Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 7

Chapter 73,805 wordsPublic domain

»Depuis que je vous ai écrit par l'intermédiaire de M. Hobhouse, j'ai reçu une lettre du capitaine Blaquière, datée de Corfou; je vous l'ai fait passer, parce qu'elle montrera comment il va. Hier, je rencontrai deux jeunes Allemands, qui ont survécu à la bande du général Normann. Ils étaient arrivés à Gênes dans l'état le plus déplorable,--sans nourriture,--sans un sou,--sans chaussure. Ils avaient été expulsés du territoire autrichien dès leur débarquement à Trieste; ils avaient été forcés de rétrograder jusqu'à Florence, et avaient fait la traversée de Leghorn jusqu'ici, avec quatre livres toscanes (environ trois francs) dans leurs poches. Je leur ai donné vingt écus gênois (environ cent trente-trois livres, monnaie française), et des souliers neufs, ce qui les mettra à même de se rendre en Suisse, où ils disent avoir des amis. Tout ce qu'ils ont pu, d'ailleurs, ramasser à Gênes, ne s'est pas élevé à trente sous. Ils ne se plaignent pas des Grecs, mais ils disent avoir souffert davantage depuis leur débarquement en Italie.

»J'ai constaté leur véracité, premièrement par leurs passeports et leurs papiers; secondement par des questions variées de topographie sur Arta, Argos, Athènes, Missolonghi, Corinthe, etc; et troisièmement, en leur parlant en romaïque, langue que l'un des deux possédait même beaucoup mieux que moi. Tous deux appartiennent à de bonnes familles: l'un est un beau jeune homme de vingt-trois ans,--il est Wurtembergeois, et a un faux air de _Sandt_[30]; l'autre est un Bavarois, plus âgé, à physionomie moins expressive et moins idéale, mais c'est un grand et robuste soldat. Le Wurtembergeois a été présent au combat d'Arta, où les Philhellènes furent taillés en pièces après avoir tué six cents Turcs, quoiqu'ils ne fussent que cent-cinquante contre six ou sept mille; il n'y en a que huit qui aient échappé au massacre, et, sur ces huit, trois seulement ont survécu.

»Ces deux-ci quittèrent la Grèce par le conseil des Grecs. Quand Churschid pacha envahit la Morée, les Grecs paraissent s'être fort bien comportés en désirant sauver leurs alliés, dès qu'ils pensèrent que c'en était fait pour eux. Ce fut en septembre dernier (1822); ils errèrent d'île en île, et allèrent de Milo à Smyrne, où le consul français leur donna un passeport, et un charitable capitaine le passage à Ancône, d'où ils allèrent à Trieste, pour être renvoyés de là par les Autrichiens. Ils disent que les Grecs se battent bien à leur façon, mais furent d'abord effrayés du feu de leurs propres canons,--puis s'y accoutumèrent.

[Note 30: Célèbre assassin de Kotzbue. (_Note du Trad._)]

»Adolphe (le plus jeune) a commandé à Navarin pendant quelque tems; l'autre personnage plus matériel, «ce hardi Bavarois à l'heure fatale,» semble principalement déplorer un jeûne de trois jours à Argos, et la perte de vingt-cinq paras par jour de paie arriérée, et quelques bagages laissés à Tripolitza; mais il prend ses blessures, ses marches et ses batailles en bonne part. Tous deux sont simples, pleins de naïveté, et tout-à-fait sans prétention; ils disent que les étrangers se querellaient souvent entre eux, particulièrement les Français avec les Allemands, d'où résultaient de fréquens duels.

»Les Grecs acceptent les mousquets, mais rejettent les bayonnettes, et ils ne seront jamais disciplinés. Quand mes deux gars virent hier deux régimens piémontais, ils s'écrièrent: «Ah! si nous avions eu seulement ces deux régimens, nous aurions nettoyé la Morée.» (Il aurait fallu, toutefois, que les Piémontais se comportassent mieux que contre les Autrichiens.) Ils semblent attacher une grande importance à un petit nombre de troupes régulières;--ils disent que les Grecs ont des armes et de la poudre en abondance, mais manquent de vivres, de fournitures d'hôpital, de charpie et de linge, etc., et surtout d'argent. Certes, il serait difficile de montrer plus de philosophie pratique que ce débris de nos «pauvres montagnards[31];» ils ne semblent pas abattus du tout, et leur façon de se présenter fut aussi simple et naturelle que possible. Ils me dirent qu'ils avaient appris ici d'un Danois qu'un Anglais, ami de la cause grecque, était ici, et qu'étant réduits à mendier de quoi retourner dans leur pays, ils avaient cru bien faire en commençant par moi. J'écris en hâte pour ne pas manquer le départ de la poste,

»Votre obligé, etc.

»_P. S._ J'ai encore revu mes hommes: le comte P. Gamba les a invités à déjeûner. L'un d'eux a l'intention de publier le journal de sa campagne. Le Bavarois s'étonne un peu que les Grecs ne soient pas tout-à-fait semblables aux contemporains de Thémistocle (ceux-ci n'étaient pas déjà si traitables), et soient si difficiles à discipliner; mais c'est un bonhomme, un tacticien qui ressemble un peu à Dugald Dalgetty:--l'autre semble ne s'étonner de rien.»

[Note 31: Mis entre parenthèse par Lord Byron, parce que c'est une phrase écossaise: _Puir hill folk_. (_Note du Trad._)]

LETTRE DXXII.

A LADY ***.

17 mai 1823.

..................................................

«Quant au défunt (lord Londonderry), qu'on vous a dit avoir été attaqué par moi, je me contenterai de répondre que la mémoire d'un mauvais ministre est un objet d'investigation comme sa conduite de son vivant:--car ses mesures ne meurent pas avec lui comme les actions d'un simple particulier. Il est dans le domaine de l'histoire; et partout où je trouverai un tyran ou un scélérat, je le flétrirai. Je n'ai pas attaqué Londonderry avec plus de violence que je n'avais coutume de faire. Pour le _Libéral_,--c'était une publication entreprise pour l'avantage d'un auteur persécuté et d'un très-digne homme. Mais je fis une folie en m'y engageant, aussi l'affaire a-t-elle mal tourné:--car je me suis nui sans faire grand bien à ceux que je voulais servir.

»Ne me défendez pas:--cela ne réussira jamais;--vous ne ferez que vous attirer à vous-même des ennemis.

»Les miens ne diminueront ni ne s'adouciront jamais, mais ils seront peut-être renversés; il peut survenir des événemens, moins improbables que ceux déjà survenus en notre tems, qui changeront peut-être l'état actuel des choses:--nous verrons.

..................................................

»Je vous envoie ce commérage pour vous faire rire; il n'est bon qu'à cela, si toutefois il est bon à quelque chose. Je serai charmé de vous revoir; mais ce sera fort triste, si nous ne nous revoyons que pour un moment.

»Tout à vous à jamais,»

N. B.

* * * * *

Lord Byron, une fois décidé à partir pour la Grèce, pressa tous les préparatifs nécessaires pour son départ. Un de ses premiers soins fut d'écrire à M. Trelawney, qui était alors à Rome, pour le prier d'être son compagnon de voyage. «Vous devez avoir appris, dit-il, que je vais en Grèce:--pourquoi ne venez-vous pas près de moi? Je ne puis rien faire sans vous, et je suis extrêmement désireux de vous voir. Venez, je vous en prie, car je me suis enfin déterminé à aller en Grèce:--c'est le seul endroit où j'aie été satisfait de me trouver. Je parle sérieusement; je ne vous ai pas écrit plus tôt, parce que j'aurais pu vous faire faire un voyage pour rien. Tout le monde dit que je puis être utile à la Grèce: je ne sais pas comment,--ni ceux qui le disent ne le savent pas non plus; mais c'est égal, partons.»

Considérant un médecin, instruit en chirurgie, comme une partie essentielle de sa suite, il pria le docteur Alexandre, son médecin ordinaire à Gênes, de lui procurer une telle personne; et, à la recommandation de ce docteur, il prit avec lui le docteur Bruno, jeune homme qui venait de quitter l'université avec une réputation considérable. Entre autres préparatifs pour son expédition, il commanda trois superbes casques,--ornés de son cimier de prédilection,--pour lui et les deux amis qui devaient l'accompagner. Dans cette petite circonstance, qui excita quelques moqueries en Angleterre, où le ridicule est beaucoup mieux compris que l'héroïque, nous avons un de ces exemples qui surviennent si souvent dans la vie de Lord Byron pour confirmer l'observation, si vraie par rapport à lui, que «l'enfant est le père de l'homme mûr:»--les traits caractéristiques de l'un et l'autre âge ayant subi chez lui une transposition si anomale, que les passions et les vues de l'homme mûr se développèrent dans son enfance, et que les fantaisies et les vanités de l'enfant percèrent toujours dans les momens les plus sérieux de sa virilité. Le même écolier que nous avons vu, au commencement du premier volume, se targuer du dessein de lever, un jour à venir, une troupe de cavaliers, en armures noires, nommés les _Noirs_ de Byron, essayait alors avec délices son casque au beau cimier, et jouissait par avance des exploits qu'il devait accomplir sous ce panache.

A la fin de mai, il reçut une lettre de M. Blaquière, qui lui communiquait d'heureuses nouvelles, et le priait de hâter le plus possible son départ, vu que sa présence était impatiemment désirée, et qu'elle rendrait les plus grands services.....

Pour connaître le véritable état de l'esprit de Byron à cette époque de crise, les observations d'une personne qui veillait sur lui avec des yeux animés par l'inquiétude, paraîtront peut-être fournir le plus clair et le plus certain document. «Ce fut alors, dit Mme Guiccioli, que Lord Byron tourna ses pensées sur la Grèce; et stimulé de toutes parts par mille circonstances combinées, il se trouva, presque sans l'avoir décidé et sans le savoir, obligé de partir pour la Grèce. Mais, malgré son affection pour cette contrée,--malgré la conscience de ses forces morales, sous l'inspiration de laquelle il disait toujours qu'un homme est obligé à faire pour la société quelque chose de plus que des vers,--malgré l'attrait que devait avoir pour son ame noble l'objet de ce voyage,--et malgré la détermination de revenir en Italie au bout de quelques mois,--cependant, toutes les personnes qui l'approchèrent à cette époque peuvent dire quels combats son coeur se livrait (quoiqu'il cherchât à les dissimuler) à mesure que s'approchait l'époque du départ[32].»

Il pensait en outre par une sorte de pressentiment funeste,--naturel peut-être à un homme de son caractère sous l'influence de telles circonstances,--qu'il ne faisait qu'accomplir sa destinée dans cette expédition, et qu'il mourrait en Grèce. La veille du départ de lord et lady B***, il alla leur faire le soir une visite d'adieu, et se mit à converser quelque tems. Il était évidemment dans un moment d'humeur sombre, et après avoir exprimé combien il regrettait que ses amis partissent de Gênes avant l'époque de son embarquement, il continua à parler de son voyage projeté dans un ton plein de découragement: «Ici, dit-il, nous voilà tous ensemble aujourd'hui,--mais quand et où nous rencontrerons-nous? J'ai une sorte de pressentiment que nous nous voyons pour la dernière fois; et un je ne sais quoi me dit que je ne reviendrai jamais de Grèce.» Ayant continué quelque tems encore sur ce ton mélancolique, il appuya sa tête sur le bras d'un sofa où il causait avec lady B***, et, laissant échapper un torrent de larmes, il pleura durant quelques minutes par un instinct irrésistible. Quoiqu'il n'eût parlé qu'avec lady B***, tous ceux qui étaient dans le salon observèrent son émotion, et en furent touchés; lui, au contraire, apparemment honteux de sa faiblesse, tâcha d'en détourner l'attention par une remarque ironique, énoncée avec une sorte de rire hystérique, sur les effets de la susceptibilité nerveuse.

[Note 32: «Fu allora che Lord Byron rivolse i suoi pensieri alla Grecia; e stimolato poi da ogni parte per mille combinazioni, egli si trovò quasi senza averlo deciso, e senza saperlo, obbligato di partire per la Grecia. Ma, nonostante il suo affetto per quelle contrade,--nonostante il sentimento delle sue forze morali che gli faceva dire sempre «che un uomo è obligato a fare per la società qualche cosa di più che dei versi,»--non ostante le attrattive che doveva avere pel nobile suo animo l' oggetto di quel viaggio,--e nonostante che egli fosse determinato di ritornare in Italia fra non molti mesi,--pure in quale combattimento si trovasse il suo cuore mentre si avvanzava l' epoca della sua partenza (sebbene cercasse occultarlo) ognuno che lo ha avvicinato allora può dirlo.»]

Il avait, avant cette conversation, présenté un petit présent d'adieu à chaque personne de la société voyageuse, un livre à l'un, à l'autre une gravure de son buste de Bartolini, et à lady B*** un exemplaire de sa _Grammaire Arménienne_, sur les pages de laquelle il y avait quelques remarques écrites de sa main. En quittant cette noble dame, il lui demanda comme souvenir quelque bagatelle qu'elle eût portée; elle lui donna une de ses bagues; en retour, il détacha de son sein une épingle, ornée d'un petit camée de Napoléon, qu'il dit avoir long-tems conservée sur lui, et qu'il présenta à l'honorable lady.

Le lendemain, lady B*** reçut de lui le billet suivant:

A LA COMTESSE DE B***.

Albaro, 2 juin 1823.

MA CHÈRE LADY B***,

«Je suis superstitieux, et je me suis rappelé que les souvenirs qui ont une pointe ne sont pas d'heureux augure; je vous prierai donc d'accepter, en place de l'épingle, la chaîne ci-jointe, qui a trop peu de valeur pour que vous hésitiez le moins du monde. Comme vous désiriez un objet que j'eusse porté, je ne puis que dire que celui-ci a été plus souvent et plus long-tems porté que l'autre. La chaîne est de fabrique vénitienne; et la seule particularité qu'il y ait à en dire, c'est qu'on n'en peut avoir une pareille qu'à Venise, ou du moins en la faisant venir de cette ville. A Gênes on n'en a point du même genre. Je vous envoie aussi une bague, que je désirerais laisser à Alfred; elle est trop grande pour être portée, mais elle est faite de lave, et par conséquent en harmonie avec le feu de l'âge et du caractère de notre jeune ami. Vous aurez peut-être la bonté d'accuser réception de ce billet, et de me renvoyer (crainte de malheur) cette épingle, qui me sera d'une plus grande valeur pour avoir été une nuit entre vos mains.

»A jamais et de coeur votre très-obligé, etc.

»_P. S._ J'espère que vos nerfs sont bien aujourd'hui, et qu'ils continueront à rester dans un état florissant.»

* * * * *

En même tems les préparatifs de la romanesque expédition s'avançaient. Avec l'aide de son banquier et sincère ami, M. Barry, de Gênes, Lord Byron parvint à rassembler les grandes sommes d'argent nécessaires pour ses dépenses;--10,000 couronnes en espèces, et 40,000 couronnes en lettres-de-change; une portion de cet argent fut prélevée sur ses meubles et sur ses livres, sur lesquels M. Barry avança une somme bien supérieure à leur réelle valeur. Un brick anglais, _l'Hercule_, fut frété pour le transport de Byron et de sa suite, qui se composait du comte Gamba, de M. Trelawney, du docteur Bruno et de huit domestiques. Il y avait aussi à bord cinq chevaux, quantité suffisante d'armes et de munitions pour le service de la petite troupe, deux _one-pounder_[33] appartenant à son schooner, _le Bolivar_, qu'il avait laissé à Gênes, et assez de drogues pour suffire à mille personnes pendant un an.

La lettre suivante au secrétaire du comité grec annonce l'approche du départ.

[Note 33: Petits canons pour des biscaïens d'une livre. (_Note du Trad._)]

LETTRE DXXIII.

A M. BOWRING.

7 juillet 1823.

«Nous mettons à la voile le 12 pour la Grèce:--J'ai reçu une lettre de M. Blaquière, trop longue pour être transcrite ici, mais très-satisfaisante. Le gouvernement grec m'attend sans délai.

»Conformément aux désirs de M. Blaquière et d'autres correspondans, je dois dire, avec toute la déférence due au comité, qu'une avance de «dix mille livres sterling seulement» (c'est l'expression de M. Blaquière) rendrait à présent le plus grand service au gouvernement grec. Je dois aussi recommander vivement l'entreprise d'un emprunt, pour lequel une suffisante garantie sera offerte par les députés actuellement en route pour l'Angleterre. En même tems, j'espère que le comité sera mis à même de faire quelque-chose d'efficace.

»Pour ma part, j'ai intention d'emporter, en espèces ou en lettres de crédit, près de neuf mille livres sterling, ce que je puis faire en raison des fonds que j'ai en Italie, et de mes crédits en Angleterre. Je dois nécessairement réserver une portion de cette somme pour mes dépenses et celles de ma suite; je dépenserai le reste de la façon qui me semblera la meilleure pour le service de la cause,--bien entendu, avec garantie ou assurance que cet argent ne sera pas détourné au profit de quelque spéculation individuelle.

»Si je reste en Grèce, ce qui dépendra entièrement de l'utilité présumée de ma présence, et de l'opinion des Grecs eux-mêmes sur son à-propos,--bref, si je suis le bienvenu, je continuerai, durant ma résidence au moins, à consacrer au triomphe de la cause une partie de mes revenus, présens et futurs, c'est-à-dire, ce que je pourrai épargner pour ce but. Je puis, ou du moins je pus autrefois, supporter les privations;--je suis accoutumé à l'abstinence;--et, quant à la fatigue, je fus jadis un passable voyageur. Je ne puis dire de quoi je suis capable aujourd'hui,--mais j'essaierai.

»J'attends les ordres du comité.--Adressez les lettres à Gênes;--elles me seront envoyées, en quelque lieu que je sois, par mes banquiers, MM. Webb et Barry. Il m'eût été agréable d'avoir des instructions plus précises avant de partir, mais cela doit rester au choix du comité.

»J'ai l'honneur d'être votre obéissant, etc.

»_P. S._ On exprime un grand désir d'avoir une presse et des caractères, etc. Je n'ai pas le tems de m'en procurer, mais je recommande cela à l'attention du comité. Je présume qu'il faut que les caractères soient grecs, du moins en partie. On désire avoir des papiers publics, et peut-être un journal, probablement en romaïque, avec des traductions italiennes.»

* * * * *

Tout était prêt; et le 13 juillet Byron et ses compagnons dormirent à bord de _l'Hercule_. Le lendemain matin, au lever du soleil, on réussit à sortir du port; mais il y avait peu de vent, et le brick resta en vue de Gênes toute la journée. La nuit il y eut un brillant clair de lune, mais le vent était devenu orageux et contraire, et l'on fut quelque tems dans un danger sérieux. Lord Byron, qui resta sur le pont durant la tempête, s'occupa vivement, avec l'aide de ceux de ses compagnons que le mal de mer n'empêchait pas de lui prêter main-forte, à contenir les chevaux, qui, ayant été mal attachés, s'étaient lâchés et se blessaient les uns les autres. Après avoir tenu tête au vent pendant trois ou quatre heures, le capitaine fut enfin obligé de revenir à Gênes, et rentra dans le port à six heures du matin. En abordant à terre, après ce malencontreux début du voyage, «Lord Byron (dit le comte Gamba) parut pensif, et remarqua qu'il considérait un mauvais commencement comme un favorable augure.»

Je crois avoir déjà mentionné qu'entre autres superstitions, la supposition que le vendredi est un jour de malheur pour le commencement d'une entreprise quelconque, ne manquait presque jamais d'influencer Lord Byron. Quelque tems après son arrivée à Pise, une dame de sa connaissance l'ayant rencontré sur la route de sa maison comme elle y retournait, et supposant qu'il y avait été lui faire une visite, le pria d'y retourner avec elle. «Je n'ai pas été chez vous, répondit-il; car, au moment de frapper à la porte, je me suis souvenu que c'est aujourd'hui vendredi, et, comme je n'aime pas à faire ma première visite un vendredi, je m'en suis retourné.» On rapporte même qu'il renvoya une fois un tailleur gênois qui lui apportait un habit neuf en ce jour de sinistre présage.

Malgré cela, chose étrange à dire, il mit à la voile pour la Grèce un vendredi;--et quoique pour ceux qui ont quelque propension à cette idée superstitieuse, le résultat ne puisse paraître que trop malheureusement confirmatif du mauvais présage, il est évident que l'influence de la superstition sur l'esprit de Byron était peu considérable, ou qu'elle fut effacée par l'excitation du dévoûment. En vérité, malgré cette encourageante remarque adressée au comte Gamba, le pressentiment d'une fin prochaine semble avoir été trop profond et trop sérieux chez le noble poète pour avoir besoin de l'aide d'un pareil accessoire. Ayant exprimé, en redescendant à terre, le désir de visiter son palais, qu'il avait laissé à la garde de M. Barry, et d'où Mme Guiccioli était partie le matin même de très-bonne heure, il y alla seul, avec le comte Gamba. «Sa conversation, dit celui-ci, fut un peu sombre durant notre route à Albaro; il parla beaucoup de sa vie passée, et de l'incertitude de l'avenir: Où serons-nous dans un an? s'écria-t-il.--Cette dernière phrase (ajoute son ami) a l'air d'avoir été un sombre présage; car, au même jour du même mois de l'année suivante, il fut porté dans la tombe de ses ancêtres.»

Il fallut presque la journée entière pour réparer les dommages du navire; et la plus grande partie de ce tems fut passée par Lord Byron en compagnie avec M. Barry, dans des jardins près de la ville. Là sa conversation, suivant M. Barry, prit le même ton de mélancolie. Il semblait vivement regretter de ne s'être pas déterminé de préférence à aller en Angleterre; et les idées qu'il exprima sur l'entreprise où il s'engageait étaient si désespérantes, qu'il n'y persista, sans doute, que par un profond sentiment de devoir et d'honneur.

Le soir, on mit à la voile.--Alors Byron, pleinement lancé dans l'entreprise, et dégagé, pour ainsi dire, de sa première existence, déploya soudain la force naturelle de son ame pour secouer l'affliction venue, soit du dedans, soit du dehors. Suivant le rapport d'un de ses compagnons de voyage, il n'eût pas plus tôt commencé à voguer de nouveau sur les ondes, que son humeur sombre se dissipa, et fit place à sa brillante vivacité. Dans la brise qui le portait vers sa Grèce chérie, la voix de sa jeunesse sembla parler de nouveau. Devant les noms de héros et de bienfaiteur, auxquels il aspirait, celui de poète, si prééminent qu'il soit, s'évanouit dans le néant. Sa passion pour la liberté, sa générosité, sa soif des impressions nouvelles et des aventures:--tout se réveilla; et même les sombres présages qui grondaient encore au fond de son coeur ne firent que lui rendre plus précieuse la carrière ouverte devant lui, par la conscience de la brièveté du tems qui lui restait, et par la haute et noble résolution d'employer glorieusement ce reste de ses jours.

Après une traversée de cinq jours, on arriva en vue de Leghorn, où l'on jugea à propos d'aborder, afin de prendre un surplus d'approvisionnemens de poudre, et quelques marchandises anglaises qu'on n'aurait pu se procurer ailleurs.

»................................................ ......[34] A Leghorn, Lord Byron reçut une précieuse marque d'hommage de la part de l'un des deux hommes[35] du siècle, qui seuls pouvaient lutter avec lui en universalité de gloire littéraire.

Nous avons déjà vu qu'un échange de courtoisies, fondées sur une mutuelle admiration, avait eu lieu entre Lord Byron et le grand poète de l'Allemagne, Goëthe. Le vénérable auteur de _Faust_ en a donné une relation, dont je vais insérer ici la fidèle traduction, comme un préliminaire nécessaire à la lettre que je vais donner.

[Note 34: Nous nous permettons, soit dit une fois pour toutes, de retrancher quelquefois les verbeuses réflexions de Moore. (_Note du Trad._)]

[Note 35: De ces deux hommes, mentionnés par Moore, l'un est évidemment Goëthe, l'autre est probablement Walter-Scott. (_Note du Trad._)]

GOETHE SUR BYRON.