchées de mourants et de morts.
Alonzo, dans cette sortie, n'avait point quitté Capana; et à la tête des sauvages, ils achevaient de dissiper les bataillons qu'ils avaient rompus, lorsqu'ils virent de loin un autre combat s'engager. «Voilà, je crois, dit Alonzo, une troupe de nos amis, sur qui les Cannarins se vengent. Volons à leur secours.» Ils traversent la plaine avec la rapidité d'un vent orageux; et un tourbillon de poussière marque la trace de leurs pas. Ils arrivent. C'était le roi, c'était l'Inca lui-même, qu'une vaillante escorte environnait, et défendait contre une foule d'ennemis.
Au bandeau qui lui ceint la tête, à l'éclat de son bouclier, et plus encore à son courage, Alonzo reconnaît le roi de Quito. L'éclair fend le nuage avec moins de vîtesse que le glaive du Castillan n'entr'ouvre l'épais bataillon qui presse Ataliba. Celui-ci voit Alonzo, et croit voir la victoire. Il ne se trompait pas. Leur efforts réunis enfoncent, repoussent, renversent tout ce qui s'oppose à leurs coups.
Dès que les Cannarins, dispersés devant eux, ont pris la fuite, Ataliba, se jetant dans les bras d'Alonzo: «Qu'il m'est doux, lui dit-il, ô mon ami, de te devoir ma délivrance! Mais je suis blessé. Je te laisse le soin de rallier mes troupes. Fais grâce aux vaincus désarmés.» A ces mots, pâle et chancelant, il se fit porter dans le fort.
Sa blessure était douloureuse, mais elle ne fut pas mortelle. La gomme du mulli, ce baume précieux, dont la nature a fait présent à ces climats, comme pour expier le crime d'y avoir fait germer l'or, ce baume, versé dans la plaie, en fut la guérison, et rendit ce malheureux prince à la vie et à la douleur.
Corambé porta dans le camp la nouvelle de la victoire de l'Inca sur les Cannarins. Mais Palmore voulut attendre qu'elle fût répandue dans le camp ennemi, et qu'elle y eût jeté l'alarme. Alors il s'y rendit lui-même; et parlant au roi de Cusco: «L'Inca ton frère, lui dit-il, t'a demandé la paix; et tu lui as déclaré la guerre. Il est venu au-devant de la guerre, et il demande encore la paix. Un moment d'imprudence qui t'a donné sur nous l'avantage d'une surprise, ne nous a point découragés, et ne doit point t'enorgueillir. Nous souhaitons la paix, uniquement par amour de la paix, et par la juste horreur que nous fait la guerre civile. Inca, pèse bien ta réponse. Nos lances sont baissées, nos arcs sont détendus, la flèche de la mort repose dans le carquois; songe, avant qu'elle soit tirée, aux malheurs qu'un mot de ta bouche peut prévenir, ou peut causer. C'est ici sur-tout que la parole est meurtrière, et que la langue d'un roi est un dard à cent mille pointes. Tu réponds au soleil ton père du sang de ses enfants et de celui de tes sujets. L'égalité, l'indépendance, mais la concorde et l'union, voilà ce que le roi ton frère me charge de t'offrir et de te demander.»