Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 5

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«Je viens de voir quelques-uns de vos amis, qui me firent hier une visite, que, par considération pour eux et pour vous, je leur ai rendue aujourd'hui;--vu que je réserve ma peau d'ours, mes dents et mes griffes pour nos ennemis.

»J'ai vu aussi Henri F***, fils de lord H***, pour la première fois depuis que je l'avais laissé, enfant doux et de santé délicate, sans cravatte et en jaquette, il y a sept ans, à l'époque de mon éclipse,--de ma troisième éclipse, je crois, attendu que j'en ai généralement une tous les deux ou trois ans. Je pense que ce jeune homme à la plus douce et la plus aimable expression de physionomie que j'aie jamais vue, et des manières correspondantes. Si à ces avantages il joint les talens héréditaires, il maintiendra, j'espère, le nom de F*** dans toute sa fraîcheur durant un demi-siècle encore. Je parle d'après un rapide coup-d'oeil, mais j'aime toujours à céder à de telles impressions; car j'ai toujours trouvé que ceux que j'aimai le mieux et le plus long-tems me plurent à la première vue; et j'aimai toujours ce garçon,--en partie, peut-être, à cause d'une ressemblance dans le cas le moins heureux de nos destinées,--je veux dire, pour éviter les méprises, qu'il boite comme moi. Mais il y a cette différence que, lui, il paraît être un ange qui s'est foulé le pied contre une étoile, tandis que, moi, je suis «le diable boiteux.» Sobriquet qu'à mon grand étonnement, parmi tant de _nominis umbroe_[24], les orthodoxes ne m'ont pas encore appliqué.

»Vos autres alliés, que j'ai trouvés être de fort agréables personnages, sont _milor_ B*** et son _épouse_, voyageant avec un fort beau compagnon, qui «sous la forme d'un comte français» (pour me servir de la phrase de Farquhar dans le _Stratagême des Petits-Maîtres_), a tout l'air d'un Cupidon déchaîné, et se trouve être un des rares spécimens que j'aie vus de notre type idéal d'un Français d'avant la révolution. Milady semble consommée en littérature,--et c'est à cela, ainsi qu'à la liaison de la famille avec votre Honneur, que j'attribue le plaisir d'avoir vu ces voyageurs. Elle est, de plus, fort jolie, même le matin,--genre de beauté que le soleil d'Italie n'éclaire pas si souvent que le chandelier. Certainement les femmes anglaises durent plus long-tems que leurs voisines du continent............................. ........................................................

[Note 24: Ombres de nom. (_Note du Trad._)]

»Vos amis me donnent de bonnes nouvelles de vous et de vos «anges emprisonnés,» ou peu s'en faut. Mais pourquoi avez-vous changé votre titre?--Vous vous en repentirez un jour. Les bigots ne vous pardonneront jamais,--et d'ailleurs, leur pardon en vaut-il la peine? Je présume que je suis un chrétien plus orthodoxe que vous n'êtes; et, toutes les fois que je vois un homme véritablement chrétien, soit en pratique, soit en théorie (car je n'ai jamais encore trouvé un individu qui, mis à l'épreuve, se montrât tel sous l'un et l'autre rapport), je suis son disciple. Mais, jusqu'à présent, je ne puis me soumettre à nos marchands de dîmes,--et je ne puis m'imaginer pourquoi vous avez circoncis des séraphins.

»J'ai été bien plus persécuté que vous, comme vous en pouvez juger par ma présente décadence,--car je suis aussi bas en popularité et en librairie que quelque auteur que ce soit. Au moins, mes amis m'en assurent;--grand merci de leur bonté! Ils en accusent Hunt, mais ils ont tort:--ce doit être, en partie du moins, ma faute propre,--ainsi soit-il! Quant à Hunt, je m'applaudis de ne pas l'avoir laissé mourir de faim dans la rue, préférablement à tout honneur personnel qui aurait pu provenir d'une si naïve philantropie. J'agis réellement par principe en cette affaire, car nous n'avons rien de commun; et je ne puis vous décrire la désespérante sensation que j'éprouve à faire quelque chose pour un homme qui semble ne pouvoir ni ne vouloir plus rien faire pour lui: c'est comme si on retirait de la rivière un homme qui va droit s'y jeter de nouveau. Pendant ces trois ou quatre dernières années, Shelley l'a assisté, et tiré une fois d'embarras. Depuis la mort de Shelley,--et même auparavant,--j'ai fait ce que j'ai pu; mais il n'est pas en mon pouvoir de prolonger une telle assistance. Je voudrais que Hunt retournât en Angleterre, je lui donnerais les moyens de s'y placer dans une situation confortable. Somme toute, sa position n'y est plus aussi mauvaise, puisque une portion de ses dettes est payée, etc., etc. Il serait sur les lieux pour continuer son journal avec son frère, qui semble un homme sensé, franc, fort et patient.....»

BYRON.

La nouvelle amitié dont Byron annonce ici le commencement, et dans laquelle je fus bien aise, comme ami commun des deux parties, de le voir s'engager, fut pour lui une grande source de plaisir durant le séjour des nobles voyageurs à Gênes. En effet, il s'était si long-tems persuadé que tous ses compatriotes hors d'Angleterre ne le regardaient que comme un proscrit ou une curiosité, que chaque fois qu'il recevait d'eux un accueil amical, il en éprouvait autant de surprise que de plaisir; et son esprit, en renouant les liaisons et les habitudes anglaises, goûtait une sensation de bien-être pareil au plaisir de respirer l'air natal.

Dans la vue d'engager ses amis à prolonger leur séjour à Gênes, il leur suggéra l'idée de prendre une jolie _villa_, nommée _il Paradiso_, dans le voisinage de la sienne, et les accompagna pour la visiter avec eux. Ce fut à cette occasion qu'en entendant lady B*** exprimer l'intention de fixer sa résidence dans ce lieu, il composa l'impromptu suivant:

Sous les yeux de ***, Le paradis convoité Devrait être aussi pur de mal que le paradis primitif; Mais, si la nouvelle Ève Soupirait après une pomme, Quel mortel ne jouerait volontiers le rôle du diable!

Je n'omettrai pas non plus une pièce de vers adressée à la même dame, dont la beauté et le talent auraient eu droit d'attendre, de la plume de Lord Byron, un tribut d'hommages plus ardens. Cette pièce est fort intéressante, en ce qu'elle peint ce sentiment de la vieillesse qui se glissait si prématurément dans l'ame du noble poète.

A LA COMTESSE DE B*****.

I.

Vous m'avez demandé des vers:--simple demande, Qu'un rimeur ne saurait refuser sans paraître bizarre. Mais mon Hippocrène était dans mon coeur, Et mes sentimens, source de ma verve, sont taris.

II.

Si j'étais ce que je fus, j'aurais chanté Ce que Lawrence a si bien peint; Mais aujourd'hui le son expirerait sur mes lèvres, Le sujet est trop doux pour mon luth.

III.

Mon feu d'autrefois n'est plus qu'une cendre; Le barde est mort dans mon sein; Au lieu d'aimer, je ne fais plus qu'admirer, Et mon coeur est aussi chenu que ma tête.

IV.

Ma vie ne se date point par les années,-- Il y eut de courts instans qui, comme une charrue, Tracèrent leurs sillons en rides profondes Dans mon ame comme sur mon front.

V.

Que la brillante jeunesse aspire A chanter ce que je contemple en vain; Le chagrin a ravi à ma lyre La corde digne de ce chant. B.

Les lettres suivantes, écrites durant le séjour de ces nobles voyageurs à Gênes, intéresseront la curiosité du lecteur.

LETTRE DXII.

AU COMTE DE B***.

5 avril 1823.

MON CHER LORD,

«Comment va votre goutte? ou plutôt comment allez-vous? Je vous renvoie le journal du comte ***, production fort extraordinaire, et d'une triste vérité en tout ce qui concerne la haute société d'Angleterre. Je connais ou connus personnellement la plupart des personnages et des sociétés qu'il décrit; et depuis que j'ai lu ses observations, mes souvenirs me semblent des souvenirs d'hier. Je plaiderais toutefois en faveur d'un petit nombre d'exceptions, que je mentionnerai bientôt. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce jeune homme ait pénétré, non le fait, mais le mystère de l'ennui anglais à vingt-deux ans. J'avais environ le même âge quand je fis la même découverte, à-peu-près dans les mêmes cercles--(car, parmi les personnes citées, à peine y en a-t-il une que je n'aie vue alors journellement ou nuitamment, et j'étais lié plus ou moins intimement avec la plupart d'entre elles);--mais je n'aurais jamais pu faire une si bonne description. Il faut être Français pour faire cela.

»Mais il doit aussi avoir été à la campagne durant la saison de la chasse, avec «une compagnie choisie d'hôtes distingués,» comme disent les journaux. Il doit avoir vu les _gentlemen_ après dîner (les jours de chasse), et durant la soirée qui vient ensuite, où les femmes ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été chassées. J'aurais désiré qu'il eût été à un dîner en ville chez lord C***, peu nombreux, mais choisi, et composé des gens les plus amusans. Le dessert fut à peine sur table, que, de douze convives, j'en comptai cinq endormis; et parmi ces cinq étaient Tierney, lord *** et lord ***; j'ai oublié les deux autres; mais c'étaient des hommes d'esprit ou des orateurs,--peut-être des poètes.

»Mon séjour en Orient et en Italie m'a rendu un peu indulgent pour la sieste,--mais on la fait régulièrement dans les pays chauds: on s'y livre dans la solitude, ou tout au plus en tête-à-tête avec une compagne, et on se retire paisiblement dans ses appartemens, pour éviter le soleil pendant une heure ou deux.

»Certes, le journal de votre ami est une production formidable. Hélas! nos chers compatriotes ne sont connus que pour être ennuyés, et non pour ennuyeux; et je présume que la révélation désagréable de cette dernière vérité ne sera pas mieux reçue que les vérités ne le sont ordinairement. J'ai lu le tout avec une grande attention, et j'y ai trouvé de l'instruction; je suis trop bon patriote pour dire _du plaisir_,--du moins je ne le dirais pas, quoique je pusse le penser. J'ai montré le journal (ce n'est pas un manque de discrétion, j'espère) à une jeune dame italienne de haut rang, très-instruite, et qui passe ou passa pour être une des trois plus célèbres beautés du district de l'Italie, où sa famille et sa parenté résidaient dans des tems moins orageux sous le rapport de la politique (et ce n'est pas à Gênes, par parenthèse); cette dame en a été fort contente, et elle dit qu'elle y a puisé une meilleure notion de la société anglaise que dans toutes les discussions métaphysiques de Mme de Staël sur le même sujet, dans son ouvrage sur la révolution. Je vous prie de remercier le jeune philosophe, et de faire mes complimens à lady B*** et à sa soeur.

»Croyez-moi votre très-obligé et fidèle ami.»

N. B.

«_P. S._ Les lettres particulières parlent de trouble ou de complot dans l'armée française des Pyrénées,--de généraux soupçonnés ou congédiés,--d'un voyage du ministre de la guerre pour voir l'affaire sur les lieux.

»Dites au comte *** qu'il ne rapporte pas toujours les noms d'une façon intelligible, surtout ceux des clubs; il parle du Watts-Club,--peut-être a-t-il raison; mais, de mon tems, c'était le Watter's-Club qui était le club des dandys; j'en étais membre (sans être dandy toutefois) au tems de sa plus grande gloire, lorsque Brummel, Mildmay, Alvanley et Pierrepoint donnaient les bals de dandys; c'est nous qui fîmes, c'est-à-dire le club fit la fameuse mascarade à Burlington-House pour Wellington. Il ne parle pas de l'Alfred, qui était le plus recherché et le plus ennuyeux de tous, comme je le sais pour en avoir aussi été membre.»

LETTRE DXIV[25].

AU COMTE DE B***.

14 avril 1823.

«Je suis vraiment fâché de ne pouvoir vous accompagner dans votre promenade équestre ce matin, attendu que je me suis fait un très-grand mal au visage, en y appliquant un caustique sur une verrue, d'après l'avis du médecin. Je ne sais si j'ai employé une trop forte dose, mais toujours est-il que non-seulement j'ai souffert une vive douleur, mais encore la partie malade et ses environs immédiats sont devenus tout noirs. Comme je ne veux effrayer ni vos chevaux, ni leurs cavaliers, j'aime mieux attendre, pour vous voir, jusqu'à six heures; j'espère qu'alors j'aurai repris un air plus chrétien, et que je serai redevenu semblable aux créatures humaines: Mon mal s'est étendu en partie à mes doigts; car, en essayant de retirer le noir au moins de ma lèvre supérieure, je n'ai fait qu'en teindre ma main droite, et ni le jus de citron, ni l'eau de Cologne, ni aucune autre eau, n'ont pu la délivrer de ces taches par trop semblables à l'encre..... En tout cas, je vous verrai à six heures, à la faveur du crépuscule.

»Pour toujours et de coeur, etc.

[Note 25: La lettre 513 a été supprimée.]

11 heures.

»_P. S._ J'écrivais le billet ci-dessus à trois heures du matin. Je regrette de vous dire que toute la peau, dans l'espace d'environ un pouce carré au-dessus de ma lèvre supérieure, s'est détachée, en sorte que je ne puis ni me raser, ni mâcher, et que je suis également incapable de paraître à votre table, et d'en partager l'hospitalier repas................ .................................................

LETTRE DXV.

AU COMTE ***[26].

«Mon cher comte *** (si vous me permettez de m'adresser à vous si familièrement), vous devriez vous contenter d'écrire dans votre langue, comme Grammont, et de réussir à Londres comme personne n'a réussi depuis les jours de Charles II et les Mémoires d'Antonio Hamilton, sans vous jeter dans notre barbare idiome,--que, d'ailleurs, vous comprenez et écrivez mieux qu'il n'en est digne.

Mon «approbation», comme il vous plaît de dire, a été sincère, mais peut-être elle n'a pas été impartiale; car, bien que j'aime ma patrie, je n'aime pas mes compatriotes,--du moins, tels qu'ils sont à présent. Et, outre la séduction du talent et de l'esprit qui brillent dans votre ouvrage, je crains d'avoir éprouvé aussi l'attrait de la vengeance. J'ai vu et senti presque tout ce que vous avez si bien dépeint. J'ai connu ces personnes et ces réunions si bien décrites (c'est-à-dire la plupart d'entre elles),--et les portraits sont si ressemblans, que je ne puis qu'admirer le peintre non moins que son ouvrage.

[Note 26: La lettre est adressée au jeune comte français, dont le nom est supprimé dans le texte anglais. (_Note du Trad_.)]

»Mais j'en suis fâché pour vous; car si vous connaissez si bien la vie à votre âge, que deviendrez-vous quand l'illusion sera encore plus dissipée? Mais, n'y songez pas:--en avant!--vivez tant que vous pourrez; et puissiez-vous jouir pleinement des nombreux avantages que vous possédez en jeunesse, en talens et en beauté! c'est le voeu d'un--Anglais,--mais ce n'est pas être traître à mon pays; car ma mère était écossaise, mon nom et ma famille sont normands; et, pour moi, je ne suis d'aucun pays. Quant à mes «oeuvres» qu'il vous plaît de citer, qu'elles aillent au diable, d'où (si vous en croyez maintes personnes) elles sont venues.

»J'ai l'honneur d'être votre obligé, etc.»

A cette époque, survint une circonstance qui montre, à l'honneur des tendances désormais meilleures de son caractère, combien étaient diminués et adoucis ses ressentimens, auparavant si vifs, au sujet de ses différends conjugaux. On a vu que sa fille Ada,--surtout depuis la perte du seul être dont il espérait devoir l'attachement au lien du sang,--était devenue l'objet constant et chéri de ses pensées; et il était bien naturel que, avec un coeur aimant comme le sien, en se livrant ainsi à sa tendresse pour sa fille, il se trouvât insensiblement disposé à des sentimens plus doux envers la mère. Un Anglais, dont la soeur était connue pour être l'amie et la confidente de lady Byron, étant alors à Gênes, et visitant habituellement les nouveaux amis du poète, Lord Byron, un jour, en conversant avec lady ***, prit occasion de dire qu'elle lui rendrait un service essentiel si, par la médiation de ce monsieur et de sa soeur, elle pouvait obtenir pour lui de lady Byron, ce qu'il avait depuis long-tems désiré avoir entre les mains, une copie de son portrait. Comme on lui représentait, dans le cours de cette même conversation et d'une autre, que lady Byron, au dire de ses amis, était dans une alarme continuelle qu'il ne vînt en Angleterre réclamer sa fille, ou l'inquiéter de quelque façon, il déclara qu'il était prêt à donner toutes les assurances nécessaires pour calmer une telle appréhension; et bientôt après il écrivit la lettre suivante, relativement à ces deux points.

LETTRE DXVI.

A LA COMTESSE DE B***.

3 mai 1823.

CHÈRE LADY ***,

«Ma lettre a pour but d'obtenir une copie de cette miniature de lady Byron, qui appartenait à feue lady Noël, attendu que je n'ai aucun portrait, ni même aucun souvenir de lady Byron, toutes les lettres qu'elle m'avait écrites étant entre ses mains lorsque je quittai l'Angleterre, et toute correspondance épistolaire ayant depuis cessé entre nous,--du moins de sa part.

»Mon message, par rapport à l'enfant, est, à l'effet de déclarer--qu'en cas d'accident survenu à la mère, si je lui survivais, mon désir serait d'exécuter ses plans à la lettre, soit pour l'éducation de notre fille, soit par rapport à la personne ou aux personnes à qui lady Byron pourrait souhaiter de confier cette éducation. Je n'ai aucune intention d'intervenir en ce point, tant qu'elle vivra; et je présume que ce serait une consolation pour elle (si elle est malade, comme j'en ai reçu l'avis) de savoir qu'en aucun cas on ne ferait rien, en tant qu'il dépendrait de moi, qui ne fût strictement conforme aux désirs et aux intentions de lady Byron,--de quelque façon qu'elle jugeât à propos de me les transmettre.

»Croyez-moi, chère lady B***, votre obligé, etc.»

Cette négociation, dont je ne connais point les résultats--(et je ne sais même pas si elle a jamais été menée à fin)--jeta naturellement et fréquemment la conversation sur le sujet du mariage de Lord Byron,--sujet que mon noble ami était toujours le premier à soulever,--et le récit qu'il donna alors, tant des circonstances de la séparation que de sa complète ignorance des causes qui la provoquèrent, fut, à ce que je vois, exactement semblable aux déclarations faites par lui, dans toutes les occasions où la question se présenta, avec un air de sincérité auquel il était impossible de ne pas ajouter foi.--«Quant aux causes réelles de la séparation--(dit-il dans le cours d'une de ses conversations), je vous déclare que, même aujourd'hui, je les ignore totalement, vu que lady Byron n'a jamais voulu préciser ses motifs, et a refusé de répondre à mes lettres. Je lui ai écrit plusieurs fois, et je suis encore dans l'usage de le faire; mais je ne lui ai pas toujours envoyé mes lettres, après les avoir écrites, simplement parce que je désespérais qu'elles produisissent le moindre bien. Vous pourrez, si vous voulez, en voir quelques-unes;--elles serviront à jeter quelque lumière sur mes sentimens.»

Par conséquent, un jour ou deux après, Lord Byron envoya à lady *** une de ces lettres qu'il avait gardées par devers lui, incluse dans la suivante.

LETTRE DXVII.

A LA COMTESSE DE ***.

Albaro, 6 mai 1823.

MA CHÈRE LADY ***.

«Je vous envoie la lettre que j'avais oubliée, et le livre[27] dont j'aurais dû me souvenir. Il contient de sombres vérités, quoique, à mon avis, ce soit un ouvrage trop triste pour avoir jamais été populaire. La première fois que je le lus (non dans l'édition que je vous envoie:--je me la suis procurée depuis), ce fut d'après le désir de Mme de Staël, que le monde, dans sa bienveillance, supposait être l'héroïne de ce roman,--supposition fausse, dont cette célèbre dame était furieuse. Ce fut en Suisse, dans l'été de 1816. ...................................................

»La lettre ci-jointe ne fut pas envoyée à sa destination, parce que je désespérais qu'elle produisît le moindre bien. J'étais extrêmement sincère quand je l'écrivis, et je le suis encore....................... ......................................................

»Votre très-sincère, etc.»

* * * * *

Je vais maintenant produire la lettre incluse dans la précédente, et peu de mes lecteurs, je crois, disconviendront que si l'auteur de la lettre suivante n'a pas eu le bon droit de son côté, il n'ait eu au moins la plupart des bons sentimens qui en sont en général l'ordinaire apanage.

[Note 27: _Adolphe_, par M. Benjamin-Constant. (_Note de Moore_.)]

LETTRE DXVIII.

A LADY BYRON.

(A l'adresse de l'honorable Mrs. Leigh, à Londres.)

Pise, 17 novembre 1821.

«Je dois accuser réception des cheveux d'Ada, qui sont fort doux et fort jolis, et déjà presque aussi noirs que les miens l'étaient à l'âge de douze ans, si j'en juge d'après le souvenir de ceux qu'on me prit à cet âge, et qui sont entre les mains d'Augusta; mais ils ne frisent pas,--peut-être parce qu'on les laisse grandir.

»Je vous remercie aussi pour l'inscription de la date et du nom, et je vais vous dire pourquoi.--Je crois n'avoir en ma possession, que ces deux ou trois mots de votre écriture, car je vous ai rendu vos lettres; et, hormis le mot _ménage_, écrit deux fois dans un vieux livre de comptes, je n'avais rien de votre main. Je brûlai votre dernière note pour deux raisons:--premièrement, elle était écrite dans un style peu agréable; et, secondement, je désirais recevoir votre écriture sans ces documens, qui sont la ressource vulgaire des gens soupçonneux.

»Je présume que ce billet vous parviendra vers l'anniversaire de la naissance d'Ada:--c'est le 10 décembre, je crois. Elle aura alors six ans,--en sorte que dans douze, j'aurai quelque chance de la voir;--peut-être sera-ce plus tôt, si je suis obligé d'aller en Angleterre pour affaires ou pour tout autre motif. Rappelez-vous toutefois une chose, soit que nous nous trouvions loin ou près l'un de l'autre;--chaque jour qui passe sur notre séparation, doit, ce me semble, après un si long intervalle, adoucir nos sentimens réciproques, qui auront toujours un point de ralliement tant que notre enfant existera, existence dont, je présume, nous souhaitons tous deux le prolongement au delà de la nôtre.

»Le tems qui s'est écoulé depuis notre séparation a été plus considérable que la totalité de la courte durée de notre union, et la période presque aussi courte de nos relations antérieures. Nous fîmes tous deux une méprise amère; mais aujourd'hui la chose est faite et irrévocable. Car, à l'âge de trente-trois ans qui est le mien, et au vôtre qui n'en diffère que de peu d'années de moins, quoiqu'on n'ait pas encore parcouru une très-longue période de la vie, pourtant on est à l'époque où les habitudes et les opinions sont généralement trop formées pour admettre des modifications; et comme nous ne pûmes pas nous convenir quand nous étions plus jeunes, aujourd'hui nous ne le pourrions pas sans difficulté.