Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou
Part 16
Le pontife invita le prince à venir dans le sanctuaire. «Je vous suis, lui dit Huascar; mais cachez la frayeur qui se peint sur votre visage. Le vulgaire n'a pas besoin qu'on l'avertisse de trembler.»
«Regardez, lui dit le pontife avant que d'entrer dans le temple, ces trois cercles empreints sur le front pâlissant de l'épouse du soleil.» La lune se levait alors sur l'horizon; et l'Inca vit distinctement trois cercles marqués sur son disque, l'un couleur de sang, l'autre noir, l'autre nébuleux, et semblable à une trace de fumée.
«Prince, lui dit le prêtre, ne nous déguisons pas la vérité de ces présages. Ce cercle de sang est la guerre; le cercle noir annonce les revers; et ce trait de fumée, plus effrayant encore, est le présage de la ruine.»
«Le soleil, lui dit le monarque, vous a-t-il révélé ce malheureux avenir?--Je l'entrevois, dit le pontife; le soleil ne m'a point parlé.--Laissez-moi donc, reprit l'Inca, le dernier bien qui reste à l'homme, l'espérance, qui l'encourage et le soutient dans ses malheurs. Tout ce qui peut n'être qu'un jeu, qu'un accident de la nature, ne se doit jamais expliquer comme un signe prodigieux, à moins qu'il ne soit à-propos d'en intimider le vulgaire. Ce n'est pas ici le moment.»
CHAPITRE XXXI.
Huascar, loin de laisser paraître le trouble élevé dans son ame, se montra aux yeux d'Alonzo plus ferme et plus résolu que jamais; il le mena le lendemain dans ces jardins[111] éblouissants, où l'on voyait, imités en or et avec assez d'industrie, les plantes, les fleurs, et les fruits qui naissent dans ces climats. Ce qui eût été parmi nous un exemple inoui de luxe, n'annonçait là que l'abondance et l'inutilité de l'or.
[111] Ceci est historique.
De ces jardins, où l'art s'était joué à copier la nature, l'Inca fit passer Alonzo dans ceux où la nature même étalait ses propres richesses. Ils occupaient un vallon charmant, au bord du fleuve Apurimac. Ces jardins étaient l'abrégé des campagnes du Nouveau-Monde. Des touffes d'arbres majestueux, associant leurs ombres, mariant leurs rameaux, formaient par la variété de leur bois et de leur feuillage, un mélange rare et frappant. Plus loin, des bosquets, composés d'arbustes couronnés de fleurs, attiraient et charmaient la vue. Là, des prairies odorantes répandaient les plus doux parfums. Ici les arbres d'un verger, ployant sous le poids de leurs fruits, étendaient et ployaient leurs branches au-devant de la main dont ils sollicitaient le choix. Là, des plantes, d'une vertu ou d'une saveur précieuse, semblaient présenter à l'envi des secours à la maladie et des plaisirs à la santé.
Alonzo parcourait ces jardins enchantés, d'un oeil triste et compâtissant. «Ces beaux lieux, disait-il, ces asyles sacrés de la paix et de la sagesse seront-ils violés par nos brigands d'Europe? et sous la hache impie les verrai-je tomber, ces arbres dont l'antique ombrage a couvert la tête des rois?»
Non loin de Cusco est un lac que le peuple indien révère: car ce fut, dit-on, sur ses bords que Manco descendit avec Oello sa compagne; et au milieu du lac est une île riante, où les Incas ont élevé un superbe temple au soleil. Cette île est un lieu de délices; et sa fertilité semble tenir de l'enchantement. Ni les prairies de Chita, où l'on voyait bondir les troupeaux du soleil, ni les champs de Colcampara, dont la moisson lui était consacrée, ni la vallée de Youcaï, qu'on appelait le jardin de l'Empire, n'égalaient cette île en beauté. Là, mûrissaient les fruits les plus délicieux; là, se recueillait le maïs, dont la main des vierges choisies faisait le pain des sacrifices.
Le roi voulut aussi lui-même y conduire Alonzo. Le jeune Castillan ne pouvait se lasser d'y admirer, à chaque pas, les prodiges de la culture.
Il vit les prêtres du soleil labourer eux-mêmes leurs champs. Il s'adresse à l'un d'eux, que sa vieillesse et son air vénérable lui avaient fait remarquer. «Inca, lui dit-il, serait-ce à vous de vaquer à ces durs travaux? N'en êtes-vous pas dispensé par votre ministère auguste? et n'est-ce point le profaner, que de vous dégrader ainsi?»
Quoique Alonzo parlât la langue des Incas, celui-ci crut ne pas l'entendre. Appuyé sur sa bêche, il le regarde avec étonnement. «Jeune homme, lui dit-il, que me demandes-tu? et que vois-tu d'avilissant dans l'art de rendre la terre fertile? Ne sais-tu pas que, sans cet art divin, les hommes, épars dans les bois, seraient encore réduits à disputer la proie aux animaux sauvages? Souviens-toi que l'agriculture a fondé la société, et qu'elle a, de ses nobles mains, élevé nos murs et nos temples.»
«Ces avantages, dit Alonzo, honorent l'inventeur de l'art, mais l'exercice n'en est pas moins humiliant et bas, autant qu'il est pénible: c'est du moins ainsi que l'on pense dans les climats où je suis né.»
«Dans vos climats, dit le vieillard, il doit être honteux de vivre, puisqu'on attache de la honte à travailler pour se nourrir. Ce travail, sans doute, est pénible, et c'est pour cela que chacun y doit contribuer; mais il est honorable autant qu'il est utile; et parmi nous, rien ne dégrade que le vice et l'oisiveté.»
«Il est étrange cependant, reprit Alonzo, que des mains qui se consacrent aux autels, et qui viennent d'y présenter les parfums et les sacrifices, prennent, l'instant d'après, la bêche et le hoyau, et que la terre soit labourée par les enfants du soleil.»
«Les enfants du soleil font ce que fait leur père, dit le prêtre. Ne vois-tu pas qu'il est tout le jour occupé à fertiliser nos campagnes? Tu l'admires dans ses bienfaits, et tu reproches à ses enfants de l'imiter dans leurs travaux!»
Le jeune Espagnol, confondu, insistait cependant encore. «Mais le peuple, dit-il, n'est-il pas obligé de cultiver pour vous les champs qui vous nourrissent?»
«Le peuple est obligé de venir à notre aide, dit le vieillard; mais c'est à nous d'être avares de sa sueur.»
«Vous avez, dit Alonzo, de quoi payer ses peines; et votre superflu...--Nous n'en avons jamais, dit le vieillard.--Comment! ces richesses immenses!--Ces richesses ont leur emploi. Si tu as vu nos sacrifices, ils consistent dans une offrande pure, dont la plus légère partie est consumée sur l'autel: le reste en est distribué au peuple. Tel est l'emploi que le soleil veut que l'on fasse de ses biens. C'est lui rendre le culte le plus digne de lui: c'est sur-tout à ce caractère que l'on reconnaît ses enfants. Nos besoins satisfaits, le reste de nos biens n'est plus à nous: c'est l'apanage de l'orphelin et de l'infirme. Le prince en est dépositaire; c'est à lui de le dispenser: car personne ne doit mieux connaître les besoins du peuple, que le père du peuple.»
«Mais, en vous dépouillant ainsi, ne retranchez-vous point de la vénération qu'aurait pour vous la multitude, si elle vous voyait vous-même répandre avec magnificence ces richesses, qui vous échappent obscurément et sans éclat?»
Le sage vieillard, à ces mots, sourit modestement, et ses mains reprirent la bêche.
«Pardonnez, lui dit Alonzo, à l'imprudence de mon âge: je vois que je vous fais pitié; mais je ne cherche qu'à m'instruire.»
«Mon ami, lui dit le vieillard, je ne sais si le faste et la magnificence inspireraient autant de vénération que la simplicité d'une vie innocente; mais ce serait une raison de plus de nous dépouiller de nos biens: car, en nous flattant d'être aimés et honorés pour nos richesses, nous nous dispenserions peut-être de nous décorer de vertus.»
Alonzo quitta le vieillard, attendri de sa piété, et pénétré de sa sagesse.
Il témoigna le désir de voir les sources de cet or, dont l'abondance l'étonnait; et l'Inca voulut bien lui-même l'accompagner sur l'Abitanis, la plus riche des mines que l'on connût encore. Un peuple nombreux, répandu sur la croupe de la montagne, y travaillait à tirer l'or des veines du rocher, mais avec indolence. Alonzo s'aperçut qu'à peine on daignait effleurer la terre, et qu'on abandonnait les veines les plus riches, dès qu'il fallait s'ensevelir pour les suivre dans leurs rameaux. «Ah! dit-il, que les Castillans pousseront ces travaux avec bien plus d'ardeur! Peuple timide et faible, ils te feront pénétrer dans les entrailles de la terre, en déchirer les flancs, en sonder les abymes, t'y creuser un vaste tombeau. Encore n'assouviras-tu point leur impitoyable avarice. Tes maîtres opulents, paresseux, et superbes, deviendront tributaires des talents et des arts de leurs laborieux voisins; ils verseront dans l'Europe les trésors de l'Amérique; et ce sera comme le bitume jeté dans la fournaise ardente: la cupidité, irritée par la richesse et par le luxe, s'étonnera de voir ses besoins renaissants ramener toujours l'indigence: l'or, en s'accumulant, s'avilira bientôt lui-même; le prix du travail, en croissant, suivra le progrès des richesses; leur stérile abondance, dans des mains plus avides, fera moins que leur rareté; et toi, malheureux peuple, et ta postérité, vous aurez péri dans ces mines, épuisées par vos travaux, sans avoir enrichi l'Europe. Hélas! peut-être même en aurez-vous accru la misère avec les besoins, et les malheurs avec les crimes.»
CHAPITRE XXXII.
Alonzo, de retour à la ville du soleil, y reçut la réponse d'Ataliba; elle était conçue en ces mots: «Si le roi de Cusco a oublié la volonté de son père, celui de Quito s'en souvient. Il désire d'être l'ami et l'allié de son frère, mais il ne sera jamais au nombre de ses vassaux.»
Le jeune ambassadeur, qui voyait le moment où la guerre allait s'allumer, voulut préparer Huascar au refus de l'Inca son frère; et l'ayant attiré au temple où étaient les tombeaux des rois: «Explique-moi, lui dit-il, Inca, par quel privilége ton père est le seul, entre tous ces rois, qui regarde en face l'image du soleil?--C'est comme son enfant chéri, lui répondit l'Inca, qu'il a seul cette gloire.--_Son enfant chéri!_ N'est-ce pas la complaisance et le mensonge qui l'ont décoré de ce titre?--Tout son peuple le lui a donné, et tout un peuple n'est point flatteur.--Crois-moi, fais cesser, dit Alonzo, cette injuste distinction: tu sais bien qu'il n'en est pas digne.--Étranger, dit l'Inca, respecte et ma présence et sa mémoire.--Comment veux-tu, reprit Alonzo, que je respecte un roi que son fils va demain déclarer insensé, parjure, et sacrilége? N'a-t-il pas couronné ton frère? n'a-t-il pas violé les lois? Celui dont les derniers soupirs ont allumé les feux de la guerre civile entre les enfants du soleil, a-t-il mérité d'avoir place dans le temple du soleil et de le regarder en face? Ou tu es injuste, ou il le fut: la guerre est ton crime, ou le sien. Choisis: car le roi de Quito est résolu de s'en tenir à la volonté de son père.»
Un coursier fougueux et superbe n'est pas plus étonné du frein qu'un maître habile et courageux lui a mis pour la première fois, que ne le fut le fier Inca, de l'intérêt puissant qu'opposait Alonzo à sa colère impétueuse. «Tu as donc reçu, dit-il au jeune Castillan, la réponse de ce rebelle?--Oui, dit Alonzo, et, grâce au ciel, il est digne, par sa constance, d'être ton ami et le mien. Je le désavouerais, si, légitime roi, il se fût rendu tributaire.»
Huascar, plein de colère, rentra dans son palais. Le ressentiment, la vengeance, furent les premiers mouvements qui s'élevèrent dans son coeur. Mais en y cédant, il fallait déshonorer son père, outrager sa mémoire; c'était, dans les moeurs des Incas, le comble de l'impiété. La nature se soulevait à cette effroyable pensée; et l'ame d'Huascar, tour-à-tour emportée par deux sentiments opposés, ne savait, dans le trouble où elle était plongée, auquel des deux s'abandonner.
Ce fut dans ce combat pénible que son épouse favorite, la belle et modeste Idali, le trouva livré à lui-même, et si violemment agité, qu'elle n'approcha qu'en tremblant. Idali menait par la main le jeune Xaïra, son fils, destiné à l'empire; et ses yeux, tendrement baissés sur cet enfant, versaient des pleurs. Le roi, levant sur elle un regard triste et sombre, la voit pleurer, lui tend la main, et lui demande le sujet de ses larmes. «Hélas! je suis tremblante, lui dit-elle. J'étais avec mon fils; je caressais l'image d'un époux adoré. Ocello, votre auguste mère, arrive pâle et désolée, le trouble et l'effroi dans les yeux. Tendre et malheureuse Idali! m'a-t-elle dit, tu te complais dans cet enfant, ton unique espérance; tu t'applaudis de sa destinée; mais, hélas! qu'elle est incertaine, et que le droit qui l'appelle à l'empire est mal assuré désormais! Voilà qu'une paix odieuse met la volonté des Incas à la place de nos lois saintes; et l'exemple une fois donné, tout leur sera permis. Le caprice d'un homme, l'adresse d'une femme, le charme de la nouveauté, la séduction d'un moment suffit pour renverser toutes nos espérances. Le sceptre des Incas passera dans les mains de celle qui aura surpris un dernier mouvement d'amour ou de faiblesse. Le fils de l'étrangère couronné dans Quito, et reconnu roi légitime, rien ne peut plus être sacré. Ah! cher enfant, a-t-elle dit encore en pressant mon fils dans ses bras, puisse ton père, après avoir autorisé le parjure de ton aïeul, ne pas s'en prévaloir lui-même! Ainsi a parlé votre mère; et elle demande à vous voir.»
A l'instant Ocello parut; et aux reproches de l'Inca, qui s'offensait de ses alarmes, elle ne répondit qu'en l'accablant lui-même des reproches les plus amers.
Rivale de Zulma, rivale abandonnée, elle gardait au fils la haine qu'elle avait eue pour la mère. Le nom d'Ataliba lui était odieux. L'amour jaloux a beau s'affaiblir avec l'âge; même en mourant, il laisse son venin dans la plaie: on cesse d'aimer l'infidèle; on ne cesse point de haïr l'objet de l'infidélité. C'est avec cette haine pour le sang de Zulma, que la plus fière des Pallas[112] s'efforça d'animer son fils à la vengeance.
[112] C'est le nom qu'on donnait aux femmes du sang royal.
«Eh bien, venez-vous, lui dit-elle, de céder à l'orgueil rebelle de l'usurpateur de vos droits? Venez-vous d'annoncer au monde que les lois du soleil doivent toutes fléchir devant les volontés d'un homme? que l'ivresse, l'égarement, le caprice d'un roi fait le sort d'un État? qu'un père injuste peut exclure son fils de l'héritage auquel la nature l'appelle, et en disposer à son gré?»
«Je suis loin d'applaudir, lui répondit l'Inca, à ces dangereuses maximes; et si je dissimule l'iniquité d'un père, croyez que je m'y vois forcé.» Alors il lui dit les raisons qui s'opposaient à son ressentiment.
«Ces raisons spécieuses, lui répliqua sa mère, m'en cachent deux, que je pénètre, et que vous n'osez avouer. L'une est l'espoir, qu'à votre tour il vous sera permis de mettre la passion à la place des lois; et déja de fières rivales partagent entre leurs enfants les débris de votre héritage et de l'empire du soleil. L'autre raison qui vous retient, c'est l'indolence et la mollesse, la peine de prendre les armes, et la frayeur d'être vaincu: ainsi du moins va le penser tout un peuple, témoin de cette paix infâme; et de vaines raisons ne l'éblouiront pas. Le règne de tous vos aïeux a été marqué par la gloire; le vôtre le sera par une honte ineffaçable. Cet empire qu'ils ont fondé, qu'ils ont étendu, affermi par leur courage et leur constance, vous, par votre faiblesse, vous l'aurez dégradé, vous en aurez hâté la décadence et la ruine; le sang aura perdu ses droits; et le premier exemple de ce lâche abandon, c'est mon fils qui l'aura donné! Est-ce là honorer la mémoire d'un père? et pour lui, et pour vos aïeux, et pour ce dieu lui-même, dont vous êtes issu, le plus coupable des outrages, n'est-ce pas d'avilir leur sang? Si votre père eut des vertus, imitez-les: s'il eut un moment de faiblesse, avouez, en la réparant, ce que vous ne pouvez cacher, qu'il fut homme, fragile, et une fois séduit par les caresses d'une femme; et, après cet aveu, faites céder aux lois, qui sont toujours sages et justes, la passion, qui est aveugle, et le caprice passager, que le regret désavoue et condamne.»
L'Inca voulut insister sur les maux qu'entraînait la guerre civile. «Non, non, dit-elle; allez souscrire à cette paix déshonorante que l'usurpateur vous impose; et s'il le faut, pour le fléchir, mettez votre sceptre à ses pieds. O malheureux enfant! s'écria-t-elle enfin en embrassant le jeune prince, que je te plains! et qui m'eût dit qu'un jour tu aurais à rougir de ton père!» A ces mots, elle s'éloigna.
L'Inca, mortellement blessé de ces reproches, sortit, et fit dire à l'instant à l'ambassadeur de Quito, que la guerre était déclarée, et qu'il se hâtât de partir. Alonzo lui fit demander qu'il voulût bien le voir encore; mais ses instances furent vaines, et le soir même il fut remmené au-delà de l'Abancaï.
CHAPITRE XXXIII.
Ataliba fut consterné, quand il apprit le mauvais succès de l'entremise d'Alonzo. Il s'enferme seul avec lui; et après l'avoir entendu: «Roi superbe, s'écria-t-il, rien ne peut donc te fléchir; tu veux ou ma honte ou ma perte! Le ciel est plus juste que toi, et il punira ton orgueil.» A ces mots, se précipitant dans les bras du jeune Espagnol: «O mon ami! dit-il, que de sang tu vas voir répandre! Nos peuples égorgés l'un par l'autre!... Il l'aura voulu, il sera satisfait; mais la peine suivra le crime.»
«Dispose de moi, lui dit Alonzo. Avec la même ardeur que j'implorais la paix, laisse-moi repousser la guerre; et quelque soit le sort des armes, permets à ton ami de vaincre, ou de mourir à tes côtés.»
«Non, dit le prince en l'embrassant, je ne veux point t'associer aux forfaits d'une guerre impie. Garde-moi ta valeur pour des périls dignes de toi. Tu n'es pas fait, sensible et vertueux jeune homme, pour commander des parricides. C'est bien assez que j'y sois condamné. Toi seul, et quelques vrais amis à qui j'ai confié mes peines, vous lisez au fond de mon coeur. Le reste du monde, en voyant la discorde armer les deux frères, confondra l'innocent avec le criminel. Laisse-moi ma honte à moi seul; et ménage tes jours, pour ne partager que ma gloire.»
Orozimbo et ses Mexicains, Capana et ses sauvages voulaient aussi s'armer pour sa défense. Mais il les refusa de même; et il ne leur permit, comme au jeune Espagnol, que de l'accompagner jusqu'aux champs d'Alausi sur les confins des deux royaumes.
Cependant, à l'un des sommets du mont Ilinissa, l'Inca de Quito fit arborer l'étendard de la guerre; et ses peuples, à ce signal, se mirent tous en mouvement.
C'est dans les fertiles plaines de Riobamba qu'ils s'assemblent; et les premiers qui se présentent, sont les peuples de ces campagnes, qu'enferment, du nord au midi, deux longues chaînes de montagnes: vallons délicieux, et plus voisins du ciel, que la cime des Pyrénées[113].
[113] Le sol du vallon de Quito est élevé au-dessus du niveau de la mer de quatorze cent soixante toises, c'est-à-dire plus que le Canigou et le Pic du midi, les plus hautes montagnes des Pyrénées. (M. DE LA CONDAMINE.)
Du pied du Sangaï, dont le sommet brûlant fume sans cesse au-dessus des nuages, du mugissant Cotopaxi[114], du terrible Latacunga[115], du Chimboraço, près duquel l'Émus, le Caucase, l'Atlas, ne seraient que d'humbles collines[116], du Cayambur, qui, noirci de bitume, le dispute au Chimboraço, tous ces peuples courent aux armes pour la défense de leur roi.
[114] Ses éruptions ont été terribles en 1738, 1743, 1744, 1750, et 1753. En 1753, la flamme s'élevait à cinq cents toises au-dessus du sommet de la montagne. En 1743, le bruit de l'éruption se fit entendre à cent vingt lieues. Le volcan a lancé à trois lieues dans la plaine des éclats de rocher de douze à quinze toises cubes. (M. DE LA CONDAMINE.)
[115] En 1738, le tremblement de cette montagne renversa le bourg de son nom et celui de Hambato. Les habitants furent presque tous ensevelis sous les ruines.
[116] La hauteur du Chimboraço est de trois mille deux cent vingt toises au-dessus du niveau de la mer.
Des régions du nord s'avancent ceux d'Ibara et de Carangué, peuple indigent, fourbe et féroce, avant qu'il eût été dompté, mais depuis heureux et fidèle. Il avait jadis égorgé sur l'autel de ses dieux, et dévoré dans ses festins les Incas qu'on lui avait laissés pour l'apprivoiser et l'instruire. Ce crime fut suivi d'un châtiment épouvantable; et le lac où furent jetés les corps mutilés des perfides[117], s'est appelé le lac de Sang[118].
[117] Au nombre de deux mille selon Garcilasso, et de vingt mille selon Pedro de Cieça.
[118] _Yahuar-Cocha._
A ce peuple se joint celui d'Otovalo, pays fertile[119], et sillonné de mille ruisseaux, qui, sous un ciel brûlant, répandent dans les plaines une salutaire fraîcheur.
[119] La terre y produit cent-cinquante pour un.
Des rivages du couchant, depuis Acatamès jusques aux champs de Sullana, tous les peuples de ces vallées qu'arrosent l'Émeraude, la Saya, le Dolé, et les rameaux du fleuve dont la rapidité refoule les flots du golfe de Tumbès, viennent, le carquois sur l'épaule et la lance à la main, se rendre où l'Inca les appelle; et dès qu'il les voit assemblés[120] il leur parle en ces mots:
[120] Ils étaient au nombre de trente mille.
«Peuple que mon père a soumis par ses bienfaits autant que par ses armes, vous souvient-il de l'avoir vu, avec ses cheveux blancs et son air vénérable, s'asseoir au milieu de vous, et vous dire: Soyez heureux; c'est tout le prix de ma victoire? Il est mort ce bon roi; il a laissé deux fils, et il leur a dit en mourant: Régnez en paix, l'un au midi, et l'autre au nord de mon empire. Mon frère, alors content de ce partage, a dit à ce père expirant: Ta volonté sera pour nous une loi sainte. Il l'a dit, et il se dément, et il prétend me dépouiller de l'héritage de mon père. Peuples, je vous prends pour mes juges. Abandonnez-moi, si j'ai tort; si j'ai raison, défendez-moi.--Tu as raison, s'écrièrent-ils d'une commune voix; et nous embrassons ta défense.--Voilà mon fils, reprit l'Inca, celui qui me doit succéder, et me surpasser en sagesse; car il a, comme moi, l'exemple des rois nos aïeux, et de plus il aura le mien.--Qu'il vive, répondent ces peuples; et quand tu ne seras plus, qu'il nous rappelle son père.--Venez donc, poursuivit l'Inca, défendre mes droits et les siens. Mon frère, plus puissant que moi, me dédaigne, et fait à loisir les apprêts d'une guerre dont sans doute il se flatte que le signal me fait trembler; je veux le prévenir, avant qu'il ait pu rassembler ses forces. Demain nous marchons à Cusco.»
Dès le jour suivant, il s'avance, par les champs d'Alausi, vers les murs de Cannare, ville célèbre encore par sa magnificence et par ses trésors enfouis. Les Incas, en la décorant de murs, de palais, et de temples, en avaient fait une forteresse, pour dominer sur les Chancas.
Cette nation de Chancas, nombreuse, aguerrie, et puissante, embrasse une foule de peuples. Les uns, comme ceux de Curampa, des Quinvala et de Tacmar, fiers de se croire issus du lion, qu'adoraient leurs pères, se présentent, encore vêtus de la dépouille de leur dieu, le front couvert de sa crinière, et portant dans les yeux son orgueil menaçant. D'autres, comme ceux de Sulla, de Vilca, d'Hanco, d'Urimarca, se vantent d'être nés, ceux-là d'une montagne, ceux-ci d'une caverne, ou d'un lac, ou d'un fleuve, à qui leurs pères immolaient les premiers-nés de leurs enfants. Ce culte horrible est aboli; mais on n'a pu les détromper de leur fabuleuse origine, et cette erreur soutient leur courage guerrier.
A l'approche d'Ataliba, ces peuples, surpris sans défense, lui firent demander pourquoi, les armes à la main, il pénétrait dans leur pays? «Je vais, leur répondit l'Inca, supplier le roi de Cusco de m'accorder son alliance, et lui jurer, s'il y consent, sur le tombeau de notre père, une inviolable amitié.»