Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou

Part 12

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La surprise d'Amazili et de Télasco fut extrême: elle tint leur ame un moment suspendue entre la joie que leur causait cette étrange révolution, et la frayeur que ce ne fût un piége. Ils tremblaient, ils se regardaient, ils levaient les yeux sur leur maître, cherchant à lire dans les siens. Amazili lui dit: «Souverain de nos destinées, que tu es cruel, si tu nous trompes! Mais que ton coeur est généreux, si c'est lui qui nous a parlé!--Je ne vous trompe point, reprit le Castillan. Il n'appartient qu'à des lâches d'insulter à la faiblesse, et de se jouer du malheur; je sais respecter l'un et l'autre. Je plains le sort de cet empire, et je vous plains encore plus, vous, de qui la fortune passée rend la chûte plus accablante. Osez donc croire à mes promesses, que vous allez voir s'accomplir.--Ah! lui dit Télasco, je t'ai vu porter la flamme dans le palais de mes pères; j'ai vu tes mains rougies du sang de mes amis; enfin tu m'as chargé de chaînes, et c'est le comble de l'opprobre: mais quelques maux que tu m'aies faits, ils seront oubliés; je te pardonne tout; et, ce qu'on ne croira jamais, je te chéris et te révère. Vois à quel point tu m'attendris. Moi, qui jamais ne t'ai demandé que la mort, je tombe à tes pieds, je les baise, je les arrose de mes pleurs.»

Alvarado les embrassa avec une apparence de sensibilité. «Si vous êtes reconnaissants de mes bienfaits, leur dit-il, le seul prix que j'ose en attendre, c'est que vous m'en soyez témoins auprès du vaillant Orozimbo. Dites-lui que, si je sais vaincre, je sais aussi mériter la victoire, et ménager mes ennemis, quand la paix les a désarmés.» Alors les deux captifs, emmenés au rivage, s'embarquèrent sur le vaisseau qui leva l'ancre au point du jour.

La course fut assez paisible[81] jusques vers les îles Galapes; mais là, on sentit s'élever, entre l'orient et le nord, un vent rapide, auquel il fallut obéir, et se voir pousser sur des mers qui n'avaient point encore vu de voiles. Dix fois le soleil fit son tour, sans que le vent fût appaisé. Il tombe enfin; et bientôt après un calme profond lui succède. Les ondes, violemment émues, se balancent long-temps encore après que le vent a cessé. Mais insensiblement leurs sillons s'applanissent; et sur une mer immobile, le navire, comme enchaîné, cherche inutilement dans les airs un souffle qui l'ébranle; la voile, cent fois déployée, retombe cent fois sur les mâts. L'onde, le ciel, un horizon vague, où la vue a beau s'enfoncer dans l'abyme de l'étendue, un vide profond et sans bornes, le silence et l'immensité, voilà ce que présente aux matelots ce triste et fatal hémisphère. Consternés et glacés d'effroi, ils demandent au ciel des orages et des tempêtes; et le ciel, devenu d'airain comme la mer, ne leur offre de toutes parts qu'une affreuse sérénité. Les jours, les nuits s'écoulent dans ce repos funeste. Ce soleil, dont l'éclat naissant ranime et réjouit la terre; ces étoiles, dont les nochers aiment à voir briller les feux étincelants; ce liquide crystal des eaux, qu'avec tant de plaisir nous contemplons du rivage, lorsqu'il réfléchit la lumière et répète l'azur des cieux, ne forment plus qu'un spectacle funeste; et tout ce qui, dans la nature, annonce la paix et la joie, ne porte ici que l'épouvante, et ne présage que la mort.

[81] Dans un conte très-intéressant, intitulé _Ziméo_, imprimé à la suite du poëme des _Saisons_, se trouve une description assez semblable à celle-ci. Mais j'ai pris soin de constater que cette partie de mon ouvrage était écrite et connue de mes amis avant que le conte de _Ziméo_ fût fait. L'auteur l'a reconnu lui-même, et m'a permis de l'en prendre à témoin.

Cependant les vivres s'épuisent. On les réduit, on les dispense d'une main avare et sévère. La nature, qui voit tarir les sources de la vie, en devient plus avide; et plus les secours diminuent, plus on sent croître les besoins. A la disette enfin succède la famine, fléau terrible sur la terre, mais plus terrible mille fois sur le vaste abyme des eaux: car au moins sur la terre quelque lueur d'espérance peut abuser la douleur et soutenir le courage; mais au milieu d'une mer immense, écarté, solitaire, et environné du néant, l'homme, dans l'abandon de toute la nature, n'a pas même l'illusion pour le sauver du désespoir: il voit comme un abyme l'espace épouvantable qui l'éloigne de tout secours; sa pensée et ses voeux s'y perdent; la voix même de l'espérance ne peut arriver jusqu'à lui.

Les premiers accès de la faim se font sentir sur le vaisseau: cruelle alternative de douleur et de rage, où l'on voyait des malheureux étendus sur les bancs, lever les mains vers le ciel, avec des plaintes lamentables, ou courir éperdus et furieux de la proue à la poupe, et demander au moins que la mort vînt finir leurs maux. Gomès, pâle et défait, se montre au milieu de ces spectres, dont il partage les tourments; mais, par un effort de courage, il fait violence à la nature. Il parle à ses soldats, les soutient, les appaise, et tâche de leur inspirer un reste d'espérance, que lui-même il n'a plus.

Son autorité, son exemple, le respect qu'il imprime, suspend un moment leur fureur. Mais bientôt elle se rallume comme le feu d'un incendie; et l'un de ces malheureux, s'adressant au capitaine, lui parle en ces terribles mots:

«Nous avons égorgé, sans besoin, sans crime, ou du moins sans remords, des milliers de Mexicains: Dieu nous les avait livrés, disait-on, comme des victimes, dont nous pouvions verser le sang. Un infidèle, une bête farouche, sont égaux devant lui; on nous l'a répété cent fois. Tu tiens en tes mains deux sauvages; tu vois l'extrémité où nous sommes réduits; la faim dévore nos entrailles. Livre-nous ces infortunés qui n'ont plus, comme nous, que quelques moments à vivre; et auxquels ta religion t'ordonne de nous préférer.»

«Si cette ressource pouvait vous sauver, leur répondit Gomès, je n'hésiterais pas; je céderais, en frémissant, à l'affreuse nécessité; mais ce n'est pas la peine d'outrager la nature, pour souffrir quelques jours de plus. Mes amis, ne nous flattons point: à moins d'un miracle évident, il faut périr. Dieu nous voit; l'heure approche; implorons le secours du ciel.» Cette réponse les consterna; et chacun, s'éloignant dans un morne silence, alla s'abandonner au désespoir qui lui rongeait le coeur.

Dans un coin du vaisseau languissaient en silence Amazili et Télasco. Plus accoutumés à la souffrance, ils la supportaient sans se plaindre; seulement ils se regardaient d'un oeil attendri et mourant, et ils se disaient l'un à l'autre: «Je ne verrai plus mon frère; je ne verrai plus mon ami.»

Les Castillans, d'un air sombre et farouche, errants sans cesse autour d'eux, les regardaient avec des yeux ardents, et suivaient impatiemment les progrès de leur défaillance. A l'approche des Castillans, à leurs regards avides, à leurs frémissements, aux mouvements de rage qu'ils retenaient à peine, Télasco, qui croyait les voir comme des tigres affamés, prêts à déchirer son amante, se tenait près d'elle avec l'inquiétude de la lionne qui garde ses lionceaux. Ses yeux étincelants étaient sans cesse ouverts sur eux, et les observaient sans relâche. Si quelquefois il se sentait forcé de céder au sommeil, il frémissait, il serrait dans ses bras sa tendre Amazili. «Je succombe, lui disait-il; mes yeux se ferment malgré moi; je ne puis plus veiller à ta défense. Les cruels saisiront peut-être l'instant de mon sommeil, pour se saisir de leur proie. Tenons-nous embrassés, ma chère Amazili; que du moins tes cris me réveillent.»

Gomès, qui lui-même observait les mouvements des Espagnols, leur fit donner quelque soulagement, du peu de vivres qui restaient, et les contint pendant ce jour funeste. La nuit vint, et ne fut troublée que par des gémissements. Tout était consterné, tout resta immobile.

Amazili, d'une main défaillante, pressant la main de Télasco: «Mon ami, si nous étions seuls, je te demanderais, dit-elle, de m'épargner une mort lente, de me tuer pour te nourrir, heureuse d'avoir pour tombeau le sein de mon amant, et d'ajouter mes jours aux tiens! Mais ces brigands t'arracheraient mes membres palpitants; et, à ton exemple, ils croiraient pouvoir te déchirer toi-même, et te dévorer après moi. C'est là ce qui me fait frémir.--O toi, lui répondit Télasco, ô toi, qui me fais encore aimer la vie, et résister à tant de maux, que t'ai-je fait, pour désirer que je te survive un moment? Si je croyais que ce fût un bien de prolonger les jours de ce qu'on aime, en lui sacrifiant les siens, crois-tu que j'eusse tant tardé à me percer le sein, à me couper les veines, et à t'abreuver de mon sang? Il faut mourir ensemble; c'est l'unique douceur que notre affreux destin nous laisse. Tu es la plus faible, et sans doute tu succomberas la première; alors, s'il m'en reste la force, je collerai mes lèvres sur tes lèvres glacées, et, pour te sauver des outrages de ces barbares affamés, je te traînerai sur la poupe, je te serrerai dans mes bras, et nous tomberons dans les flots, où nous serons ensevelis.» Cette pensée adoucit leur peine; et l'abyme des eaux, prêt à les engloutir, devint pour eux comme un port assuré.

Avec le jour enfin se lève un vent frais, qui ramène l'espérance et la joie dans l'ame des Castillans. Quelle espérance, hélas! ce vent s'oppose encore à leur retour vers l'orient, et va les pousser plus avant sur un océan sans rivages. Mais il les tire de ce repos, plus horrible que tout le reste; et quelque route qu'il faille suivre, elle est pour eux comme une voie de délivrance et de salut.

On présente la voile à ce vent si désiré; il l'enfle: le vaisseau s'ébranle, et sur la surface ondoyante de cette mer, si long-temps immobile, il trace un vaste sillon. L'air ne retentit point de cris: la faiblesse des matelots ne leur permit que des soupirs et que des mouvements de joie. On vogue, on fend la plaine humide, les yeux errants sur le lointain, pour découvrir, s'il est possible, quelque apparence de rivage. Enfin, de la cime du mât, le matelot croit apercevoir un point fixe vers l'horizon. Tous les yeux se dirigent vers ce point éminent, et qui leur paraît immobile. C'est une île; on l'ose espérer, le pilote même l'assure. Les coeurs flétris s'épanouissent; les larmes de la joie commencent à couler; et plus la distance s'abrége, plus la confiance s'accroît.

Tout occupé du soin de ranimer ses soldats défaillants, Gomès leur fait distribuer le peu de vivres qu'on réservait pour le soutien des matelots. «Amis, dit-il, avant la nuit nous aurons embrassé la terre; là, nous oublierons tous nos maux.»

Ces secours furent inutiles au plus grand nombre des Espagnols. Les organes, trop affaiblis, avaient perdu leur activité. Les uns mouraient en dévorant le pain dont ils étaient avides; les autres, en frémissant de rage de ne pouvoir plus engloutir l'aliment qu'on leur présentait, et en maudissant la pitié qui les avait fait s'abstenir de la chair et du sang humain. Quelques-uns, adoucis par la faiblesse et la souffrance, libres de passions, rendus à la nature, guéris de ce délire affreux où le fanatisme et l'orgueil les avaient plongés, détestaient leurs erreurs, leurs préjugés barbares; et devenus humains, voyaient enfin des hommes dans ces malheureux Indiens qu'ils avaient si cruellement et si lâchement tourmentés. Ceux-là, tendant les mains au ciel, imploraient sa miséricorde; ceux-ci tournaient leurs yeux mourants vers les esclaves mexicains; et les traits douloureux du repentir étaient empreints sur leur visage. L'un d'eux, faisant un dernier effort, se traîne aux pieds de Télasco, et d'une voix entrecoupée par les sanglots de l'agonie: «Pardonne-moi, mon frère, lui dit-il, demande pour moi à notre Dieu qu'il me pardonne.» En achevant ces mots, il expira.

CHAPITRE XXIII.

Cependant le rivage approche. On voit des forêts verdoyantes s'élever au-dessus des eaux; c'étaient les îles qui depuis sont devenues célèbres sous le nom de _Mendoce_. On aborde, et on voit sortir d'un canal qui sépare ces îles fortunées, une multitude de barques qui environnent le vaisseau. Ces barques sont remplies de sauvages d'une gaieté et d'une beauté ravissante, presque nus, désarmés, et portant dans la main des rameaux verts, où flotte un voile blanc, en signe de paix et de bienveillance.

Le malheur avait amolli le coeur des Castillans, et brisé leur orgueil farouche. L'éloignement et l'abandon leur avaient appris à aimer les hommes; car le sentiment du besoin est le premier lien de la société. Pour être humain, il faut s'être reconnu faible. Attendris de l'accueil plein de bonté que leur font les sauvages, ils y répondent par les signes de la joie et de l'amitié. Les insulaires, sans défiance, s'élancent à l'envi de leurs barques sur le vaisseau; et voyant sur tous les visages la langueur et la défaillance, ils en paraissent attendris: leur empressement et leurs caresses expriment la compassion, et le désir de soulager leurs hôtes.

Le capitaine n'hésita point à se livrer à leur bonne foi. Un port formé par la nature servit d'asyle à son vaisseau; et lui et les siens descendirent dans celle de ces îles[82] dont le bord leur parut le plus riche et le plus riant.

[82] On l'a nommée depuis l'île Christine. A neuf degrés de latitude méridionale. Cet épisode était écrit long-temps avant la découverte de l'île Ataïti, d'après les anciennes relations des voyages faits dans la mer du sud.

Les insulaires enchantés les conduisent dans leur village, au bas d'une colline, sur le bord d'un ruisseau, qui d'un rocher coule avec abondance, et serpente dans un vallon dont la nature a fait le plus riant verger. Les cabanes de ce hameau sont revêtues de feuillages; l'industrie éclairée par le besoin, y a réuni tous les agréments de la simplicité. Le noeud fragile, qui, pendant la nuit, ferme l'entrée de ces cabanes, est le symbole heureux de la sécurité, compagne de la bonne foi. La lance, l'arc et le carquois suspendus sous ces toits paisibles, n'annoncent qu'un peuple chasseur: la guerre lui est inconnue.

D'abord les sauvages invitent leurs hôtes à se reposer; et à l'instant, de jeunes filles, belles comme les nymphes, et comme elles à demi-nues, apportent dans des corbeilles les fruits que leurs mains ont cueillis. Il en est un[83] que la nature semble avoir destiné, comme un lait nourrissant, à ranimer l'homme affaibli par la vieillesse ou par la maladie. Ce fruit si délicat, si sain, sembla faire couler la vie dans les veines des Castillans. Un doux sommeil suivit ce repas salutaire; et le peuple, autour des cabanes, se tint dans le silence, tandis que ses hôtes dormaient.

[83] Les voyageurs l'appellent _blanc-manger_.

A leur réveil, ils virent ce bon peuple, se rassemblant le soir sous des palmiers plantés au milieu du hameau, les inviter à son repas. Des légumes, d'excellents fruits, une racine savoureuse dont ils font un pain nourrissant, des tourterelles, des palombes, les hôtes des bois et des eaux, que la flèche a blessés, qu'a séduits l'hameçon; une eau pure, quelques liqueurs qu'ils savent exprimer des fruits, et dont ils font un doux mélange: tels sont les mets et les breuvages dont ce peuple heureux se nourrit.

Tandis que le repos, l'abondance, la salubrité du climat réparaient les forces des Castillans, Gomès observait à loisir les moeurs, ou plutôt le naturel des insulaires; car ils ne connaissaient de lois que celles de l'instinct. L'affluence de tous les biens, la facilité d'en jouir, ne laissait jamais au désir le temps de s'irriter dans leurs ames. S'envier, se haïr entre eux, vouloir se nuire l'un à l'autre, aurait passé pour un délire. Le méchant, parmi eux, était un insensé, et le coupable un furieux. De tous les maux dont se plaint l'humanité dépravée, le seul qui fût connu de ce peuple, était la douleur. La mort même n'en était pas un; ils l'appelaient _le long sommeil_.

L'égalité, l'aisance, l'impossibilité d'être envieux, jaloux, avare, de concevoir rien au-delà de sa félicité présente, devaient rendre ce peuple facile à gouverner. Les vieillards réunis formaient le conseil de la république; et comme l'âge distinguait seul les rangs entre les citoyens, et que le droit de gouverner était donné par la vieillesse, il ne pouvait être envié.

L'amour seul aurait pu troubler l'harmonie et l'intelligence d'une société si douce; mais paisible lui-même, il y était soumis à l'empire de la beauté. Le sexe, fait pour dominer par l'ascendant du plaisir, avait l'heureux pouvoir de varier, de multiplier ses conquêtes, sans captiver l'amant favorisé, sans jamais s'engager soi-même. La laideur, parmi eux, était un prodige; et la beauté, ce don par-tout si rare, l'était si peu dans ce climat, que le changement n'avait rien d'humiliant ni de cruel: sûr de trouver à chaque instant un coeur sensible et mille attraits, l'amant délaissé n'avait pas le temps de s'affliger de sa disgrâce, et d'être jaloux du bonheur de celui qu'on lui préférait. Le noeud qui liait deux époux, était solide ou fragile à leur gré. Le goût, le désir le formait; le caprice pouvait le rompre; sans rougir on cessait d'aimer, sans se plaindre on cessait de plaire: dans les coeurs la haine cruelle ne succédait point à l'amour; tous les amants étaient rivaux; tous les rivaux étaient amis; chacune de leurs compagnes voyait en eux, sans nul ombrage, autant d'heureux qu'elle avait faits ou qu'elle ferait à son tour. Ainsi la qualité de mère était la seule qui fût personnelle et distincte: l'amour paternel embrassait toute la race naissante, et par-là les liens du sang, moins étroits et plus étendus, ne faisaient de ce peuple entier qu'une seule et même famille.

Les Espagnols ne cessaient d'admirer des moeurs si nouvelles pour eux. La nuit, ce peuple hospitalier, leur cédant ses cabanes, n'en avait réservé que quelques-unes pour les vieillards, pour les enfants, et pour les mères. La jeunesse, au bord du ruisseau qui serpentait dans la prairie, n'eut pour lit que l'émail des fleurs, pour asyle que le feuillage du platane et du peuplier. On les vit, dans leurs danses, se choisir deux à deux, s'enchaîner de fleurs l'un à l'autre; et quand le jour cessa de luire, quand l'astre de la nuit, au milieu des étoiles, fit briller son arc argenté, cette foule d'amants, répandue sur un beau tapis de verdure, ne fit que passer doucement de la joie à l'amour, et des plaisirs au sommeil.

Le lendemain ce fut un nouveau choix, qui, dès le jour suivant, fit place à des amours nouvelles. La marque d'amour la plus tendre qu'une jeune insulaire pût donner à son amant, était d'engager ses compagnes à le choisir à leur tour. Il eût été humiliant pour elle de le posséder seule; et plus, en vantant son bonheur, elle lui procurait de nouvelles conquêtes, plus il était enchanté d'elle et lui revenait glorieux.

Quelle espèce de culte pouvait avoir ce peuple? On désirait de s'en instruire; on crut enfin le démêler. On vit dans une enceinte que l'on prit pour un temple, quelques statues révérées. Gomès voulut savoir quelle idée ces insulaires y attachaient. Le vieillard qu'il interrogeait, lui répondit: «Tu vois nos cabanes; voilà l'image de celui qui nous apprit à les élever. Tu vois cet arc et ce carquois; voilà l'inventeur de ces armes. Tu nous as vus tirer du feu du froissement du bois et du choc des cailloux; voilà celui qui le premier découvrit à nos pères ce secret merveilleux. Regarde ces tissus d'écorce, dont nous sommes à demi-vêtus; l'art de les travailler nous est venu de celui-ci. Celui-là nous apprit à nouer les filets où les oiseaux et les poissons s'engagent. Près de lui se présente l'industrieux mortel qui nous a montré l'art de creuser les canots et de fendre l'onde à la rame. Cet autre imagina de transplanter les arbres, et il forma ce beau portique dont le hameau est ombragé. Enfin tous se sont signalés par quelque bienfait rare; et nous honorons les images qui nous représentent leurs traits.»

CHAPITRE XXIV.

Des malheureux, à peine échappés aux dangers les plus effroyables, ayant trouvé dans cette île enchantée le repos, l'abondance, l'égalité, la paix, devaient être peu disposés à la quitter, pour traverser les mers, où les mêmes horreurs les attendaient peut-être encore. Un nouveau charme vint s'offrir, et acheva de les captiver.

On les invita aux danses nuptiales, à ces danses qui, sur le soir, rassemblaient dans la prairie les jeunes amants du hameau, et dans lesquelles un nouveau choix variait tous les jours les noeuds et les charmes de l'hyménée. Gomès s'opposa vainement aux instances des Indiens; il vit qu'il les affligerait, et qu'il révolterait sa flotte, s'il obligeait les siens à résister aux plaisirs qui les appelaient. Tout ce qu'il put lui-même, fut de se refuser à cet attrait si dangereux, et de ne pas donner l'exemple.

Amazili et Télasco, depuis leur séjour dans cette île, rappelés à la vie, chéris des Indiens, libres parmi les Espagnols, ne respiraient que pour s'aimer. Ils ne se quittaient pas; ils jouissaient ensemble des douceurs de ce beau climat, des délices de leur asyle: il ne manquait à leur bonheur que de posséder Orozimbo. Ils furent aussi conviés aux danses de la prairie. Jamais Amazili ne voulut consentir à s'y mêler. «S'il n'y avait que des sauvages, dit-elle à Télasco, je n'hésiterais pas. Ils laissent à leurs femmes la liberté du choix; et tu serais bien sûr du mien. Si une plus belle que moi te choisissait aussi, je serais préférée, je le crois; et s'il arrivait qu'elle fût plus belle à tes yeux, je reviendrais pleurer dans la cabane, et je dirais: Il est heureux avec une autre que moi. Mais non, cela n'est pas possible; et ce n'est pas la crainte de te voir infidèle qui m'inquiète et me retient; c'est l'orgueil jaloux de nos maîtres, que je ne veux pas irriter. Quelqu'un d'eux prétendrait peut-être au choix de ton amante: ils sont fiers, violents; ils seraient offensés de voir préférer leur esclave. Ah! leur esclave sera toujours le maître absolu de mon coeur. Fais donc entendre aux insulaires que notre choix est fait, que nous sommes heureux d'être uniquement l'un à l'autre; ou, si quelqu'une de ces beautés te touche plus que moi, va te montrer au milieu d'elles: tous leurs voeux se réuniront; tu n'auras qu'à choisir; et moi je te serai fidèle, et, en pleurant, je dirai au sommeil de me laisser songer à toi.» Cette seule pensée faisait couler ses larmes. Le cacique les essuya par mille baisers consolants. «Qui, moi? dit-il, que je respire, que mon coeur palpite un instant pour une autre qu'Amazili! Ne le crains pas; ce serait une injure. J'ai voulu, je l'avoue, assister à ces danses, pour me voir préférer par toi: car tu sais que j'aime la gloire; et il est doux d'être envié. Mais puisque tu crains d'exciter la jalousie des Castillans, je cède à tes raisons. Soyons fidèlement unis, et laissons à ces malheureux, qui ne connaissent point l'amour, les vains plaisirs de l'inconstance.» On fut surpris de leur refus; mais on n'en fut point offensé.

L'enchantement des Espagnols, dans cette fête voluptueuse, se conçoit mieux qu'on ne peut l'exprimer. Environnés d'une foule de jeunes femmes, belles de leurs simples attraits, sans parure et presque sans voile, faites par les mains de l'amour, douées des grâces de la nature, vives, légères, animées par le feu de la joie et l'attrait du plaisir, souriant à leurs hôtes, et leur tendant la main avec des regards enflammés, ils étaient comme dans l'ivresse; et leur ravissement ressemblait au délire du plus délicieux sommeil.