Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore

Part 15

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»Vous étiez déjà averti que le prince Mavrocordato et moi avions été invités à une conférence par Ulysse et par les chefs de la Grèce orientale. J'apprends (et je suis même consulté là-dessus) qu'en cas que la première partie de l'emprunt n'arrive pas immédiatement, le gouvernement grec veut essayer de lever intérimairement dans les îles quelques milliers de dollars, qui seront payés à l'arrivée des premiers fonds. Avec quelle perspective de succès? et à quelles conditions? vous pouvez en parler plus savamment que moi. Faites-nous connaître votre opinion. Il y a une nécessité impérieuse d'avoir un trésor national, et cela promptement; autrement, que peut-on faire? Le corps auxiliaire d'environ deux cents hommes à ma solde, est, je crois, le seul qui soit régulièrement payé par semaine pour les soldats, et par mois pour les officiers. Il est vrai que le gouvernement grec donne les rations de vivres, mais nous avons eu trois révoltes, dues à la mauvaise qualité du pain, que ni Grecs, ni étrangers (pas même les chiens), ne pouvaient manger, et il y a encore une grande difficulté à obtenir les provisions.

»Il y a dissention parmi les Allemands, concernant la conduite des agens de leur comité, et ils ont établi un examen entre eux. On ne peut prévoir le résultat, si ce n'est que l'affaire se terminera sans doute par une émeute, comme d'ordinaire.

»Les Anglais vivent très-amicalement; nous ne cadrons pas mal non plus avec les Grecs, en leur accordant toujours l'indulgence due à leur situation; et nous n'avons point de querelles avec les étrangers.»

* * * * *

Durant le mois de mars, il n'y eut, outre ce qui est mentionné dans les lettres précédentes, que peu d'événemens dignes d'être exposés longuement et en détail. Après que le projet d'attaque contre Lépante eut échoué, les deux grands objets des pensées journalières de Lord Byron furent la réparation des fortifications de Missolonghi[64], et la formation d'une brigade;--d'abord, en vue des mesures défensives qui paraissaient probablement devoir être les seules à prendre durant la présente campagne; puis, en préparation de ces entreprises plus actives qu'il se flattait de conduire durant la prochaine. «Il attendait (dit M. Parry), pour le rétablissement de sa santé, le retour de la belle saison et le commencement de la campagne, lorsqu'il proposa de tenir la campagne à la tête de sa brigade, et des troupes que le gouvernement de la Grèce devait mettre sous ses ordres.»

[Note 64: Le zèle généreux avec lequel il s'appliqua à cet important objet sera révélé par le document suivant: «Lorsque je rapportai à Lord Byron ce que je croyais possible de faire, il m'ordonna de dresser un plan pour la réparation complète des fortifications, et de l'accompagner d'un devis. Il fut convenu que je ne porterais dans le devis qu'un tiers de la dépense réelle; et si ce tiers pouvait être obtenu des magistrats, Lord Byron s'engageait à payer secrètement le reste. (_Note de Moore_.)]

Avec cette ingratitude qui suit trop souvent les actions désintéressées, on a quelquefois ironiquement remarqué,--et cela dans des journaux d'où l'on aurait pu attendre un jugement plus généreux[65], qu'après tout, Lord Byron n'avait fait que peu de chose pour la Grèce;--comme si un seul individu pouvait faire beaucoup pour une cause qui, soutenue presque sans relâche par la voie des armes encore six ans après la mort de Byron, n'a demandé rien moins que l'intervention de toutes les grandes puissances d'Europe pour avoir une chance de succès, et même avec cela n'a pas encore triomphé. Je crois avoir clairement montré que Byron lui-même ne se fit aucune illusion sur l'importance de son assistance isolée,--qu'il savait que dans une semblable lutte il faut, pour un grand résultat, la même prodigalité de moyens que dans ces immenses opérations de la nature, où les individus sont comme zéro dans le cours des événemens,--et que tel était le point de vue, à la fois philosophique et triste, sous lequel il envisageait ses sacrifices. Mais dire que durant ce court période d'action, il n'accomplit pas bien et sagement tout ce qu'un homme pouvait faire dans le tems et avec les circonstances données, c'est énoncer une assertion que les faits mentionnés dans ces mémoires réfutent pleinement et victorieusement. Il savait que dans sa situation, ses mesures, pour être sages, devaient être prévoyantes, et c'est par la nature même des semences qu'il jeta, qu'on doit juger quels fruits en seraient résultés. Réconcilier les chefs militaires avec le gouvernement et entre eux;--communiquer, par son exemple, un esprit d'humanité aux hostilités;--préparer les voies à l'emploi de l'emprunt attendu, de la façon la plus propre à développer les ressources du pays;--mettre les fortifications de Missolonghi en état de soutenir un siége,--prévenir ces violations de la neutralité, qui, si séduisantes pour les Grecs, mettaient leur gouvernement en collision avec les autorités ioniennes[66], et restreindre cette licence de la presse, qui pourrait indisposer les cours européennes:--voilà les importans objets qu'il s'était proposé de remplir, et pour l'accomplissement desquels, dans un si court intervalle, et au milieu de tant de dissentions et d'obstacles, il avait déjà fait de considérables progrès. Mais il serait injuste de clorre même ici le brillant catalogue de ses services. Après tout, ce n'est pas dans le cercle de la vie mortelle que se borne le bien accompli par un nom immortel. Le charme opère sur l'avenir;--c'est un auxiliaire pour tous les tems, et l'exemple entraînant de Byron, comme martyr de la liberté, est pour jamais embaumé dans sa gloire de poète.

[Note 65: Voir les articles du _Times_, de la _Foreign Quarterly Review_. (_Note de Moore_.)]

[Note 66: Dans une lettre qu'il adressa à lord Sidney Osborne, et qui en contenait une du prince Mavrocordato à sir T. Maitland, au sujet de ces infractions, il dit: «Vous devez tous savoir combien il est difficile aux Grecs, dans les circonstances actuelles, de maintenir une sévère discipline, quelle que soit leur bonne volonté. Je fais tout ce que je puis pour les convaincre de la nécessité d'observer strictement les réglemens des îles, et, j'espère, avec quelque succès.» (_Note de Moore_.)]

Depuis l'époque de son attaque du mois de février, il avait été de tems en tems indisposé; et, plus d'une fois, il s'était plaint de vertiges qu'il comparait à un état d'ivresse. Il était, de plus, fréquemment affecté de maux de nerfs, de frissons et de tremblemens, qui, bien qu'ils fussent évidemment les effets d'une excessive débilité, étaient attribués par lui à la pléthore. D'après cette idée, il s'était, depuis son arrivée en Grèce, presque entièrement abstenu de nourriture animale, et il ne mangeait guère que du biscuit, des végétaux et du fromage. Tourmenté de cette crainte de devenir gras, qui l'avait obsédé dans son jeune âge, il se mesurait presque chaque matin le tour du poignet et la ceinture, et toutes les fois qu'il croyait apercevoir un surcroît de dimension, il prenait une forte dose de médecine.

Ses amis de Céphalonie avaient, comme nous l'avons vu, tâché de lui persuader de revenir sans délai dans cette île, et de pourvoir, lorsqu'il en était encore tems, au rétablissement de sa santé. «Mais ces conseils (dit le comte Gamba) produisaient justement l'effet contraire; car plus Byron croyait sa position périlleuse, plus il était déterminé à rester où il était.» Au milieu de toutes ces circonstances, le penchant naturel de son esprit en société ne le quittait pas; et quand il trouvait l'occasion de jouer un tour d'écolier à l'un de ses compagnons, il était aussi disposé que jamais à en profiter. Son ingénieur Parry ayant été fort alarmé par le tremblement de terre qu'on avait ressenti, et continuant toujours à en appréhender le retour, Lord Byron imagina, un soir qu'il était avec lui et avec d'autres personnes, de faire rouler des barils pleins de boulets dans la pièce de l'étage supérieur, et il rit de tout son coeur, comme il l'eût fait à Harrow-on-the-Hill, de la plaisante impression que cette illusion produisit sur le pauvre ingénieur.

Cependant, chaque jour mettait à l'épreuve sa santé et sa constitution. Les pluies continuelles avaient rendu presque impraticables les marais de Missolonghi.--Le bruit de l'apparition de la peste ayant circulé vers le milieu du mois de mars, il fut prudent de se renfermer chez soi pendant quelque tems; et c'est ainsi que Lord Byron fut privé plusieurs semaines du grand air et de l'exercice........................ .....................................................

En même tems, ses services personnels et pécuniaires étaient réclamés de toutes parts, tandis que les embarras de sa position publique s'accroissaient de jour en jour. Le principal obstacle à l'accomplissement de son plan de réconciliation entre tous les partis avait été la longue rivalité de Mavrocordato et des chefs de la Grèce orientale; et cette difficulté ne fut pas peu augmentée par la conduite du colonel Stanhope et de M. Trelawney, qui, s'étant alliés avec Ulysse, le plus puissant de ces chefs, s'efforçaient activement de détacher Lord Byron de Mavrocordato, et de le faire entrer dans leurs vues. Ce schisme était,--pour ne pas dire plus,--inopportun et malheureux; car, comme le prince Mavrocordato et Lord Byron agissaient alors en complète harmonie avec le gouvernement, la coopération de tous les agens anglais dans le même sens aurait eu l'effet d'assurer la prépondérance à ce parti, qui était celui de tous les intérêts civils et commerciaux de la Grèce, et qui aurait, en fortifiant le pouvoir souverain, offert quelque espoir de vigueur et de consistance dans ses mouvemens. Mais, par cette division, les Anglais perdirent leur influence; et non-seulement ruinèrent la faible chance qu'ils avaient eu d'éteindre les dissensions des Grecs, mais donnèrent, très-mal à propos, un exemple de dissension entre eux.

La visite à Salona, où Mavrocordato, bien qu'il se méfiât du congrès militaire projeté, avait consenti à accompagner Lord Byron, fut, comme on l'a vu dans les lettres précédentes, retardée par les inondations,--la rivière Fidari s'étant accrue au point de n'être plus guéable. Cependant, des dangers, tant intérieurs qu'extérieurs, menaçaient Missolonghi. La flotte turque était de nouveau sortie du golfe, tandis que des mouvemens insurrectionnels, concertés, craignait-on, avec la reprise du blocus, et fomentés, comme on l'a su depuis, par les mécontens de la Morée, se manifestaient d'une façon formidable dans la ville et dans les environs. La première cause d'alarme fut le débarquement d'une troupe de soldats de Cariascachi, venus d'Anatolico en canots, pour demander aux habitans de Missolonghi une rétribution pour une injure faite dernièrement à un homme de leur tribu. On répandait aussi le bruit que trois cents Souliotes marchaient sur la ville; et le lendemain matin, on reçut la nouvelle qu'une bande de ces farouches guerriers s'était emparée de Basiladi, forteresse qui commande le port de Missolonghi, tandis que les soldats de Cariascachi avaient, pendant la nuit, arrêté deux primats, et les avaient emmenés à Anatolico. Cette nouvelle causa un tumulte et une indignation universelle. Toutes les boutiques se fermèrent, et les bazars furent abandonnés. «Lord Byron, dit le comte Gamba, ordonna à ses troupes de rester sous les armes, mais de garder la plus stricte neutralité, sans prendre part à aucune querelle, ni en action ni en parole.»

Durant cette crise, le tems était devenu assez favorable pour lui permettre d'accomplir le projet de visite à Salona. Mais comme en partant dans une telle conjecture, il aurait eu l'air d'abandonner Missolonghi, il résolut d'attendre que le danger fût passé. C'est à cette époque qu'il écrivit les lettres suivantes.

LETTRE DLIX.

A M. BARFF.

3 avril.

«Il y a une querelle, non encore terminée, entre les habitans et quelques hommes de Cariascachi; il y a déjà eu quelques coups d'échangés. Je fais garder à mes gens la neutralité, mais je leur ai commandé de se tenir sur leurs gardes.

»Il y a quelques jours, un soldat italien a été ici dégradé pour cause de vol. Les officiers allemands voulaient le fesser; mais je refusai tout net de permettre l'emploi du bâton ou du fouet, et je livrai le coupable à la justice. Depuis, un officier prussien ayant fait le tapageur dans son logement, je le mis aux arrêts, conformément à l'ordre. Ceci, à ce qu'il paraît, ne plut pas à ses confrères de la confédération germanique; mais je me tins à cheval sur mon texte, et je donnai à entendre que ceux qui ne sont pas résolus à se soumettre aux lois du pays et du service n'ont qu'à se retirer: mais que dans tout ce que j'ai à faire, je veux voir étrangers et nationaux y obéir.

»Je désire qu'on ait quelque nouvelle de l'arrivée d'une partie de l'emprunt, car nous manquons de tout à présent.»

LETTRE DLX.

A M. BARFF.

6 avril.

«Depuis ma dernière lettre, nous avons eu ici quelque tumulte entre les habitans et les gens de Cariascachi, et tout le monde est sous les armes. Peu s'en est fallu qu'on ne fît feu sur moi et sur cinquante de mes gars[67], par méprise, comme nous faisions notre excursion ordinaire dans la campagne. Aujourd'hui, tout est fini ou apaisé; mais il y a environ une heure, le beau-père de mon hôte (lequel est un des primats) a été arrêté pour haute trahison.

[Note 67: Corps de cinquante Souliotes qu'il avait pris pour sa garde, presque depuis son arrivée à Missolonghi. Une vaste salle en dehors de la maison où Lord Byron logeait était consacrée à cette troupe, et les carabines étaient suspendues le long des murs. «C'est dans cette salle, dit M. Parry, et parmi ces sauvages guerriers, que Lord Byron avait coutume de se promener longuement, surtout quand le tems était humide, avec son chien favori Lion.»

Quand il sortait à cheval, ces cinquante Souliotes le suivaient à pied; et quoiqu'ils fussent chargés de leurs carabines, «ils pouvaient toujours, dit le même auteur, suivre les chevaux. Le capitaine, avec un détachement, précédait sa seigneurie, qui était accompagnée d'un côté par le comte Gamba, et de l'autre par l'interprète grec. Derrière lui, et à cheval, venaient deux de ses domestiques,--généralement son groom noir et Tita,--tous deux habillés comme les chasseurs qu'on voit ordinairement derrière les carrosses des ambassadeurs; puis une autre division de sa garde fermait la cavalcade. (_Note de Moore_.)]

»...............................................

»La dernière échauffourée a eu un bon effet;--elle a mis tout le monde en alerte. Quant au beau-père de mon hôte, je ne sais ce qu'on en fera, ni même très-exactement ce qu'il a fait[68]......

«Je vous écrivis il y a quelques jours assez longuement sur les affaires. Vous recevrez ma lettre ou mes lettres avec celle-ci. Nous désirons entendre plus de nouvelles de l'emprunt; et il y a déjà quelque tems que je n'ai reçu de lettres d'Angleterre (d'un intérêt important, veux-je dire). Excepté une lettre de Bowring, du 4 février (sans importance aucune), mes dernières sont datées de novembre ou du 6 décembre, il y a juste quatre mois. J'espère que vous allez bien dans les Iles. Ici, la plupart d'entre nous, tant natifs du pays qu'étrangers, nous sommes ou avons été plus ou moins indisposés.

[Note 68: Cet homme, en venant de Joannina, avait passé par Anatolico, et tenu plusieurs conférences avec Cariascachi. Il avait été long-tems soupçonné d'être un espion, et les lettres trouvées sur lui confirmèrent le soupçon. (_Note de Moore_.)]

LETTRE DLXI.

A M. BARFF.

7 avril.

»Le gouvernement grec m'a obsédé pour avoir encore de l'argent[69]. Comme j'ai la brigade à entretenir, et que la campagne est évidemment sur le point de s'ouvrir, comme j'ai déjà dépensé dans la cause grecque 50,000 dollars en trois mois, d'une façon ou d'une autre, et surtout comme l'emprunt a réussi, j'ai refusé;--et comme on ne s'en est pas tenu au premier refus,--j'en ai fait un second en termes exprès et sincères.

[Note 69: En conséquence de l'attaque séditieuse des gens de Cariascachi, la plupart des chefs voisins accoururent au secours du gouvernement, et ils avaient déjà, dans cette vue, marché sur Anatolico, au nombre d'environ deux mille hommes. Mais, quoique ce renfort arrivât à propos, il fut cause d'un nouvel embarras, vu qu'on manquait absolument de provisions pour l'entretien journalier de ces auxiliaires. Ce fut alors que le gouverneur, les primats et les chefs eurent recours à leur fournisseur ordinaire. (_Note de Moore_.)]

»Le gouvernement désire maintenant essayer de se procurer dans les îles quelques milliers de dollars à compte sur l'emprunt. Si vous êtes à même de le servir, vous le ferez, je crois (par des informations en tous cas); ce sera pour vous une bonne affaire, mais je ne vous _conseille_ rien, sinon d'agir comme il vous plaira. C'est de l'arrivée, et de la prompte arrivée d'une portion de l'emprunt, que dépend presque entièrement le maintien de la paix parmi les Grecs. S'ils ont assez de bon sens pour la maintenir, je crois qu'ils lutteront d'égal à égal, et même avec avantage, contre toutes les forces qu'on peut à présent diriger contre eux. Nous faisons tous de notre mieux.»

* * * * *

On voit par ces lettres qu'outre les grands et principaux intérêts de la cause, suffisans par eux-mêmes pour absorber toutes ses pensées, il rencontrait, de toutes parts dans les détails de son devoir, les obstacles et les distractions les plus variées, que la rapacité, la turbulence et la trahison semaient sur ses pas. De tels tourmens, qui auraient fatigué la plus robuste santé, tombaient sur une organisation déjà destinée à la mort; et nous ne pouvons nous empêcher de dire, en contemplant cette dernière scène de la vie de Lord Byron, que, si elle offre beaucoup de circonstances admirables, étonnantes et glorieuses, il y en a aussi beaucoup qui éveillent les plus tristes et les plus noires pensées. Dans une situation qui, plus que toute autre, avait besoin de sympathie et de soins, nous le voyons jeté au milieu d'étrangers et de mercenaires, sans garde-malade et sans ami:--car le premier office réclamait le recueillement d'une femme, et nous n'en verrons pas une, et d'autre part, le second office ne pouvait point du tout être rempli par la jeunesse et par l'inexpérience du comte Gamba. La fermeté même, avec laquelle une position si isolée et si décourageante fut pourtant supportée, sert, en nous intéressant plus profondément à l'homme, à accroître notre sympathie, au point d'oublier peu s'en faut, l'admiration dans la pitié, et de regretter que le noble poète ait été grand à tel prix.

Les seules circonstances qui lui avaient dernièrement causé quelque plaisir étaient, en ce qui touchait les affaires publiques, la nouvelle de l'heureux succès de l'emprunt, et, sous le rapport de ses relations personnelles, les avis favorables qu'il avait reçus, après une longue interruption de communication, sur le compte de sa soeur et de sa fille. Il apprit que la première avait été sérieusement indisposée à l'époque où lui-même avait été pris de convulsion, mais qu'elle était tout-à-fait rétablie. Tout charmé qu'il était de cette nouvelle, il ne put s'empêcher de remarquer, avec son penchant ordinaire à ces sentimens superstitieux, combien la coïncidence était étrange et frappante.

Pour ceux qui ont suivi dans ces mémoires Lord Byron depuis son enfance, il doit être, je pense, manifeste qu'il n'était pas né pour vivre long-tems. Soit par un défaut héréditaire de son organisation,--comme il l'inférait lui-même de l'âge peu avancé où son père et sa mère étaient morts,--soit par suite de ces moyens violens qu'il employa de si bonne heure pour combattre la tendance naturelle de sa constitution, et se réduire à un état de maigreur, il était, comme nous avons vu, presque annuellement sujet à des indisposition qui, plus d'une fois, mirent sérieusement sa vie en danger. La bizarre méthode qu'il suivit toujours dans sa diète,--les longs jeûnes, les excès auxquels il se livra parfois dans la nourriture la plus malsaine, et, durant les derniers tems de sa résidence en Italie, l'abus des boissons spiritueuses:--tout cela, dis-je, ne put que nuire à sa santé et la miner peu à peu, tandis que les médecines auxquelles il avait constamment recours--journellement, il paraît, et en larges doses,--démontraient, et sans aucun doute, accroissaient le trouble de sa digestion. Quand à ces causes l'on ajoute cette immense perte d'esprits et de forces, produite par la lente corrosion de la sensibilité, par le combat des passions, et par les travaux d'une intelligence qui ne se permettait pas un septième jour de repos, on ne s'étonne plus que le principe vital se soit sitôt épuisé, et qu'à l'âge de trente-trois ans, Byron, comme il le dit lui-même énergiquement, se soit senti vieux. Toutes ses forces physiques et morales furent sacrifiées pour nourrir la flamme dévorante de son génie,--pour présenter aux yeux du monde cette sublime et ruineuse conflagration, dans laquelle,

Resplendissante, comme un palais en flammes, Sa gloire, durant son éclat même, ne fit que le ruiner[70].

Ce fut le jour même où, comme je l'ai dit, il reçut l'avis du rétablissement de sa soeur, qu'après avoir été depuis trois ou quatre jours privé d'exercice par les pluies, il résolut, quoique le tems fût encore très-incertain, de sortir à cheval. A trois milles de Missolonghi, le comte Gamba et lui, furent surpris par une violente averse, et ils arrivèrent aux portes de la ville, mouillés jusqu'aux os et dans un état de violente transpiration. C'était leur coutume ordinaire que de descendre de cheval aux portes de la ville, et de retourner au logis dans une barque. Mais, ce jour-là, le comte Gamba, représentant à Lord Byron combien il serait dangereux, dans cet état de transpiration, de rester si long-tems assis dans une barque par une pluie battante, le supplia de continuer à cheval le reste du trajet. Mais Lord Byron n'y consentit pas, et dit en souriant: «Je ferais, en vérité, un joli soldat, si je m'inquiétais d'une semblable bagatelle!» Les deux cavaliers mirent donc pied à terre et entrèrent dans la barque comme à l'ordinaire.

[Note 70:

Glittering, like a palace set on fire, His glory, while it shone, but ruin'd him! (_Beaumont and Fletcher_.)]

Environ deux heures après être rentré chez lui, Lord Byron fut saisi d'un frisson, et se plaignit de fièvre et de rhume. «A huit heures du soir, (dit le comte Gamba), j'entrai dans sa chambre. Il était couché sur un sofa, immobile et triste. Il me dit: Je souffre beaucoup. Peu m'importe de mourir, mais je ne puis supporter ces souffrances.»

Le lendemain, il se leva à son heure ordinaire,--fit des affaires, et même put faire sa promenade à cheval dans les bois d'oliviers, accompagné, comme de coutume, par sa longue escorte de Souliotes. Il se plaignit cependant de frissons continuels, et n'eut pas d'appétit. A son retour, il dit à Fletcher que sa selle, à son avis, n'était pas parfaitement sèche depuis la pluie de la veille, et qu'il s'était senti incommodé de cette humidité. Ce fut la dernière fois qu'il franchit vivant le seuil de la maison. Le soir, M. Finlay et M. Millingen vinrent le voir, «Il fut d'abord (dit ce dernier) plus gai que de coutume; mais soudain il devint mélancolique.»

Le 11 au soir, sa fièvre, qui fut déclarée fièvre de rhume, augmenta d'intensité; et le 12, il garda le lit toute la journée, sans pouvoir dormir, et sans prendre la moindre nourriture. Les deux jours suivans, quoique la fièvre eût évidemment diminué, il devint encore plus faible, et éprouva de grands maux de tête.