Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 8
«Le poète allemand qui, jusqu'au dernier période de sa longue vie, s'est toujours empressé de reconnaître les mérites de ses prédécesseurs et contemporains littéraires, parce qu'il a toujours considéré cela comme le plus sûr moyen de cultiver ses propres facultés, n'a pas pu ne pas fixer son attention sur le grand talent que le noble Lord a déployé presque dès son apparition, et a incessamment observé les progrès de son génie dans toutes les oeuvres qu'il produisait sans relâche. L'appréciation publique des mérites du poète ne demeura pas en arrière de cette succession rapide de poèmes. La sympathie eût été parfaite, si le poète n'eût, par une vie marquée au sceau du mécontentement intérieur, et par le libre cours de passions violentes, troublé les jouissances que son immense génie procurait. Mais son admirateur allemand n'en fut pas moins attentif à suivre ses oeuvres et sa vie dans toute leur excentricité. Il en était d'autant plus étonné, qu'il ne trouvait dans l'expérience des âges passés aucun élément pour le calcul d'une orbite si excentrique.
»Cet intérêt du littérateur allemand ne resta pas inconnu au poète anglais, comme ses oeuvres en contiennent des preuves évidentes; et le noble Lord profita des occasions offertes par divers voyageurs, pour envoyer quelque salutation amicale à son obscur admirateur. Enfin, il lui envoya une dédicace manuscrite de _Sardanapale_, dans les termes les plus flatteurs, en s'enquérant obligeamment si elle pourrait être placée en tête de la tragédie. L'auteur allemand qui, à son âge avancé, avait la conscience de ses facultés et de leurs effets, ne pouvait que considérer avec reconnaissance et avec modestie cette dédicace, comme l'expression d'une inépuisable intelligence, sentant profondément et créant son objet. Il ne fut nullement mécontent quand, après un long délai, _Sardanapale_ parut sans la dédicace, et il fut heureux d'en posséder un fac-similé lithographié qu'il considéra comme un souvenir précieux.
»Cependant, le noble Lord n'abandonna pas son projet de déclarer au monde son affection pour son confrère allemand, et en donna un précieux témoignage en tête de la tragédie de _Werner_. On croira aisément que le poète allemand, en recevant un honneur si inespéré,--honneur rarement obtenu dans la vie, et de la part d'un homme si distingué,--fut naturellement porté à exprimer l'estime et la sympathie que son incomparable contemporain lui avaient inspirées. La tâche n'était point aisée; et plus elle était méditée, plus elle paraissait difficile:--car que dire d'un homme dont les talens infinis sont au-dessus des paroles? Mais quand un jeune homme, M. Sterling, d'un physique agréable et d'un excellent caractère, eut, au printems de 1823, dans un voyage de Gênes à Weimar, apporté comme lettre d'introduction quelques lignes de la main du grand homme; et quand le bruit se fut bientôt après répandu que le noble pair était sur le point d'appliquer sa grande ame et ses talens variés à de sublimes exploits par-delà l'Océan, alors il n'y eut plus de tems à perdre, et les vers suivans furent composés à la hâte:
Ein freundlich Wort kommt eines nach dem andern, Von Süden her und bringt uns frohe Stunden; Es ruft uns auf zum Edelsten zu wandern, Nicht ist der Geist, doch ist der Fuss gebunden.
Wie soll ich dem; den ich so lang begleitet, Nun etwas Traulich's in die Ferne sagen? Ihm der sich selbst im Innersten bestreitet, Stark angewohnt das tiefste Weh zu tragen.
Wohl-sey ihm doch, wenn er sich selbst empfindet, Er wage selbst sich hoch beglückt zu nennen, Wenn Musenkraft die Schmerzen überwindet, Und wie ich ihn erhannt mog'er sich kennen[36].
[Note 36: J'insère les vers dans la langue originale, parce qu'une traduction anglaise ne donne qu'une idée très-imparfaite de leur sens. (_Note de Moore_.)]
»Les vers arrivèrent à Gênes; mais l'excellent ami, à qui ils étaient adressés, était déjà parti, et à une distance qui paraissait inaccessible. Cependant, retenu par les gros tems, il prit terre à Leghorn, où ces vers lui parvinrent au moment où il allait s'embarquer, le 24 juillet 1823. Il eut à peine le tems de répondre par une page bien remplie, que le possesseur a gardée parmi ses plus précieux papiers comme la plus honorable preuve de la liaison établie. Ce document, déjà touchant et précieux par lui-même, comme justifiant les plus vives espérances, a maintenant acquis la plus grande, quoique la plus douloureuse valeur, par la mort prématurée du sublime écrivain, car il ajoute une particularité à la douleur généralement excitée par cette perte dans le monde moral et poétique: nous étions assurés dans l'espérance qu'après l'accomplissement d'exploits glorieux nous pourrions saluer en personne le génie supérieur, l'ami si heureusement acquis, et le plus humain des conquérans. A présent, nous ne pouvons que nous consoler par la conviction que son pays reviendra enfin de cette violence d'invectives et de reproches qui a si long-tems régné contre lui, et comprendra que les scories de l'âge et de l'individu, d'où les meilleures ames ont à se débarrasser, sont périssables et transitoires, tandis que la gloire merveilleuse à laquelle il a élevé son pays dans le siècle présent et pour tous les siècles à venir, sera aussi infinie en splendeur que les conséquences en sont incalculables. Et l'on ne peut douter que la nation, qui peut s'enorgueillir de tant de grands noms, le classera au premier rang de ceux par qui elle a acquis une telle gloire.»
Voici la réponse de Byron à la communication sus-mentionnée de Goëthe.
LETTRE DXXIV.
A GOETHE.
Leghorn, 24 juillet 1823.
ILLUSTRE POÈTE,
«Je ne puis vous remercier comme vous devriez être remercié par les vers que mon jeune ami, M. Sterling, m'a envoyés de votre part; et il me messiérait de prétendre échanger des vers avec celui qui, pendant cinquante ans, a été le souverain incontesté de la littérature européenne. Vous accepterez donc mes très-sincères remerciemens en prose,--et en prose écrite à la hâte: car je suis à présent en route pour mon second voyage en Grèce, et je suis entouré d'un bruit et d'un tumulte qui laissent à peine un moment à la gratitude et à l'admiration pour s'exprimer.
»Je m'embarquai de Gênes, il y a quelques jours, et je fus repoussé par un coup de vent; depuis, j'ai remis de nouveau à la voile, et suis abordé ici (à Leghorn) ce matin, pour prendre à bord quelques passagers grecs pour leur combattante patrie.
»C'est ici que j'ai trouvé vos vers et une lettre de M. Sterling; et je n'ai pu avoir un plus favorable présage, une plus agréable surprise qu'un mot de Goëthe écrit de sa propre main.
»Je retourne en Grèce pour voir si j'y puis être de quelque utilité. Si jamais je reviens, je ferai une visite à Weimar, pour y apporter le sincère hommage d'un de ces admirateurs que vous avez par millions. J'ai l'honneur d'être, à toujours et au plus haut degré,
»Votre obligé,»
NOEL BYRON.
Le 24 juillet, Lord Byron mit à la voile de Leghorn, où M. Browne l'avait rejoint; et après environ dix jours de navigation par le tems le plus favorable, il jeta l'ancre à Argostoli, principal port de Céphalonie.
On avait jugé à propos que Lord Byron, afin de prendre d'exactes informations sur la Grèce, se rendît d'abord à l'une des îles ioniennes, d'où il pourrait observer et constater la vraie situation des affaires avant d'aborder au continent. Dans ce but, on lui avait recommandé Zante ou Céphalonie, et il se détermina pour la dernière île, parce qu'il connaissait les talens et les sentimens libéraux du colonel Napier, résident. Sachant néanmoins que dans l'aspect encore incertain de la politique anglaise extérieure, son arrivée pour une expédition si ostensiblement consacrée à l'aide de l'insurrection aurait l'effet d'embarrasser les autorités existantes, il résolut d'adopter une ligne de conduite qui les compromît ou les offensât le moins possible. C'est dans cette vue qu'il jugea prudent de ne point débarquer à Argostoli, mais d'attendre à bord de son navire les informations du gouvernement grec, pour être à même de déterminer ses mouvemens ultérieurs.
L'arrivée d'un homme si célèbre excita naturellement à Argostoli une vive sensation tant parmi les Grecs que parmi les Anglais; et les premières entrevues qui eurent lieu entre ces derniers et leur noble visiteur furent soudain suivies, d'une et d'autre part, de cette sorte d'agréable surprise, qui devait résulter de préventions réciproques. Ses compatriotes, qui, d'après les contes exagérés qu'ils avaient entendu si souvent débiter sur sa misantropie et sur son horreur spéciale pour les Anglais, s'attendaient à le voir accueillir leurs politesses avec une froideur hautaine, sinon insultante, trouvèrent au contraire dans toutes ses manières une franche et joyeuse affabilité, qui, propre à les charmer en toutes circonstances, fut, dans une attente si opposée, particulièrement enivrante pour eux;--tandis que lui, de son côté, encore plus préparé par les préventions qu'il avait long-tems nourries, à être reçu froidement et avec répugnance par ses compatriotes, rencontra un accueil tout à-la-fois si cordial et si respectueux, qu'il en fut non-seulement surpris et flatté, mais encore évidemment ému. Entre autres politesses qu'il accepta, il y eut un dîner avec les officiers de la garnison; là, lorsqu'on eut bu à sa santé, il remercia, dit-on, ses hôtes en disant que, «il était douteux qu'il pût convenablement exprimer sa gratitude, parce qu'il avait si long-tems parlé une langue étrangère que c'était avec difficulté qu'il faisait passer dans la sienne toute la force de son sentiment.»
Ayant dépêché des messagers à Corfou et à Missolonghi pour obtenir des informations, il résolut, en attendant leur retour, d'employer son tems en un voyage à Ithaque, île qui n'est séparée de Céphalonie que par un détroit fort resserré. En allant à Vathi, capitale de l'île, sur l'invitation du capitaine Knox, résident, qui lui procura toutes les facilités possibles pour le voyage, il fit une visite à la caverne où, suivant la tradition, Ulysse déposa les présens des Phéaciens. «Lord Byron (dit le comte Gamba) monta jusqu'à la grotte, mais l'escarpement et la hauteur de la montagne l'empêchèrent de parvenir aux ruines du château. J'éprouvai moi-même beaucoup de difficulté pour y atteindre. Lord Byron s'assit et se mit à lire dans la grotte, mais il s'endormit. Je l'éveillai à mon retour, et il me dit que j'avais interrompu les rêves les plus délicieux qu'il eût eus dans sa vie.»
Quoiqu'il n'eût pas cessé, depuis son premier voyage dans ces régions, de préférer les charmes sauvages de la nature à toutes les associations classiques de l'art et de l'histoire, cependant il se joignit avec intérêt à tous les pélerinages faits aux lieux que la tradition avait sanctifiés. A la fontaine d'Aréthuse, un des endroits de ce genre qu'il visita, il trouva pour lui et pour sa compagnie un repas que le résident avait fait préparer; et à l'École d'Homère,--nom donné à quelques ruines au-delà de Chioni,--il rencontra un vieil évêque réfugié, qu'il avait connu en Livadie treize ans auparavant, et avec qui il conversa de cette époque avec une rapidité et une fraîcheur de souvenir que la mémoire du vieil évêque ne pouvait suivre qu'avec peine. Les soi-disant bains de Pénélope n'échappèrent pas non plus à ses recherches, et «quelque sceptique qu'il fût (dit une dame qui, bientôt après, suivit ses traces) par rapport à ces localités supposées, il n'offensait jamais les indigènes par la moindre objection à la réalité de leurs croyances. Au contraire, sa politesse et sa bienveillance gagnèrent le respect et l'admiration de tous les Grecs qui le virent; et l'on ne me parlait de lui qu'avec enthousiasme.»
Ces vues bienfaisantes, qui plus peut-être que l'ambition de la renommée le guidaient dans son entreprise actuelle, eurent l'occasion de se déployer durant son court séjour à Ithaque. En apprenant que bon nombre de pauvres familles s'y étaient réfugiée de Scio, de Patras et d'autres parties de la Grèce, non-seulement il présenta au commandant trois mille piastres pour les secourir en général, mais par ses bienfaits particuliers envers une famille qui avait autrefois vécu à Patras dans un état d'opulence, il la mit à même de réparer sa fortune et de recouvrer l'aisance. «La fille aînée (dit la dame que j'ai déjà citée) devint ensuite maîtresse de l'école formée à Ithaque; elle, sa soeur, et sa mère, ne parlèrent jamais de Lord Byron sans le plus profond sentiment de reconnaissance et de regret pour sa mort trop prématurée.»
Après avoir employé environ huit jours dans cette excursion, il était revenu à bord de _l'Hercule_, quand l'un des messagers qu'il avait dépêchés, revint avec une lettre du brave Marco Botzari, qui se préparait dans les montagnes d'Agrafa à cette attaque où il succomba si glorieusement. Voici les termes dans lesquels cet héroïque chef écrivit à Lord Byron.
«Votre lettre et celle du vénérable Ignazio m'ont rempli de joie. Votre excellence est exactement la personne qu'il nous faut. Que rien ne vous empêche de venir dans cette partie de la Grèce. L'ennemi nous menace avec des forces nombreuses; mais, avec l'aide de Dieu et de votre excellence, nous lui opposerons une bonne résistance. J'aurai quelque chose à faire ce soir contre un corps de six à sept mille Albanais, campés près d'ici. Après-demain je partirai, avec quelques compagnons choisis, pour rencontrer votre excellence. Ne perdez pas de tems. Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de mes concitoyens; Dieu veuille que vous ne la trouviez pas mal fondée! et je vous remercie encore davantage pour le soin que vous avez pris d'eux.....
»Croyez moi, etc.»
Dans l'espoir que Lord Byron se rendrait à Missolonghi, ç'avait été l'intention de Botzari, comme la lettre ci-dessus l'annonce, de laisser l'armée, et d'aller à la hâte, avec un petit nombre de ses frères d'armes, recevoir leur noble allié à son débarquement, d'une manière digne de sa généreuse mission. Mais la lettre ne précéda que de peu d'heures la mort de Botzari. Celui-ci pénétra, le soir, avec une poignée de braves, au milieu du camp des ennemis, dont les forces montaient à huit mille hommes; et, après avoir conduit son héroïque bande sur des monceaux de morts, il tomba enfin, lui-même, près de la tente du pacha. Ce que ce brave Souliote dit du soin de Lord Byron pour ses concitoyens a trait à une action populaire récemment faite par le noble poète à Céphalonie en prenant à sa solde, pour sa garde, quarante hommes de cette tribu sans asyle. Mais comme faute d'occupation ils devenaient turbulens, Byron les renvoya bientôt après, armés et approvisionnés, se joindre aux défenseurs de Missolonghi, qui était alors assiégée d'un côté par une armée considérable, et bloqués de l'autre par une escadre turque. Déjà, dans le dessein de secourir cette place, il avait fait au gouvernement une offre généreuse, qu'il mentionne ainsi dans une de ses lettres. «J'ai offert d'avance mille dollars par mois pour le secours de Missolonghi et pour les Souliotes de Botzari (tué depuis), mais le gouvernement m'a répondu qu'il désire conférer préalablement avec moi, ce qui est dire qu'il désire que je dépense mon argent dans un autre but. Je veillerai à ce que la dépense soit faite pour l'intérêt public, autrement je n'avancerai pas un para[37]. L'opposition dit qu'on veut me cajoler; et le parti qui est au pouvoir dit que les autres veulent me séduire: ainsi j'ai un rôle difficile à jouer entre les deux factions; mais, je n'ai rien à faire pour les partis, sinon de les réconcilier si c'est possible.»
.....................................................[38]
Sachant que pour juger mûrement de l'état des partis, il faut se tenir hors de leur tourbillon; et prévoyant d'après l'impatience même des différens chefs qui le courtisaient à l'envi pour l'attirer chacun à soi, quel risque il courrait en se liant avec l'un plutôt qu'avec l'autre, il résolut de stationner encore quelque tems à Céphalonie, et d'y mettre à profit les facilités données par la position pour recueillir des informations sur l'état réel des affaires, et pour constater de quel côté sa présence et son argent seraient le plus profitables. Durant les six semaines qui s'étaient écoulées depuis son arrivée à Céphalonie, il avait vécu de la façon la moins confortable, avec du porc et de la volaille, à bord de son navire. Mais, dès qu'il eut pris la résolution de prolonger son séjour, il se décida à prendre une demeure à terre; et, par amour de la retraite, il s'établit dans un petit village, appelé Metaxata, à environ sept milles d'Argostoli, et continua à y résider durant le reste de son séjour dans l'île.
[Note 37: Petite pièce de monnaie turque. (_Note du Trad._)]
[Note 38: Nous passons une longue dissertation de Moore sur l'état de la Grèce. (_Note du Trad._)]
Avant ce changement de résidence, il avait député M. Hamilton Browne et M. Trelawney au gouvernement existant de Grèce, avec une lettre où il exposait ses vues et celles du comité qu'il représentait; et il n'y avait pas un mois qu'il s'était retiré à Metaxata, quand il reçut des nouvelles de ces messieurs. Le tableau qu'ils lui envoyèrent de l'état du pays ne fit que confirmer les idées qu'il avait déjà;--incapacité et égoïsme à la tête des affaires, désorganisation dans tout l'ensemble du corps politique, mais, en même tems, force vivace au coeur de la nation, et moyens puissans de résistance. Il ne put manquer d'être frappé de cette étroite ressemblance de famille avec l'ancienne population du pays:--ce grand peuple, au milieu même de ses interminables dissentions intérieures, ayant toujours été prêt à faire face de concert contre l'ennemi.
Les agens de sa seigneurie avaient été bien et dûment accueillis par le gouvernement, qui désirait beaucoup que Lord Byron se rendît en Morée sans délai; et des lettres pressantes, écrites dans ce but tant par le pouvoir législatif que par le pouvoir exécutif, accompagnèrent celles de MM. Browne et Trelawney. Mais Byron était résolu à ne bouger qu'en tems opportun; car plus il avait pénétré dans la connaissance des intrigues grecques, plus il avait eu à s'applaudir de sa prudence à ne pas s'engager dans le labyrinthe sans être auparavant prémuni contre la déception par les renseignemens qu'il était en train de recueillir.
Pour donner aussi brièvement que possible une idée de ce conflit d'appels, qui, des divers théâtres de l'insurrection, parvinrent à Byron dans sa retraite, il suffira de dire que, d'une part, Metaxa, gouverneur de Missolonghi, le suppliait vivement d'accourir au secours de cette place, que les Turcs bloquaient alors par terre et par mer; que d'autre part, le premier des chefs militaires, Colocotroni, ne le pressait pas moins instamment de se présenter au prochain congrès de Salamine, où les affaires du pays devaient être réglées sous la dictée de ces sauvages guerriers;--et qu'enfin, en même tems, d'un autre côté, le grand adversaire de ces chefs militaires, Mavrocordato, tâchait, avec plus d'instances et d'habileté que personne, de lui inspirer ses propres vues, et le suppliait de venir à Hydra, où il venait d'être obligé de se retirer.
La simple nouvelle de l'arrivée d'un noble anglais, qui, n'ayant contracté d'engagemans avec aucun parti, laissait à tous l'espoir de son alliance, et que la rumeur publique munissait d'autant d'argent que l'imagination de la pauvreté se plaisait à lui en attribuer, suffisait par elle-même, sans compter les droits plus puissans du nom de Byron, pour attirer toutes les pensées. «Il est plus aisé, dit le comte Gamba, de concevoir que de raconter les divers moyens employés pour l'engager dans une faction ou dans l'autre; lettres, messagers, intrigues, récriminations,--oui, les agens de chaque parti déployaient tout leur art pour rabaisser le parti opposé.» Le comte ajoute une circonstance qui jette une vive lumière sur un trait particulier du caractère du noble poète.--«Il s'occupait à découvrir la vérité, toute cachée qu'elle était sous ces intrigues, et s'amusait à confronter les agens des différentes factions.» Durant toutes ces occupations, il continua son train de vie simple et uniforme,--se levant, toutefois, de bonne heure, pour la dépêche des affaires, ce qui montra combien il était capable de vaincre même une longue habitude en cas de besoin. Quoique très-occupé, il était, à toute heure, accessible aux visiteurs; et la facilité avec laquelle il se laissait importuner par les gens les plus stupides, ne peut être mise en doute, puisque, m'a-t-on dit, un des officiers de la garnison, homme incapable de comprendre autre chose en Byron que sa bonté, avait coutume de dire, quand son tems lui pesait:--«Je crois que je sortirai à cheval et que j'aurai une petite causerie avec Lord Byron.»
Mais l'homme dont les visites parurent faire le plus de plaisir à Byron, tant pour l'intérêt du sujet principal de la conversation que pour les occasions de plaisanteries fournies par les singularités du visiteur, fut un médecin, nommé Kennedy, qui, par un profond sentiment de la valeur de la religion pour lui-même, s'était chargé de la bienveillante tâche de communiquer sa lumière aux autres. Voici quelle fut l'origine de leurs premières relations. Le docteur Kennedy avait entrepris de convertir à une ferme croyance dans le christianisme quelques amis un peu sceptiques, alors à Argostoli. Ayant entendu parler de la réunion qui devait avoir lieu dans ce but, Lord Byron demanda à y être admis, en disant à la personne par qui il faisait faire cette demande: «Vous savez que je suis regardé comme une bête noire,--et pourtant, après tout, je ne suis pas si noir que le monde pense.» Il avait promis de convaincre le docteur Kennedy, que «quoiqu'il manquât peut-être de foi, il avait au moins de la patience.» Mais entendre une leçon de plusieurs heures,--de douze au moins,--sans interruption (telle était la stipulation), fut une épreuve au-dessus de ses forces: et, peu après le commencement de l'homélie, il commença, comme le docteur nous en informe, à donner des signes évidens du désir d'échanger le rôle d'auditeur pour celui d'orateur. Néanmoins, il y eut dans toute sa conduite, comme auditeur et comme causeur, tant de courtoisie, de candeur, et de docilité sincère à l'instruction, qu'il inspira au bon docteur le désir, sinon l'espoir de son salut; et quoiqu'il ne reparût plus à ces réunions théologiques, cependant ses conférences, sur le même sujet, avec le docteur Kennedy seul, furent assez fréquentes durant le reste de son séjour à Céphalonie.
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Je vais maintenant insérer, avec les remarques nécessaires, quelques-unes des lettres, soit officielles, soit particulières, que sa seigneurie écrivit durant son séjour à Céphalonie, et d'où le lecteur puisera, d'une manière plus intéressante que par l'intermède d'une narration, la connaissance des événemens qui se passaient alors en Grèce, et celle des vues et des sentimens que ces événemens inspiraient à Lord Byron.
Il écrivit souvent à madame Guiccioli, mais brièvement, et pour la première fois, en anglais; ajoutant toujours quelques lignes pour elle dans les lettres de son frère Piétro. Voici, par exemple:
7 octobre.
«Piétro vous a dit toutes les nouvelles de l'île,--nos tremblemens de terre, notre politique et notre séjour actuel dans un joli village. Comme ses opinions sur les Grecs sont presque semblables aux miennes, je n'ai besoin de rien vous dire à ce sujet. J'ai fait une folie de venir ici; mais, puisque m'y voilà, je dois voir ce qu'il faut faire.»
--Octobre.