Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 2
«Je vous renvoie la seconde épreuve de _Werner_, et j'attends le reste. Quant aux _vers sur le Pô_, peut-être vous ferez bien de les glisser paisiblement dans une seconde édition (si vous allez jusque-là, bien entendu) plutôt que de les insérer dans la première; car quoiqu'ils aient été reconnus pour bons et que je désire ne pas les perdre, je ne veux pas qu'ils attirent immédiatement l'observation, à cause des relations de parenté de la dame à qui ils sont adressés avec les premières familles de la Romagne et des Marches.
»Le défenseur de _Caïn_ peut être ou ne pas être, comme vous l'appelez «un novice en littérature.» Toujours est-il, à mon avis, que vous et moi lui avons une grande obligation. J'ai lu l'article de la _Revue d'Édimbourg_ dans le _Magazine_ de Galignani, et je n'ai pas encore décidé si je dois ou non répondre; car, si je réponds, il me sera difficile de ne pas «amuser les Philistins» en renversant une ou deux maisons: attendu que, une fois en besogne, il faut dire tout ce qui vient au bout de ma plume ou bien la rejeter loin de moi. Je n'ai pas l'hypocrisie de prétendre à l'impartialité, ni un caractère (comme on dit) à m'abstenir toujours de dire ce qui déplaira à l'auditeur ou au lecteur. Que veut-on dire par le mot d'_oeuvre travaillée_? Vous savez bien que j'ai tout écrit aussi vite que j'ai pu tracer des caractères sur le papier, que tout a été imprimé d'après les manuscrits originaux et que je n'ai jamais rien revu que dans les épreuves; voyez les dates et les manuscrits. Toutes les fautes viennent de la négligence, et non du travail. On disait la même chose de _Lara_, que je composai en me déshabillant à mon retour des bals et des mascarades dans l'an de bombance 1814.
Tout à vous.»
LETTRE CCCCXCVII.
A M. MOORE.
Montenero, Villa Dupoy, près Leghorn, 8 juin 1822.
«Je vous ai écrit deux fois par l'intermédiaire de Murray, et sur un sujet assez usé,--la perte de la pauvre petite Allégra, morte d'une fièvre; je ne dirai sur ce point rien de plus,--sinon qu'il n'y a d'autre ressource que le tems.
»Il y a peu de jours, mon ancien et tendre ami, lord Clare, est revenu de Genève, afin de me voir avant de retourner en Angleterre. Comme je l'ai toujours aimé (depuis l'âge de treize ans, à Harrow) plus que tout autre individu (masculin) de ce monde, j'ai à peine besoin de dire quel plaisir mélancolique j'eus à ne le voir que pour un jour; car il était obligé de reprendre son voyage sur-le-champ. ...........................
»J'ai lu le dernier article de Jeffrey dans une fidèle citation de l'impartial Galignani. Je présume que le fin mot de ceci, c'est que Jeffrey désire me provoquer à répondre. Mais je ne veux pas, car je lui suis encore redevable pour sa bienveillance passée. En vérité, je suppose que l'occasion présente de cette nouvelle attaque contre moi était irrésistible; je ne puis le blâmer, connaissant ce que c'est que la nature humaine. Je ne ferai qu'une remarque;--que veut-il dire par l'expression d'_oeuvre travaillée_? Tout le volume a été composé avec la plus grande rapidité, au milieu des évolutions, révolutions, persécutions et proscriptions de tous ceux qui m'intéressaient en Italie. On disait la même chose de _Lara_, qui, vous savez, fut écrite au milieu des bals et des folies, et au retour des mascarades et des _routs_[9], dans l'été des souverains. De tout ce que j'ai jamais écrit, ces derniers ouvrages sont peut-être les plus négligemment composés; et les fautes, quelles qu'elles soient, sont dues à l'incurie, et non au travail. Je ne prétends pas que ce soit un mérite, mais c'est un fait.
»Tout à vous à jamais et de coeur,
N. B.
»_P. S._ Vous voyez le grand avantage de ma nouvelle signature:--elle peut être prise pour _Nota bene_ ou pour Noël Byron; et, par conséquent, elle m'épargnera beaucoup de répétitions, soit dans les livres ou dans les lettres que j'écrirai. Depuis que je suis ici, j'ai été invité à bord de l'escadre américaine, et traité avec tous les honneurs et toutes les cérémonies possibles. On m'a prié de poser pour mon portrait; et, à l'instant où je m'en allais, une dame américaine me prit une rose (qui m'avait été donnée le matin même par une fort jolie dame italienne), parce que, disait-elle, «elle était résolue à envoyer ou emporter en Amérique quelque souvenir qui vînt de moi.» Toutefois, ces hommages américains ne naissent peut-être pas tant de l'admiration de ma poésie que de mon dédain pour les Anglais,--en quoi j'ai la satisfaction de cadrer avec les citoyens des États-Unis. J'aimerais mieux toutefois recevoir un coup-d'oeil d'un Américain, qu'une tabatière d'un empereur.»
[Note 9: Mot anglais (qu'on prononce _raout_) adopté maintenant dans la société française, pour désigner les réunions extrêmement nombreuses. (_Note du Trad._)]
LETTRE CCCCXCVIII.
A M. ELLICE.
Montenero, Leghorn, 12 juin 1822.
MON CHER ELLICE,
«Il y a long-tems que je ne vous ai écrit, mais je n'ai pas oublié votre bonté, et je viens aujourd'hui la mettre à contribution,--non pas trop, à ce que j'espère;--mais ne vous alarmez point, ce n'est pas un prêt, mais une information que je vais solliciter. Vu l'étendue de vos relations, personne ne peut avoir de meilleures occasions pour connaître l'état réel de l'Amérique du Sud,--je veux dire du pays de Bolivar. J'ai depuis plusieurs années le projet d'un établissement transatlantique; et ce que je désirerais de vous, ce seraient quelques renseignemens sur la meilleure voie à suivre, et quelques lettres de recommandation, au cas que je m'embarquasse pour Angustura. On me dit que les terres dans ce pays se vendent à très-bon marché; mais quoique je n'aie pas de grands fonds disponibles à consacrer à de tels achats, cependant mon revenu actuel est suffisant, dans quelque pays que ce soit (hormis l'Angleterre), pour fournir à tous les besoins nécessaires de la vie, et même à un abondant superflu. La guerre est maintenant terminée là-bas; et comme je n'y vais pas pour spéculer, mais pour m'y établir sans aucune autre vue que celle de l'indépendance, et de la jouissance commune des droits civils, je présume que mon arrivée ne serait pas vue avec déplaisir.
»Tout ce que je vous demande, c'est de ne point me _dé_courager ou _en_courager, mais de me donner tous les renseignemens que vous jugerez utiles et convenables. Je ne m'adresse pas sur ce point à mes autres amis, qui ne feraient que jeter des obstacles dans ma route, et me solliciteraient de revenir en Angleterre: ce que je ne ferai jamais, à moins d'y être contraint par une cause insurmontable. J'ai une grande quantité de meubles, de livres, etc., etc., que j'embarquerais aisément à Leghorn; mais je désire «regarder avant de sauter» sur l'Atlantique. Est-il vrai que pour quelques milliers de dollars on puisse avoir une vaste étendue de terres? Je parle de l'Amérique du Sud, songez bien. J'ai lu quelques ouvrages publiés sur ce sujet, mais ils m'ont paru entachés de violence et d'esprit de parti. Ayez la bonté de m'adresser ici votre réponse, et croyez-moi toujours et sincèrement votre, etc,[10].»
[Note 10: La réponse de M. Ellice dissuada vivement Lord Byron de son dessein. L'entière désorganisation du pays et de ses institutions, qui ne permettra peut-être pas à la Colombie de recouvrer, même avant plusieurs siècles, le degré d'industrie et de prospérité dont elle jouissait sous les Espagnols, rendait ce pays, dans l'opinion de M. Ellice, l'un des derniers où un homme désireux de la paix et du repos, ou même de sa sécurité personnelle et de la sûreté de ses propriétés, dût aller chercher un asile. Tant que Bolivar vivrait et maintiendrait son autorité, on pouvait, disait M. Ellice, mettre toute confiance dans son intégrité et sa fermeté; mais, à sa mort, s'ouvrirait une ère nouvelle de combats et de désordres. (_Note de Moore_.)]
A cette époque, Lord Byron posa pour faire faire son portrait par M. West, artiste américain, qui a lui-même donné, dans un de nos ouvrages périodiques, les détails suivans sur le noble poète:--
«Au jour convenu, j'arrivai à deux heures, et commençai son portrait. Je le trouvai un modèle incommode. Il parla tout le tems, et me fit une multitude de questions sur l'Amérique;--me demanda jusqu'à quel point j'aimais l'Italie, quelle opinion j'avais des Italiens, etc. Quand il devint silencieux, il fut alors un modèle plus commode qu'auparavant, car il prit une contenance qui ne lui était point propre, comme s'il eût songé toutefois à un frontispice pour _Childe Harold_. Au bout d'environ une heure, notre première séance fut terminée, et je retournai à Leghorn, pouvant à peine me persuader que ce fût là ce hautain misantrope dont le caractère avait toujours paru si enveloppé de ténèbres et de mystère, car je ne me rappelle pas avoir jamais vu de manières plus douces et plus attrayantes.
»Je revins le lendemain, et j'eus une autre séance d'une heure, durant laquelle il sembla inquiet de savoir ce que deviendrait mon oeuvre. Tandis que je peignais, la fenêtre d'où la lumière me venait s'obscurcit soudain, et j'entendis une voix s'écrier: _È troppo bello_! Je me retournai, et je vis une belle femme qui se baissait pour regarder, le sol extérieur étant de niveau avec le bas de la fenêtre. Ses longs cheveux d'or tombaient sur son visage et ses épaules; son teint était superbe, et son sourire complétait la tête la plus romantique que j'eusse jamais vue, rehaussée surtout comme elle l'était par l'éclat du soleil qui brillait par derrière. Lord Byron invita cette dame à entrer, et me la présenta en me disant que c'était la comtesse Guiccioli. Il semblait passionnément amoureux d'elle, et je fus charmé de la présence de la comtesse, car l'air de plaisir que Lord Byron prit alors auprès d'elle le rendait un meilleur modèle.
»Le lendemain, je fus content de voir que le progrès que j'avais fait dans la ressemblance avait fait plaisir: car, lorsque nous fûmes seuls, il me dit qu'il avait une faveur particulière à me demander,--la lui accorderais-je? Je dis que je serais heureux de l'obliger, et il m'engagea à la tâche flatteuse de peindre pour lui le portrait de la comtesse Guiccioli. Je commençai ce second portrait, le matin suivant; et, depuis, ils posèrent alternativement. Il me raconta toute l'histoire de sa liaison avec la comtesse, et me dit qu'il espérait que ce serait pour la vie; qu'en tout cas, ce ne serait pas sa faute s'il en était autrement. Ses autres attachemens s'étaient brisés sans faute de sa part.
»J'étais alors devenu assez familier avec lui pour répondre à la question qu'il m'adressa sur l'opinion que j'avais de lui avant de l'avoir vu. Il rit beaucoup de l'idée que je m'étais formée de lui, et dit: «Eh bien! vous me trouvez comme tout le monde, n'est-ce pas?» Il me répéta souvent depuis: «Ainsi, vous m'aviez cru un tout autre homme, n'est-ce pas?» Je me souviens de lui avoir dit un jour que nonobstant sa vivacité, je croyais exacte au moins une de mes conjectures sur lui, car je pensais toujours qu'il n'était pas un homme heureux. Il eût hâte de savoir quelle raison j'avais pour penser ainsi, et je lui demandai s'il n'avait jamais observé que les petits enfans, après un accès de chagrin, avaient par intervalles une espèce de manière convulsive et tremblante de tirer une longue aspiration. Toutes les fois que j'avais observé ce phénomène chez une personne, quel que fût son âge, j'avais toujours trouvé que la cause en était le chagrin. Il me dit que l'idée était nouvelle pour lui, et qu'il en profiterait.
»Lord Byron, avec toute sa société, quitta Villa Rossa (nom de sa maison) au bout de quelques jours, pour emballer ses affaires dans sa maison de Pise. Il me dit qu'il resterait quelques jours dans cette ville, et me pria, si j'avais encore quelque chose à faire aux portraits, d'y venir, et d'y rester avec lui. Il semblait embarrassé de savoir où il irait, et se préparait, je crois, à s'embarquer pour l'Amérique. Je restai avec lui à Pise pendant peu de jours, car il était si tracassé par la police, et le tems était si chaud, que je doutai de pouvoir donner un dernier coup aux portraits; et partant un matin avant qu'il ne fût levé, je lui écrivis de Leghorn un mot d'excuse. Somme toute, je le quittai avec l'intime conviction qu'il possédait un excellent coeur, qu'on avait méconnu partout à cause d'une légèreté de moeurs qu'il s'était complu, par une vanité bizarre, à opposer à celles des autres.»
LETTRE CCCCXCIX.
A M. MURRAY.
Pise, 6 juillet 1822.
«Je vous renvoie la seconde épreuve. J'ai adouci le passage que Gifford avait blâmé, et changé le nom de Michel en celui de Raphaël, ange de plus douces inclinations. A propos, n'oubliez pas de changer Michel en Raphaël dans toute la scène, car je n'ai eu le tems de faire ce changement que dans la liste des _dramatis personoe_; et raturez tous ces passages crayonnés, pour éviter d'intriguer les imprimeurs. J'ai donné la _Vision de Quevedo Redivivus_ à John Hunt, ce qui vous tirera d'embarras. Il la publiera à ses risques et périls, vu que c'est à son vif désir. Donnez-lui la copie corrigée que M. Kinnaird avait, attendu qu'elle est mitigée en partie, et la préface aussi.»
LETTRE D.
A M. MURRAY.
Pise, 8 juillet 1822.
«Je vous ai renvoyé la semaine dernière le paquet des épreuves. Vous ferez bien peut-être de ne pas publier dans le même volume les _Vers sur le Pô_, et la traduction de l'épisode de _Françoise de Rimini_.
»J'ai cédé à M. John Hunt _la Vision du Jugement_, que vous voudrez bien lui remettre; plus le chant de Pulci, texte et traduction, et tous mes morceaux de prose: car M. Leigh Hunt est arrivé ici, et songe à commencer un ouvrage périodique, auquel je contribuerai. Je ne vous propose pas d'en être l'éditeur, parce que je sais que vous n'êtes pas bons amis; mais tout ce que vous avez, excepté le volume actuellement sous presse et le manuscrit acheté à M. Moore, peut être donné dans ce but.
»Quant à ce que vous dites de votre «manque de mémoire,» je ne puis que remarquer que vous avez inséré la note de _Marino Faliero_ malgré ma révocation positive, et que vous avez omis la _Dédicace de Sardanapale_ à Goëthe (placez-la à la tète du volume sous presse); ce sont deux fautes qui ne m'ont point été agréables, et je ne voudrais pas que de pareilles négligences se renouvelassent à l'avenir, attendu qu'on peut les éviter avec un peu de soin, ou un simple _memorandum_ dans votre portefeuille.
»Il n'est pas impossible que j'aie trois ou quatre chants de _Don Juan_ prêts pour l'automne, ou un peu plus tard, vu que j'ai obtenu de ma souveraine la permission de continuer le poème,--pourvu toutefois qu'il soit plus décent et plus sentimental dans la continuation que dans le début. Vous verrez bientôt comment ces conditions ont été remplies. Répondez-moi quand il vous plaira.
»Tout à vous, etc.»
LETTRE DI.
A M. MOORE.
Pise, 12 juillet 1822.
«Je vous ai écrit dernièrement, mais non en réponse à votre dernière lettre d'il y a environ quinze jours. Je désire savoir (et je vous prie de me répondre sur ce point) ce que sont devenues les stances à Wellington (destinées à ouvrir un chant de _Don Juan_), que je vous ai envoyées il y a plusieurs mois. Si elles sont tombées dans les mains de Murray, lui et les torys les supprimeront, attendu que ces vers apprécient ce héros à sa juste valeur. Expliquez-vous, je vous prie, sur ce point, vu que je n'ai point de copie, et que je vous ai envoyé le manuscrit original; et si vous avez encore ces vers, renvoyez-les moi, ou du moins donnez m'en une copie correcte........................... .....................................................................
»J'ai souscrit à Leghorn pour deux cents couronnes toscanes, en faveur de votre comité irlandais; c'est environ mille francs: je ne sais si c'est plus ou moins. Comme sir C. S***, qui reçoit par an treize mille livres sterling du trésor public, n'a pu prélever que mille livres tournois sur son énorme salaire, on attribuerait à ostentation à un simple particulier de prétendre le surpasser; et par conséquent, je ne vous ai envoyé que la somme susdite, comme vous verrez par le reçu ci-inclus[11].
[Note 11: «Reçu de M. Henri Dunn la somme de deux cents couronnes toscanes (pour le compte du très-honorable Lord Noël Byron), à l'effet d'assister les pauvres irlandais.
THOMAS HALL.
Leghorn, 9 juillet 1822. Couronnes toscanes, 200.»]
»Leigh Hunt est ici après un voyage de huit mois, durant lesquels il a, je présume, accompli le périple du Carthaginois Hannon, et avec autant de célérité. Il est en train de fonder un journal, auquel j'ai promis de contribuer; et dans le premier numéro, _la Vision du jugement, par Quevedo Redivivus_, paraîtra probablement avec d'autres articles.
»Pouvez-vous nous donner quelque chose? Hunt semble enthousiasmé de l'entreprise, mais (entre nous) je ne le suis pas. Je ne veux pas néanmoins le décourager en lui disant mon sentiment, car il est bilieux et mal portant: Répondez, je vous prie, sur-le-champ à cette lettre-ci.
»Envoyez à Hunt, pour lui donner une bonne excitation, tout ce qu'il vous plaira de votre prose,--ou de vos productions lyriques.
»Votre comité de mangeurs de pommes de terre n'a-t-il pas fait une bévue! Votre avertissement dit que M. L. Callaghan (drôle de nom pour un banquier) a disposé des fonds en Irlande «sans l'autorité du comité.» Je suppose que cela finira par un cartel de Callaghan au comité, dont le président, sans doute, porte des pistolets dans sa poche.
»Quand vous aurez un instant où vous n'ayez pas à chanter, à coqueter ou riboter avec vos Hiberniens[12] de l'un et l'autre sexe, écrivez-moi une ligne. Je doute que Paris soit un bon endroit pour la composition de votre nouvelle poésie.»
[Note 12: Irlandais.--L'Irlande se nommait autrefois Hibernie. (_Note du Trad._)]
LETTRE DII.
A M. MOORE.
Pise, 8 août 1822.
«Vous aurez maintenant appris que Shelley et un autre gentleman (le capitaine Williams) se sont noyés, il y a environ un mois (il y a eu un mois hier), par un coup de vent, à la hauteur du golfe de Spezia. Ainsi, voilà encore un homme trépassé, que la malveillance, l'ignorance et la brutalité du monde avaient méconnu. On lui rendra peut-être justice, aujourd'hui qu'il n'en sera pas plus heureux.
»Je n'ai pas vu l'ouvrage que vous mentionnez[13], n'en ai entendu parler que par hasard, et n'ai nulle envie de le voir. Le prix en est, comme je l'ai vu dans des prospectus, de quatorze schelings, ce qui serait beaucoup trop payer pour un libelle sur soi-même. Quelqu'un me dit dans une lettre que c'est l'ouvrage d'un docteur Watkins, qui fait dans la biographie et le libelle. ................................................
[Note 13: Livre qui venait de paraître sous le titre de _Mémoires du très-honorable Lord Byron_. (_Note de Moore_.)]
»Si vous pensez que j'aie quelque chose à faire à propos du livre de Watkins, je ne répugnerais pas beaucoup à publier aujourd'hui mes _Mémoires_, en cas que cette publication fût nécessaire pour contrecarrer le faussaire. Mais en ce cas, j'aimerais à surveiller moi-même l'impression. Faites-moi savoir ce que vous pensez, ou dites-moi s'il ne vaut pas mieux ne pas publier ces _Mémoires_,--du moins la seconde partie qui touche de près des intérêts encore vivans.
»J'ai écrit trois nouveaux chants de _Don Juan_, et je suis sur le point d'en commencer un autre (le neuvième). La raison pour laquelle je réclame les stances que je vous avais envoyées, est que ces chants contenant une description détaillée (comme celle de la tempête dans le chant second) du siége et de l'assaut d'Ismaïl, avec force sarcasmes sur ces bouchers en gros, et sur votre soldatesque mercenaire, c'est une bonne occasion d'orner le poème de.....[14] Avec de telles choses et de tels hommes, il est nécessaire, dans la lutte actuelle de la philosophie et de la tyrannie, de jeter au loin le fourreau. Je sais que c'est une redoutable querelle; mais le combat doit être engagé, et il sera peut-être, utile au genre humain, quel qu'en puisse être le résultat pour l'individu qui se risque........................................ .....................................................
»Tout à vous, etc.»
[Note 14: Suppression de Moore.]
LETTRE DIII.
A M. MOORE.
Pise, 27 août 1822.
«Je vous fatigue, en vous occupant «d'une si frivole bagatelle;» mais il faut avouer que je serais charmé de m'informer par votre intermède si ma souscription irlandaise est parvenue de Leghorn au comité de Paris. Mes raisons, comme celles de Vellum, «sont au nombre de trois.» Premièrement, je révoque en doute l'exactitude de tous les quêteurs, ou correspondans d'une caisse de bienfaisance; secondement, je soupçonne que ledit comité, composé de torys, a été capable de ne pas admettre dans sa liste le nom d'un adversaire politique; et troisièmement, j'ai le pressentiment que je serai un jour plaisanté par les scribes du gouvernement pour avoir professé l'amour de l'Irlande, et ne m'être pas joint aux autres pour la secourir dans sa détresse.
»Ce n'est pas, comme vous pourriez le penser, que je sois ambitieux de voir mon nom dans les journaux, vu que je puis avoir cette satisfaction gratis, tel jour de la semaine que ce soit. Tout ce que je désire, c'est de savoir si le révérend Thomas Hall a remis ou non ma souscription (200 _scudi_ de Toscane, ou environ mille francs) au comité de Paris.
»L'autre jour, à Viareggio, je jugeai à propos de nager jusqu'à mon schooner (_le Bolivar_) qui tenait le large, puis de renager de là au rivage,--environ trois milles ou plus en tout. Comme c'était à midi, sous un soleil brûlant, il en est résulté que j'ai eu un accès de fièvre, et que toute ma peau s'en est allée, après avoir présenté l'effet d'un vaste vésicatoire, soulevé par l'action combinée du soleil et de la mer. J'ai souffert beaucoup, ne pouvant me coucher ni sur le dos ni sur le côté, car mes épaules et mes bras avaient été également saint-barthélemisés. Mais c'est fini;--j'ai recouvré une nouvelle peau, et je suis aussi brillant qu'un serpent dans sa nouvelle robe.
»Nous avons brûlé les corps de Shelley et de Williams sur le bord de la mer, pour les mettre à même d'être transportés et régulièrement enterrés. Vous ne pourrez vous figurer quel effet étrange produit cette combustion funéraire, sur un rivage isolé, avec les montagnes par derrière et la mer par devant, et la singulière apparence que le sel et l'encens donnaient à la flamme. Tout le corps de Shelley a été consumé, excepté son coeur, qui est maintenant conservé dans l'esprit-de-vin.
»Votre vieille connaissance Londonderry est paisiblement mort à North Cray! et le vertueux de Witt fut mis en pièces par la populace! Quel heureux coquin l'Irlandais a été dans sa vie et à sa fin[15].
[Note 15: Il est évident que les détails de l'événement n'étaient pas encore parvenus à Lord Byron. (_Note de Moore_.)]
»Leigh Hunt est en train de suer des articles pour son nouveau journal; lui et moi, nous vous trouvons tant soit peu gredin de ne pas y contribuer. Voulez-vous devenir un des co-propriétaires? Je vous prie de réfléchir deux fois avant de répondre négativement ................... ................... ..................................................
»Tout à vous, etc.
»Ce *** Galignani a environ dix mensonges dans un paragraphe. Ce n'est pas une Bible qu'on a trouvée dans la poche de Shelley, mais les poésies de John Keats. Toutefois, ce n'eût pas été chose étrange, car il était grand admirateur de l'Écriture comme composition littéraire. Je n'ai pas envoyé mon buste à l'académie de New-Yorck; mais j'ai posé pour me faire peindre par le jeune West, artiste américain, que quelques membres de cette académie avaient prié de faire mon portrait,--pour l'académie, je crois.