Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 19
[Note 95: Dans son Journal de 1814, il y a un passage que j'avais conservé dans l'unique but de jeter du jour sur ce travers de son esprit, avec l'intention d'y ajouter une note explicative. Mais, par inadvertance, la note a été omise; et ce passage, ainsi livré à lui-même, a, je le vois, parfaitement réussi à mystifier les lecteurs français. Il n'y a pas de sorte de meurtre imaginable que les enfans de la nouvelle école romantique n'aient travaillé à extraire du mystère de ce passage. (_Note de Moore_.)]
Cette étrange propension en vertu de laquelle l'homme en Byron, fut, pour ainsi dire, inoculé par le poète, réagit sur sa poésie, de manière à produire, dans le portrait de quelques-uns de ses personnages, cette contradiction qui a été fréquemment signalée par ses critiques,--je veux dire, l'union d'une ou deux vertus sublimes et brillantes avec «un millier de crimes» tout-à-fait incompatibles avec elles; or, en vérité, cette anomalie s'explique par les deux différentes sortes d'ambition qui l'animaient,--l'une, très-naturelle, celle d'imprimer à ses personnages ces hautes et bonnes qualités qu'il sentait en lui-même,--l'autre, purement artificielle, celle de leur prêter ces crimes que par un véritable enfantillage il souhaitait lui être attribués par le monde.
Indépendamment de ces efforts pour noircir son propre nom, et même après qu'une amère expérience lui eût appris l'imprudente folie d'un tel système, il y eut toujours, dans la sincérité et la franchise outrée de son ame, et dans cet abandon facile avec lequel il exprimait toutes les impressions passagères de son esprit et de son coeur, plus qu'il n'en fallait pour exposer son caractère sous les aspects les moins favorables aux yeux de tout le monde. Quel homme, en vérité, pourrait supporter l'épreuve d'être jugé même d'après les meilleures de ces innombrables pensées qui se succèdent les unes aux autres, comme les vagues de la mer, dans l'intérieur de nos esprits, et passent sans être émises au dehors, sans même être pour la plupart, avouées de nous-mêmes?--Cependant, voilà l'épreuve que Byron subit durant sa vie entière. Tant par cette précipitation avec laquelle il céda à la moindre impulsion, que par la passion qu'il avait de rappeler ses impressions, toutes ces pensées, fantaisies et envies hétérogènes, qui dans les esprits des autres hommes, «surviennent comme des ombres, et comme elles s'évanouissent,» étaient par lui fixées et personnifiées à mesure qu'elles se présentaient, et, prenant soudain une forme reconnaissable, soit dans ses actions ou ses paroles, soit dans la rapide lettre du moment ou dans le poème destiné à l'immortalité, elles offraient au jugement de l'opinion publique un cercle de points vulnérables que nul individu, peut-être, ne présenta jusqu'ici.
Avec une telle abondance et une telle variété d'élémens pour composer un portrait, on peut aisément concevoir comment deux peintres avoués de Lord Byron, l'un par trop partial, et l'autre plein de méchanceté, ont pu:--le premier, en choisissant exclusivement les plus beaux traits, et le second les plus sombres,--produire deux portraits aussi différens l'un de l'autre qu'ils ressemblent peu, somme toute, à l'original.
Pour montrer l'excessive indiscrétion avec laquelle il énonçait toutes ses pensées et toutes ses impressions,--surtout si elles avaient trait à sa propre personne,--sans qu'il eût même un seul instant la prudence presque instinctive de considérer si, par de telles confessions, il n'allait pas laisser une opinion calomnieuse de lui-même,--je saurais à peine donner un exemple plus frappant que la conversation que M. Trelawney rapporte avoir eue avec lui pendant qu'il faisaient route ensemble pour la Grèce. Après quelques remarques sur l'état de sa santé mentale et corporelle[96], Byron dit: «Je ne sais comment, mais je suis quelquefois si poltron, que ce matin, si vous m'aviez donné des coups de cravache, je m'y serais soumis sans opposition. Qu'est-ce que cela veut dire? Si un tel accès de poltronnerie s'empare de moi en Grèce, que ferai-je?»--Je lui répondis (continue M. Trelawney) que c'était l'excessive faiblesse de ses nerfs.--«Oui, répliqua-t-il, et de ma tête aussi. J'étais un héros à mon départ de Gênes, mais je sens mon courage s'écouler peu à peu.»
[Note 96: «Il disait souvent (dit M. Trelawney) qu'il ne croyait pas avoir beaucoup d'années à vivre, et qu'il mourrait en Grèce. Il me le dit à Céphalonie. Il ne me parut jamais ému en ces occasions; mais, parfaitement indifférent sur l'époque plus ou moins prochaine de sa mort, il déclarait seulement qu'il n'était point capable de supporter la douleur. Dans notre voyage, nous avions lu avec une grande attention la vie et les lettres de Swift, publiées par W. Scott, et nous en parlions presque journellement; et plus d'une fois il exprima combien il avait horreur d'une telle existence, et témoigna quelque crainte que ce ne fût son destin.» (_Note de Moore_.)]
Ceux qui ont quelque connaissance de la nature humaine, n'oseront nier que de tels découragemens n'aient, sous l'influence d'un semblable abattement des esprits vitaux, passé dans la tête des hommes les plus braves qui aient jamais vécu ici-bas;--mais alors, loin d'être avoués, oubliés même par celui qui les éprouvait, ils s'évanouissaient avec l'indisposition passagère qui les avait produits, et ne donnaient lieu ni à la vérité de les mentionner comme preuves d'un défaut de santé, ni à la calomnie d'en inférer le soupçon d'un défaut de bravoure. On pourrait affirmer que tous les hommes sont naturellement poltrons, en appuyant cette assertion sur la facilité avec laquelle la plupart des hommes croient que les autres le sont. «J'ai vécu, dit le prince de Ligne, pour entendre appeler Voltaire un sot, et le grand Frédéric un poltron.» Le duc de Marlborough[97], dans son tems, et Napoléon dans le nôtre, ont été en butte à la même accusation, et, qui plus est, il s'est trouvé des gens pour y ajouter foi. Après de si éclatans exemples de la tendance de certains esprits à ne voir la grandeur qu'à travers un prisme qui en renverse l'image, nous ne nous étonnerons pas que la conduite de Lord Byron en Grèce ait, d'après le même principe, engendré une semblable insinuation contre lui; et je n'aurais pas même mentionné cette impuissante calomnie, si elle ne m'eût fourni l'occasion d'essayer de déterminer le genre particulier de courage par lequel, en toutes les occasions nécessaires, Lord Byron se distingua avec tant d'éclat.
[Note 97: Jean Churchill, duc de Marlborough, qui fut si fatal à la France sur la fin du règne de Louis XIV, qui gagna, avec le prince Eugène, la bataille d'Hochstet, en 1704; celle de Ramilies, en 1706, et celle de Malplaquet, en 1709. Il passait surtout pour conserver au milieu des combats les plus sanglans un calme inébranlable. (_Note du Trad._)]
Quelque prix qu'on attache au courage physique, c'est, sans aucun doute, à ceux que la nature a doués de la plus active imagination, et qui, par conséquent, voient le plus vivement et le plus simultanément toutes les conséquences éloignées et possibles du danger, que doivent être principalement accordés les éloges dus à l'exercice de cette vertu. Ce genre de bravoure, qui vient de l'esprit plus que du tempérament,--ou, pour mieux dire, du triomphe du premier sur le second,--se proportionnera naturellement à l'importance de la conjoncture; et la même personne qu'on voit reculer avec une crainte presque féminine devant d'ignobles et quotidiens périls, peut se montrer la première dans le fort du danger, partout où l'honneur est à défendre ou à conquérir. Et cette remarque ne s'applique pas seulement aux hommes d'imagination, dont je parle principalement ici. Par le même principe, on trouvera que la plupart des hommes dont la bravoure est le résultat, non pas du tempérament, mais de la réflexion, sont réglés dans leur audace. Le sage de Wit[98], quoique indifférent pour sa vie dans de grandes occasions, n'avait pas honte, dit-on, de craindre et d'éviter tout ce qui la compromettait en d'autres circonstances.
[Note 98: Jean de Wit, grand pensionnaire de Hollande, qui brava par patriotisme l'inimitié de Guillaume III, prince d'Orange, et périt dans une émeute à La Haye, avec son frère Corneille de Wit, en 1672. (_Note du Trad._)]
Or, quant à ces appréhensions qui assiégent les imaginations vives, certes, Lord Byron en avait une part considérable, et dans tous les cas de péril ordinaire, il s'y abandonnait sans réserve. J'ai vu peu d'hommes, même peu de femmes, qui eussent plus de crainte en voiture; et, lorsqu'il montait à cheval, ses précautions contre les accidens révélaient cette même timidité nerveuse d'imagination. «Sa bride» dit feu lord B***, qui se promenait souvent à cheval avec lui à Gênes, «avait, outre le caveçon et la martingale, différentes rênes; et toutes les fois que sa seigneurie approchait d'un endroit où son cheval devait ralentir son pas, elle saisissait les susdites rênes et se fixait comme si elle allait contre une porte barricadée.» Il n'y a sans doute qu'un observateur très-superficiel ou très-prévenu qui puisse sérieusement, sur ces indications d'inquiétude nerveuse, fonder quelque conclusion contre le courage réel de celui qui les présentait. Le poète Arioste, qui était, ce semble, victime des mêmes alarmes, qui descendait de cheval à la moindre apparence de danger, et qui surtout avait peur de se trouver sur l'eau,--put néanmoins, dans l'action entre les vassaux du pape et ceux du duc de Ferrare, se battre comme un lion; et pareillement Lord Byron, comme tous ses compagnons de péril en portent témoignage, possédait cette noble espèce de courage qui s'élève à la hauteur des circonstances, et qui devient d'autant plus impassible et inébranlable, que le danger est plus imminent.
En me proposant de montrer que les attributs distinctifs de Lord Byron, comme homme et comme écrivain, naissaient de ces deux grandes sources, savoir, l'incomparable versatilité de ses sentimens, et la facilité avec laquelle il obéissait à leurs doubles inspirations, j'avais l'intention de l'étudier sous ce point de vue, encore plus en détail, et de chercher à suivre dans les sublimités et dans les fautes de sa poésie et de sa vie l'action incessante de ces deux qualités dominantes de sa nature. «Personne» dit Cowper, en parlant des esprits doués de cette versatilité, «n'est plus propre à nous tenir agréable compagnie ici-bas que les hommes de ce caractère. Toutes les scènes de la vie ont deux côtés, un côté sombre et un côté brillant; et l'esprit qui a un mélange égal de mélancolie et de vivacité est le plus propre à contempler l'un et l'autre côté.» Il ne serait pas difficile de montrer qu'à cette facilité de réfléchir toutes les nuances de l'ombre ou de la lumière qui tour-à-tour bigarrent l'existence humaine, Lord Byron dut non-seulement l'immense étendue de son influence comme poète, mais cette puissance de fascination qu'il possédait comme homme. En effet, cette susceptibilité si rapide des impressions immédiates lui prêtait, dans ses relations sociales, le charme le plus attrayant de tous, en permettant à ceux qui étaient présens dans le moment, d'exercer sur lui un tel ascendant qu'ils occupaient seuls alors toutes ses pensées et tous ses sentimens, et mettaient en jeu les ressorts qui leur convenaient le plus[99].
Cette mobilité,--cette faculté d'être «plus vivement impressionné par ce qui touche plus immédiatement[100],» était chez lui portée à un si haut point, que, même auprès des personnes avec lesquelles le hasard du moment le mettait en relation, il avait, comme on dit, le coeur sur la main,[101] et qu'il ne dépendait que d'elles de devenir les dépositaires de tous ses secrets;--si toutefois l'on peut se servir d'une telle expression. Que dans cette convergence de toutes les facultés pour plaire aux objets présens, les absens soient quelquefois oubliés, ou, qui pis est, sacrifiés au désir dominant du moment, c'est là un des défauts inhérens aux personnes de ce caractère, défaut qui rend leur fidélité, comme amans ou comme confidens, excessivement précaire. Mais le charme qu'une telle disposition répand dans les manières ne peut guère être révoqué en doute,--et surtout par ceux qui en ont éprouvé toute la magie en Lord Byron. D'ailleurs, les conversations indiscrètes dans lesquelles il révéla ce qui lui avait été confié verbalement ou par écrit, ne doivent pas toutes être attribuées à cet imprudent épanchement du moment. C'était aussi dans sa franchise et dans son horreur pour la feinte que cette coutume, si pleine qu'elle fût d'inconvénient, et quelquefois même de danger, tirait en grande partie son origine. Il se faisait un plaisir, dans de telles circonstances, de confronter l'accusé avec l'accusateur,--non-seulement pour se venger d'avoir écouté comme tiers ce que deux hommes n'osaient se dire ouvertement l'un à l'autre, mais encore pour satisfaire cette espiéglerie malicieuse qu'il avait montrée dès son enfance, et qui trouvait toujours un amusement immanquable dans la confusion que de telles indiscrétions amenaient. Comme ses amis connaissaient bien cette mauvaise habitude, leur prudence mettait leur sincérité en garde contre lui, et on lui épargnait la peine d'entendre ce qu'il n'aurait pu répéter sans faire encore plus de mal.
[Note 99: Relativement à cette facilité de s'adapter à toutes sortes de sociétés, et à prendre tous les rôles, je trouve dans les premières lettres que je lui ai écrites (d'Irlande) un passage qui, bien qu'il ne soit peut-être pas de fort bon goût, mérite d'être cité comme expression de la vérité:--«Quoique je ne vous aie point écrit, j'ai rarement cessé de penser à vous, car vous êtes une espèce d'être que tout remet en tête. Que je sois avec les sages ou avec les fous, parmi les poètes ou parmi les boxeurs; que j'aie en main un livre ou une bouteille: je me rappelle votre universelle supériorité, et ma mémoire vous voit venir «armé pour toute sorte d'arène.» (_Note de Moore_.)]
[Note 100: Citation de la stance de _Don Juan_ ci-dessus rapportée. (_Note du Trad._)]
[Note 101: Il est curieux d'observer comme, en tout tems et en tout pays, ce qu'on appelle le caractère poétique a produit de semblables effets chez tous ceux qui ont été victimes de ce funeste don. Dans le passage suivant, le biographe du Tasse a, en peignant ce poète, décrit aussi Lord Byron: «Il y a des personnes d'une telle sensibilité que quiconque se trouve avec elles est, dans le moment même, le monde entier pour elles. Elles épanchent involontairement leurs coeurs; elles sont animées par un vif désir de plaire; et elles confient ainsi leurs sentimens à des gens qu'en réalité elles regardent avec indifférence.» (_Note de Moore_.)]
On trouvera un exemple frappant de ce trait de caractère dans une anecdote racontée par Parry, qui, tout en étant victime de l'indiscrétion, eut le bon sens et le bon esprit d'apercevoir la source à laquelle la conduite de Byron devait être rapportée. Tandis que la flotte turque bloquait Missolonghi, sa seigneurie, un jour, s'avança avec Parry, dans un petit esquif qu'un enfant faisait aller à la rame, jusqu'à l'entrée du port; le prince Mavrocordato et sa suite les accompagnaient dans une grande chaloupe. En cette situation, l'ingénieur anglais fut saisi d'un vif sentiment de mépris et d'indignation à l'égard de la nonchalance de leurs amis grecs, et se mit à le communiquer à Lord Byron en termes peu mesurés. Il dit, par exemple, que le prince Mavrocordato était «une vieille femme,» et finit, suivant son rapport, par les paroles suivantes: «Si j'étais à leur place, la seule pensée de mon incapacité et de mon ignorance me donnerait la fièvre, et je brûlerais d'impatience d'entreprendre la destruction de ces coquins de Turcs. Mais les Grecs et les Turcs sont, par leur commune imbécilité, des adversaires dignes les uns des autres.»
«J'eus à peine fini de parler, ajoute M. Parry, que Lord Byron ordonna de placer notre chaloupe à côté de l'autre, et rapporta de point en point toute notre conversation au prince Mavrocordato. Tout en agissant ainsi, il se chargea d'apaiser la colère du prince et la mienne; et, quoique je fusse d'abord très-irrité, et que le prince fût aussi, je crois, fort indisposé, il y réussit. Mavrocordato ne me témoigna aucune sorte de mécontentement, et j'attachais trop de prix à la considération de Lord Byron pour lui garder longue rancune d'un procédé qui n'était, après tout, qu'une façon désagréable de nous réprimander tous deux».
Ce ne serait point une tâche dépourvue d'intérêt, que de suivre ainsi le caractère de Byron dans toutes ses ramifications;--car nous sommes certains que, même dans les pousses les plus éloignées et les plus déliées, l'éclat et la force de la souche première se feraient apercevoir. Mais nous en avons déjà peut-être assez dit pour mettre tous les esprits à même de conclure le reste.--Si nous avons ouvert ici la véritable voie d'analyse, il ne sera pas difficile d'en suivre les conséquences ultérieures. Déjà, peut-être, quelques lecteurs m'accusent d'avoir employé une trop considérable portion de ces pages, non-seulement à noter minutieusement les traits et les nuances du caractère de mon ami, mais, ce qui peut être regardé comme plus inutile encore, à relater toutes les habitudes et toutes les bizarreries qui distinguèrent sa vie journalière d'avec celle des autres hommes. Que les critiques du jour obéissent au sentiment de leur propre importance, en me blâmant de rappeler ces riens, c'est à quoi il faut naturellement s'attendre: mais ces mêmes critiques ne peuvent douter que, dans d'autres tems, ces minutieux détails sur un homme tel que Byron ne soient lus avec intérêt. La démarche agitée et incertaine de Catilina est regardée par d'habiles juges du coeur humain, comme une indication extérieure du caractère, importante à connaître. Mais les idolâtres adorateurs du génie se complaisent dans le souvenir de traits beaucoup moins significatifs. Même après trois siècles, nous apprenons avec plaisir que le Tasse aimait la malvoisie[102], et la croyait favorable à l'inspiration poétique: et, preuve encore plus amusante de la disposition du monde, à rappeler les petits détails relatifs aux grands hommes, la passion extrême du poète Pétrarque pour les navets est une des traditions conservées en si petit nombre sur son compte à Arqua.
[Note 102: Vin qu'on prépare avec le moût de raisins muscats, cuit jusqu'à la diminution de deux tiers, écumé avec soin, puis fortement agité, jusqu'à ce qu'il soit refroidi. C'est un vin extrêmement doux et sucré. On le tirait originairement de Grèce, par exemple, de Candie et de Chio. Mais on prépare maintenant, en Languedoc et en Provence, des malvoisies[C] qui sont transportées et débitées à Paris sous le nom de divers vins étrangers. (_Note du Trad._)]
[Note C: L'Académie donne à ce mot le genre féminin. (_Note du Trad._)]
La personne de Lord Byron a été si fréquemment représentée par la plume et par le pinceau, que je serais dispensé de la décrire, si un biographe n'était strictement obligé d'ébaucher au moins cette tâche.
La figure de Byron offrait le plus haut degré de beauté; car elle unissait à-la-fois la régularité des traits à l'expression la plus variée et la plus vive. En effet, la versatilité remarquable de son ame se trahissait dans le libre jeu de sa physionomie, qui s'obscurcissait ou brillait tour-à-tour sous la passagère influence des diverses pensées du moment.
Ses yeux, quoique d'un gris clair, étaient capables d'exprimer tous les sentimens, depuis la plus extrême hilarité jusqu'à la tristesse la plus profonde, depuis la bienveillance la plus tendre jusqu'aux plus sombres mouvemens de dédain ou de colère. J'eus l'occasion de voir avec quelle terrible énergie ils annonçaient cette dernière passion, un jour que je lui rapportai, assez indiscrètement, qu'une personne m'avait dit: «Défiez-vous de Lord Byron; il fera quelque jour un méchant trait.»--Est-ce un homme ou une femme qui vous a dit cela,» s'écria-t-il, en tournant soudain sur moi un regard de colère, qui, tout momentané qu'il fut, laissa en moi un souvenir durable, et dont je ne puis donner une exacte idée qu'en me servant des termes mêmes de l'écrivain, qui dit de Chatterton que «des flammes roulaient au fond de ses yeux.»
Mais c'était dans la bouche et dans le menton que résidaient la grande beauté et l'expression de la physionomie de Byron.--«On a fait de lui (dit une femme) plusieurs bustes ou portraits, avec un succès plus ou moins grand; mais l'extrême beauté de ses lèvres a échappé à tous les peintres et à tous les sculpteurs. Dans leur infatigable jeu, elles représentaient toutes ses émotions,--sa colère par leur pâleur, son dédain par leur moue, sa joie par leur sourire, son espiéglerie et son amour par leurs gracieuses fossettes.» Je croirais faire une injustice aux lecteurs, si je ne leur offrais encore quelques touches du même pinceau. «Cette extrême mobilité d'expression était quelquefois pénible à voir; car j'ai vu Lord Byron avoir l'air absolument laid;--je l'ai vu avoir l'air si dur et si froid, qu'il paraissait haïssable; puis, en un moment, plus radieux que le soleil, il avait une si aimable douceur dans son air, faisait briller une affection si empressée dans ses regards, donnait à ses lèvres un épanouissement si supérieur au sourire, qu'on oubliait l'homme,--Lord Byron,--dans l'image de beauté offerte à nos yeux, et contemplée avec une vive curiosité.--J'allais presque dire que tel dut apparaître le dieu de la poésie, le dieu du Vatican, lorsqu'il conversait avec les fils et les filles des hommes.»
Sa tête était remarquablement petite,[103]--au point d'offrir même un défaut de proportion avec sa figure. Le front, quoique un peu trop étroit, était haut, et le paraissait encore davantage, parce que Byron rasait sa chevelure au-dessus des tempes (afin de la conserver, disait-il); et les cheveux d'un noir luisant, qui se bouclaient par touffes sur sa tête, en complétaient la beauté. Ajoutez à cela que son nez, quoique beau, était peut-être un peu trop gros, que ses dents étaient blanches et régulièrement posées, que son teint était pâle, et vous aurez de sa physionomie la meilleure idée que les mots seuls puissent en donner.
[Note 103: «Plusieurs d'entre nous,» dit le colonel Napier, «essayèrent un jour son chapeau, et, sur douze ou quatorze personnes qui étaient à dîner, il n'y en eut pas une qui pût le mettre, tant sa tête était petite! Mon domestique, Thomas Wells, qui avait la plus petite tête du 90e régiment (il l'avait si petite qu'il avait peine à trouver un schako qui le coiffât), fut le seul qui pût mettre le chapeau de Lord Byron, et il en était même très-bien coiffé. (_Note de Moore_.)]
Sa taille était, comme il l'a dit lui-même, de cinq pieds huit pouces et demi, et c'est à la longueur de ses membres qu'il attribuait son talent de natation. Ses mains étaient très-blanches; et,--suivant son opinion sur la dimension des mains comme signe de noble naissance,--aristocratiquement petites. Il boitait du pied droit[104]; mais cette infirmité, quoique contraire à la grâce de ses mouvemens, ne diminuait que fort peu l'activité: et, eu égard à cette circonstance, ainsi qu'à l'habileté avec laquelle le pied était caché par le moyen de longs pantalons, il serait difficile de concevoir un défaut de ce genre qui causât moins de difformité, tandis que le timide embarras que la conscience continuelle de cette infirmité donnait aux premiers abords de mon noble ami, faisait de cette infirmité même une source d'intérêt.