Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou
Part 10
Tafur accepta ce défi; et quels furent l'étonnement et la douleur de Pizarre, lorsqu'il vit presque tous les siens passer du côté de Tafur! Indigné, mais ferme et tranquille, il les regardait d'un oeil fixe. L'un d'eux le regarde à son tour; et voyant sur son front une noble tristesse, une froide intrépidité, il dit à ceux de qui l'exemple l'avait entraîné: «Castillans, voyez qui nous abandonnons! Je ne puis m'y résoudre; et j'aime mieux mourir avec cet homme-là, que de vivre avec des perfides. Adieu.» A ces mots, il repasse du côté de Pizarre, et jure, en l'embrassant, de ne le plus quitter. Ce guerrier était Aléon. Quelques-uns l'imitèrent; ce fut le petit nombre: mais leur malheureux chef n'en fut que plus sensible à ce dévouement généreux. Il ne lui était échappé contre les déserteurs ni plainte, ni reproche; mais lorsqu'il vit que douze Castillans voulaient bien lui rester fidèles, résolus à mourir pour lui, plutôt que de l'abandonner, son coeur soulagé s'attendrit; il les embrasse, et la reconnaissance lui fait verser des larmes, que la douleur n'a pu lui arracher. «Tu vois, dit-il à Tafur, que mon navire brisé s'entr'ouvre et va périr; laisse-moi l'un des tiens.» Tafur lui refusa durement sa prière. «Je puis vous ramener, dit-il; mais je ne puis rien de plus.--Ainsi, lui dit Pizarre, on met de braves gens dans la nécessité du choix, entre leur déshonneur et leur perte inévitable! Va, notre choix n'est pas douteux. Laisse-nous seulement des munitions et des armes. Celui qui t'envoie aura honte de nous avoir abandonnés.»
Au moment fatal où Tafur mit à la voile et quitta le rivage, Pizarre fut près de tomber dans le plus affreux désespoir. Il se vit presque seul, sur des mers inconnues et dans un nouvel univers, abandonné de sa patrie, faible jouet des éléments, en butte à des dangers horribles, en proie à ces peuples sauvages, dont il fallait attendre ou la vie ou la mort. Son ame eut besoin de toutes ses forces pour soutenir la pesanteur du coup dont il était frappé. Ses compagnons, qui l'environnaient, gardaient un morne silence; et le héros, pour relever leur courage abattu, rappela tout le sien.
Il commence d'abord par les éloigner du rivage, d'où ils suivaient des yeux les voiles de Tafur; et s'enfonçant avec eux dans l'île: «Mes amis, félicitons-nous, leur dit-il, d'être délivrés de cette foule d'hommes timides qui nous auraient mal secondés; la fortune me laisse ceux que j'aurais choisis. Nous sommes peu, mais tous déterminés, mais tous unis par l'amitié, la confiance, et le malheur. Ne doutez pas qu'il ne nous vienne des compagnons jaloux de notre renommée; car dès ce moment elle vole aux bords d'où nous sommes partis: les déserteurs vont l'y répandre. Oui, mes amis, quoi qu'il arrive, treize hommes qui, seuls, délaissés sur des bords inconnus, chez des peuples féroces, persistent dans la résolution et l'espérance de les dompter, sont déja bien sûrs de leur gloire. Qui nous a rassemblés? La noble ambition de rendre nos noms immortels? Ils le sont: l'événement même est désormais indifférent. Heureux ou malheureux, il sera vrai du moins que nous aurons donné au monde un exemple encore inoui d'audace et d'intrépidité. Plaignons notre patrie d'avoir produit des lâches; mais félicitons-nous de l'éclat que leur honte va donner à notre valeur. Après tout, que hasardons-nous? La vie? Et cent fois, à vil prix, nous en avons été prodigues. Mais, avant de la perdre, il est pour nous encore des moyens de la signaler. Commençons par nous procurer un asyle moins exposé aux surprises des Indiens. Ici nous manquerions de tout. L'île de la Gorgone est déserte et fertile; la vue en est terrible, et l'abord dangereux; l'Indien n'ose y pénétrer; hâtons-nous d'y passer; c'est là le digne asyle de treize hommes abandonnés et séparés de l'univers.
L'île de la Gorgone est digne de son nom. Elle est l'effroi de la nature. Un ciel chargé d'épais nuages, où mugissent les vents, où les tonnerres grondent, où tombent, presque sans relâche, des pluies orageuses, des grêles meurtrières, parmi les foudres et les éclairs; des montagnes couvertes de forêts ténébreuses, dont les débris cachent la terre, et dont les branches entrelacées ne forment qu'un épais tissu, impénétrable à la clarté; des vallons fangeux, où sans cesse roulent d'impétueux torrents; des bords hérissés de rochers, où se brisent, en gémissant, les flots émus par les tempêtes; le bruit des vents dans les forêts, semblable aux hurlements des loups et au glapissement des tigres; d'énormes couleuvres qui rampent sous l'herbe humide des marais, et qui de leurs vastes replis embrassent la tige des arbres; une multitude d'insectes, qu'engendre un air croupissant, et dont l'avidité ne cherche qu'une proie: telle est l'île de la Gorgone, et tel fut l'asyle où Pizarre vint se réfugier avec ses compagnons.
Ils furent tous épouvantés à l'aspect de ce noir séjour, et Pizarre en frémit lui-même; mais ils n'avaient point à choisir. Son vaisseau n'eût pas résisté à une course plus longue. En abordant, il déguisa donc, sous l'apparence de la joie, l'horreur dont il était saisi.
Son premier soin fut de chercher une colline où la terre ne fût jamais inondée, et qui, voisine de la mer, permît de donner le signal aux vaisseaux. Malgré l'humidité des bois dont la colline était couverte, il s'y fit jour avec la flamme. Un vent rapide alluma l'incendie; et le sommet fut dépouillé. Pizarre s'y établit, y éleva des cabanes environnées d'une enceinte.
«Amis, dit-il, nous voilà bien. Ici la nature est sauvage, mais féconde. Les bois y sont peuplés d'oiseaux; la mer y abonde en poissons; l'eau douce y coule des montagnes. Parmi les fruits que la nature nous présente, il en est d'assez savoureux pour tenir lieu de pain. L'air est humide dans les vallons; il l'est moins sur cette éminence; et des feux sans cesse allumés vont le purifier encore. Sous des toits épais de feuillages, nous serons garantis de la pluie et des vents. Quant à ces noirs orages, nous les contemplerons comme un spectacle magnifique; car les horreurs de la nature en augmentent la majesté. C'est ici qu'elle est imposante. Ce désordre a je ne sais quoi de merveilleux qui agrandit l'ame, et l'affermit en l'élevant. Oui, mes amis, nous sortirons d'ici avec un sentiment plus sublime et plus fort de la nature et de nous-mêmes. Il manquait à notre courage d'avoir été mis à l'épreuve du choc de ces fiers éléments. Du reste, n'imaginez pas que leur guerre soit sans relâche: nous aurons des jours plus sereins; et pendant le silence des vents et des tempêtes, le soin de notre subsistance sera moins pour nous un travail, qu'un exercice intéressant.»
Ce fut ainsi que d'un séjour affreux, Pizarre fit à ses compagnons une peinture consolante. L'imagination empoisonne les biens les plus doux de la vie, et adoucit les plus grands maux.
Les Castillans eurent bientôt construit un canot, dans lequel, quand la mer était calme, ils se donnaient, non loin du bord, l'utile amusement d'une pêche abondante. La chasse ne l'était pas moins: car, avant que les animaux d'un naturel doux et timide aient appris à connaître l'homme, ils semblent le voir en ami. Dans cette confiance, ils tombent dans ses piéges, et vont au-devant de ses coups. Ce n'est qu'après avoir éprouvé mille fois sa malice et sa perfidie, qu'épouvantés de son approche, ils s'instruisent l'un l'autre à fuir devant leur ennemi commun.
Trois mois s'écoulèrent, sans que Pizarre et ses compagnons vissent paraître aucun vaisseau. Leurs yeux, tournés du côté du nord, se fatiguaient à parcourir la solitude immense d'une mer sans rivages. Tous les jours l'espérance renaissait et mourait dans leurs coeurs plus découragés. Pizarre seul les relevait, les animait à la constance. «Donnons à nos amis le temps de pourvoir à tout, disait-il. Je crains moins leur lenteur que leur impatience. Le vaisseau que j'attends serait trop tôt parti, s'il ne m'apportait que des hommes levés à la hâte et sans choix. S'il est chargé de braves gens, il mérite bien qu'on l'attende.»
Il était loin d'avoir lui-même la confiance qu'il inspirait. La rigueur du climat de l'île, son influence inévitable sur la santé de ses amis, la ruine de son vaisseau, que la vague battait sans cesse, et qu'elle achevait de briser, l'incertitude et la faiblesse du secours qu'il pouvait attendre, son état présent, l'avenir, pour lui plus effrayant encore, tout cela formait dans son ame un noir tourbillon de pensées, où quelques lueurs d'espérance se laissaient à peine entrevoir.
Ses amis, moins déterminés, se lassaient de souffrir. L'air humide qu'ils respiraient, et dont ils étaient pénétrés, déposait dans leur sein le germe d'une langueur contagieuse; et leur courage, avec leur force, diminuait tous les jours. «Nous ne te demandons, disaient-ils à Pizarre, qu'un climat plus doux et plus sain. Fais-nous respirer; sauve-nous de cette maligne influence; allons chercher des hommes qu'on puisse fléchir ou combattre; oppose-nous des ennemis sur qui du moins, en expirant, nous puissions venger notre mort.»
Pizarre cède à leurs instances; et des débris de leur navire, il leur fait construire une barque, pour regagner le continent. Mais lorsqu'on y travaille avec le plus d'ardeur, l'un d'eux croit, du haut du rivage, apercevoir dans le lointain les voiles d'un vaisseau. Il pousse un cri de surprise et de joie, et tous les yeux se tournent vers le nord. Ce n'est d'abord qu'une faible apparence: on craint de se tromper; on doute si ce qu'on a pris pour la voile, n'est pas un nuage léger; on observe long-temps encore; et peu-à-peu, l'espérance, en croissant, affaiblit la crainte, comme la lumière naissante pénètre l'ombre et la dissipe au crépuscule du matin. Toute incertitude enfin cesse: on distingue la voile, on reconnaît le pavillon; et ce rivage, qui n'avait jusqu'alors répété que des plaintes et des gémissements, retentit de cris d'allégresse. Mais le vaisseau, en abordant, étouffe bientôt ces transports. Les matelots qui le conduisent, sont l'unique secours qu'on envoie à Pizarre; et, ce qui l'afflige encore plus, lui-même on le rappelle, on l'oblige à partir. Il en est outré de douleur. «Eh quoi! dit-il, on nous envie jusques au triste honneur de mourir sur ces bords!» Et puis, rappelant son courage: «Nous y reviendrons, reprit-il; et je ne veux m'en éloigner qu'après avoir marqué moi-même le rivage où nous descendrons.» Avant de quitter la Gorgone, il voulut y laisser un monument de sa gloire. Il écrivit sur un rocher, au bas duquel les flots se brisent: _Ici treize hommes_ (et ils étaient nommés), _abandonnés de la nature entière, ont éprouvé qu'il n'est point de maux que le courage ne surmonte. Que celui qui veut tout oser, apprenne donc à tout souffrir._»
Alors, montant sur le navire qu'on leur amenait, ils s'avancent jusqu'au rivage de Tumbès.
CHAPITRE XIX.
Là, tout ce qui s'offre à leurs yeux annonce un peuple industrieux et riche. Pizarre fait dire à ce peuple qu'il recherche son amitié; et bientôt il le voit s'assembler en foule sur le port. Il voit son navire entouré de radeaux[77] chargés de présents: ce sont des grains, des fruits, et des breuvages, dont les vases d'or sont remplis. Sensible à la bonté, à la magnificence de ce peuple doux et paisible, Pizarre s'applaudit d'avoir enfin trouvé des hommes; mais ses compagnons s'applaudissent d'avoir trouvé de l'or.
[77] Ces radeaux s'appelaient des _balzes_.
Les Indiens, sans défiance comme sans artifice, sollicitaient les Castillans à descendre sur le rivage. Pizarre le permit, mais seulement à deux des siens, à Candie et à Molina. A peine sont-ils descendus, qu'une foule empressée et caressante les environne. Le cacique lui-même les conduit dans sa ville, les introduit dans son palais, et leur fait parcourir les demeures tranquilles de ses Indiens fortunés. Ces hommes simples les reçoivent comme des amis tendres reçoivent des amis; et avec l'ingénuité, la sécurité de l'enfance, ils leur étalent ces richesses qu'ils auraient dû ensevelir.
«Quoi de plus touchant, disait Molina, que l'innocence de ce peuple?--Il est vrai qu'il est simple, et facile à civiliser, disait Candie;» et cependant, le crayon à la main, au milieu des sauvages, il levait le plan de la ville et des murs qui l'environnaient. Les Indiens, enchantés de l'art ingénieux avec lequel sa main traçait comme l'ombre de leurs murailles, ne se lassaient pas d'admirer ce prodige nouveau pour eux. Ils étaient loin de soupçonner que ce fût une perfidie. «Que faites-vous? lui demande Alonzo.--J'examine, répond Candie, par où l'on peut les attaquer.--Les attaquer? Quoi! dans le moment même qu'ils vous comblent de biens, qu'ils se livrent à vous sans crainte et sur la foi de l'hospitalité, vous méditez le noir projet de les surprendre dans leurs murs! Êtes-vous assez lâche?...--Et vous, reprit Candie, êtes-vous assez insensé pour croire qu'on passe les mers et qu'on vienne d'un monde à l'autre pour s'attendrir, comme des enfants, sur l'imbécillité d'un peuple de sauvages? On ferait de belles conquêtes avec vos timides vertus.--Peut-être, dit Alonzo. Mais est-ce bien Pizarre qui fait lever le plan de ces murs?--C'est lui-même.--J'en doute encore.--Vous m'insultez.--Je l'estime trop pour vous croire.» Et à ces mots, l'impétueux jeune homme arrache des mains de Candie le dessin qu'il avait tracé.
Tout-à-coup, se lançant l'un à l'autre un regard de colère, ils écartent la foule; et l'épée étincelle comme un éclair dans leurs vaillantes mains. Les sauvages, persuadés que ce combat n'était qu'un jeu, applaudissaient d'abord, avec les regards de la joie et les signes naïfs de l'admiration, à l'adresse dont l'un et l'autre paraient les coups les plus rapides. Mais, lorsqu'ils virent le sang couler, ils jetèrent des cris perçants de douleur et d'effroi; et leur roi, se précipitant lui-même entre les deux épées, s'écrie: «Arrête! arrête! C'est mon hôte, c'est mon ami, c'est le sang de ton frère que tu fais couler.» On s'empresse, on les retient, on les désarme, on les mène sur le vaisseau.
Pizarre, instruit de leur querelle, les reprit tous les deux; mais, quelque égalité qu'il affectât dans ses reproches, Alonzo crut s'apercevoir que Candie était approuvé. Un noir chagrin s'empara de son ame. Il se rappela les conseils du vertueux Barthélemi; il se retraça le supplice du vieillard indien qu'on avait fait brûler, la guerre injuste et meurtrière qu'on avait livrée à ces peuples, l'avidité impatiente de ses compagnons à la vue de l'or. Enfin l'exemple du passé ne lui fit voir dans l'avenir que le meurtre et que le ravage; et dès-lors il se repentit de s'être engagé si avant.
Comme il était chéri des Indiens, c'était lui que Pizarre chargeait le plus souvent d'aller pourvoir aux besoins du navire. Un jour qu'il était descendu, il fut accueilli par ce peuple avec une amitié si naïve et si tendre, qu'il ne put retenir ses pleurs. «Dans quelques mois peut-être, disait-il en lui-même, les fertiles bords de ce fleuve, ces champs couverts de moissons, ces vallons peuplés de troupeaux, seront tous ravagés; les mains qui les cultivent seront chargées de chaînes; et de ces Indiens si doux et si paisibles, des milliers seront égorgés, et le reste, réduit au plus dur esclavage, périra misérablement dans les travaux des mines d'or. Peuple innocent et malheureux! non, je ne puis t'abandonner; je me sens attaché à toi, comme par un charme invincible. Je ne trahis point ma patrie en me déclarant l'ennemi des brigands qui la déshonorent, et en cherchant moi-même à lui gagner les coeurs.» Telle fut sa résolution; et il écrivit à Pizarre: «J'aime les Indiens; je reste parmi eux, parce qu'ils sont bons et justes. Adieu. Vous trouverez en moi un médiateur, un ami, si vous respectez avec eux les droits de la nature; un ennemi, si, par la force, le brigandage et la rapine, vous violez ces droits sacrés.»
Pizarre, affligé de la perte d'Alonzo, le fit presser de revenir. On le trouva au milieu des sauvages, éclairant leur raison, et jouissant de leurs caresses. «Racontez à Pizarre ce que vous avez vu, dit-il à ceux qui venaient le chercher; et que mon exemple lui apprenne que le plus sûr moyen de captiver ces peuples, c'est d'être juste et bienfaisant.»
L'un des regrets de Pizarre, en quittant ces bords, fut d'y laisser ce vaillant jeune homme. Mais celui-ci n'avait jamais été plus heureux que dans ce moment. Se voyant au milieu d'un peuple naturellement simple et doux, il jouissait du calme des passions; il respirait l'air pur de l'innocence; il prenait plaisir à l'entendre célébrer les vertus des Incas, enfants du soleil, et mettre au rang de leurs bienfaits l'heureuse révolution qui s'était faite dans ses moeurs, lorsque, par la raison, plus que par la force des armes, les Incas l'avaient obligé de suivre leur culte et leurs lois. Alonzo, à son tour, leur donnait une idée de nos moeurs et de nos usages, des progrès de nos connaissances, et des prodiges de nos arts. Ce merveilleux les étonnait. Le cacique lui demanda ce qui l'avait engagé à se séparer de ses amis, et à demeurer sur ces bords. «Ceux avec qui je suis venu, lui répondit Alonzo, m'ont dit: Allons faire du bien aux habitants du Nouveau-Monde; aussitôt je les ai suivis. J'ai vu qu'ils ne pensaient qu'à vous faire du mal, et je les ai abandonnés.» Il lui raconta le sujet de sa querelle avec Candie. L'Indien en fut pénétré de reconnaissance pour lui. Il le regardait avec une admiration douce et tendre; et il disait tout bas: «Il en est digne, il en est plus digne que moi.» L'heure du sommeil approchait; le cacique prit congé d'Alonzo; mais, en s'en allant, il retournait vers lui les yeux, et levait les mains vers le ciel.
Le lendemain, il vient le trouver dès l'aurore. «Éveille-toi, roi de Tumbès, lui dit-il en lui présentant son diadème et ses armes, éveille-toi; reçois de ma main la couronne. J'y ai bien pensé, je te la dois. J'ai ton courage et ta bonté, mais je n'ai pas tes lumières. Prends ma place, règne sur nous. Je serai ton premier sujet. L'Inca l'approuvera lui-même.» Alonzo, confondu de voir dans un sauvage cet exemple inoui de modestie et de magnanimité, sentit, ce que l'orgueil ignore, que la véritable grandeur et la simplicité se touchent, et qu'il est rare qu'un coeur droit ne soit pas un coeur élevé. Il rendit grâces au cacique, et lui dit: «Tu es juste et bon: tu dois être aimé de ton peuple. Laissons-lui son roi. D'autres soins doivent occuper ton ami.»
Bientôt après, il vit venir les plus heureuses mères, celles qui pouvaient s'applaudir d'avoir les filles les plus belles, et qui, les menant par la main, les lui présentaient à l'envi. «Daigne agréer, lui disaient-elles, cette jeune et douce compagne. Elle excelle à filer la laine, elle en fait les plus beaux tissus; elle est sensible, elle t'aimera. Tous les matins, à son réveil, elle soupire après un époux; et du moment qu'elle t'a vu, tu es l'époux que son coeur désire. Tous mes enfants ont été beaux; les siens le seront encore plus: car tu seras leur père; et jamais nos campagnes n'ont rien vu de si beau que toi.»
Molina se fût livré sans peine aux charmes de la beauté, de l'innocence, et de l'amour. Mais se donner une compagne, c'était lui-même s'engager; et ses desseins demandaient un coeur libre. Il avait appris du cacique qu'au-delà des montagnes, deux Incas, deux fils du soleil se partageaient un vaste empire; et dès-lors il avait formé la résolution de se rendre à leur cour. «L'Inca, roi de Cusco, lui disait le cacique, est superbe, inflexible; il se fait redouter. Celui de Quito, bien plus doux, se fait adorer de ses peuples. Je suis du nombre des caciques que son père a mis sous ses lois.» Alonzo, pour se rendre à la cour de Quito, demanda deux fidèles guides. Le cacique aurait bien voulu le retenir encore. «Quoi! si-tôt, tu veux nous quitter! lui disait-il. Et dans quel lieu seras-tu plus aimé, plus révéré que parmi nous?--Je vais pourvoir à ton salut, lui répondit Alonzo, et engager l'Inca à prendre avec moi ta défense; car vos ennemis vont dans peu revenir sur ces bords. Mais ne t'alarme point. Je viendrai moi-même, à la tête des Indiens, te secourir.» Ce zèle attendrit le cacique; et les larmes de l'amitié accompagnèrent ses adieux. Lui-même il choisit les deux guides que son ami lui demandait; et avec eux Alonzo, traversant les vallées, suivit la rive du Dolé, qui prend sa source vers le nord.
CHAPITRE XX.
Après une marche pénible, ils approchaient de l'équateur, et allaient passer un torrent qui se jette dans l'Émeraude; lorsqu'Alonzo vit ses deux guides, interdits et troublés, se parler l'un à l'autre avec des mouvements d'effroi. Il leur en demanda la cause. «Regarde, lui dit l'un d'eux, au sommet de la montagne. Vois-tu ce point noir dans le ciel? Il va grossir et former un affreux orage.» En effet peu d'instants après, ce point nébuleux s'étendit; et le sommet de la montagne fut couvert d'un nuage sombre.
Les sauvages se hâtent de passer le torrent. L'un d'eux le traverse à la nage, et attache au bord opposé un long tissu de liane[78], auquel Alonzo, suspendu dans une corbeille d'osier, passe rapidement; l'autre Indien le suit; et dans le même instant, un murmure profond donne le signal de la guerre que les vents vont se déclarer. Tout-à-coup leur fureur s'annonce par d'effroyables sifflements. Une épaisse nuit enveloppe le ciel, et le confond avec la terre; la foudre, en déchirant ce voile ténébreux, en redouble encore la noirceur; cent tonnerres qui roulent, et semblent rebondir sur une chaîne de montagnes, en se succédant l'un à l'autre, ne forment qu'un mugissement qui s'abaisse et qui se renfle comme celui des vagues. Aux secousses que la montagne reçoit du tonnerre et des vents, elle s'ébranle, elle s'entr'ouvre; et de ses flancs, avec un bruit horrible, tombent de rapides torrents. Les animaux épouvantés s'élançaient des bois dans la plaine; et, à la clarté de la foudre, les trois voyageurs pâlissants voyaient passer à côté d'eux le lion, le tigre, le lynx, le léopard, aussi tremblants qu'eux-mêmes. Dans ce péril universel de la nature, il n'y a plus de férocité; et la crainte a tout adouci.
[78] Ces ponts s'appellent tarabites. La liane est une espèce d'osier.
L'un des guides d'Alonzo avait, dans sa frayeur, gagné la cime d'une roche. Un torrent, qui se précipite en bondissant, la déracine et l'entraîne; et le sauvage, qui l'embrasse, roule avec elle dans les flots. L'autre Indien croyait avoir trouvé son salut dans le creux d'un arbre; mais une colonne de feu, dont le sommet touche à la nue, descend sur l'arbre, et le consume avec le malheureux qui s'y était sauvé.
Cependant Molina s'épuisait à lutter contre la violence des eaux: il gravissait dans les ténèbres, saisissant tour-à-tour les branches, les racines des bois qu'il rencontrait, sans songer à ses guides, sans autre sentiment que le soin de sa propre vie: car il est des moments d'effroi, où toute compassion cesse, où l'homme, absorbé en lui-même, n'est plus sensible que pour lui.
Enfin il arrive, en rampant, au bas d'une roche escarpée; et, à la lueur des éclairs, il voit une caverne dont la profonde et ténébreuse horreur l'aurait glacé dans tout autre moment. Meurtri, épuisé de fatigue, il se jette au fond de cet antre; et là, rendant grâces au ciel, il tombe dans l'accablement.
L'orage enfin s'appaise; les tonnerres, les vents cessent d'ébranler la montagne; les eaux des torrents, moins rapides, ne mugissent plus alentour, et Molina sent couler dans ses veines le baume du sommeil. Mais un bruit plus terrible que celui des tempêtes, le frappe, au moment même qu'il allait s'endormir.