Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 18
Puisque j'ai consacré à cet objet une si large portion des réflexions dont j'ai parsemé cet ouvrage, et que j'ai mis le monde en état de se former un jugement par lui-même, en plaçant l'homme, à nu et sans déguisement, devant tous les yeux, il paraît ne rester que la tâche facile de réunir les divers élémens de son caractère, et de faire un portrait complet par la combinaison des traits, déjà décrits isolément. La tâche, cependant, n'est pas aussi facile qu'elle peut le paraître. Il y a peu de caractères dans lesquels une observation intime ne nous découvre une disposition ou passion prédominante, assez conséquente dans ses effets pour être prise hardiment en ligne de compte dans l'appréciation de toutes les circonstances où ces caractères se trouvent placés. De même que dans le corps ou dans le visage humain, toutes les proportions se rapportent à certains points fixes, de même il y a dans la plupart des esprits une influence souveraine, qui,--contrariée, sans doute, en quelques occasions par d'autres influences,--est la source principale de toutes les inclinations et de toutes les tendances. Mais Lord Byron n'offre presque point du tout dans son caractère cette espèce de pivot fondamental. Gouverné en différens momens par des passions totalement différentes, et mu quelquefois, comme durant son court accès de parcimonie en Italie, par des motifs qui ne s'étaient jamais développés auparavant en lui, il met souvent en défaut ce simple mode d'observation qui consiste à remonter aux sources du caractère; et si,--ce qui n'est pas impossible,--en essayant d'expliquer les étranges variations de son esprit, je me suis laissé moi-même tomber dans la contradiction et l'inconséquence, l'extrême difficulté d'analyser, sans être ébloui ni dérouté, une complication si inouie de qualités diverses, doit me servir d'excuse.
En vérité, les attributs moraux et intellectuels de Lord Byron furent si variés et si contradictoires, qu'on peut dire de lui qu'il n'était pas un, mais multiple; et ce ne serait pas trop exagérer la vérité que de dire que, par le simple partage des qualités de ce seul esprit, on aurait pu former plusieurs caractères, tous différens et tous vigoureux. Ce fut par ces aspects multiformes que, durant sa courte et merveilleuse carrière, Byron donna lieu de se faire comparer avec cette macédoine de personnages, presque tous différens les uns des autres, qu'il énumère plaisamment dans un de ses journaux:--
«J'ai songé l'autre jour aux diverses comparaisons, bonnes ou mauvaises, que j'ai lues sur mon compte dans divers journaux anglais et étrangers. Cette réflexion me vint dernièrement en feuilletant accidentellement un journal étranger,--car je me suis fait depuis peu une règle de ne jamais rien chercher de ce genre, mais de ne pas en éviter la lecture offerte par le hasard.
»Donc, pour commencer, je me suis vu comparé, comme homme ou comme poète, en anglais, en français, en allemand (que je me suis fait traduire), en italien et en portugais, depuis les derniers neuf ans de ma vie, à Rousseau, à Goëthe, à Young, à l'Arétin, à Timon d'Athènes, à Dante, à Pétrarque: «Vase d'albâtre, illuminé au-dedans; à Satan, à Shakspeare, à Buonaparte, à Tibère, à Eschyle, à Sophocle, à Euripide, à Arlequin, au Clown, à Sternhold et à Hopkins; à la fantasmagorie, à Henri VIII, à Chénier, à Mirabeau, au jeune écolier R. Dallas, à Michel-Ange, à Raphaël, à un petit-maître, à Diogène, à Childe-Harold, à Lara, au comte dans _Beppo_, à Milton, à Pope, à Dryden, à Burns, à Savage, à Chatterton, au «J'ai souvent entendu parler de toi, seigneur Byron,» de Shakspeare; au poète Churchill, à l'acteur Kean, à Alfieri, etc., etc., etc.
»Ma ressemblance avec Alfieri fut soutenue très-sérieusement par un Italien qui l'avait connu dans sa jeunesse. Elle ne portait à la vérité que sur nos qualités extérieures et personnelles. Cet Italien ne le dit pas à moi-même (car nous n'étions pas alors bons amis), mais en société.
»L'objet de tant de comparaisons contradictoires est probablement un être un peu différent de tous les autres; mais quel est-il? C'est ce que ni moi ni personne ne pouvons dire.»
Il ne serait pas sans intérêt, si nous avions assez d'espace et de tems pour une telle tâche, de passer en revue les personnages cités dans la liste précédente, et de montrer en combien de points,--quoique tous présentent entre eux de si matérielles différences,--chacun peut offrir une ressemblance frappante avec Lord Byron. Nous avons vu, par exemple, que les injustices et les douleurs de la vie furent les véritables sources de l'inspiration pour Lord Byron. Là où frappa le pied du critique, la source ne tarda pas à jaillir[86]; et toutes les insultes du monde ne firent que rendre cette onde plus forte et plus brillante. Dante eut la même obligation au malheur,--à l'oppression, qui fit sortir de pensées amère la pure essence de son génie:--_Quum illam sub amarâ cogitatione excitatam occulti divinique ingenii vim exacuerit et inflammârit_[87].»
[Note 86: On voit que Moore est poète.--Cette phrase fait allusion à l'origine de la fontaine d'Hippocrène, qui, suivant les mythes, jaillit de dessous terre, sous un coup de pied de Pégase. (_Note du Trad._)]
[Note 87: Paul Jove[B].--Bayle aussi dit de Dante: «Il fit entrer plus de feu et plus de force dans ses livres qu'il n'y en eût mis s'il avait joui d'une condition plus tranquille.» (_Note de Moore_.)]
[Note B: C'est ainsi que d'amères pensées éveillèrent la puissance encore occulte de ce divin génie. (_Note du Trad._)]
Par le mépris pour l'opinion du monde, mépris qui porta Dante à s'écrier: «_Lascia dir le genti_[88],» Lord Byron avait encore une grande ressemblance avec le poète toscan,--quoique cela fût chez lui, il faut l'avouer, beaucoup plus affecté que réel. Car, tandis que le dédain de la voix publique était sur ses lèvres, la plus vive sensibilité au moindre souffle de l'opinion était dans son coeur. Et, comme si tous les sentimens de son ame avaient dû être combinés à un élément douloureux, il unissait à l'orgueil de Dante la susceptibilité de Pétrarque; et s'il était comme l'un contempteur de l'opinion publique, comme l'autre il tremblait au gré de cette reine du monde.
[Note 88: Laisse dire les hommes.]
J'ai déjà eu occasion de remarquer ses rapports avec Pétrarque, en d'autres traits de caractère[89]; et s'il est vrai, comme on l'a souvent conjecturé, que Byron n'eut pas un juste respect pour Shakspeare, en vertu d'une jalousie secrète dont il avait à peine conscience, on sait qu'un sentiment semblable exista dans Pétrarque à l'égard de Dante; et la raison qu'on en a donnée,--savoir que Pétrarque n'avait rien à craindre des écrivains vivans, tandis que devant l'ombre de Dante, il pouvait avoir raison de se sentir rabaissé[90]:--cette raison, dis-je, n'est point inapplicable dans le cas de Lord Byron.
[Note 89: Quelques passages de l'_Essai_ de Foscolo sur Pétrarque peuvent être appliqués, avec une égale vérité, à Lord Byron.--Par exemple,--«Il était presque impossible à Pétrarque d'exprimer une pensée sans se peindre lui-même»--«Pétrarque, séduit par l'idée que sa célébrité donnerait une grande importance aux circonstances les plus ordinaires de sa vie, rassasia la curiosité du monde, etc., etc.»--«Dans les lettres de Pétrarque, comme dans ses poèmes et ses traités, nous confondons toujours l'auteur avec l'homme, qui était entraîné par un irrésistible instinct à développer ses énergiques sentimens. Étant doué de presque toutes les nobles passions de notre nature, et de quelques-unes de nos mauvaises, et n'ayant jamais tenté de les dissimuler, il nous fait réfléchir sur nous-mêmes, tandis que nous contemplons en lui un être de notre espèce, qui pourtant diffère de tout autre, et dont l'originalité excite même plus de sympathie que d'admiration.» (_Note de Moore_.)]
[Note 90: «Il Petrarca poteva credere candidamente ch' ei non pativa d'invidia solamente, perchè fra tutti i viventi non v' era chi non s'arretasse per cedergli il passo alla prima gloria, ch' ei non poteva sentirsi umiliato, fuorchè dall' ombra di Dante.»]
Entre les dispositions et les habitudes d'Alfieri, et celles du noble poète de l'Angleterre, on peut signaler de non moins remarquables coïncidences; et le sonnet dans lequel le dramatiste italien déclare peindre son propre caractère, contient, en un vers d'une admirable concision, un portrait du versatile auteur de _Don Juan_:--
_Or stimandome Achille ed or Tersite_[91].
[Note 91: Tantôt me croyant un Achille, et tantôt un Thersite.]
Par l'extrait même que je viens de donner du Journal de Lord Byron, on voit que, dans sa propre opinion, un caractère qui, comme le sien, permettait tant de comparaisons contradictoires, ne pouvait être autre chose qu'un caractère totalement indéfinissable. On trouvera toutefois, en y réfléchissant, que cette versatilité même, qui rend si difficile de fixer, «avant une métamorphose,» l'édifice merveilleux de ce caractère, est le seul fil qui nous conduise à travers les détours de ce labyrinthe bâti, pour ainsi dire, par un art de féerie,--est la véritable solution de tout ce qu'il y eut d'éclatant dans la puissance de Lord Byron et de repoussant dans sa légèreté, de tout ce qu'il y eut de plus attrayant et de plus répugnant dans sa vie ou dans son génie. Variété presque infinie de talens, déployés avec un orgueil non moins vaste,--susceptibilité pour les impressions et les émotions nouvelles, portée au-delà du lot ordinaire du génie, et obéie avec une intraitable impétuosité, tant par habitude que par nature:--telles furent les deux grandes et principales sources de ce spectacle varié que Lord Byron présenta dans sa vie, de cette succession de victoires remportées par son génie sur presque tous les champs ouverts à l'intelligence humaine, et de tous ces élans de caractère, produits sous toutes les formes et dans toutes les directions, par une sensibilité indomptée et par une volonté irrésistible.
Tous ceux qui sont doués de quelque disposition à l'association des idées, doivent avoir remarqué que, si une pensée ou un sentiment quelconque se présente à leur esprit, le sentiment ou la pensée contraire s'éveille au même instant:--à côté du sublime, le ridicule, qui en est le voisin, apparaît constamment;--à une vue brillante du présent ou de l'avenir, une vue sombre mêle ses nuages;--et, même dans les questions relatives à la morale et à la conduite, tous les motifs et tous les raisonnemens qui engagent à l'adoption de l'un des deux partis contraires seront, dans de tels esprits, contrebalancés sur-le-champ par un groupe de motifs et de raisonnemens équivalens. Un esprit de ce genre,--et tels sont, plus ou moins, tous les esprits chez lesquels le raisonnement est subordonné à l'imagination,--tout capable qu'il est, par cette rapide association d'idées, de multiplier ses ressources sans fin, a besoin du contrôle d'un jugement exercé pour conserver ses pensées pures et nettes entre les contrastes qu'il appelle ainsi simultanément; car il y a danger que, en matière d'art, l'habitude de former des rapprochemens incongrus,--par exemple, entre le burlesque et le sublime,--ne finisse par corrompre le goût de l'esprit pour le plus noble et le plus haut point de vue; et que, dans les questions de morale encore plus importantes, la facilité de trouver le pour et le contre n'aboutisse, sinon à un mauvais choix, du moins à une indifférence sceptique.
Lorsqu'on se représente un événement aussi terrible qu'un naufrage, une scène d'horreur et de péril s'offre seule aux imaginations ordinaires; mais la vive et versatile imagination de Byron y vit encore autre chose, et aux circonstances les plus horribles et les plus épouvantables, mêla tout ce qu'il y a de plus ridicule et de plus bas. Mais dans ce douloureux mélange il ne fut que trop fidèle peintre de la nature humaine, si l'on en croit le témoignage du cardinal de Retz, témoin oculaire d'un tel événement:--«Vous ne pouvez vous imaginer, dit le cardinal, l'horreur d'une grande tempête;--vous en pouvez imaginer aussi peu le ridicule.» Mais assurément, un poète moins entraîné par la variété de son talent, et moins désireux d'en faire parade, se serait arrêté avant de confondre, par une si cruelle ironie, la dégradation et les souffrances de l'humanité, et, content d'éprouver notre coeur par le tableau des misères de nos semblables, se serait abstenu de nous arracher, un instant après, un sourire amer à la vue de leur bassesse.
Les résultats de ce genre d'esprit sont si dangereux pour le sens moral, qu'on risquerait peut-être de trop généraliser en affirmant que partout où existe une grande versatilité d'imagination, on trouvera aussi une tendance prononcée à la versatilité de principes. Le poète Chatterton, dans l'ame duquel les germes de tout ce qu'il y a de bon et de mauvais dans le génie mûrirent si prématurément, disait, dans l'orgueilleuse conscience de ce multiple talent, que «il avait le plus profond mépris pour l'homme qui ne pouvait écrire le pour et le contre,» et ce fut en agissant lui-même conformément à ce principe, qu'il souilla son nom de quelques taches durant la vie si courte que le destin lui accorda. Mirabeau aussi, quand dans le cours des hostilités légales de son père et de sa mère, il mit la main aux plaidoyers de l'un et de l'autre, fut, sans aucun doute, moins influencé par le plaisir du mal que par la piquante vanité de cette souplesse de talent, et fut aveuglé sur la révoltante perfidie de son travail, par l'habileté avec laquelle il l'exécutait.
Cette qualité, que j'ai nommée ici versatilité, en tant qu'elle concerne l'imagination, Lord Byron l'a lui-même désignée par le nom français de _mobilité_, en tant qu'elle concerne les sentimens et la conduite; et dans un des chants de _Don Juan_, il en a heureusement esquissé quelques traits. Après nous avoir dit que son héros avait commencé d'après la grande prédominance de cette qualité chez Adeline, «à douter un peu de la _réalité_ de ses perfections», il dit:--
Tant elle faisait preuve tour-à-tour, et à l'égard de chaque convive, de cette brillante versatilité que bien des gens confondent avec la sécheresse de coeur. Ils se trompent,--c'est tout simplement ce qu'on appelle mobilité, un effet, non de l'art, mais du caractère, que l'on suppose affecté, parce qu'il semble banal; trompeur, bien qu'il soit plein de franchise; car, certes, il y a de la franchise à se montrer plus vivement impressionné par ce qui touche plus immédiatement[92].
[Note 92: _Don Juan_, ch. XVI, st. 97.]
Nous avons à peine besoin de la note où Lord Byron, à propos de ce passage, qualifie cette mobilité de «malheureux don», pour voir combien il sentait la prééminence de cette qualité en lui-même, et le danger qui en résultait pour son caractère. La conscience de sa tendance naturelle à céder ainsi à toute impression fortuite, et à varier suivant mille impulsions passagères, non-seulement fut toujours présente à son esprit, mais encore comme il savait bien que le monde attache un soupçon de faiblesse à la rétractation ou à l'abandon d'opinions long-tems professées,--elle eut l'effet de le maintenir, sur certains points importans, dans une ligne générale d'uniformité, que, malgré quelques fluctuations et contradictions accidentelles dans les détails, il continua à garder toute sa vie. Un passage d'un de ses manuscrits montrera avec quelle sagacité il aperçut la nécessité de se prémunir contre son instabilité sous ce rapport. «Le monde traite un changement de système politique ou de religion avec un blâme plus sévère qu'une pure différence d'opinion ne me semblerait le mériter. Mais il doit y avoir une raison de ce sentiment;--et c'est, je crois, parce qu'on a vu cet abandon des premières idées inspirées à notre enfance, et de la ligne de conduite par nous choisie lors de notre première entrée dans la vie publique, produire plus de mauvais résultats pour la société, et prouver plus de faiblesse d'esprit que d'autres actions en elles-mêmes plus immorales». Ce peu de confiance en sa stabilité, tenant ainsi Byron toujours en éveil, ne concourut point peu, sans aucun doute, avec la bonté naturelle de son coeur, à donner tant de solidité et de durée à la plupart de ses attachemens,--dont quelques-uns, comme son amitié pour sa mère, durent évidemment à un sentiment de devoir, plutôt qu'à une affection réelle, la constance si honorable avec laquelle il les conserva.
Mais tandis que, sous ces rapports comme dans la persévérance avec laquelle il s'attacha aux habitudes et aux amusemens de la jeunesse, il réussit à vaincre sa variabilité et son inconstance naturelles,--dans toutes les autres applications de son esprit, dans toutes les excursions de sa raison ou de son imagination, il s'abandonna à cette humeur versatile sans scrupule et sans frein, prit toutes les formes sous lesquelles le génie pouvait se manifester, et se transporta dans toutes les régions intellectuelles où de nouvelles conquêtes pouvaient être accomplies.
Il était impossible qu'il n'abusât pas d'une telle puissance de volonté et de talent. Il était impossible que, parmi les esprits qu'il invoquait de tous côtés, les esprits de ténèbres n'apparussent pas, à son ordre, avec les esprits de lumière. Et ici les dangers d'une activité si multipliée, se complaisant ainsi dans ses transformations, se montrent d'eux-mêmes. Devant ce grand et unique objet, le déploiement d'une imagination variée, splendide, et propre à tout embellir,--toute autre considération et tout autre devoir ne pouvaient qu'être sacrifiés. Il faut que l'avocat déploie son éloquence et son art, n'importe pour quelle cause;--il faut que le talent grave partout son empreinte, n'importe avec quel sceau. Pouvait-on espérer que dans une telle carrière il ne surviendrait rien de mal, et qu'au milieu de ces éclairs d'imagination, la lumière morale demeurerait pure? Doit-on donc s'étonner que dans les oeuvres d'un homme ainsi entraîné par ses brillantes qualités, nous trouvions,--certes, sans aucun dessein de corruption de sa part,--le vice embelli d'un éclat trompeur et d'un faux air de vertu, et le mal trop souvent investi d'une grandeur qui n'appartient essentiellement qu'au bien?
Entre autres maux moins sérieux, nés de cet abus d'une riche et versatile imagination,--plus spécialement développés dans l'oeuvre la plus caractéristique de Lord Byron, dans _Don Juan_,--on trouvera que l'impression même d'une poésie vigoureuse est quelquefois fort affaiblie par ces saillies capricieuses et folâtres, où cette souplesse d'essor entraîne le poète. En vérité, tous ceux qui lisent cet ouvrage, et surtout ceux qui, ne possédant eux-mêmes qu'à une faible dose une telle flexibilité, sont incapables de suivre toutes ces brusques digressions, doivent sentir que la soudaineté avec laquelle Byron passe d'un ton à un autre,--du bouffon au mélancolique, du comique au tendre,--produit un manque de foi dans la sincérité de l'un ou l'autre, ou même de l'un et l'autre sentiment, et partant diminue, ou même refroidit tout-à-fait, la sympathie qu'une transition plus naturelle inspirerait. En général, un tel soupçon serait injuste envers Lord Byron; car, parmi les singulières combinaisons que son esprit présentait, celle de la versatilité et de la profondeur de sentiment n'était pas la moins remarquable. Mais, en somme, quelque favorable que fût cette vivacité et cette variété d'association à l'étendue de son essor poétique, on peut mettre en question si une concentration plus judicieuse de ses talens n'aurait pas produit un résultat encore plus grand et plus précieux. Si l'esprit de Milton et celui du Tasse avaient été ainsi ouverts aux incursions de frivoles et burlesques conceptions, qui peut douter que ces majestueux sanctuaires du génie n'eussent souffert autant de dommage que de profanation?--Et l'on peut au moins se demander si Lord Byron, moins versatile, moins dominé par n'eût pas été moins étonnant, peut-être, mais plus grand.
Une imagination libre comme l'air Et pleine de mobilité[93],
[Note 93:
A fancy, like the air, most free, And full of mutability.]
Et ce ne fut pas seulement dans ses créations poétiques que cet amour de la nouveauté et de la variété se déploya;--une des plus remarquables faiblesses de sa vie peut être rapportée à cette fertile source. L'orgueilleux désir de jouer toute espèce de rôle, bon ou mauvais, n'influença que trop, comme nous l'avons vu, son ambition et même sa conduite, et, comme en poésie, son expérience personnelle des mauvais effets des passions lui servit à fournir des matériaux aux oeuvres de son imagination; ainsi, en retour, son imagination lui prêta ces sombres couleurs sous lesquelles il déguisa si souvent son véritable aspect aux yeux du monde. En vérité, il porta à un tel degré de déraison cette fantaisie de se décrier soi-même, que s'il y eut jamais en lui (comme il se l'imaginait quelquefois dans ses momens de spleen), une tendance au dérangement des facultés mentales[94], c'est sous ce seul point de vue qu'elle pourrait être reconnue pour s'être quelque peu manifestée[95]. Dans les premiers tems de ma liaison avec lui, lorsqu'il se laissait le plus aller à cette fantaisie,--(car on put depuis observer qu'alors que la mauvaise opinion qu'il avait de lui-même fut partagée par le monde, il fut disposé à ne point faire écho),--je le vis plus d'une fois, quand nous étions assis ensemble après le dîner, et qu'il était alors peut-être un peu sous l'influence du vin, se livrer sérieusement à cette humeur noire, se décrier lui-même, et jeter maintes allusions sur sa vie passée, avec un air de mélancolie et de mystère évidemment calculé pour éveiller la curiosité et l'intérêt. Il était, toutefois, trop promptement sensible aux moindres atteintes du ridicule pour ne pas s'apercevoir, en ces occasions, que la gravité de son auditeur ne se soutenait que par un effort de politesse; aussi ne renouvela-t-il plus sur moi l'épreuve de cette romanesque mystification. Mais, d'après ce que j'ai su de ses expériences sur des auditeurs plus impressionnables, je ne doute guère que pour produire de l'effet dans le moment, il n'y ait de crime si noir ni si désespéré dont il ne se fût laissé supposer coupable, dans l'espoir enivrant d'agir ainsi sur les imaginations; et j'ai quelquefois eu idée que la cause secrète de la séparation de sa femme d'avec lui, cause sur laquelle lady Byron et son conseil légal ont jeté un si formidable mystère, peut après tout n'avoir pas été autre chose qu'une imposture de ce genre, un obscur demi-aveu d'horreurs indéterminées, qui, racontées pour mystifier et pour surprendre, furent prises au sérieux par celle qui en entendait le récit.
[Note 94: Nous avons vu combien de fois, dans ses Journaux et dans ses lettres, il exprime ce soupçon sur la solidité de son état mental. Une crainte semblable paraît s'être aussi emparée du vigoureux esprit de Johnson, qui, comme Byron, était disposé à attribuer à une constitution héréditaire cette mélancolie, qui, dit-il, «le rendit fou toute sa vie, ou du moins peu sage.» Ce trait particulier du caractère de Johnson a donné lieu, dans l'édition que Boswell donne de la _Vie_ de ce littérateur, à des remarques qui toutes ont été inspirées par la sagacité connue de l'éditeur, et qui, relatives à un point si important dans l'histoire de l'intelligence humaine, seront jugées dignes de la plus grande attention.
Dans une des nombreuses lettres que Lord Byron m'a écrites, et que j'ai jugé à propos d'omettre, je trouve qu'il attribue ce trouble supposé de ses facultés au mariage de miss Chaworth,--«mariage, dit il, auquel elle sacrifia les projets de deux anciennes familles, un coeur qui était à elle depuis dix ans, et une tête qui n'a plus été dès-lors entièrement saine.» (_Note de Moore_.)]