Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou
Part 11
Ce bruit, pareil au broiement des cailloux, est celui d'une multitude de serpents[79], dont la caverne est le refuge. La voûte en est revêtue; et entrelacés l'un à l'autre, ils forment, dans leurs mouvements, ce bruit qu'Alonzo reconnaît. Il sait que le venin de ces serpents est le plus subtil des poisons; qu'il allume soudain, et dans toutes les veines, un feu qui dévore et consume, au milieu des douleurs les plus intolérables, le malheureux qui en est atteint. Il les entend; il croit les voir rampants autour de lui, ou pendus sur sa tête, ou roulés sur eux-mêmes, et prêts à s'élancer sur lui. Son courage épuisé succombe; son sang se glace de frayeur; à peine il ose respirer. S'il veut se traîner hors de l'antre, sous ses mains, sous ses pas, il tremble de presser un de ces dangereux reptiles. Transi, frissonnant, immobile, environné de mille morts, il passe la plus longue nuit dans une pénible agonie, désirant, frémissant de revoir la lumière, se reprochant la crainte qui le tient enchaîné, et faisant sur lui-même d'inutiles efforts pour surmonter cette faiblesse.
[79] Les serpents à sonnettes.
Le jour qui vint l'éclairer, justifia sa frayeur. Il vit réellement tout le danger qu'il avait pressenti; il le vit plus horrible encore. Il fallait mourir, ou s'échapper. Il ramasse péniblement le peu de forces qui lui restent; il se soulève avec lenteur, se courbe, et les mains appuyées sur ses genoux tremblants, il sort de la caverne, aussi défait, aussi pâle qu'un spectre qui sortirait de son tombeau. Le même orage qui l'avait jeté dans le péril, l'en préserva; car les serpents en avaient eu autant de frayeur que lui-même; et c'est l'instinct de tous les animaux, dès que le péril les occupe, de cesser d'être malfaisants.
Un jour serein consolait la nature des ravages de la nuit. La terre, échappée comme d'un naufrage, en offrait par-tout les débris. Des forêts, qui, la veille, s'élançaient jusqu'aux nues, étaient courbées vers la terre; d'autres semblaient se hérisser encore d'horreur. Des collines, qu'Alonzo avait vues s'arrondir sous leur verdoyante parure, entr'ouvertes en précipices, lui montraient leurs flancs déchirés. De vieux arbres déracinés, précipités du haut des monts, le pin, le palmier, le gayac, le caobo, le cèdre, étendus, épars dans la plaine, la couvraient de leurs troncs brisés et de leurs branches fracassées. Des dents de rochers, détachées, marquaient la trace des torrents; leur lit profond était bordé d'un nombre effrayant d'animaux, doux, cruels, timides, féroces, qui avaient été submergés et revomis par les eaux.
Cependant ces eaux écoulées laissaient les bois et les campagnes se ranimer aux feux du jour naissant. Le ciel semblait avoir fait la paix avec la terre, et lui sourire en signe de faveur et d'amour. Tout ce qui respirait encore, recommençait à jouir de la vie, les oiseaux, les bêtes sauvages avaient oublié leur effroi; car le prompt oubli des maux est un don que la nature leur a fait, et qu'elle a refusé à l'homme.
Le coeur d'Alonzo, quoique flétri par la crainte et par la douleur, sentit un mouvement de joie. Mais, en cessant de craindre pour lui-même, il trembla pour ses compagnons. Sa voix, à grands cris, les appelle; ses yeux les cherchent vainement; il ne les revoit plus; et les échos seuls lui répondent. «Hélas! s'écria-t-il, mes guides! mes amis! c'en est donc fait? ils ont péri sans doute. Et moi, que vais-je devenir?» Le jeune homme, à ces mots, se croyant poursuivi par un malheur inévitable, retomba dans l'abattement. Pour comble de calamité, il ne retrouva plus le peu de vivres qu'ils avaient pris, et dont il sentait le besoin, par l'épuisement de ses forces. La nature y pourvut; les mangles, les bananes, l'oca, furent ses aliments[80].
[80] L'oca est une racine savoureuse; les mangles et les bananes sont des fruits.
Aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, il cherchait des lieux habités; il n'en voyait aucun indice; son courage était épuisé. Enfin il découvre un sentier pratiqué entre deux montagnes. Heureux de voir des traces d'hommes, l'espérance et la joie se raniment en lui; l'obscurité de cette route, où des rochers, suspendus sur sa tête, laissent à peine un étroit passage à la lumière, ne lui inspire aucune horreur. L'instinct, qui semblait l'attirer vers un lieu où il espérait de trouver ses semblables, précipitait ses pas, et le rendait insensible à la fatigue et au danger. Il sort enfin de ce sentier profond, et il découvre une campagne semée çà-et-là de cabanes et de troupeaux. Il respire; et tendant les mains au ciel, il lui rend grâce.
A peine a-t-il paru, que des sauvages l'environnent avec des cris et des transports qu'il prend pour des signes de joie. Il s'approche, et leur tend les bras. Il ne voit pas sur leurs visages la simple et naïve douceur des peuples de Tumbès: leur sourire même est cruel, leur regard lui paraît moins curieux qu'avide; et leur accueil, tout caressant qu'il est, a je ne sais quoi d'effrayant. Cependant Alonzo s'y livre. «Indiens, leur dit-il, je suis un étranger, mais un étranger qui vous aime. Ayez pitié de l'abandon où je me vois réduit.» Comme il disait ces mots, il se voit chargé de liens; les cris d'allégresse redoublent; et il est conduit au hameau. Les femmes sortent des cabanes, tenant par la main leurs enfants. Elles entourent le poteau où Molina est attaché; et on le laisse au milieu d'elles.
Il vit bien qu'il était tombé chez un peuple d'anthropophages. En lui liant les mains, on l'avait dépouillé, triste présage de son sort! Il entendait les sauvages, répandus dans le hameau, s'inviter l'un l'autre à la fête; et les chansons des femmes, qui se réjouissaient et qui dansaient autour de lui, ne lui déguisaient pas ce qui allait se passer. «Enfants, disaient-elles, chantez: vos pères sont tombés sur une bonne proie. Chantez; vous serez du festin.»
Tandis qu'elles s'applaudissaient, le malheureux Alonzo, pâle, tremblant, les regardait de l'oeil dont le cerf aux abois regarde la meute affamée. La nature fit un effort sur elle-même; il rassembla le peu de forces que lui laissait la peur dont il était saisi, et s'adressant à ces femmes sauvages: «Lorsque vos enfants, leur dit-il, sont suspendus à vos mamelles, et que leur père les caresse et vous sourit avec amour, combien ne serait pas cruel celui qui viendrait, dans vos bras, déchirer le fils et le père, comme vous m'allez déchirer? La nature vous a donné des ennemis dans les bêtes sauvages; vous pouvez leur livrer la guerre, et vous abreuver de leur sang. Mais moi, je suis un homme innocent et paisible, qui ne vous ai fait aucun mal. Une femme semblable à vous m'a porté dans ses flancs, et m'a nourri de son lait. Si elle était ici, vous la verriez tremblante, vous conjurer, par vos entrailles, d'épargner son malheureux fils. Résisteriez-vous à ses pleurs, et laisseriez-vous égorger un fils dans les bras de sa mère? La vie est pour moi peu de chose; mais ce qui me touche bien plus, c'est le péril qui vous menace, et le soin de votre défense contre une puissance terrible qui va venir vous attaquer. Je le savais; j'allais, pour vous, implorer à Quito le secours des Incas. Pour vous, je me suis exposé, dans ce pénible et long voyage, au danger d'être pris, d'être déchiré par vos mains. Femmes indiennes, croyez que je suis votre ami, celui de vos enfants, celui même de vos époux. Voulez-vous dévorer la chair de votre ami, boire le sang de votre frère?»
Ces femmes, étonnées, le contemplaient en l'écoutant; et par degré leur coeur farouche était ému et s'amollissait à sa voix. La nature a pour tous les yeux deux charmes tout puissants, lorsqu'ils se trouvent réunis: c'est la jeunesse et la beauté. Du moment qu'il avait parlé, sa pâleur s'était dissipée; les roses de ses lèvres et de son teint avaient repris tout leur éclat, ses beaux yeux noirs ne jetaient point ces traits de feu dont ils auraient brillé, ou dans l'amour, ou dans la joie: ils étaient languissants; et ils n'en étaient que plus tendres. Les ondes de ses longs cheveux, flottantes sur l'ivoire de ses bras enchaînés, en relevaient la blancheur éclatante; et sa taille, dont l'élégance, la noblesse, la majesté, formaient un accord ravissant, ne laissait rien imaginer au-dessus d'un si beau modèle. Dans la cour d'Espagne, au milieu de la plus brillante jeunesse, Molina l'aurait effacée. Combien plus rare et plus frappant devait être, chez des sauvages, le prodige de sa beauté? Ces femmes y furent sensibles. La surprise fit place à l'attendrissement, l'attendrissement à l'ivresse. Ces enfants qu'elles amenaient pour les abreuver de son sang, elles les prennent dans leurs bras, les élèvent à sa hauteur, et pleurent en voyant qu'il leur sourit avec tendresse, et qu'il leur donne des baisers.
Dans ce moment, les Indiens se rassemblent en plus grand nombre. Armés de ces pierres tranchantes qu'ils savent aiguiser, ils se jetaient sur la victime, impatients de lui ouvrir les veines, et d'en voir ruisseler le sang. Plus tremblantes qu'Alonzo même, les femmes l'environnent avec des cris perçants, et tendant les mains aux sauvages: «Arrêtez! épargnez ce malheureux jeune homme. C'est votre ami, c'est votre frère. Il vous aime; il veut vous défendre d'un ennemi cruel qui vient vous attaquer. Il allait implorer pour vous le secours du roi des montagnes. Laissez-le vivre; il ne vit que pour nous.» Ces cris, cet étrange langage, étonnèrent les Indiens. Mais leur instinct féroce les pressait. Ils dévoraient des yeux Alonzo, et tâchaient de se dégager des bras de leurs compagnes, pour se jeter sur lui. «Non, tigres, non, s'écrièrent-elles, vous ne boirez pas son sang, ou vous boirez aussi le nôtre.» Ces hommes farouches s'arrêtent; ils se regardent entre eux, immobiles d'étonnement. «Dans quel délire, disaient-ils, ce captif a plongé nos femmes? Êtes-vous insensées? et ne voyez-vous pas que, pour s'échapper, il vous flatte? Éloignez-vous, et nous laissez dévorer en paix notre proie.--Si vous y touchez, dirent-elles, nous jurons toutes, par le coeur du lion, dont vous êtes nés, de massacrer vos enfants, de les déchirer à vos yeux, et de les dévorer nous-mêmes.» A ces mots, les plus furieuses, saisissant leurs enfants par les cheveux, et d'une main les tenant suspendus aux yeux de leurs maris, grinçaient les dents et rugissaient. Ils en furent épouvantés. «Qu'il vive, dirent-ils, puisque vous le voulez;» et ils dégagèrent Alonzo.
«Nous voyons bien, lui dirent-ils, que tu possèdes l'art des enchantements; mais du moins apprends-nous quel ennemi nous menace?--Un peuple cruel et terrible, leur répondit Alonzo.--Et tu allais, disent nos femmes, demander au roi des montagnes de venir à notre secours?--Oui, c'est dans ce dessein que je suis parti de Tumbès; mais j'ai perdu mes guides.--Nous t'en donnerons un qui te mènera jusqu'au fleuve, au bord duquel est un chemin qui remonte jusqu'à sa source. Mais assiste à notre festin.»
A ce festin, où des béliers sanglants étaient déchirés, dévorés, comme lui-même il devait l'être, Alonzo frissonnait d'horreur. Il eut cependant le courage de demander au cacique s'il ne sentait pas la nature se soulever, lorsqu'il mangeait la chair, ou qu'il buvait le sang des hommes? «Par le lion! dit le sauvage, un inconnu, pour moi, n'est qu'un animal dangereux. Pour m'en délivrer, je le tue; quand je l'ai tué, je le mange. Il n'y a rien là que de juste, et je ne fais tort qu'aux vautours.»
Après le festin, le cacique invitait Alonzo à passer la nuit dans sa cabane, lorsque les femmes vinrent en foule, et lui dirent: «Va-t'en. Ils sont assouvis; ils s'endorment. N'attends pas qu'ils s'éveillent et que la faim les presse. Nous les connaissons. Fuis; tu serais dévoré.» Cet avis salutaire pressa le départ d'Alonzo. Il se mit en chemin avec son nouveau guide, non sans avoir baisé cent fois les mains qui l'avaient délivré.
CHAPITRE XXI.
En arrivant au bord de l'Émeraude, il fut surpris de voir à l'autre rive un peuple nombreux s'embarquer, avec ses femmes et ses enfants, sur une flotte de canots. Il ordonne à son guide de passer à la nage, et de demander à ce peuple s'il descend vers Atacamès, ou s'il remonte l'Émeraude, et s'il veut recevoir sur l'un de ses canots un étranger, ami des Indiens.
Le chef de cette colonie lui fit répondre qu'il remontait le fleuve; qu'il ne refusait point un homme qui s'annonçait en ami, et qu'il lui envoyait un canot pour venir lui parler lui-même.
Le jeune homme, après les périls auxquels il venait d'échapper, ne voyait plus rien à craindre. Il prend congé de son guide, entre sans défiance dans le canot, et passe à l'autre bord.
«Tu es Espagnol, et tu t'annonces comme l'ami des Indiens! lui dit, en le voyant, le chef de cette troupe de sauvages.--Je suis Espagnol, lui répondit Alonzo; et je donnerais tout mon sang pour le salut des Indiens. C'est leur intérêt qui m'engage...» Comme il disait ces mots, ses yeux furent frappés d'une figure que les Indiens portaient à côté du cacique. A cette vue, Alonzo se trouble; la surprise, la joie, et l'attendrissement suspendent son récit, et lui coupent la voix. Dans cette image, il entrevoit les traits, il reconnaît du moins le vêtement et l'attitude de Las-Casas. «Ah! dit-il d'une voix tremblante, est-ce Las-Casas? est-ce lui qu'on révère ici comme un dieu?» Et il embrasse la statue. «C'est lui-même, dit le cacique. Est-il connu de toi?--S'il est connu de moi? lui, dont les soins, l'exemple, et les leçons ont formé ma jeunesse! Ah! vous êtes tous mes amis, puisque ses vertus vous sont chères, et que vous en gardez le souvenir.» A ces mots il se jette dans les bras du cacique. «D'où venez-vous? ajouta-t-il; où l'avez-vous laissé? et quel prodige nous rassemble?» Deux frères, qu'une amitié sainte aurait unis dès le berceau, n'auraient pas éprouvé des mouvements plus doux, en se réunissant, après une cruelle absence.
«Peuple, dit Capana, c'est l'ami de Las-Casas que je rencontre sur ces bords.» Aussitôt le peuple s'empresse à témoigner au Castillan le plaisir de le posséder. «Tu es l'ami de Las-Casas! viens, que nous te servions,» lui disent les femmes indiennes; et d'un air simple et caressant elles l'invitent à se reposer. Cependant l'une va puiser, au bord du fleuve, une eau plus fraîche et plus pure que le crystal, et revient lui laver les pieds; l'autre démêle, arrange, attache sur sa tête les ondes de ses longs cheveux; l'autre, en essuyant la poussière dont son visage est couvert, s'arrête et l'admire en silence.
Alonzo attendrit le cacique en lui faisant l'éloge de Las-Casas; et le cacique lui raconta le voyage de l'homme juste dans le vallon qui leur servait d'asyle. «Hélas! ajouta le sauvage, le croiras-tu? Cet Espagnol que nous avions sauvé, à la prière de Las-Casas, c'est lui qui nous a perdus.--Lui?--Lui-même.--Le malheureux vous a trahis!--Oh non: ce jeune homme était bon. Mais son père était un perfide. Il l'a fait épier, comme il revenait parmi nous; et notre asyle découvert, il a fallu l'abandonner. Las d'être poursuivis, nous cherchons un refuge dans le royaume des Incas. C'est à Quito que nous allons; et pour éviter les montagnes, nous avons pris ce long détour.--C'est aussi à Quito que j'ai dessein d'aller, dit Molina;» et il lui apprit comment, ayant quitté Pizarre, touché des maux qui menaçaient les peuples de ces bords, il avait résolu d'aller trouver Ataliba, pour l'appeler à leur secours. «Ah! lui dit le cacique, je reconnais en toi le digne ami de l'homme juste; il me semble voir dans tes yeux une étincelle de son ame. Sois notre guide; présente-nous à l'Inca comme tes amis, et réponds-lui de notre zèle.»
La colonie s'embarque, on remonte le fleuve; et lorsque affaibli vers sa source, il ne porte plus les canots, on suit le sentier qui pénètre à travers l'épaisseur des bois. Les racines, les fruits sauvages, les oiseaux blessés dans leur vol par les flèches des Indiens, le chevreuil et le daim timides, atteints de même dans leur course, ou pris dans des liens tendus et cachés sous leurs pas, servent de nourriture à ce peuple nombreux.
Après avoir franchi cent fois les torrents et les précipices, on voit les forêts s'éclaircir, et la stérilité succède à l'excès importun de la fécondité. Au lieu de ces bois si touffus, où la terre, trop vigoureuse, prodigue et perd les fruits d'une folle abondance, l'oeil ne découvre plus au loin que des sables arides et que des rochers calcinés. Les Indiens en sont épouvantés; Alonzo en frémit lui-même. Mais à peine il sont arrivés sur la croupe de la montagne, il semble qu'un rideau se lève, et ils découvrent le vallon de Quito, les délices de la nature. Jamais ce vallon ne connut l'alternative des saisons; jamais l'hiver n'a dépouillé ses riants coteaux; jamais l'été n'a brûlé ses campagnes. Le laboureur y choisit le temps de la culture et de la moisson. Un sillon y sépare le printemps de l'automne. La naissance et la maturité s'y touchent; l'arbre, sur le même rameau, réunit les fleurs et les fruits.
Les Indiens, Molina à leur tête, marchent vers les murs de Quito, l'arc pendu au carquois, et tenant par la main leurs enfants et leurs femmes, signes naturels de la paix. Ce fut aux portes de la ville un spectacle nouveau, que de voir tout un peuple demander l'hospitalité. L'Inca, dès qu'il lui est annoncé, ordonne qu'on l'introduise, et qu'on l'amène devant lui. Il sort lui-même, avec la dignité d'un roi, de l'intérieur de son palais, suivi d'une nombreuse cour, s'avance jusqu'au vestibule, et y reçoit ces étrangers.
Le jeune Espagnol, qui marchait à côté du cacique, saluait le monarque, et allait lui parler; mais il fut prévenu par les frémissements et par les cris des Mexicains. «Ciel! dirent-ils, un de nos oppresseurs! Oui, poursuivit Orozimbo, je reconnais les traits, les vêtements de ces barbares. Inca, cet homme est Castillan. Laisse-moi venger ma patrie.» En disant ces mots, il avait l'arc tendu, et allait percer Molina. L'Inca mit la main sur la flèche. Cacique, lui dit-il, modérez cet emportement. Innocent ou coupable, tout homme suppliant mérite au moins d'être entendu. Parle, dit-il à Molina; dis-nous qui tu es, d'où tu viens, ce qui t'amène, ce que tu veux de moi. Garde sur-tout d'en imposer; et, si tu es Castillan, ne sois point étonné de l'horreur que ta vue inspire à la famille de Montezume.»
«Ah! s'il est vrai, lui dit Alonzo, leur ressentiment est trop juste; et ce serait peu de mon sang pour tout celui qu'on a versé. Oui, je suis Castillan; je suis l'un des barbares qui ont porté la flamme et le fer sur ce malheureux continent; mais je déteste leurs fureurs. Je viens d'abandonner leur flotte. Je suis l'ami des Indiens. J'ai traversé des déserts pour venir jusqu'à toi, et pour t'avertir des malheurs dont ta patrie est menacée. Inca, si, comme on nous l'assure, la justice règne avec toi, si l'humanité bienfaisante est l'ame de tes lois et la vertu de ton empire, je t'offre le coeur d'un ami, le bras d'un guerrier, les conseils d'un homme instruit des dangers que tu cours. Mais si je trouve, dans ces climats, la nature outragée par des lois tyranniques, par un culte impie et sanglant, je t'abandonne, et je vais vivre dans le fond des déserts, au milieu des bêtes farouches, moins cruelles que les humains. Quant au peuple que je t'amène, je ne connais de lui que sa vénération pour un Castillan, mon ami, et le plus vertueux des hommes. Je l'ai trouvé portant l'image de ce respectable mortel. La voilà: je l'ai reconnue; et dès-lors j'ai été l'ami d'un peuple vertueux lui-même, puisqu'il adore la vertu. C'est par ses secours généreux que je suis venu jusqu'à toi. Je te réponds qu'il est sensible, intéressant, digne de l'appui qu'il implore. Il fuit son pays qu'on ravage; et voilà son cacique, homme généreux, simple et juste, dont tu te feras un ami, si tu sens le prix d'un grand coeur.»
La franchise et la grandeur d'ame ont un caractère si fier et si imposant par lui-même, qu'en se montrant, elles écartent la défiance et les soupçons. Dès que Molina eut parlé, Ataliba lui tendit la main. «Viens, lui dit-il; le guerrier et l'ami, le courage de l'un, les conseils de l'autre, tout sera bien reçu de moi. Ton estime pour ce cacique et pour son peuple me répond de leur foi; et je n'en veux point d'autre gage.»
Il ordonna qu'on eût soin de pourvoir à tous les besoins de ses nouveaux sujets. Un hameau s'éleva pour eux dans une fertile vallée; et Molina et le cacique, reçus, logés dans le palais des enfants du soleil, partagèrent la confiance et la faveur du monarque avec les héros mexicains.
CHAPITRE XXII.
Pizarre, de retour sur l'isthme, n'y avait trouvé que des coeurs glacés et rebutés par ses malheurs. Il vit bien que, pour imposer silence à l'envie, et pour inspirer son courage à des esprits intimidés, sa voix seule serait trop faible; il prit la résolution de se rendre lui-même à la cour d'Espagne, où il serait mieux écouté.
Ce long voyage donna le temps à un rival ambitieux de tenter la même entreprise.
Ce fut Alvarado, l'un des compagnons de Cortès, et celui de ses lieutenants qui s'était le plus signalé dans la conquête du Mexique.
La province de Gatimala était le prix de ses exploits; il la gouvernait, ou plutôt il y dominait en monarque. Mais, toujours plus insatiable de richesses et de gloire, il regardait d'un oeil avide les régions du midi.
Dans son partage étaient tombés Amazili et Télasco, la soeur et l'ami d'Orozimbo: amants heureux, dans leur malheur, de vivre et de pleurer ensemble, de partager la même chaîne, et de s'aider à la porter. Il les tenait captifs; et il avait appris, par un Indien, qu'Orozimbo et les neveux de Montezume, échappés au fer des vainqueurs, allaient chercher une retraite chez ces monarques du midi, dont on lui vantait les richesses. Il en conçut une espérance qui alluma son ambition.
Il avait près de lui un Castillan appelé Gomès, homme actif, ardent, intrépide, aussi prudent qu'audacieux. «J'ai formé, lui dit-il, un grand dessein: c'est à toi que je le confie. Nous n'avons encore travaillé l'un et l'autre que pour la gloire de Cortès: nos noms se perdent dans l'éclat du sien. Il s'agit, pour nous, d'égaler l'honneur de sa conquête, et peut-être de l'effacer. Au midi de ce Nouveau-Monde, est un empire plus étendu, plus opulent que celui du Mexique: c'est le royaume des Incas. Les neveux de Montezume ont espéré d'y trouver un asyle; c'est par eux que je veux gagner la confiance du monarque dont ils vont implorer l'appui. Le jeune et vaillant Orozimbo est à leur tête; sa soeur et l'amant de sa soeur sont au nombre de mes esclaves: rien de plus vif et de plus tendre que leur mutuelle amitié; et celui qui leur promettra de les réunir, en obtiendra tout aisément. Un vaisseau t'attend au rivage, avec cent Castillans des plus déterminés. Emmène avec toi mes captifs, Amazili et Télasco; emploie avec eux la douceur, les ménagements, les caresses; aborde aux côtes du midi; envoie à la cour des Incas donner avis à Orozimbo que la liberté de sa soeur et de son ami dépend de toi et de lui-même; qu'ils l'attendent sur ton navire; et que la faveur des Incas, l'accès de leur pays, l'heureuse intelligence qu'il peut établir entre nous, est le prix que je lui demande pour la rançon des deux esclaves que tu es chargé de lui rendre. Tu sens bien de quelle importance est l'art de ménager cette négociation, et avec quel soin les ôtages doivent être gardés jusqu'à l'événement. Je m'en repose sur ta prudence; et dès demain tu peux partir.»
Il fit venir les deux amants. «Allez retrouver Orozimbo, leur dit-il; je vous rends à lui. Votre rançon est dans ses mains.»