Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou
Part 13
Les Indiennes, dans leurs danses, semblaient toutes se disputer la conquête des Castillans: ainsi l'exigeait le devoir de l'hospitalité. Ils firent donc un choix eux-mêmes; mais, le jour suivant, la beauté reprit ses droits, et choisit à son tour. Alors ce caprice bizarre que notre orgueil a engendré, et que nous appelons l'amour, cette passion triste, inquiète, et jalouse, commence à verser ses poisons dans l'ame des Castillans. Ils prétendent détruire la liberté du choix, en usurper les droits eux-mêmes. Ils menacent les insulaires, ils intimident leurs compagnes, ils effarouchent les plaisirs.
Gomès reçut, à son réveil, les justes plaintes des Indiens. «Tu nous as amené, lui dirent-ils, des bêtes féroces, et non pas des hommes. Nous les rappelons à la vie; nous partageons avec eux les dons que nous fait la nature; nous les invitons à nos jeux, à nos festins, à nos plaisirs; et les voilà qui nous menacent et qui nous glacent de frayeur. Ils veulent, entre nos compagnes, choisir, et se voir préférés. Qu'ils sachent que le premier droit de la beauté c'est d'être libre. Nos femmes sont toutes charmantes, et c'est leur faire injure, que de vouloir gêner leur choix. Si tes compagnons veulent vivre en bonne intelligence avec nous, qu'ils tâchent de nous ressembler; qu'ils soient bienfaisants et paisibles. S'ils sont méchants, remmène-les.»
Gomès sentit tout le danger de la licence qu'il avait donnée, et vit les suites qu'elle aurait, s'il tardait à les prévenir. Mais l'ivresse, l'égarement où les esprits étaient plongés, rendit ses efforts inutiles. Au mépris de la discipline, le désordre allait en croissant. Les soldats se disaient entre eux, que leur retour était impossible vers le rivage américain; que le vent d'orient, qui régnait sur ces mers, s'opposerait à leur passage; que, par un miracle visible, le ciel les avait conduits dans un asyle fortuné, où l'on vivait exempt de fatigue et de soins, et au milieu de l'abondance; que résolus de s'y fixer, ils n'avaient plus d'autre patrie, et ne connaissaient plus de chef auquel ils dussent obéir. C'en était fait, si les insulaires, révoltés de l'ingratitude et de l'orgueil des Castillans, n'avaient pris eux-mêmes la résolution et le moyen de s'en délivrer.
Une nuit, forcés de céder à l'arrogance impérieuse de leurs hôtes, et les laissant s'abandonner aux charmes des plaisirs, aux douceurs du sommeil, ils se saisirent de leurs armes, et les jetèrent dans la mer.
Gomès, instruit de ce désastre, assembla les siens, et leur dit: «Nos armes nous sont enlevées. Ce peuple se venge: il s'est lassé de vos mépris. Plus adroit que nous, plus agile, il serait aussi courageux. Mieux que nous il ferait usage de la flèche et du javelot. Il connaît les retranchements de ses bois et de ses montagnes; et des îles voisines, les peuples ses amis l'aideraient à nous accabler. Laissez-moi donc vous ménager une retraite assurée; et, en attendant, évitez tout ce qui peut troubler la paix.»
A ce discours, les Castillans furent interdits et troublés. Les plus intrépides pâlirent, les plus impétueux se sentirent glacés. Alors un vieillard se présente, et parle ainsi aux Castillans: «Il y eut, du temps de nos pères, un méchant parmi eux: il voulait dominer; il voulait que tout lui cédât; que tout ne fût fait que pour lui. Nos pères le saisirent, quoiqu'il fût fort et vigoureux; ils lui lièrent les pieds et les mains avec la branche du saule, et le jetèrent dans la mer. Nous n'y avons jeté que vos armes. Éloignez-vous, et nous laissez en paix. Nous voulons être heureux et libres. Vous avez cette plaine immense de l'océan à traverser; nous vous donnerons, pour le voyage, du bois, de l'eau, des vivres; mais ne différez pas. Pour vous, dit-il aux deux Mexicains, vous avez le choix de rester avec nous, ou de partir avec eux: car tout ce qui respire l'air que nous respirons, devient libre comme nous-mêmes. Ici la force n'est employée qu'à protéger la liberté.»
Les Castillans indignés de s'entendre faire la loi, se plaignirent, et accusèrent les Indiens de trahison. «Nous ne vous avons point trahis, reprit le vieillard indien. Vos armes vous donnaient sur nous trop d'avantage; et vous en avez abusé. Nous vous avons réduits, comme il est juste, à l'égalité naturelle. A-présent, voulez-vous la paix? Nous l'aimons; et vous partirez de ces bords sans avoir reçu de nous la plus légère offense. Voulez-vous la guerre? Nous la détestons, mais la liberté nous est plus chère que la vie. Vous aurez le choix du combat. Nous partagerons avec vous nos flèches et nos javelots; et nous nous détruirons, jusqu'à ce qu'il ne reste aucun de vous pour nous faire injure, ou aucun de nous pour la souffrir.»
Ce courage vulgaire, qui n'est dans l'homme qu'un sentiment de supériorité, abandonna les Castillans. Ils se repentirent d'avoir aliéné un peuple si brave et si juste; et ils supplièrent Gomès de les réconcilier ensemble. Gomès n'eut garde d'engager les Indiens à se laisser fléchir; et dès-lors toute liaison fut rompue entre les deux peuples. Mais les devoirs de l'hospitalité n'en étaient pas moins observés. La même abondance régnait dans les cabanes des Castillans, et leur navire fut pourvu de tout ce qu'exigeait la longueur du voyage.
Amazili et Télasco n'eurent pas long-temps à se consulter. «Renoncerons-nous à revoir ton frère et mon ami? dit Télasco à son amante. Non, dit-elle, je ne puis vivre sur des bords où je serais sûre de ne le revoir jamais. Gomès nous donne l'espérance de nous rejoindre à lui; partons.»
Rien de plus rare, sur ces mers, que de voir les vents de l'aurore céder à celui du couchant[84]. Gomès fut long-temps à l'attendre; et lorsqu'il le vit s'élever, il en rendit grâces au ciel, comme d'un prodige opéré pour favoriser son retour. Il assemble les siens. «Compagnons, leur dit-il, n'attendons pas que l'on nous chasse. Le vent nous seconde; partons, et partons sans regret: cette terre inconnue n'eût été pour nous qu'un tombeau. Vivre sans gloire, ce n'est pas vivre. Être oublié, c'est être enseveli. Allons chercher des travaux qui laissent de nous quelque trace. L'influence de l'homme sur le destin du monde, est la seule existence honorable pour lui, la seule au moins digne de nous.»
[84] Cela n'arrive qu'au décours de la lune.
L'homme se fait par habitude un cercle de témoins, dont la voix est pour lui l'organe de la renommée. Il existe dans leur pensée; il vit de leur opinion. Rompre à jamais, entre eux et lui, ce commerce qui l'agrandit, qui le répand hors de lui-même, c'est l'environner d'un abyme, c'est le plonger dans une nuit profonde. Aussi ces mots que prononça Gomès frappèrent-ils les Castillans d'un trait foudroyant de lumière; et ils ne purent, sans frayeur, se voir, pour le reste du monde, au rang des morts, dont le nom même et la mémoire avaient péri.
Ce moment était favorable; et Gomès le saisit pour précipiter son départ. On le suit, on s'embarque, on dégage les ancres, on livre les voiles au vent. Les Indiens, tristement rassemblés sur le rivage, voyant le vaisseau s'éloigner, disaient en soupirant: «Que vont-ils devenir? Ils étaient si bien parmi nous! Pourquoi ne pas y vivre en paix? Ils nous appelaient leurs amis, et nous ne demandions qu'à l'être. Mais non: ils sont méchants; qu'ils partent. Ils nous auraient rendus méchants.»
Les Castillans, de leur côté, regrettaient cette île charmante. Tous les yeux y étaient attachés, tous les coeurs gémissaient de la voir s'éloigner. Enfin elle échappe à leur vue; et les soucis d'un long et pénible voyage viennent se mêler aux regrets d'avoir quitté ce fortuné séjour.
CHAPITRE XXV.
Bientôt l'inconstance des vents se fit sentir, et tint la flotte dans de continuelles alarmes; mais ils ne firent que décliner alternativement vers l'un ou l'autre pôle; et l'art du pilote ne s'exerça qu'à diriger sa course vers l'aurore, sans s'écarter de l'équateur.
Le trajet fut long, mais tranquille, jusqu'à la vue du Pérou. Le naufrage les attendait au port, et le ciel voulut qu'Orozimbo fût témoin du désastre qui vengeait sa patrie sur ces malheureux Castillans.
Alonzo, dans l'attente du retour de Pizarre, avait pressé l'Inca, roi de Quito, de se mettre en défense. «Il n'est pas besoin, disait-il, d'élever des remparts solides; des murs de sable et de gazon suffisent pour rebuter les Castillans. De tous les dangers de la guerre ils ne craignent que les lenteurs. C'est à Tumbès qu'ils vont descendre; c'est ce port qu'il faut protéger.»
Ce plan de défense approuvé, Alonzo se chargea lui-même d'aller présider aux travaux. Orozimbo voulut le suivre; et par les champs de Tumibamba, ils se rendirent à Tumbès. Le retour du jeune Espagnol chez ce peuple, son premier hôte, fut célébré par des transports de reconnaissance et d'amour. «Eh quoi! lui dit le bon cacique, tu ne m'as donc pas oublié? Tu as bien raison! Mon peuple et moi, nous n'avons cessé de parler du généreux et cher Alonzo. Ils m'ont demandé que le jour où tu vins parmi nous, fût célébré, tous les ans, comme une fête. Tu crois bien que j'y ai consenti. C'en est une de te revoir; et les larmes de joie que tu nous vois répandre, en sont de fidèles témoins.»
Les travaux qu'Alonzo dirige, commencent dès le jour suivant, et sont poussés avec ardeur. Ils s'avançaient; le fort qui dominait la plaine, et qui menaçait le rivage, excitait l'admiration des Indiens qui l'avaient élevé. Un soir qu'avec Orozimbo et le cacique de Tumbès, Alonzo parcourait l'enceinte de la forteresse, et s'entretenait avec eux de cette fureur de conquête qui avait saisi les Espagnols, et qui dépeuplait leurs pays pour dévaster un nouveau monde, il aperçut de loin le vaisseau de Gomès qui s'avançait à voiles déployées. Il regarde, et ne doutant pas que ce ne fût le vaisseau de Pizarre: «Les voilà, les voilà, dit-il. Quelle diligence incroyable a si fort pressé leur retour? Le ciel les seconde, les vents semblent leur obéir.» Comme il disait ces mots, tout-à-coup, au milieu d'une sérénité perfide, un tourbillon de vent s'élève sur la mer. Les flots, qu'il roule sur eux-mêmes, s'enflent en écumant, et semblent bouillonner. Dans le même instant, un nuage, roulé comme les flots, s'abaisse, s'étend, s'arrondit, se prolonge en colonne; et cette colonne fluide, dont la base touche à la mer, forme une pompe, où l'onde émue, cédant au poids de l'air qui la presse alentour, monte jusqu'au nuage, et va lui servir d'aliment.
Molina reconnut ce prodige, si redouté des matelots, qui lui ont donné le nom de _trombe_; et, à la vue du danger qui menaçait les Castillans, il oublia leurs crimes, les maux qu'ils avaient faits, les maux qu'ils allaient faire encore; il se souvint seulement que leur patrie était la sienne, et son coeur fut saisi de crainte et de compassion.
Gomès eut beau se hâter de faire ployer les voiles, pour ne pas donner prise au tourbillon rapide qui enveloppait son vaisseau, le vent le saisit, l'entraîna jusques sous la colonne d'eau, qui, rompue par les antennes, tomba comme un déluge sur le navire, et l'engloutit.
«Le ciel est juste, s'écria Orozimbo. Qu'ainsi périssent tous les brigands qui ont ravagé, détruit, inondé de sang ma patrie! Cacique, lui dit Molina, réservez votre haine et vos malédictions pour les heureux coupables. Le malheur a le droit sacré de purifier ses victimes; et celui que le ciel punit, devient comme innocent pour nous.» Orozimbo rougit de la joie inhumaine qu'il venait de faire éclater. «Pardon, dit-il; j'ai tant souffert! j'ai tant vu souffrir mes amis!»
Le calme renaît. La colonne et le navire avaient disparu. Mais, peu d'instants après, on aperçut de loin deux malheureux, échappés du naufrage, qui nageaient à l'aide d'un banc dont ils s'étaient saisis. «Ah! s'écrie Orozimbo, ils respirent encore, il faut les secourir. Cacique, hâtez-vous; détachez des canots pour les sauver, s'il est possible. Je vais au-devant d'eux.» Il dit, et soudain se jette à la nage. Un canot le suivit de près, et le joignit avant qu'il eût atteint le bois flottant au gré de l'onde, que ces malheureux embrassaient.
Ces malheureux étaient sa soeur et son ami, qui, prévoyant la chûte de la trombe, s'étaient élancés dans les eaux, plus hardis que les Castillans, et plus exercés à la nage. «On vient à nous, courage, ma chère Amazili, disait Télasco: soutiens-toi; nous touchons au salut.--Ah! je succombe, disait-elle; ma faiblesse est extrême; mes défaillantes mains vont abandonner leur appui. Si l'on tarde un moment encore, c'en est fait, tu ne me verras plus.»
Cependant leur libérateur, monté sur le canot, fait redoubler l'effort des rames. Il arrive, il se penche, il tend les bras: «Venez, dit-il, ô qui que vous soyez, vous êtes nos amis, puisque vous êtes malheureux.» Le péril, le trouble, l'effroi, l'image de la mort présente empêcha de le reconnaître. Amazili saisit la main qu'il lui tendait. Il la prend dans ses bras, l'enlève, et reconnaît sa soeur; une soeur adorée. Il jette un cri. «Ciel! est-ce toi? ma soeur! ma chère Amazili! Ah! laisse-moi, dit-elle, d'une voix expirante, et sauve Télasco.» A ce nom, Orozimbo, la laissant étendue au milieu des rameurs, s'élance dans les flots, où son ami surnage encore; il le saisit par les cheveux, dans le moment qu'il enfonçait, regagne la barque, y remonte, et y enlève son ami.
Télasco, qui l'a reconnu, succombe à sa joie; il l'embrasse, et sentant ses genoux ployer, il tombe auprès d'Amazili. Orozimbo, qui croit les voir expirer l'un et l'autre, les appelle à grands cris. Télasco revient le premier d'un long évanouissement, mais c'est pour partager la crainte et la douleur de son ami. Livide, glacée, étendue entre son frère et son amant, Amazili respire à peine. Orozimbo sur ses genoux soutient sa tête languissante, dont les yeux sont fermés encore, et sur ce visage, où se peint la pâleur de la mort, il verse un déluge de larmes. Télasco cherche inutilement, à travers sa paupière, quelques étincelles de vie. «Tu respires, lui disait-il; mais tu as perdu le sentiment. Tu n'entends plus ma voix! Ton ame va-t-elle s'éteindre, et ton coeur se glacer? Après tant de périls, après t'avoir sauvée, ô moitié de mon ame! la mort, la mort cruelle te saisit dans nos bras! O mon cher Orozimbo, le jour qui nous rassemble sera-t-il le plus malheureux de tes jours et des miens! N'as-tu revu ta soeur que pour l'ensevelir? n'as-tu embrassé ton ami, ne l'as-tu retiré des flots, que pour le voir, désespéré, s'y précipiter pour jamais?»
Cependant le canot avait abordé au rivage, et le cacique et Molina ne savaient que penser de cet événement. «Ah! vous voyez le plus heureux des hommes, si je puis ranimer cette femme expirante, leur dit Orozimbo: c'est ma soeur; voilà cet ami dont je vous ai tant de fois parlé. Le ciel réunit dans mes bras ce que j'ai de plus cher au monde. Ah! s'il est possible, aidez-moi à rendre la vie à ma soeur.»
Lorsqu'Amazili, ranimée, ouvrit les yeux à la lumière, elle crut, au sortir d'un pénible sommeil, être abusée par un songe. Elle regarde autour d'elle; elle n'ose en croire ses yeux. «Quoi! dit-elle, est-ce vous? mon frère! mon ami! Parlez, rassurez-moi.--Oui, tu revois Télasco.--Tous mes sens sont troublés; mon ame est égarée; je ne sais encore où je suis. Télasco! j'étais avec toi, et nous allions périr ensemble. Mais mon frère!--Il est dans tes bras. Notre bonheur est un prodige.--Hélas! je suis trop faible pour l'excès de ma joie. Viens, Télasco, retiens mon ame sur mes lèvres; je sens qu'elle va s'échapper.» Elle achève à peine ces mots; et sans un déluge de larmes qui soulagea son coeur, elle allait expirer. Télasco recueillit ces larmes. Rends le calme à tes sens, respire, ô mon unique bien! lui disait-il, vis pour aimer, pour rendre heureux un frère, un époux, qui t'adorent.--Mon ami! mon frère! c'est vous! redisait-elle mille fois en leur tendant les mains; je retrouve tout ce que j'aime! Dites-moi sur quels bords et quel prodige nous rassemble. Sommes-nous chez un peuple ami?--Vraiment ami, lui dit Alonzo; et je vous réponds de son zèle. Voilà son roi qui nous est dévoué; et plus loin, par-delà ces hautes montagnes, règne un monarque plus puissant, qui nous comble de ses bienfaits.»
La joie et le ravissement de ces trois Mexicains ne peut se concevoir. Ils ne se lassaient point d'entendre mutuellement leurs aventures; et le souvenir retracé des dangers qu'ils avaient courus, les faisait frémir tour-à-tour.
Cependant le rempart s'élève; Alonzo le voit s'achever. Il instruit, il exerce le cacique et son peuple à la défense de leurs murs; et après avoir tout prévu, tout disposé pour leur défense, il retourne auprès de l'Inca, suivi de ses trois Mexicains.
Ataliba reçut avec tant de bonté la soeur et l'ami d'Orozimbo, qu'en se voyant dans son palais, ils croyaient être au sein de leur patrie, dans la cour des rois leurs aïeux.
Mais ce monarque généreux était loin de jouir lui-même du repos qu'il leur procurait. Une profonde mélancolie s'est emparée de son ame. Puissant, aimé, révéré de son peuple, il fait des heureux, et il ne l'est point. La fortune, envieuse de ses propres dons, a mêlé l'amertume des chagrins domestiques aux douceurs apparentes de la prospérité.
CHAPITRE XXVI.
La confiance d'Ataliba autorisait Alonzo à chercher dans son ame le secret de cette tristesse dont il le voyait consumé. «Inca, lui dit-il, j'appréhende que le danger qui te menace, et dont j'ai voulu t'avertir, ne t'ait frappé trop vivement.»
«Tu me soulages, lui dit l'Inca, en interrogeant ma tristesse. Je n'osais t'affliger; cependant j'ai besoin qu'un ami s'afflige avec moi. Écoute. Il s'agit de mes droits au trône que j'occupe, et d'où l'Inca, roi de Cusco, s'obstine à vouloir me chasser. J'aurais besoin, auprès de lui, d'un ministre éclairé, et d'un médiateur habile; et j'ai jeté les yeux sur toi. Veux-tu l'être?--Oui, répond Alonzo, si ta cause est juste.--Elle est juste; et tu vas toi-même en juger. Apprends donc quel fut le génie de cet empire dès sa naissance; dans quelle vue il a été fondé; et comment, destiné à s'agrandir sans cesse, il ne pouvait, sans s'affaiblir, n'être pas enfin partagé.
«Autrefois ce pays immense était habité par des peuples sans lois, sans discipline, et sans moeurs. Errants dans les forêts, ils vivaient de leur proie, et des fruits qu'une terre inculte semblait produire par pitié. Leur chasse était une guerre que l'homme faisait à l'homme. Les vaincus servaient de pâture aux vainqueurs. Ils n'attendaient pas le dernier soupir de celui qu'ils avaient blessé, pour boire le sang de ses veines[85]; ils le déchiraient tout vivant. Ils faisaient des captifs, et ils les engraissaient pour leurs festins abominables. Si ces captifs avaient des femmes, ils les laissaient s'unir ensemble, ou ils rendaient eux-mêmes leurs esclaves fécondes, et ils dévoraient les enfants.
[85] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 12.
«Quelques-uns d'entre eux, par l'instinct de la reconnaissance, adoraient, dans la nature, tout ce qui leur faisait du bien, les montagnes mères des fleuves, les fleuves mêmes et les fontaines qui arrosaient la terre et la fertilisaient, les arbres qui donnaient du bois à leurs foyers, les animaux doux et timides dont la chair était leur pâture, la mer abondante en poissons, et qu'ils appelaient leur nourrice[86]. Mais le culte de la terreur était celui du plus grand nombre.
[86] _Mama Cocha_, mère mer.
«Ils s'étaient fait des dieux de tout ce qu'il y avait de plus hideux, de plus horrible; car il semble que l'homme se plaise à s'effrayer. Ils adoraient le tigre, le lion, le vautour, les grandes couleuvres; ils adoraient les éléments, les orages, les vents, la foudre, les cavernes, les précipices; ils se prosternaient devant les torrents dont le bruit imprimait la crainte, devant les forêts ténébreuses, au pied de ces volcans terribles qui vomissaient sur eux des tourbillons de flamme et des rochers brûlants.
«Après avoir imaginé des dieux cruels et sanguinaires, il fallut bien leur rendre un culte barbare comme eux. L'un crut leur plaire en se perçant le sein, en se déchirant les entrailles; l'autre, plus forcené, arracha ses enfants de la mamelle de leur mère, et les égorgea sur l'autel de ses dieux altérés de sang. Plus la nature frémissait, plus la divinité devait se réjouir. On croyait pouvoir tout attendre des dieux à qui l'on immolait tout ce qu'on avait de plus cher[87].
[87] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 2.
«Celui dont les rayons animent la nature, vit cet égarement; et il en eut pitié. Il n'est pas étonnant, dit-il, que des insensés soient méchants. Au lieu de les punir de s'égarer dans les ténèbres, envoyons-leur la vérité; ils marcheront à sa lumière. Il ne m'est pas plus difficile d'éclairer leur intelligence, que d'éclairer leurs yeux.
«Il dit, et il envoie dans ces climats sauvages deux de ses enfants bien aimés, le sage et vertueux Manco, et la belle Oello, sa soeur et son épouse[88].
[88] Garcil. liv. 1, chap. 15.
«Mon cher Alonzo, tu verras l'endroit célèbre et révéré où ces enfants du soleil descendirent[89]. Les sauvages, répandus dans les forêts d'alentour, se rassemblèrent à leur voix. Manco apprit aux hommes à labourer la terre, à la semer, à diriger le cours des eaux, pour l'arroser; Oello instruisit les femmes à filer, à ourdir la laine, à se vêtir de ses tissus, à vaquer aux soins domestiques, à servir leurs époux avec un zèle tendre, à élever leurs enfants.
[89] Au bord d'un lac, à une lieue de Cusco. Les Incas y avaient élevé un magnifique temple au soleil.
«Au don des arts, ces fondateurs ajoutèrent le don des lois. Le culte du soleil leur père, ce culte inspiré par l'amour, fondé sur la reconnaissance, et qui ne coûta jamais un soupir à la nature, ni un murmure à la raison, fut la première de ces lois et l'ame de toutes les autres.
«L'homme, étonné de voir si près de lui des biens qu'il ne soupçonnait pas, l'abondance, la sûreté, la paix, crut recevoir un nouvel être. Ses besoins satisfaits, ses terreurs dissipées, le plaisir d'adorer un Dieu propice et bienfaisant, le devoir d'être juste et bon à son exemple, la facilité d'être heureux, la bienveillance mutuelle, le charme enfin d'une innocente et paisible société captiva tous les coeurs. Honteux d'avoir été aveugles et barbares, ces peuples se laissèrent apprivoiser sans peine, et ranger sous de douces lois. Cusco fut bâti par leurs mains; cent villages l'environnèrent[90]; et le vénérable Manco, avant d'aller se reposer auprès du soleil son père, vit prospérer, dès sa naissance, l'empire qu'il avait fondé.
[90] Treize à l'orient, trente à l'occident, vingt au nord, quarante au midi.
«Son fils aîné lui succéda[91]; et, comme lui, par la douceur, la persuasion, les bienfaits, il recula les bornes de cet heureux empire.
[91] SINCHI ROCA, deuxième roi. Il conquit vingt lieues de pays, au midi.
«Le fils aîné de celui-ci[92] fit respecter ses armes, mais ne les employa qu'à rendre ses voisins dociles, sans tremper ses mains dans leur sang.
[92] LOQUE YUPANGUÉ, troisième roi. Il conquit quarante lieues de pays du nord au sud, et vingt du couchant au levant.
«Son successeur[93] fut moins heureux: les peuples qu'il voulait gagner, le forcèrent de les combattre[94]. Le premier combat fut sanglant; mais le vainqueur, par ses vertus, se fit pardonner sa victoire. Sa valeur apprit à le craindre; sa clémence apprit à l'aimer.
[93] MAÏTA CAPAC, quatrième roi, conquit quatre-vingt-dix lieues d'étendue, dans le pays de _Cunti Suyu_.
[94] Ceux de _Cayaviri_, peuple du midi, qu'il assiégea sur leur montagne. Il combattit aussi les _Collas_ au passage d'une rivière, les peuples des montagnes d'_Atom-Puna_, et ceux de _Villili_ et _Dallia_ au couchant.
«Le fils aîné de ce héros[95] fit des conquêtes encore plus vastes, sans coûter ni larmes ni sang aux peuples qu'il soumit à son obéissance. Son retour à Cusco fut le plus beau triomphe: il y fut porté par des rois.