Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 16
Ce ne fut que le 14 avril, que son médecin, le docteur Bruno, voyant l'insuccès des sudorifiques qu'on avait employés jusqu'alors, commença à insinuer à son patient que la saignée était nécessaire. Mais Lord Byron ne voulut pas en entendre parler. Évidemment il n'avait que peu de confiance en son médecin, et d'après les échantillons d'intelligence que ce jeune homme a depuis donnés au monde, il est en vérité déplorable,--qu'une vie si précieuse ait été confiée à des mains si ordinaires: «Ce fut ce jour même, je crois, dit le comte Gamba, qu'il me dit, comme j'étais assis près de lui sur son sofa: «Je craignais d'avoir perdu la mémoire, et, afin de l'éprouver, j'ai essayé de répéter quelques vers latins avec la traduction anglaise, que je n'avais point tenté de me rappeler depuis que j'étais sorti de l'école. Je me les suis tous rappelés, sauf le dernier mot d'un de ces hexamètres.»
Le fidèle Fletcher semble avoir été frappé de l'idée que la vie son maître était en danger, quelques jours avant le comte Gamba et le médecin lui-même. Suivant le rapport du jeune comte, Lord Byron soupçonnait si peu ce danger, qu'il disait même être «presque content de cette fièvre, propre peut-être à le guérir de sa disposition à l'épilepsie.» Toutefois, il paraît qu'il avait communiqué plus d'une fois à Fletcher ses doutes sur la nature de sa maladie, qu'il ne croyait pas si légère que la médecin semblait le supposer; et sur les instances réitérées de son domestique, qui le pressait de faire appeler le docteur Thomas de Zante, il ne s'opposa plus à cette démarche, quoique, par égard pour le docteur Bruno et M. Millingen, il renvoyât encore Fletcher à l'avis de ces messieurs. Quelque avantageuse qu'eût pu être cette mesure, le tems la rendait alors totalement impossible,--car un ouragan terrible empêchait qu'aucun navire ne sortît du port. La pluie tombait aussi par torrens, et entre un sol inondé et une mer soulevée par le sirocco, Missolonghi était, pour le moment, une prison pestilentielle.
Dans cette conjoncture, M. Millingen fut, pour la première fois, suivant son rapport, invité à visiter Lord Byron en sa qualité de médecin,--sa visite du 10 ayant été, dit-il, si peu médicale, qu'il n'avait même pas tâté alors le pouls de sa seigneurie. Il fut alors appelé, et plutôt, ce semble, par Fletcher que par le docteur Bruno, afin qu'il joignît ses représentations et ses remontrances aux leurs, et qu'il persuadât au patient de se laisser pratiquer une saignée,--opération alors devenue absolument nécessaire, et sur l'utilité de laquelle le docteur Bruno avait insisté vainement depuis deux jours.
Pensant que la douceur était le plus sûr moyen d'agir sur un caractère comme celui de Byron, M. Millingen, comme il nous le raconte lui-même, essaya tous les raisonnemens propres à atteindre son but. Mais ses efforts furent infructueux:--Lord Byron, qui avait alors une irritabilité maladive, répondit avec colère, mais toujours avec son esprit et sa finesse ordinaires, aux observations du médecin. De tous ses préjugés, il déclara que le plus fort était contre la saignée. Sa mère, à son lit de mort, lui avait fait promettre qu'il ne consentirait jamais à être saigné; et quelque argument qu'on pût lui offrir, son aversion, disait-il, était plus forte que la raison. «D'ailleurs, demandait-il, le docteur Reid n'avance-t-il pas, dans ses essais, que la lance est moins meurtrière que la lancette,--ce petit instrument de grands désastres!» Comme M. Millingen lui fit observer que cette remarque était relative au traitement des maladies nerveuses, et non pas des maladies inflammatoires, il répliqua, avec un ton de colère. «Qui est-ce qui est nerveux, si je ne le sais pas? Et ne doit-on pas m'appliquer cet autre passage, où le docteur Reid dit que tirer du sang à un malade nerveux, c'est relâcher les cordes d'un instrument dont les sons baissent déjà faute d'une tension suffisante. Même avant cette maladie, vous savez combien j'étais devenu faible et irritable;--et la saignée, en empirant cet état, me tuera infailliblement. Traitez-moi, d'ailleurs, comme il vous plaira, mais vous ne me saignerez pas. J'ai eu plusieurs fièvres inflammatoires dans ma vie, et à un âge où j'étais plus robuste et plus pléthorique; cependant je m'en suis tiré sans la saignée. Cette fois encore, je veux courir la chance[71].»
Après beaucoup de raisonnemens et d'instances, M. Millingen réussit enfin à obtenir de lui la promesse que s'il sentait sa fièvre redoubler le soir, il laisserait le docteur Bruno le saigner.
Durant ce jour il s'était occupé d'affaires, et avait reçu plusieurs lettres, entre autres une qui lui causa beaucoup de plaisir, de la part du gouverneur turc à qui il avait envoyé les prisonniers délivrés, et qui le remerciait de son humaine intervention, en le priant de persister dans ce système.
[Note 71: Ce fut durant cette conversation ou une autre semblable qu'il aura dit le mot rapporté par le docteur Bruno: «Si mon heure est venue, je mourrai, avec ou sans saignée.» (_Note de Moore_.)]
Le soir, il conversa long-tems avec Parry, qui resta quelques heures au chevet de son lit. «Il se mit sur son séant (dit cet officier), et fut calme et recueilli. Il me parla sur une foule de points relatifs à lui-même ou à sa famille; il me communiqua ses intentions sur la Grèce, son plan de campagne, et ce qu'il ferait définitivement pour le pays. Il me parla de mes propres aventures. Il me parla aussi de la mort avec une grande tranquillité; et quoiqu'il ne crût point sa fin si prochaine, il avait dans son air quelque chose de si sérieux et de si ferme, de si résigné et de si calme, de si différent de tout ce que j'avais jamais aperçu en lui, que mon esprit eut quelques pressentimens de la dissolution imminente du noble Lord.»
En revoyant son malade le lendemain matin de bonne heure, M. Millingen apprit de lui qu'ayant, à son sens, passé, somme toute, une meilleure nuit, il n'avait pas jugé nécessaire de prier le docteur Bruno de le saigner. Pour rendre justice à M. Millingen, je citerai les propres paroles de ce médecin: «Je pensai qu'il était de mon devoir de mettre de côté toute considération pour les sentimens de Lord Byron, et de lui déclarer solennellement combien j'étais affligé de le voir jouer ainsi sa vie, et montrer si peu de résolution. Son refus opiniâtre, lui dis-je, avait déjà fait perdre le tems le plus précieux;--mais il ne restait plus que peu d'heures d'espérance, et, à moins qu'il ne se soumît à la saignée sur-le-champ, nous ne répondions plus des conséquences. Il ne se souciait pas de la vie, il est vrai; mais pouvait-on assurer que s'il ne changeait de résolution, la maladie n'étant point du tout réprimée ne dût finir par désorganiser son économie, au point de le priver pour jamais de la raison?--J'avais enfin touché la corde sensible; et, moitié par ennui de nos importunités, moitié par persuasion, il nous lança à tous deux le plus terrible regard de colère; et, tirant son bras hors du lit, dit d'un ton courroucé: «Allons,--vous êtes, je le vois, une damnée bande de bouchers;--prenez autant de sang qu'il vous plaira, et finissons-en.»
«Nous saisîmes le moment (ajoute M. Millingen), et nous tirâmes environ vingt onces. Le sang, en se coagulant, offrit une couenne épaisse, mais nous n'obtînmes pas un soulagement qui répondît à nos espérances; et durant la nuit, la fièvre devint plus intense qu'elle n'avait été jusque-là. L'agitation s'accrut, et le patient se livra plusieurs fois à des discours incohérens.»
Le lendemain matin, le 17, la saignée fut répétée; car, bien que les symptômes de _rhume_[72] eussent complétement disparu, les signes de l'inflammation cérébrale s'accroissaient d'heure en heure. Le comte Gamba, qui, retenu dans sa chambre par une entorse du coude-pied, n'avait pas vu Lord Byron depuis deux jours, tâcha pourtant de venir le voir. «Sa physionomie, dit-il, éveilla soudain en moi les plus terribles soupçons. Il était fort calme; il me parla de mon accident avec le plus tendre intérêt, mais d'une voix creuse et sépulcrale.--«Soignez votre pied, me dit-il; je sais par expérience combien cela est douloureux.»--Je ne pus rester près de son lit; un torrent de larmes inonda mes yeux, et je fus obligé de me retirer.» En effet, ni le comte Gamba, ni Fletcher ne paraissent avoir été assez maîtres d'eux-mêmes pour faire autre chose que de pleurer durant le reste de cette scène affligeante.
[Note 72: _Rheumatic symptoms_: c'est toujours le mot employé dans le texte. Mais il n'est pas probable que Byron soit mort d'un rhume, sa maladie paraît avoir été une _pleurésie latente_, méconnue faute d'avoir percuté et ausculté la poitrine. (_Note du Trad._)]
Outre la saignée, qui fut répétée deux fois le 17, on jugea à propos d'appliquer des vésicatoires à la plante des pieds. «A l'instant où ils allaient être appliqués, dit M. Millingen, Lord Byron me demanda si, appliqués tous deux à la même jambe, ils ne pouvaient pas remplir le même but. Devinant sur-le-champ le motif de cette question, je lui dis que je les placerais au-dessus des genoux.»--Faites, répondit-il.»
Il est pénible de s'arrêter sur de tels détails,--mais nous approchons du dénoûment. Outre la plupart des diverses misères qui environnent également le lit de mort des plus grands et des plus humbles, il y eut autour de Byron mourant un degré de confusion et de dénûment qui rend doublement douloureuse la contemplation de cette scène. Comme, depuis sa maladie, personne n'avait été investi de l'autorité dans la maison, ni ordre ni repos n'étaient maintenus dans son appartement. La plupart des choses nécessaires dans une telle maladie manquaient; et ceux qui entourèrent le mourant furent, comme le docteur Bruno, démoralisés par un danger qu'ils n'avaient pas prévu, ou, comme l'affectueux Fletcher et le comte Gamba, rendus totalement inutiles par la violence de leur douleur.
«Tout le monde, dit Parry, était animé d'un zèle ardent; mais comme toutes ces personnes ne parlaient point la même langue, et partant ne se comprenaient pas, leur zèle ne faisait qu'ajouter à la confusion. Cette circonstance, et le manque des choses de première nécessité, firent de l'appartement de Lord Byron, durant les deux ou trois derniers jours de sa vie, la plus pénible scène de détresse et d'angoisse que j'aie jamais vue.»
Le 18 étant le jour de Pâques,--fête que les Grecs célèbrent par des décharges de mousqueterie et d'artillerie,--on craignit que ce bruit ne fît mal à Lord Byron; et, afin d'attirer la foule au loin, la brigade d'artillerie fut conduite à l'exercice par Parry, à quelque distance de la ville, tandis qu'en même tems des patrouilles parcouraient les rues, et, informant les habitans du danger de leur bienfaiteur, les priaient de garder le plus grand repos possible.
Environ à trois heures de l'après-midi, Lord Byron se leva, et alla dans la chambre voisine. Il put traverser la chambre, en s'appuyant sur son domestique Tita; et, quand il fut assis, il demanda un livre que le domestique lui apporta. Mais, après avoir lu quelques minutes, il se trouva faible; et, reprenant le bras de Tita, il retourna en chancelant dans sa chambre, et se remit au lit.
Alors les médecins, encore plus alarmés, exprimèrent le désir d'une consultation, et proposèrent d'appeler, sans retard, le docteur Freiber, aide de M. Millingen, et Lucca Vega, médecin de Mavrocordato. En entendant parler d'eux, Lord Byron refusa d'abord de les voir; mais étant informé que Mavrocordato était de cet avis, il dit:--«Eh bien, qu'ils viennent; mais qu'ils promettent de me regarder sans rien dire.» Cette promesse donnée, ils furent admis; mais comme l'un d'eux, en tâtant son pouls, faisait mine de vouloir parler:--«Songez à votre promesse, dit Byron, et allez-vous en.»
Ce fut après cette consultation que Lord Byron parut au comte Gamba pressentir pour la première fois que sa fin approchait. MM. Millingen, Fletcher, et Tita étaient restés debout près du lit; mais les deux premiers, incapables de retenir leurs larmes, sortirent de la chambre. Tita pleurait aussi; mais comme Byron le tenait par la main, il ne put s'en aller, mais détourna les yeux. Alors Byron, en le regardant fixement, dit avec un léger sourire: «_Oh_! _questa è una bella scena_.» Puis il sembla réfléchir un moment, et s'écria: «Appelez Parry.» Presque immédiatement après, il fut pris de délire; il se mit à crier comme s'il montait à la brêche,--moitié en anglais, moitié en italien: «En avant!--en avant!--courage!--suivez mon exemple, etc., etc.»
En revenant à la raison, il demanda à Fletcher, qui était rentré dans la chambre: «S'il avait envoyé chercher le docteur Thomas, comme il le désirait?» Et sur la réponse affirmative du fidèle serviteur, il répliqua: «Vous avez bien fait, car j'aimerais à savoir où j'en suis.» Peu de tems auparavant, avec ce ton de bienveillance qu'il gardait envers tous ses gens, et qui fut une des principales sources de leur inébranlable attachement, il avait dit à Fletcher: «Je crains que vous et Tita vous ne tombiez malades, en restant près de moi jour et nuit.» Il fut alors évident qu'il savait qu'il était mourant; et son désir de faire comprendre ses dernières volontés à son serviteur, en luttant contre la perte rapide de ses moyens d'expression, donna lieu à la plus douloureuse scène. Comme Fletcher lui demandait s'il fallait qu'il prît une plume et du papier pour écrire sous sa dictée:--«Oh! non, répondit-il;--il n'est plus tems:--la vie me fuit. Allez trouver ma soeur.--Dites-lui.--Allez trouvez lady Byron;--vous la verrez, et lui direz.--» Ici sa voix s'affaiblit, et devint de moins en moins distincte. Cependant il continua toujours à murmurer en lui-même, durant près de vingt minutes, avec beaucoup de vivacité, mais d'une voix si faible, que peu de mots purent être saisis. Ces mots furent des noms isolés:--«Augusta,--Ada,--Hobhouse,--Kinnaird.» Enfin il dit: «Maintenant, je vous ai tout dit.»--«Milord, répliqua Fletcher, je n'ai pas compris un mot de ce que votre seigneurie a dit.»--«Vous ne m'avez pas compris?» s'écria Lord Byron, avec l'air de la plus vive tristesse. «Quel malheur!--Il est trop tard, tout est fini.»--«J'espère que non, répondit Fletcher; mais la volonté de Dieu soit faite.»--«Oui, et non pas la mienne,» dit Lord Byron. Puis il essaya encore de prononcer quelques mots, dont il n'y eut d'intelligible que ceux-ci: «Ma soeur,--mon enfant.»
La mesure adoptée à la consultation avait été, contrairement à l'opinion de M. Millingen et du docteur Freiber, l'administration d'une forte potion antispasmodique, qui, en produisant le sommeil, ne fit peut-être que hâter la mort. Afin de lui persuader de prendre cette potion, on fit venir M. Parry, qui le décida sans peine à en avaler quelques gorgées.--«Quand il prit ma main (dit Parry), je trouvai ses mains glacées d'un froid mortel. Avec l'aide de Tita, je tâchai d'y ranimer doucement un peu de chaleur, et je relâchai le bandage qui entourait sa tête. Pendant tout ce tems, il parut fort agité, joignit ses mains plusieurs fois, grinça des dents, et laissa échapper l'exclamation italienne: _Ah_! _Christi_! Il fut tout-à-fait passif en laissant relâcher son bandage de tête; puis il versa des larmes; et reprenant ma main, me souhaita le bon soir d'une voix faible, et retomba dans le sommeil.»
Au bout d'une demi-heure il se réveilla, et une seconde dose de la potion lui fut administrée. «D'après le rapport de ceux qui l'entourèrent» (dit le comte Gamba, qui ne put supporter le spectacle de cette scène), «j'inférai que dans ce moment ou dans son précédent intervalle de raison, il avait énoncé ces diverses phrases:--«Pauvre Grèce!--pauvre ville!--mes pauvres domestiques!»--Puis: «Pourquoi ne fus-je pas averti plus tôt?» et--«Mon heure est venue!--Peu m'importe de mourir;--mais pourquoi ne suis-je pas retourné dans ma patrie avant de venir ici?»--Une autre fois il dit: «Il y a des êtres qui me rendent le monde cher[73] (_Io lascio qualche cosa di caro nel mondo_); d'ailleurs, je suis content de mourir.»--Il parla aussi de la Grèce: «Je lui ai donné, dit-il, mon tems, ma fortune, ma santé,--et aujourd'hui je lui donne ma vie!--Que pouvais-je faire de plus[74]?»
[Note 73: Nous traduisons la phrase du texte anglais: «_There are things which make the world dear to me_,» qui d'ailleurs ne nous paraît pas l'interprétation exacte de la phrase italienne. (_Note du Trad._)]
[Note 74: Il est bon de rappeler au lecteur que les paroles attribuées ici à Lord Byron; quelques naturelles et probables qu'elles soient, n'ont pas le même degré d'autorité que les détails donnés jusqu'ici sur le rapport des témoins oculaires. (_Note de Moore_.)]
Il était environ six heures du soir quand Lord Byron dit: «Maintenant je vais dormir.» Puis, se retournant, il tomba dans ce sommeil dont il ne se réveilla pas. Durant les vingt-quatre heures suivantes, il resta privé de sentiment et de mouvement,--hormis quelques légers symptômes de suffocation qui se manifestaient de tems en tems, et durant lesquels on lui tenait la tête élevée;--et le 19, à six heures un quart, il ouvrit les yeux un instant pour les refermer sur-le-champ. Les médecins cherchèrent son pouls:--Lord Byron n'était plus.
Il serait aussi difficile que superflu de chercher à décrire combien la nouvelle de ce triste événement frappa tous les coeurs. Celui dont le monde entier devait pleurer la perte avait des droits particuliers aux larmes de la Grèce,--à laquelle il venait de consacrer sa glorieuse vie. Les habitans de Missolonghi, qui les premiers sentaient le coup dont toute l'Europe allait être frappée, purent à peine croire à ce malheur. Qu'il était différent, ce jour où Lord Byron était venu parmi eux,--entouré d'une gloire brillante,--et inspirant par son nom même une foi vive en ces miraculeux succès que la puissance de son génie allait enfanter. Tout cela s'était évanoui comme un rêve fugitif;--et nous ne pouvons nous étonner que les pauvres Grecs, à qui sa venue avait apporté tant de gloire, et qui, le dernier soir de sa vie, se pressaient dans les rues en s'informant de son état, aient regardé l'orage qui éclata sur la ville en ce moment, comme le signal de la mort de Byron, et que, dans leur douleur superstitieuse, ils se soient écriés: «Le grand homme n'est plus[75]!»
[Note 75: Parry, _Derniers jours de Lord Byron_, p. 128. (_Note de Moore_.)]
Le prince Mavrocordato, qui sentait le mieux toute l'étendue de cette perte, et qui avait à pleurer l'ami de la Grèce et le sien, publia le 19 au soir cette triste proclamation.
GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE LA GRÈCE OCCIDENTALE.
(ART. 1185.)
«Le présent jour de fête et de réjouissance est devenu un jour de chagrin et de deuil. Lord Noël Byron a cessé de vivre à six heures de l'après-midi, après une maladie de dix jours; il a succombé à une fièvre inflammatoire. Tel a été l'effet de la maladie de sa seigneurie sur l'opinion publique, que toutes les classes avaient oublié les récréations ordinaires de Pâques, même avant que le triste événement ne fût appréhendé.
»La perte de cet illustre personnage doit sans doute être déplorée par toute la Grèce; mais elle doit être plus spécialement un sujet de lamentation pour Missolonghi, où sa générosité s'était si manifestement déployée, et dont il était même devenu citoyen, avec la détermination de participer désormais à tous les dangers de la guerre.
»Tout le monde connaît les actes de bienfaisance de sa seigneurie, et on ne cessera jamais d'honorer son nom comme celui d'un véritable bienfaiteur.
»En conséquence, en attendant que la résolution définitive du gouvernement national soit connue, en vertu des pouvoirs dont il m'a investi, je décrète ce qui suit:
»1º Demain matin, au point du jour, on tirera de la grande batterie trente-sept coups de canon, nombre qui correspond à l'âge de l'illustre décédé.
»2º Tous les services publics, même les tribunaux, vaqueront pendant trois jours successifs.
»3º Toutes les boutiques, excepté celles où se vendent les provisions de bouche et les médicamens, seront fermées; et il est strictement enjoint que les récréations publiques de toute espèce, et les démonstrations de joie usitées dans le tems pascal soient suspendues.
»4º Un deuil général sera observé pendant vingt-un jours.
»5º Des prières et des cérémonies funéraires seront célébrées dans toutes les églises.
»_Signé_ A. MAVROCORDATO.
GEORGE PRAIDIS, _secrétaire_.
»Donné à Missolonghi, ce 19 avril 1824.»
De semblables honneurs furent rendus à la mémoire de Lord Byron en divers autres endroits de la Grèce. A Salona, où le congrès était assemblé, on pria dans l'église pour son ame; après quoi, toute la garnison et les habitans sortirent dans la plaine, où une autre cérémonie religieuse eut lieu à l'ombre des oliviers. Cette seconde cérémonie terminée, les troupes firent feu; et une oraison funèbre, pleine de la louange la plus chaude et de la plus vive reconnaissance, fut prononcée par le grand-prêtre.
Lorsque les étrangers témoignaient pour Lord Byron une telle vénération, quel a dû être le deuil de ses compagnons et de ses serviteurs?--Un seul va parler pour tous.--«Il mourut (dit le comte Gamba) sur une terre étrangère, et parmi des étrangers; mais il n'aurait pu être plus regretté, plus sincèrement pleuré, en quelque autre lieu qu'il eût rendu son dernier soupir. Il avait inspiré à ceux qui l'entouraient un tel attachement, mêlé de respect et d'enthousiasme, qu'aucun de nous n'eût refusé de braver pour sa seigneurie tous les dangers du monde.»
Le colonel Stanhope, qui reçut à Salona la déplorable nouvelle, écrit au comité en ces termes:--«Un courrier vient d'arriver de la part du chef Scalza. Hélas! toutes nos craintes sont réalisées. L'ame de Byron a pris son dernier vol. L'Angleterre a perdu son plus brillant génie, la Grèce son plus noble ami. Pour nous consoler de sa perte, il a laissé derrière lui les émanations de son esprit magnanime. Si Byron eut des défauts, il eut des vertus en revanche:--il sacrifia son bien-être, sa fortune, sa santé et sa vie à la cause d'une nation opprimée. Que sa mémoire soit honorée!»
M. Trelawney, qui se rendait alors à Missolonghi, raconte dans les termes suivans comment il reçut la première nouvelle de la mort de son ami:--«Malgré toute mon impatience, je ne pus arriver ici avant le troisième jour. Ce fut le second jour, après avoir traversé le premier grand torrent, que je rencontrai quelques soldats qui venaient de Missolonghi. Je les avais tous laissés passer, avant de me résoudre à leur demander des nouvelles de Missolonghi. Je revins donc sur mes pas, et j'interrogeai un traînard. Je n'entendis que cette parole:--_Lord Byron est mort_,--et je continuai mon chemin dans un sombre silence.» M. Trelawney, après avoir détaillé les particularités de la maladie et de la mort du poète, ajoute: «Pardonnez-moi, Stanhope, de m'être ainsi écarté de la grande cause où je suis engagé. Mais ce n'est pas un deuil particulier. Le monde a perdu son plus grand homme, et moi, mon meilleur ami.»
Les serviteurs de Lord Byron éprouvèrent une douleur non moins vive et non moins sincère: «J'ai en ma possession (dit M. Hoppner, dans les notes dont il m'a favorisé) une lettre où son gondolier Tita, qui l'avait suivi depuis Venise, rend compte à ses parens de la mort de son maître. Le pauvre garçon parle de cet événement dans les termes les plus touchans, en disant qu'il avait perdu en Lord Byron un père plutôt qu'un maître, et en s'étendant sur la bonté avec laquelle sa seigneurie avait toujours traité ses domestiques, et sur l'intérêt qu'elle prenait à leur bien-être.»
Son valet de chambre Fletcher, en annonçant la nouvelle à M. Murray, dit aussi: «Excusez, je vous prie, toutes mes négligences, je sais à peine ce que je dis ou ce que je fais; car depuis vingt ans que je servais milord, il était devenu pour moi plus qu'un père, et je suis trop affligé pour vous donner aujourd'hui un récit exact de toutes les particularités.»