Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 4
»J'espère que vous avez un hiver plus doux que le nôtre. Nous avons eu des inondations dignes du Pô, et le paratonnerre de ma maison a été frappé (ou présumé l'avoir été) par un coup de tonnerre. J'étais si près de la fenêtre, que j'ai été ébloui, et que mes yeux ont souffert plusieurs minutes, et tout le monde dans la maison a senti une secousse électrique au même moment. Mme Guiccioli a été effrayée, comme bien vous pensez.
»J'ai depuis pensé que vos bigots m'auraient «bâté d'un jugement» (comme Thwackum en bâta Square quand celui-ci mordit sa langue en parlant métaphysique), s'il me fût survenu quelque accident. Ces gens-là oublient toujours le Christ dans leur christianisme, et ce qu'il dit quand «la tour de Siloam tomba.»
»C'est aujourd'hui le 9, et le 10 est l'anniversaire de la naissance de ma fille Ada. J'ai commandé, comme régal, la côtelette de mouton et une bouteille d'ale. Ma fille a, je crois, sept ans. Vous ai-je jamais conté que le jour de mon anniversaire je dîne avec des oeufs, du lard, et une bouteille d'ale. Car, une fois par hasard, c'est là mon repas et ma boisson de prédilection, mais comme ce régime m'est contraire, je n'en use que dans les grands jubilés,--une fois en quatre ou cinq ans.
»Je vois qu'on représente les Hunt et Mrs. Shelley comme vivant dans ma maison: c'est un mensonge. Ils demeurent à quelque distance, et je ne les vois pas deux fois par mois. Je n'ai pas vu M. Hunt douze fois depuis mon arrivée à Gênes ou aux environs.»
LETTRE DVI.
A M. MURRAY.
Gênes, 25 octobre 1822.
«Je vous ai renvoyé la _Quarterly_ sans la lire, résolu que je suis à ne plus lire les articles, bons, mauvais ou indifférens, des ouvrages périodiques: mais «qui peut gouverner la destinée?» Galignani, auquel mes études anglaises sont bornées, a inséré au moins la moitié de l'article dans l'infatigable compilation qui grippe nos sous chaque semaine; et comme l'article «semblable à une mort honorable, est survenu à l'improviste», je l'ai parcouru. Je dois dire, qu'au total (c'est-à-dire, au total de la moitié que j'ai lue, car l'autre moitié doit faire partie du _Galignani_ de la semaine prochaine), il est extrêmement favorable. Comme je prends le bien en bonne part, je ne dois ni ne veux chercher noise pour le mal. Ce que l'auteur dit de _Don Juan_ est dur, mais inévitable. Il est obligé de suivre ou du moins de ne pas contrecarrer directement l'opinion d'un parti, qui domine sans être néanmoins entièrement affermi. Une Revue peut diriger et détourner les courans de l'opinion, mais non s'y opposer directement. _Don Juan_ sera bientôt reconnu pour ce que j'ai voulu en faire,--pour une satire sur les abus des sociétés de ce siècle, et non pour un éloge du vice. Il peut être par fois voluptueux:--je n'en puis mais. Arioste est pire; Smollett (voir lord Strutwell, dans le deuxième volume de _Roderick Random_) dix fois pire, et Fielding ne vaut pas mieux. La jeune fille ne se pervertira pas en lisant _Don Juan_: non, encore une fois, non; elle recourra pour cela aux poèmes de Little et aux romans de Rousseau, ou même à l'immaculée Mme de Staël. Voilà les auteurs qui l'exciteront, et non pas _Don Juan_, qui rit de cela, et--et--de bien d'autres choses. Ne vous inquiétez pas;--ça ira! ....................................................
»Or, voyez-vous ce que vous et vos amis avez fait par votre imprudente brutalité?--Vous avez cimenté une sorte de liaison que vous vous efforciez de prévenir, et qui, si les Hunt eussent prospéré, n'aurait pas probablement continué. Maintenant je ne les quitterai pas dans leur adversité, dussé-je sacrifier mon caractère, ma renommée, mon argent, etc., etc.
»Je vous ai déjà expliqué mes premiers motifs (dans la lettre que vous avez jugé à propos de montrer); ce sont les véritables, et j'y persiste; je vous le dis, et l'ai dit à Leigh Hunt, quand il me questionna au sujet de cette lettre. Il a été vivement choqué, et ne me pardonnera jamais au fond; mais je n'en puis mais. Je n'eus jamais intention de faire parade de mes sentimens; mais puisqu'il s'est décidé à me questionner, je n'ai pu que répondre la pure vérité, et je déclare n'avoir vu dans la lettre rien qui pût le choquer, à moins que je n'aie dit qu'il était _une charge importune_, ce que je ne me rappelle pas. Si leur journal avait réussi, et que j'en eusse aidé le succès, après avoir été le pilote qui les eût mis en mer loin d'un bord dangereux, je les aurais ensuite laissé continuer eux-mêmes une navigation prospère. Maintenant je ne puis ni ne veux les abandonner parmi les écueils.
»Quant à une communauté de sentimens, de pensées ou d'opinions, entre Leigh Hunt et moi, il n'y en a que peu ou même pas du tout. Nous nous voyons rarement, presque jamais; mais je le crois un homme de bons principes et de capacité. Je ne sais dans quel monde il a vécu: j'ai vécu dans trois ou quatre; mais dans aucun qui ressemblât à ses John Keats et à sa _terra incognita_, des kanguroos. Hélas! le pauvre Shelley, comme il aurait ri s'il avait vécu! Comme nous avions coutume de rire parfois de diverses choses qui sont sérieuses dans les faubourgs!
»Vous vous êtes tous mépris sur le compte de Shelley. Vous ne savez pas combien il était doux, tolérant, sociable, et que, dans un salon, il avait aussi bon ton que qui que ce fût, quand il voulait et où il voulait.
»J'ai idée de faire une course jusqu'à Naples (_solus_, ou tout au plus _cum sola_) le printems prochain, et d'écrire, quand j'aurai étudié le pays, un cinquième et un sixième chants de _Childe Harold_; mais ce n'est qu'une idée pour le moment, et j'ai d'autres excursions et voyages en tête.
»Tout à vous, etc.»
N. B.
«_P. S._ La famille Gamba, le père, la mère et la fille, habitent avec moi, d'après la recommandation de M. Hill (le ministre), comme dans un asile plus sûr que toute autre résidence contre les persécutions politiques; mais ils occupent un corps-de-logis d'une vaste maison, et moi l'autre, et nos demeures sont tout-à-fait séparées.
»Depuis que j'ai lu la _Quarterly_, je dois biffer, dans les six ou sept derniers chants de _Don Juan_, deux ou trois passages où j'avais légèrement frappé sur deux ou trois de vos auteurs; je ne veux pas rendre le mal pour le bien. Ce que j'ai lu de l'article m'a beaucoup plu.
»M. J. Hunt sera très-probablement l'éditeur des nouveaux chants: avec quelle perspective de succès? je n'en sais rien, et peu m'importe en tant que j'y suis intéressé: mais j'espère qu'il en tirera quelque profit; car c'est un homme raide, brusque et consciencieux, et je l'aime; il est tel que Prynne ou Pym ont pu être. Je ne vous en veux pas d'avoir refusé les nouveaux chants.
»Avez-vous secouru Mme de Jossy, comme je vous en priais? Je lui ai envoyé trois cents francs. Recommandez-la, voulez-vous, au Fonds Littéraire ou dans vos cercles.»
LETTRE DVII.
A LADY ***.
Albaro, 10 novembre 1822.
...............................................
»Le chevalier a persisté à se déclarer un homme indignement maltraité, et à vous peindre comme une Calypso au coeur froid, qui égare les gens d'amoureuse disposition sans leur donner aucune sorte de compensation. Pour ma part, je pense que vous avez tout-à-fait raison; et je vous assure qu'une femme (dans la constitution actuelle de la société en Angleterre), en accordant des avantages à un homme, peut espérer un amant, mais trouve tôt ou tard un tyran; et ce n'est peut-être pas la faute de l'homme, mais le résultat nécessaire et naturel des circonstances sociales, qui, dans le fait, exercent également leur tyrannie sur l'homme comme sur la femme, c'est-à-dire si l'un ou l'autre a quelque sentiment et quelque honneur.
»Vous pouvez m'écrire à votre gré et suivant votre loisir. J'ai toujours eu pour maxime, et j'ai vérifié par expérience, qu'un homme et une femme contractent une amitié bien plus étroite qu'il n'en peut exister entre deux personnes du même sexe; mais à la condition qu'ils ne se soient jamais fait, ni ne se fassent jamais l'amour. Les amans peuvent être, et, en vérité, sont ordinairement ennemis; mais ils ne peuvent jamais être amis, parce qu'il y a toujours un levain de jalousie et un peu d'égoïsme dans toutes leurs spéculations.
»En vérité, je regarde l'amour comme une sorte de transaction hostile, nécessaire pour favoriser ou rompre des mariages, et pour faire aller le monde; mais non comme une sinécure pour les parties intéressées. ....................................................
»Croyez-moi, etc.»
LETTRE DVIII.
A M. MOORE.
Gênes, 20 février 1823.
MON CHER TOM,
»Quant à Hunt, je le vois peu,--une fois par mois à-peu-près, et toujours pour ses affaires. Vous pouvez facilement présumer que je connais trop peu Hampstead et ses satellites pour avoir beaucoup de communication ou de communauté d'idées avec lui. Toutes mes relations actuelles avec lui sont nées du désastre inattendu de Shelley. Vous ne voudriez pas que je l'eusse laissé dans la rue avec sa famille, dites-moi? Et quant à l'autre plan que vous mentionnez, vous oubliez combien Hunt eût été humilié par la supposition que ses écrits dussent périr morts-nés[21]. Réfléchissez un moment: c'est peut-être l'homme le plus vain du monde; du moins ses amis le disent à haute voix; et s'il était dans une autre situation, je serais peut-être tenté de lui donner un croc-en-jambe; mais non pas à présent,--car ce serait cruel. C'est une maudite affaire; mais ni le motif, ni le moyen ne pèsent sur ma conscience, et il se trouve que lui et son frère ont tiré une grande utilité de la publication sous un point de vue pécuniaire. Son frère est un homme ferme et hardi, tel que Prynne, par exemple, et plein de courage moral, et même, dit-on, de courage physique. ..................................................
[Note 21: Je donnerai le passage de ma lettre, auquel Byron fait allusion. (_Note de Moore_.)]
»Tout à vous à jamais.»
N. B.
Lord Byron, depuis quelque tems, avait, comme on peut le remarquer dans ses lettres, commencé à s'imaginer que sa réputation en Angleterre était sur son déclin. La même soif de la gloire, et la même sensibilité à tout changement passager de la faveur populaire, qui jadis portèrent le Tasse à finir par se regarder comme le plus dédaigné des écrivains[22], avaient plus d'une fois disposé Lord Byron, au milieu de tous ses triomphes, sinon à douter de leur réalité, du moins à ne pas croire à leur continuation, et quelquefois même à voir, avec cette douloureuse habileté que la sensibilité fait naître, un présage de chute à venir, ou un symptôme de déclin dans les plus brillans hommages de succès. Cependant, de nouveaux succès vinrent encore dissiper ces défiances, et ce ne fut qu'après avoir formé cette malheureuse coalition avec M. Hunt dans le _Libéral_, que Byron eut quelques motifs réels de soupçonner qu'il avait décliné dans la faveur publique.
[Note 22: Ce poète dit dans une de ses lettres:--«Non posso negare che io mi doglio oltramisura di esser tanto disprezzato dal mondo quanto non è altro scrittore di questo secolo.»--Dans une autre lettre, cependant, après s'être plaint d'être «perseguitato da molti più che non era convenevole,» il ajoute, avec une orgueilleuse préscience de sa renommée future: «La onde stimo di potermene ragionevolmente richiamare alla posterità» (_Note de Moore_.)]
Les principales causes qui engagèrent Lord Byron dans cette indigne alliance, furent d'abord le désir de seconder les vues bienveillantes de son ami Shelley, en invitant M. Hunt à le joindre en Italie; puis, en second lieu, le désir de profiter du secours d'un homme si expérimenté, comme journaliste, dans le projet favori qu'il avait depuis si long-tems entretenu, c'est-à-dire dans la publication d'un ouvrage périodique, où les diverses productions de son génie seraient recueillies aussitôt qu'elles auraient reçu le jour. Toutefois, avec les opinions qu'il avait eues si long-tems sur le caractère et le talent de M. Hunt[23], on doit reconnaître que la facilité avec laquelle il l'admit,--non certes au moindre degré de confiance ou d'intimité, mais à une alliance avouée de réputation et d'intérêt aux yeux du monde, est une inconséquence difficilement explicable, qui décelait, dans tous les cas, une ferme confiance dans le pouvoir de son nom pour résister comme un antidote au ridicule d'une telle association.
Tant que vécut Shelley, la considération que Lord Byron avait pour lui exerça une grande influence sur les relations du noble poète et de M. Hunt. Le bon ton et le savoir-vivre de Shelley prévenaient, par une douce médiation, ces collisions désagréables qui eurent lieu depuis, et durent, comme on peut le concevoir aisément d'après le caractère connu des deux hommes, mettre également à l'épreuve la patience du protecteur et la vanité du protégé. Cependant, du vivant même de leur ami commun, il y avait déjà eu quelques-unes de ces mésintelligences que l'argent fait naître,--humiliantes pour les deux individus entre lesquelles elles s'élèvent, comme si elles participaient à la nature même de leur impure source. La lettre suivante de Shelley en fait foi.
[Note 23: _Voir_ la lettre 317. (_Note de Moore_.)]
A LORD BYRON.
15 février 1822.
MON CHER LORD BYRON,
«Je vous envoie ci-joint une lettre de Hunt, laquelle me fait de la peine sous plus d'un rapport. Vous en remarquerez le _post-scriptum_, et vous me connaissez assez pour sentir quelle pénible tâche c'est pour moi que de le commenter. Hunt m'avait pressé plus d'une fois de vous prier de lui prêter de l'argent. Ma réponse consista à lui envoyer toutes mes épargnes, ce que j'ai littéralement fait. La bonté que vous avez eue de disposer d'une partie de votre maison pour lui, m'a vivement touché, et j'ai de grand coeur accepté de vous ce service en son nom; mais, croyez-moi, sans la moindre intention d'imposer, ou de laisser imposer, tant que je pourrais l'empêcher, une taxe plus lourde sur votre bourse. Comme les choses en sont venues là en dépit de mes efforts, je ne vous cacherai pas la basse situation de mes affaires pécuniaires dans le moment présent,--par conséquent, mon incapacité absolue d'assister encore Hunt.
»Je ne pense pas que la promesse par laquelle le pauvre Hunt s'engage à payer dans un tems donné, ait une grande valeur; mais la mienne est moins exposée au doute, et je serais heureux de me rendre caution de ses engagemens. Je suis si ennuyé de cette affaire que je sais à peine ce qu'il faut vous écrire, et encore moins ce qu'il faudrait vous dire, et j'ai besoin de toute votre indulgence en faveur de mes sentimens et de mes expressions.
»Je vous verrai bientôt. Croyez-moi votre très-fidèle et sincère ami,»
P. B. SHELLEY.
Quant au livre où M. Hunt a jugé convenable de se venger, sur Byron mort, du pénible fardeau des services qu'il avait, à l'heure du besoin, acceptés de Byron vivant, je puis par bonheur m'épargner le dégoût d'en parler longuement, vu l'oubli complet et bien mérité où le volume est tombé. Jamais, en vérité, le monde n'a plus honorablement manifesté ses sentimens de justice sur de telles matières que dans l'accueil universellement fait à ce livre ingrat:--ceux mêmes qui étaient le moins disposés à juger favorablement de Lord Byron, ayant repoussé avec indignation les preuves apportées à l'appui de leur opinion par un homme qui ne rougissait pas d'être redevable de son autorité, comme accusateur, aux facilités qu'il avait eues pour observer en étant abrité et nourri sous le toit de celui qu'il décriait.
Par rapport aux sentimens hostiles manifestés contre moi dans l'ouvrage de M. Hunt, la seule vengeance que je prendrai sera de mettre sous les yeux de mes lecteurs le passage d'une de mes lettres qui provoqua cette hostilité, et qui peut du moins réclamer le mérite de n'être pas une attaque couverte, vu que dans tout le cours de mes remontrances à Lord Byron au sujet de ses nouveaux alliés littéraires, je n'écrivis jamais sur le compte de M. Shelley ou de M. Hunt une seule ligne que je ne prévisse leur devoir être communiquée sur-le-champ par mon correspondant, dont je connaissais depuis long-tems le caractère. Ce manque de discrétion était un défaut dans mon noble ami, je ne veux pas le nier; mais, comme il n'était point déguisé, on pouvait facilement s'en garantir, et par conséquent il était peu dangereux. D'ailleurs, telle est la peine généralement imposée à la franchise; et ceux qui se seraient flattés qu'un homme aussi communicatif que Lord Byron sur ses propres affaires pût être plus discret en faveur des confidences d'autrui, n'auraient eu à blâmer que leur propre imprudence pour tout le tort que leur confiance en sa discrétion aurait pu leur faire.
Voici le passage que Lord Byron, comme je m'y attendais, montra à M. Hunt, et auquel une de ses lettres (celle du 20 février) fait allusion:
«Je désirerais apprendre que vous voulez vous retirer du _Libéral_. Je suis fâché de vous exhorter à une mesure si contraire à l'intérêt de Hunt; mais je n'hésiterais pas à lui tenir le même langage, si j'étais près de lui. Je voudrais, si j'étais que de vous, le servir par tous les moyens possibles, excepté cette coalition;--je lui donnerais (s'il en acceptait l'offre) les profits des mêmes ouvrages, publiés séparément,--mais je ne me mêlerais pas de cette manière avec autrui. Je ne voudrais pas devenir partie intéressée dans cette espèce de pot au feu mélangé, où la mauvaise saveur d'un ingrédient se communique à tout le reste. Je voudrais, si j'étais que de vous, être seul, réduit à mes propres forces, et, comme tel, invincible.»
Puisque nous en sommes sur M. Hunt, je profiterai de cette occasion pour insérer quelques passages d'une lettre que Lord Byron adressa à une amie de cet homme de lettres, en réponse à un appel fait à ses sentimens concernant son «amitié» avouée pour M. Hunt. Les aveux qu'il y fait sont, je l'avoue, un peu étonnans, et doivent être accueillis avec une indulgence plus qu'ordinaire, eu égard non-seulement à la disposition particulière d'humeur ou d'esprit durant laquelle la lettre fut écrite, mais encore à l'influence des légères brouilleries, des ressentimens accidentels dont le passager souvenir offusquait peut-être alors l'esprit de Byron, et l'indisposait, pour le moment, contre ceux de ses amis que, dans une plus brillante humeur, il aurait proclamé comme les plus chers à son coeur.
LETTRE DIX.
A MRS. ***.
.............................................
«Je présume que vous, du moins, me connaissez assez pour être sûre que je n'ai pu avoir l'intention d'insulter à la pauvreté de Hunt; au contraire, je l'honore pour cette pauvreté même; car je connais ce que c'est, j'ai été aussi embarrassé qu'il le fut jamais, sans m'être aperçu que, dans ce cas, un homme honorable perdît le moins du monde dans sa propre estime. Voulez-vous dire que s'il eût été riche, je me fusse joint à lui pour ce journal? Je réponds par la négative..... Je me suis engagé dans le journal par bienveillance pour lui, et par respect pour son caractère comme littérateur et comme homme; non moins par égard à son courage politique que par compassion pour sa situation présente. J'ai fait cela dans l'espérance qu'avec l'aide d'amis littéraires, apportant chacun leur quote-part littéraire de contributions (ce qui est indispensable pour tout journal d'une nature mixte), il pourrait se rendre indépendant.
»Je l'ai toujours traité, dans nos relations personnelles, avec une si scrupuleuse délicatesse, que je me suis abstenu de donner des avis que je pensais pouvoir être désagréables, de peur qu'il ne les imputât à ce qu'on appelle «l'importance d'un homme qui tire avantage de sa situation.»
»Quant à l'amitié, c'est un penchant pour lequel mon génie est très-borné. Je ne connais point d'être humain mâle (excepté lord Clare, l'ami de mon enfance), pour qui j'éprouve un sentiment digne d'être ainsi qualifié. Toutes mes autres amitiés sont des amitiés selon le monde. Je n'ai même jamais éprouvé une véritable amitié pour Shelley, quelque grandes qu'aient été mon admiration et mon estime pour lui; ainsi, vous voyez que la vanité même n'a pu me séduire sous ce rapport; car, de tous les hommes, Shelley fut celui qui eut la plus haute opinion de mes talens,--et peut-être de mon caractère.
»Je ferai mon devoir envers mes intimes, d'après le principe qu'il faut traiter autrui comme on voudrait soi-même être traité. Je crois avoir ainsi agi envers eux dans la plupart des cas. Je puis trouver du plaisir dans leur conversation,--me réjouir de leurs succès,--être charmé de leur rendre service, ou de recevoir en retour leurs conseils et leurs secours. Mais, s'il s'agit d'amis et d'amitiés, j'ai déjà nommé le seul homme encore vivant pour qui j'éprouve quelque sentiment de ce genre, excepté peut-être Thomas Moore. J'ai eu, et puis encore avoir un millier d'amis, comme on les nomme dans la vie; ils sont, dans la walse de ce monde, ce que sont nos danseuses au bal, oubliées, ou peu s'en faut, après la fête, quoique fort agréables la danse durant. L'habitude, les affaires, la communauté de plaisirs ou de peines, sont des liens de ce genre, et la même foi politique en est une autre.»
LETTRE DX.
A LADY ***.
Gênes, 28 mars 1823.
«M. Hill est ici; je dînai avec lui le samedi de la semaine avant-dernière; et au sortir de sa maison à S.-P. d'Arena, ma voiture se cassa. J'allai à pied jusque chez moi,--l'espace est d'environ trois milles,--ce n'est pas là une prouesse de piéton; mais soit que le passage brusque d'appartemens chauds à un vent froid m'eût glacé, soit que la montée de la colline d'Albaro m'eût échauffé, ou que toute autre cause m'eût indisposé, le lendemain j'eus à la figure une inflammation à laquelle j'ai été sujet cet hiver pour la première fois, et je souffris beaucoup, mais sans courir aucun danger. Ma santé va aujourd'hui comme d'ordinaire. M. Hill est, je crois, occupé de sa diplomatie. Je lui donnerai votre message quand je le reverrai.
»Je ne m'oppose point à faire connaissance avec le marquis Palavicini, s'il a ce désir. Depuis ces derniers tems j'ai peu hanté la société, soit anglaise, soit étrangère; car j'avais vu tout ce qui méritait d'être vu dans la première avant que je partisse d'Angleterre, et à l'époque de la vie où j'étais plus disposé à m'y plaire; et j'ai fait une suffisante expérience de la seconde dans les premières années de ma résidence en Suisse, principalement chez Mme de Staël, où j'allais quelquefois, jusqu'à ce que je fusse devenu las de _conversazioni_ et de carnavals, avec leurs accessoires: ce qu'il y a de fatigant, c'est que si vous allez une fois dans le monde, on compte sur votre présence quotidiennement, ou plutôt nuitamment. J'ai fait le tour des plus célèbres soirées à Venise, et partout où j'ai séjourné quelque tems, chez les Benzona, les Albrizzi, les Michelli, etc., etc., et chez les cardinaux et les divers potentats de la légation en Romagne (c'est-à-dire, à Ravenne), et je ne me suis retiré en Toscane que dans l'intérêt de mon repos. D'ailleurs, si je vais en société, je tombe à la longue dans des embarras d'un genre ou d'un autre, qui ne surviennent pas dans ma solitude. Cependant, comme le marquis est un de vos amis, je suis prêt de grand coeur à faire connaissance avec lui. Il est peut-être lié à ma famille par une circonstance que je me rappelle; un Palavicini--de Bologne, je crois,--se maria il y a un demi-siècle à une de mes parentes éloignées. Je me trouve savoir le fait, parce que lui et son épouse avaient une rente viagère de cinq cents livres sterling constituée sur la propriété de mon oncle, rente qui cessa à la mort dudit oncle, quoique je me rappelle avoir entendu dire que le couple renté essayât, bien naturellement il est vrai, de faire survivre la pension. Si je puis faire quelque chose pour vous ici ou ailleurs, ordonnez, je vous prie, et vous serez obéie.»
LETTRE DXI.
A M. MOORE.
Gênes, 2 avril 1823.