Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 6

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»Je dis tout cela, parce que je vous avoue que nonobstant tous nos différends, je considérai notre réunion comme possible plus d'une année encore après la séparation;--mais ensuite j'en abandonnai l'espoir entièrement et pour jamais. Mais cette impossibilité même d'une réunion me semble, à moi du moins, une raison pour que, dans toutes les discussions, d'ailleurs peu nombreuses, qui peuvent s'élever entre nous, nous observions les formes ordinaires de la politesse, et cette courtoisie que des gens destinés à ne jamais conférer ensemble peuvent observer plus aisément que dans le cas de relations plus immédiates. Pour ma part, je suis violent, mais non méchant; car il n'y a que les provocations récentes qui excitent mes ressentimens. Quant à vous, qui êtes plus froide et plus concentrée, je voudrais vous faire songer que vous pouvez quelquefois prendre pour dignité la profonde ténacité d'une froide colère, et pour devoir un plus mauvais sentiment. Je vous assure que je n'ai plus contre vous aucune espèce de ressentiment. Songez que si vous m'avez offensé, ce pardon est quelque chose; et que, si c'est moi qui suis l'offenseur, c'est quelque chose de plus, s'il est vrai, comme le disent les moralistes, que le plus coupable soit le moins disposé à pardonner.

»Le tort n'est-il venu que de moi? A-t-il été réciproque? ou de votre côté principalement? Voilà à quoi je ne réfléchis plus. Je ne songe qu'à deux points,--savoir: que vous êtes la mère de mon enfant, et que nous ne nous reverrons jamais. Je pense que si vous me considérez aussi sous ces deux points de vue correspondans, il n'en sera que mieux pour nous trois.

»Tout à vous à jamais,

NOEL BYRON.

* * * * *

Ç'a été mon plan, comme on doit l'avoir remarqué, de laisser, partout où mes matériaux m'en ont fourni le moyen, le héros de ces _Mémoires_ raconter lui-même son histoire; et j'ai pu, à un petit nombre d'interruptions près, atteindre ce but pour les deux ou trois années que nous venons de parcourir, vu les riches ressources que j'avais entre les mains. Mais aujourd'hui que nous sommes parvenus à cette époque où Byron, sollicité par sa vague inquiétude, allait prendre un nouvel élan, et entrer dans une carrière aussi glorieuse que courte et fatale,--permettons-nous un moment de pause pour jeter un regard en arrière sur les dernières années, et pour contempler un instant le spectacle, à-la-fois sublime et douloureux, que notre poète donna durant ce période du plus libre exercice de ses facultés.

Dans un état d'excitation perpétuelle, tant pour le coeur que pour la tête,--en guerre éternelle avec la volonté du monde, et pourtant dans le cours d'une vie suspendue au souffle du monde,--avec un génie revêtant toutes les formes, depuis Jupiter jusqu'à Scapin, et avec un caractère également propre à toutes les habitudes morales,--l'ancienne conception de l'existence de deux ames dans un seul corps ne semblerait même pas encore adéquate aux variétés de talent et d'humeur, que Byron déploya dans sa conduite et dans ses écrits durant ces courtes années de fièvre. Sans remonter jusqu'au quatrième chant de _Childe Harold_, qu'un des plus amers et des plus habiles adversaires de mon noble ami a déclaré «sous le rapport de l'exécution, la plus sublime oeuvre poétique d'une plume mortelle,» nous avons, dans le même genre de force et de splendeur, la _Prophétie de Dante_, _Caïn_, le mystère de _Ciel et Terre_, _Sardanapale_,--tous ouvrages produits durant ce merveilleux période de génie. Il faut encore y joindre quatre autres drames, qui, bien qu'inférieurs aux autres compositions, rencontrent toutefois, comme poèmes, peu de pièces rivales dans notre littérature; tandis qu'ils démontrent, d'une manière plus spéciale, cette remarquable versatilité de goûts et de talens qui portait Lord Byron à travailler dans un genre sévère et classique, le plus antipathique de tous à ses habitudes et à son humeur, et le plus éloigné de cette licence hardie et vagabonde qu'il eût la grande mission de porter dans l'empire entier de l'intelligence.

En opposition à ces nobles accords, nous voyons naître, durant ce fertile période, le _Don Juan_--qui renferme le résumé de tous les merveilleux contrastes du caractère de Byron,--la _Vision du Jugement_, la traduction de Pulci, les pamphlets sur Pope, sur la _British-Review_, sur le _Blackwood Magazine_,--avec un essaim de bagatelles légères et plaisantes, négligemment échappées à cet esprit qui, presque au même moment, représentait, avec un éclat digne de son rôle, le puissant génie de Dante, ou suivait avec Caïn les sombres sentiers du scepticisme sur les ruines des mondes passés.

Pendant que Lord Byron se livrait ainsi à ces créations idéales, les circonstances qui dans la vie réelle réclamaient ses sympathies étaient presque suffisantes pour absorber les pensées et les sentimens de tout autre esprit que le sien. Un amour, non pas frivole, passager, et «cheminant sous fardeau,» mais, au contraire, assez enraciné pour durer jusqu'à l'heure de la mort, occupa vivement de ses premières espérances et de ses premières craintes une portion de ce période, et en inquiéta le reste d'embarras politiques et domestiques. Puis, à peine cette orageuse passion eut-elle commencé à se calmer, qu'une nouvelle source d'excitation s'offrit dans cette conspiration, où Lord Byron se précipita sans aucune crainte, et qui n'aboutit qu'à multiplier les objets de sa sympathie et de sa protection, et à l'obliger à un nouveau changement de demeure et de scène.

Quand nous considérons toutes les distractions qui l'environnèrent, et qu'en sus nous mettons en ligne de compte le fréquent dérangement de sa santé, les pertes de tems et d'esprit dans la minutieuse surveillance des dépenses du ménage, nous ne voyons qu'avec un étonnement presque incrédule les chefs-d'oeuvre qu'il fut capable de produire dans de telles circonstances,--la variété et la prodigalité de talent avec lesquelles, au milieu de tant d'interruptions et de tant d'obstacles, son «ame brillante se déborda de toutes parts,» et non-seulement continua son cours en toute liberté à travers ces difficultés, mais encore tira des combats et des ennemis qu'elle rencontra un nouveau surcroît à sa force, un nouvel aliment à sa flamme. Tandis que l'incomparable souplesse de son génie se déployait beaucoup plus évidemment qu'à toute autre époque de sa vie, son caractère, susceptible, comme le caméléon, des plus rapides changemens, présenta en même tems les plus frappans et les plus contrastans exemples de cette versatilité. Aux yeux du monde, et surtout de l'Angleterre,--scène de ses gloires et de ses torts,--il ne s'offrit que sous l'aspect d'un sombre et fier misantrope qui se bannit lui-même de la compagnie des hommes, et surtout des Anglais. Sous ce point de vue, les plus naïves et les plus belles inspirations de sa muse ne furent regardées que comme des intervalles lucides entre les paroxysmes d'une malignité inhérente à sa nature; et les joyeuses effusions de son esprit et de sa bonne humeur ne parurent même tendre qu'à atteindre le but que Swift se vantait de poursuivre dans tous ses travaux,--«à vexer le monde plutôt qu'à le divertir.»

Mais ce n'était pas là le Byron des heures de société: ceux qui ont vécu dans son intimité diront tout le contraire. L'espèce de réputation sauvage qu'il s'était acquise en pays étranger empêcha, sans doute, bon nombre de ses compatriotes qu'il aurait cordialement accueillis, de rechercher sa connaissance. Mais les Anglais qui l'approchèrent avec les formes ordinaires d'introduction, furent tous surpris et charmés de la courtoisie et de l'aisance de ses manières, de la simplicité modeste de sa conversation, et, dans le cas d'une plus intime relation, de la franche plaisanterie à laquelle il se livrait avec un tel abandon, que ceux qui le connaissaient le mieux auraient pu se méprendre au point de croire que la gaîté, après tout, était le véritable penchant de son caractère.

Aux contrastes qu'il présentait dans sa conduite publique et dans sa vie privée, on doit encore ajouter que, tout en bravant si fièrement l'anathême du monde, et en revendiquant le droit naturel de penser par soi-même avec une liberté, je dirai même, une audace incomparable, la timidité primitive de son caractère ne cessait de le dominer; et tandis que de loin il était regardé comme une espèce de despote intellectuel, révélant partout une confiance inébranlable et ses immenses moyens, une observation faite de plus près permit, à Venise, à une noble dame[28], son amie et la mienne, de découvrir, sous cette apparence, les traces de la défiance et de la timidité qui le caractérisèrent dans son enfance, et qu'il ne dépouilla jamais entièrement dans le cours de sa carrière.

Mais voici une contradiction encore plus singulière entre l'homme public et l'homme privé,--contradiction fréquente, et dans quelques cas plus apparente que réelle;--ce Byron qui, en certains momens, se retranchait opiniâtrement dans sa volonté absolue, se montrait, un instant après, au plus haut point docile et persuadable. Aujourd'hui, ébranlant, comme misantrope et comme satirique, le monde social sur ses solides bases;--demain, apprenant, comme _cavaliere servente_, avec une obéissance passive, à plier un schall,--le même homme, qui avait si obstinément refusé de sacrifier aux remontrances amicales ou à la voix publique un seul vers de _Don Juan_, consentit à cesser entièrement le poème, à la simple prière d'une aimable _donna_, et ne reprit cette oeuvre, enfant chéri de sa muse, qu'après en avoir, non sans difficulté, obtenu la permission de la même autorité. Eût-on pu, d'ailleurs, sans être préalablement averti de ces transformations, reconnaître le grossier libertin de Venise dans cet amant romanesque et passionné qui, peu de mois après, pleurait devant la fontaine du jardin de Bologne? ou eût-on espéré trouver dans le sec calculateur de sequins et de _baiocchi_, ce généreux champion qui ne regarda sa fortune entière et sa vie même que comme de faibles sacrifices pour avancer, ne fût-ce que d'un seul jour, la cause de la liberté?

[Note 28: La comtesse Albrizzi,--qui a donné une _Esquisse_ du caractère de Lord Byron. (_Note de Moore_.)]

Ici notre attention se fixe naturellement sur un trait de caractère, plus intimement lié à la brillante époque que nous avons sous les yeux. Malgré les manifestes préjugés de Byron en faveur du rang et de la naissance, nous avons vu avec quelle ardeur,--non-seulement en imagination et en théorie, mais en pratique, comme dans le cas des carbonari italiens,--il accorda sans réserve ses sympathies à tout mouvement populaire vers la liberté. Quoique la sincérité d'un zèle auquel la mort a mis un noble et dernier sceau, ne puisse être révoquée en doute, cependant on peut fort bien se demander si ce besoin général d'excitation qui,--(quelle qu'en fût d'ailleurs la source)--détermina toujours la conduite de Lord Byron, ne fut pas même en cette circonstance son motif prédominant, et s'il n'est pas probable, en outre, que, comme Alfieri et d'autres aristocratiques amans de la liberté, il n'eût pas reculé devant les dernières conséquences de ses doctrines de nivellement, et si, tout ardent qu'il était pour abaisser ses supérieurs, il n'eût pas repoussé la tâche d'élever ses inférieurs................... .....................................................

Après la chute des espérances qu'il avait si ardemment nourries sur l'issue des dernières luttes de l'Italie contre les maîtres qui la régissent, on conçoit aisément quelle consolation il eut à tourner ses regards sur la Grèce, où naissait alors un esprit de liberté qu'il avait peint dans ses rêves de poésie, mais qu'il n'avait guère pu espérer voir se réaliser avant sa mort. Les voyages de sa jeunesse dans cette contrée avaient laissé dans son esprit une impression durable; et, comme je l'ai déjà remarqué, toutes les fois que la fantaisie d'une vie errante le reprenait, c'était vers les régions qui entourent «l'Olympe bleu», qu'il reportait avec plaisir son regard. Depuis qu'il avait adopté l'Italie pour résidence, ce penchant avait grandement diminué. Outre l'influence sédative de son nouveau lien domestique, il était survenu en lui, à cette époque, une nonchalance, ou répugnance à changer de demeure, que, lors de son départ de Ravenne, il ne surmonta pas sans difficulté.

La vie incertaine et mal assise où il fut dès-lors jeté par la précaire destinée de ceux avec lesquels il s'était lié, contribua avec une ou deux autres causes à ressusciter en lui son ancienne passion du changement et des aventures; et l'on ne s'étonnera pas qu'alors que la Grèce lui offrait sous la forme la plus attrayante cette double perspective, il ait vivement tourné ses yeux sur elle, et se soit laissé embraser du désir d'assister et peut-être même de prendre part aux triomphes contemporains de la liberté sur ces champs de bataille où il avait déjà recueilli pour l'immortalité les glorieux souvenirs des anciens jours.

Parmi les causes qui concoururent avec ce sentiment à le déterminer à l'entreprise qu'il méditait alors, une des plus puissantes, sans doute, fut qu'il supposait que sa haute popularité comme poète avait baissé depuis quelque tems. Le complet insuccès du _Libéral_,--qu'il enrichit de quelques morceaux éclatans, mais où sa plume en inséra d'autres à peine distincts des scories environnantes,--le confirma pleinement dans l'idée qu'il était enfin arrivé à ennuyer le monde; et, comme la voix de la renommée lui était devenue presque aussi nécessaire que l'air qu'il respirait, ce fut avec une orgueilleuse conscience de facultés encore vierges en lui, qu'il reconnut que s'il était parvenu à l'extrémité d'une des routes de la renommée, il lui en restait d'autres à tenter, encore plus glorieuses.

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Son zèle pour l'Italie, dont l'histoire et la littérature semblaient réclamer à grands cris la fin du vasselage et de l'oppression qui pèsent sur elle, l'aurait sans doute entraîné au même dévoûment chevaleresque, qu'il déploya depuis pour le service de la Grèce. Mais l'issue désespérante de cette courte lutte n'est que trop bien connue; et ce soudain échec d'une cause si riche en promesses affligea Lord Byron d'autant plus profondément qu'il connaissait maints coeurs braves et sincères qui l'avaient épousée. Le dégoût que cet effort abortif lui inspira, joint à l'opinion qu'il s'était formée dans sa jeunesse des «serfs héréditaires» de la Grèce, le firent quelque tems douter que les Grecs pussent jamais accomplir leur affranchissement; et ce ne fut qu'au printems de cette année que, plutôt d'après la durée que d'après le succès présent de la lutte, il commença à croire un peu à l'avenir de la cause à laquelle il avait presque résolu déjà de se dévouer. La seule difficulté qui retardait ou entravait encore cette résolution, était la nécessité de se séparer temporairement de Mme Guiccioli, qui désirait elle-même partager les périls de son amant, mais qu'il ne pouvait consentir à exposer aux chances d'une vie si rude même pour les hommes.

Au commencement du mois d'avril, il reçut la visite de M. Blaquière, qui se rendait alors en Grèce avec la mission spéciale de procurer au comité, récemment formé à Londres, d'exactes informations sur l'état et sur les chances de ce pays. Entre autres instructions, M. Blaquière devait s'arrêter à Gênes et s'aboucher avec Lord Byron. La note suivante montrera combien le noble poète était disposé à entrer dans toutes les vues du comité.

LETTRE DXIX.

A M. BLAQUIÈRE.

Albaro, 5 avril 1823.

MON CHER MONSIEUR,

«Je serai charmé de vous voir, vous et votre ami grec, et le plus tôt sera le mieux. Je vous ai attendu quelque tems,--vous me trouverez chez moi. Je ne puis vous dire combien je m'intéresse à la cause grecque; et, si je n'eusse nourri l'espérance de voir un jour la délivrance de l'Italie, rien ne m'eût empêché de retourner dans cette contrée qu'il est même honorable d'avoir visitée, pour m'y rendre aussi utile que peut l'être un faible individu.

Tout à vous pour toujours et de coeur.»

NOEL BYRON.

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Bientôt après cette entrevue avec l'agent du comité, une communication plus directe s'ouvrit sur ce sujet entre sa seigneurie et le comité lui-même.

LETTRE DXX.

A M. BOWRING.

Gênes, 12 mai 1823.

MONSIEUR,

«J'ai grand plaisir à reconnaître la réception de votre lettre, et l'honneur que le comité m'a fait;--je tâcherai de mériter par tous les moyens en mon pouvoir la confiance qu'il m'accorde. Mon premier désir est d'aller en personne dans le Levant, où je pourrais être à même d'avancer le succès, sinon de la cause elle-même, du moins des informations que le comité désire rassembler avant d'agir; mon ancien séjour dans le pays, mon habitude de la langue italienne (qui y est parlée universellement, ou du moins dans le même degré d'extension que le français dans les contrées plus civilisées du continent), et ma légère connaissance du romaïque[29] me donneraient quelques avantages. La seule objection que souffre ce projet est d'une nature domestique, et je tâcherai de la résoudre;--si j'échoue, je ferai ce que je pourrai faire où je suis; mais ce sera toujours pour moi une source de regrets, que de penser que j'aurais pu faire plus pour le service de la cause sur le lieu même.

»Nos dernières nouvelles du capitaine Blaquière sont d'Ancône, où il s'est embarqué pour Corfou par un bon vent, le 15 du mois dernier; il est probablement à sa destination maintenant. La dernière lettre que j'ai reçue de lui était datée de Rome; on lui avait refusé un passeport pour le royaume de Naples, et il s'en retournait par la Romagne à Ancône;--mais ce retard ne paraît lui avoir fait perdre que peu de tems.

[Note 29: Le grec moderne. C'est l'expression employée par les Grecs eux-mêmes. (_Note du Trad._)]

»Les principaux articles dont les Grecs semblent avoir besoin, sont d'abord un parc d'artillerie--légère, et propre à un pays de montagnes; secondement, de la poudre à canon; troisièmement, des fournitures nécessaires au service des hôpitaux ou ambulances. Le mode le plus facile de transmission est, dit-on, par Idra, à l'adresse de M. Negri, le ministre. Je voulais envoyer une certaine quantité des deux derniers articles,--non pas énormément,--mais suffisamment pour montrer les souhaits sincères d'un individu,--mais j'attends; car, au cas que je parte moi-même, je prendrai ce bagage avec moi. Je suis en correspondance avec signor Nicolas Karrellas (connu de M. Hobhouse) qui maintenant est à Pise; mais son dernier avis portait simplement que les Grecs sont à présent occupés à organiser leur gouvernement, et les détails de leur administration intérieure; ceci semblerait indiquer de la sécurité, mais la guerre est pourtant loin d'être terminée.

»Les Turcs sont une race obstinée, comme ils l'ont montré dans toutes les guerres précédentes, et ils reviendront à la charge pendant plusieurs années, même s'ils sont battus, comme il faut l'espérer. Mais, dans aucun cas, les travaux du comité ne seront accusés d'inutilité; car, dans le cas même de la soumission et de la dispersion des Grecs, les fonds qui seraient employés à secourir et à rassembler les survivans pour alléger en partie leur détresse, et pour les mettre à même de trouver ou de se faire une patrie (comme tant d'émigrés d'autres nations y ont été obligés), ne manqueraient pas de bénir la main qui donna et celle qui reçut» comme un don de justice et de merci.

»Quant à la formation d'une brigade (dont M. Hobhouse émet l'idée dans sa briève lettre, contenant celle à laquelle j'ai l'honneur de répondre), je me permettrai d'exprimer une opinion qui résulte plutôt, à la vérité, de la triste expérience des brigades embarquées pour le service de la Colombie, que d'essais pratiqués en Grèce,--c'est que le comité devrait plutôt consacrer son attention à la recherche d'officiers expérimentés qu'à l'enrôlement de recrues anglaises, difficilement disciplinables, et peu propres au service dans une guerre irrégulière à côté d'étrangers. Un petit corps de bons officiers, surtout dans l'arme de l'artillerie; un ingénieur avec les munitions indiquées par le capitaine Blaquière comme les plus nécessaires (en quantité déterminée par la sagesse du comité); voilà, ce me semble, des secours d'une haute utilité. De plus, les officiers qui auraient déjà servi dans la Méditerranée devraient être pris de préférence, attendu que la connaissance de l'italien est presque indispensable.

»Il faudrait aussi avertir qu'on ne va pas en Grèce «pour dévorer le beefsteak et s'enivrer de porter»,--mais que la Grèce,--qui, depuis ces dernières années, n'a point été richement fournie en comestibles,--est à présent par excellence un pays de privations. Cette remarque peut sembler superflue; mais j'ai dû la faire, en observant que plusieurs officiers étrangers, italiens, français et allemands (ces derniers sont les moins nombreux) sont revenus tout dégoûtés, parce qu'ils s'étaient imaginé qu'ils allaient faire une partie de plaisir, ou chercher une haute paie, une promotion rapide, et peu de besogne. Ils se plaignent aussi d'avoir été mal accueillis par le gouvernement ou par les habitans; mais bon nombre de ces gens-là étaient de purs aventuriers, attirés par le désir du commandement et du butin, et désappointés dans cette double espérance. J'ai vu les Grecs repousser vivement l'accusation du défaut d'hospitalité, et déclarer qu'ils partageaient leur ration jusqu'à la dernière miette avec les volontaires étrangers.

»Je n'ai pas besoin de représenter au comité le grand avantage que doit procurer le succès des Grecs à la Grande-Bretagne, et les probabilités des nouvelles relations commerciales qui s'ouvriraient en conséquence avec l'Angleterre; parce que je suis persuadé que le principal but du comité est l'émancipation de cette nation, sans aucune vue d'intérêt. Mais la considération précédente peut avoir quelque poids auprès du peuple anglais, passionné comme il l'est maintenant pour toute espèce de spéculation;--ceux qui se résolvent à émigrer n'auront plus besoin de traverser les mers d'Amérique; les îles grecques seules leur fourniront des ressources incomparables; le bon marché non-seulement des objets de première nécessité, mais même des objets de luxe (c'est-à-dire, de luxe fourni par la nature), laisse bien loin derrière lui le cap de Bonne-Espérance, la terre de Van-Diemen, et les autres lieux de refuge que la population anglaise va chercher à travers les flots.

».....................................................

»J'écrirai à M. Karrellas. J'attends une lettre du capitaine Blaquière, qui m'a promis de m'écrire bientôt des nouvelles du chef-lieu du gouvernement des Sept-Iles. Je lui ai donné une lettre d'introduction pour lord Sydney Osborne, à Corfou; mais comme lord Sydney est au service du gouvernement, il ne lui accordera qu'une réception _circonspecte_.»

LETTRE DXXI.

A M. BOWRING.

Gênes, 21 mai 1823.

MONSIEUR,

«Je reçus hier la lettre du comité, datée du 14 mars. Je ne sais quelle est la cause du retard. La lettre m'a été envoyée de Paris par M. Galignani, qui me marquait qu'il ne l'avait eue entre les mains que quatre jours, et qu'elle lui avait été remise par un M. Grattan. J'ai à peine besoin de vous dire que j'accède avec joie à la proposition du comité, et que je tiens à grand honneur d'avoir été jugé digne d'être admis au nombre de ses membres. J'ai aussi des grâce à rendre, surtout à vous, monsieur, pour la lettre extrêmement flatteuse qui accompagne la proposition.