Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 13
[Note 53: Lord Byron avait, à ce qu'il paraît, avoué que le soir précédent il avait dit au prince Mavrocordato, que «s'il était à sa place, il aurait soumis la presse à la censure,» à quoi le prince avait répondu: «Non; la liberté de la presse est garantie par la constitution.» (_Note de Moore_.)]
Je déclarai que je le savais ennemi de la presse, quoiqu'il n'osât pas l'avouer ouvertement. Sa seigneurie dit alors que ses idées n'étaient point arrêtées relativement à la liberté de la presse en Grèce, mais qu'à son avis, l'expérience valait la peine d'être faite.»
Cette différence d'opinion entre deux hommes, également zélés pour le service d'une cause commune, n'est qu'un résultat naturel des variétés du jugement humain, et ne préjuge rien contre le zèle ou la sincérité de l'un ou de l'autre. Mais ceux qui ne se laissent pas exclusivement guider par une théorie, accorderont, ce me semble, que les scrupules professés par Lord Byron relativement à l'opportunité ou au danger de l'introduction de ce qu'on nomme une presse libre, dans un pays aussi peu civilisé que la Grèce, étaient fondés sur une idée juste de la nature humaine et sur un bon sens pratique. S'efforcer d'imposer à un état de société, si peu préparé, les institutions d'une civilisation avancée, songer à greffer sur une nation ignorante les fruits d'une longue expérience et d'une longue culture,--à importer chez elle, de toutes pièces, ces avantages et ces biens que nul peuple n'obtint jamais que par ses propres efforts, et qu'après une lutte pénible;--rêver même le succès d'une telle expérience: c'est faire preuve d'un enthousiasme presque incroyable, qui, dans le cas présent, bien qu'il animât l'économiste et le soldat, outrepassait la sphère du poète.
La confiance absolue, et, sous plusieurs rapports, très-bien fondée, avec laquelle le colonel Stanhope en appelait à l'autorité de M. Bentham sur la plupart des points en discussion entre lui et Lord Byron, ne rencontrait que fort peu de sympathie chez ce dernier, vu l'antipathie naturelle qui existe entre les économistes et les poètes;--ces appels étant toujours accueillis avec ces saillies de ridicule, qui étaient pour Lord Byron le meilleur moyen d'exhaler son impatience contre l'argumentation, et auxquelles, malgré le nom vénérable et les services de M. Bentham lui-même, la charlatanerie de beaucoup d'opinions professées par les disciples de ce philosophe présentaient, il faut l'avouer, une ample matière. Quelque romanesque que fût, en effet, le sacrifice de Lord Byron à la cause grecque, il n'y avait pas dans ses vues sur les moyens de la servir la moindre teinte d'idéal ou de spéculation. La tâche grande, mais toute pratique, de délivrer la Grèce de ses tyrans était le principal objet de Lord Byron. Il savait que l'esclavage était le grand obstacle aux lumières, et devait être brisé avant qu'elles pussent se répandre; que l'oeuvre de l'épée devait donc précéder celle de la plume; et les camps être les premières écoles de la liberté.
Avec des vues si solides et si mûres sur les véritables exigences de la crise, il n'est pas étonnant qu'il vît avec impatience, et, peut-être, avec un peu de mépris, tout cet appareil prématuré de presses, de pédagogues, etc., dont les Philhellènes du comité de Londres, dans leur rage de politique _utilitaire_[54], étaient en train de l'encombrer. Et quelques-uns des correspondans du comité n'étaient pas plus solides dans leurs spéculations; l'un d'eux, homme éclairé, ayant conseillé comme un moyen de rendre un service signalé à la cause, une altération de l'alphabet grec.
Tout en sentant, aussi vivement peut-être que Lord Byron, le but important de leur principale mission,--celle de ranimer, et, ce qui était beaucoup plus difficile, de réunir contre l'ennemi commun les forces du pays,--le colonel Stanhope était aussi un de ceux qui pensaient que les lumières de leur grand maître Bentham, et les opérations d'une presse absolument libre, étaient des ressources non moins essentielles pour le triomphe de la cause, et en ce point, comme nous l'avons vu, le poète était en différend avec le militaire. Mais c'était un différend tel qu'il peut s'en élever entre des hommes francs et loyaux, sans reproches mutuels, sans danger pour la cause commune;--une lutte d'opinions, qui, bien que soutenue avec chaleur, peut être rappelée sans amertume, qui n'empêcha pas Byron, à la fin d'une de ses plus vives altercations avec le colonel, de lui dire généreusement: «Donnez-moi cette honnête main droite»; ni le colonel de prononcer, sur la tombe de son collègue, un éloge qui, pour être tempéré par une censure éclairée, n'en était pas moins cordial, ni n'était pas moins honorable à l'illustre mort pour être le tribut d'un homme qui avait courageusement différé d'opinion avec lui.
[Note 54: _Utilitarian, utilitarianism_. Dénominations adoptées par les disciples de Bentham, qui regarde avec raison l'utilité comme la base et de la morale et de la politique. (_Note du Trad._)]
Vers le milieu de février, l'infatigable activité de M. Parry ayant mis la brigade d'artillerie presque en état d'être prête pour le service, une inspection du corps des Souliotes eut lieu, comme mesure préparatoire à l'expédition; et après beaucoup de déception et d'indiscipline de leur part comme à l'ordinaire, tout obstacle parut enfin surmonté. Il fut convenu qu'ils recevraient un mois de paie d'avance;--le comte Gamba, avec 300 de leur corps, devait partir le lendemain en avant-garde et prendre position sous Lépante, et Lord Byron devait le suivre sans retard avec le reste du corps et avec l'artillerie.
Mais de nouvelles difficultés furent bientôt suscitées par ces intraitables mercenaires; et, comme on le découvrit depuis, à l'instigation du grand rival de Mavrocordato, Colocotroni, qui avait envoyé des émissaires à Missolonghi afin de les séduire, ils donnèrent alors une nouvelle forme à leurs exigences, en demandant au gouvernement de nommer parmi eux deux généraux, deux colonels, deux capitaines, et un nombre proportionnel de sous-officiers:--«En un mot,» dit le comte Gamba, «que sur l'effectif de trois ou quatre cents Souliotes, il y en eût environ cent cinquante gradés.» L'audacieuse déloyauté de cette demande,--outre-passant même ce que Lord Byron pouvait attendre de la part des Grecs,--excita toute sa colère, et il signifia à tout le corps, par l'intermédiaire du comte Gamba, qu'il rompait toute négociation avec eux; qu'il ne pouvait plus avoir de confiance en des hommes si peu fidèles à leurs engagemens; et que, tout en continuant les secours qu'il avait donnés à leurs familles, il mettait à néant toutes ses conventions avec eux comme corps.
Ce fut le 14 février que cette rupture avec les Souliotes eut lieu; et quoique, le jour suivant, en conséquence de la pleine soumission de leurs chefs, ils fussent rentrés au service de Lord Byron, cette affaire, combinée avec les diverses autres difficultés qui l'entouraient, agita considérablement son esprit. Il vit avec douleur qu'il ne pourrait que compromettre la cause de la Grèce et son propre caractère, en comptant entièrement, dans une telle entreprise, sur des troupes que le premier intrigant pourrait ainsi détourner de leur devoir, et que jusqu'à l'organisation d'une armée plus régulière, il fallait suspendre l'expédition contre Lépante.
Tandis que ces événemens contrarians se passaient, l'interruption de son exercice ordinaire par les pluies ne fit qu'accroître l'irritabilité que de tels délais étaient propres à exciter; et le tout ensemble, sans aucun doute, concourut avec quelque prédisposition, déjà formée dans sa constitution, à produire cet accès convulsif,--avant-coureur de sa mort, qui le saisit le 15 février soir. Il était assis, vers les huit heures, seul avec M. Parry et M. Hesketh, dans l'appartement du colonel Stanhope,--et parlait en plaisantant sur un de ses sujets favoris, c'est-à-dire, sur ses différends d'opinion avec ce dernier, et il disait que «il croyait, après tout, que la brigade de l'auteur serait prête avant la presse du militaire.» Soudain sa figure devint extraordinairement rouge; et, d'après les changemens rapides de son air, il fut manifeste qu'il était en proie à une agitation nerveuse. Il se plaignit d'avoir soif, fit venir du cidre et en but; après quoi, ses traits s'étant encore plus altérés, il se leva de son siége, mais il fut incapable de marcher; et, après avoir fait un pas ou deux en chancelant, il tomba dans les bras de M. Parry. Une autre minute après, ses dents se serrèrent, sa voix et ses sens s'évanouirent, et il fut pris de fortes convulsions. Ses efforts étaient si violens qu'il fallut toute la force de M. Parry et de son domestique Tita pour le contenir durant l'accès. Sa figure éprouva une grande contorsion, et, comme il le dit ensuite au comte Gamba: «Les souffrances furent si intenses durant la convulsion, que si elle eût duré une minute de plus, il croyait qu'il serait mort.» Mais l'accès fut aussi court que violent; en quelques minutes Lord Byron recouvra sa voix et ses sens; ses traits, quoique encore pâles et hagards, reprirent leur forme naturelle, et le seul effet que l'attaque laissa après elle, fut une faiblesse excessive. «Aussitôt qu'il put parler, dit le comte Gamba; il se montra parfaitement libre de toute alarme; mais il demanda très-froidement si son attaque pouvait lui devenir fatale. «Dites-le moi, dit-il; ne croyez pas que j'aie peur de mourir,--je n'en ai pas peur du tout.»
Il s'était à peine écoulé une demi-heure depuis ce douloureux accident, lorsqu'on vint annoncer que les Souliotes étaient en armes et sur le point d'attaquer le sérail pour s'emparer des magasins. Sur-le-champ les amis de Lord Byron coururent à l'arsenal; les artilleurs furent commandés, les sentinelles doublées, et le canon chargé et pointé sur les avenues des portes. Quoique ce fût une fausse alerte, la probabilité seule d'une telle attaque montre suffisamment combien l'état de Missolonghi était précaire en ce moment, et sur quelle scène de péril, de confusion et de découragement les jours presque accomplis du poète de l'Angleterre allaient se terminer.
Le lendemain matin Lord Byron se trouva mieux, mais toujours pâle et faible, et il se plaignit beaucoup d'une sensation de pesanteur dans la tête. En conséquence, les docteurs jugèrent à propos de lui appliquer des sangsues aux tempes; mais il fut difficile, après leur chute, d'arrêter le sang, qui continua à couler si abondamment, que Byron s'évanouit par épuisement. C'est en ce jour, sans doute, que se passa la scène ainsi décrite par le colonel Stanhope:--
«Bientôt après son terrible paroxysme, lorsqu'affaibli par un trop grand écoulement de sang, il était couché sur son lit, avec un ébranlement complet de tout le système nerveux, les Souliotes rebelles, couverts de boue et d'un splendide attirail, firent irruption dans son appartement, en brandissant leurs armes somptueuses, et en réclamant leurs droits avec des cris sauvages. Lord Byron, électrisé par cette circonstance inattendue, sembla délivré de son mal; et plus les Souliotes se livrèrent à leur fureur, plus son courage calme triompha. La scène fut vraiment sublime.»
Un autre témoin oculaire, le comte Gamba, rend un pareil hommage à la présence d'esprit avec laquelle Byron affronta ce danger et plusieurs autres. «Il est impossible, dit-il, de rendre justice au sang-froid et à la magnanimité qu'il déploya dans toutes les occasions importantes. Pour des motifs frivoles il était sans doute fort irritable, mais l'aspect du danger le calmait en un instant, et le rétablissait dans le libre exercice de toutes les facultés de sa noble nature. Jamais homme ne fut plus intrépide à l'heure du péril.»
Les lettres qu'il écrivit durant le court espace des semaines suivantes forment, comme de coutume, la meilleure histoire de ses actes; et, outre le triste intérêt qu'elles offrent comme étant les dernières oeuvres de sa main, elles sont de plus très-précieuses, en ce qu'elles fournissent la preuve que ni la maladie ni le désappointement,--oui, que ni l'affaiblissement de sa constitution ni même le découragement de son esprit, ne le firent songer un moment à délaisser la grande cause qu'il avait épousée, et que jusqu'à la dernière heure il conserva la gaîté originale de son esprit, sa courageuse résignation à tous les maux qui n'atteignaient que lui, et sa perpétuelle vigilance pour les besoins d'autrui.
LETTRE DXLIII.
A M. BARFF.
21 février.
«Je suis beaucoup mieux, tout faible que je suis encore; les sangsues ont tiré trop de sang de mes tempes, et on n'a arrêté l'écoulement qu'avec beaucoup de difficulté; mais depuis je me suis levé tous les jours, et je suis sorti en barque ou à cheval. Aujourd'hui j'ai pris un bain tiède; je vis aussi sobrement que possible, sans autre boisson que l'eau, et sans nourriture animale.
»Outre les quatre Turcs envoyés à Patras, j'ai obtenu la délivrance de vingt-quatre femmes et enfans, et les ai envoyés à mes frais à Prevesa, afin que le consul-général anglais puisse les rendre à leurs familles. Je l'ai fait d'après leur propre désir. Les affaires s'embrouillent un peu ici avec les Souliotes et les étrangers, etc.; mais j'espère encore que ça ira mieux, et je resterai attaché à la cause grecque tant que ma santé et les circonstances me permettront de me supposer utile.
»Je suis obligé de soutenir ici le gouvernement pour le moment présent.»
* * * * *
Les prisonniers mentionnés dans cette lettre comme ayant été délivrés par lui et envoyés à Prevesa, avaient été tenus en captivité à Missolonghi depuis le commencement de la révolution. Voici la lettre qu'il envoya avec eux au consul anglais à Prevesa.
LETTRE DXLIV.
A M. MAYER.
MONSIEUR,
«En venant en Grèce, un de mes principaux buts fut d'alléger autant que possible les misères attachées à une guerre aussi cruelle que la guerre actuelle. Quand il s'agit d'humanité, je ne connais point de différence entre les Turcs et les Grecs. Il suffit que ceux qui ont besoin d'assistance soient hommes pour avoir droit à la pitié et à la protection de qui se pique de sentimens humains. J'ai trouvé ici vingt-quatre femmes et enfans turcs, qui ont long-tems gémi dans la misère, loin de toute espèce de secours et de consolation. Le gouvernement me les a accordés; je vous les envoie à Prevesa, conformément à leur désir. J'espère que vous vous chargerez sans difficulté de mettre ces malheureux en lieu sûr, et de faire accepter mon présent au gouverneur de votre ville. La meilleure récompense que je puisse espérer, est d'inspirer aux chefs ottomans les mêmes sentimens envers les malheureux Grecs qui pourront dorénavant tomber dans leurs mains.
»Je vous prie de me croire, etc.»
LETTRE DXLV.
A L'HONORABLE DOUGLAS KINNAIRD.
Missolonghi, 21 février 1824.
«J'ai reçu la vôtre du 2 novembre. Il est essentiel que l'argent soit compté, puisque j'ai tiré jusqu'à concurrence de la valeur entière, et peut-être davantage, afin d'aider les Grecs. Parry est ici, et lui et moi nous nous entendons fort bien; la marche actuelle des affaires donne à espérer, eu égard aux circonstances.
»Nous aurons de la besogne cette année, car les Turcs viennent en force; et, quant à moi, je dois tenir ferme pour la cause grecque. Je marcherai bientôt (d'après les ordres du gouvernement) contre Lépante, avec deux mille hommes. Je suis resté ici quelque tems, après avoir manqué de tomber entre les mains des Turcs, et après avoir échappé au naufrage. Nous avons touché deux fois sur les rochers, mais vous aurez reçu, par d'autres sources, de véridiques ou fausses nouvelles sur ce point, et je ne veux pas vous importuner d'une longue histoire.
»J'ai réussi à soutenir le gouvernement de la Grèce occidentale, qui autrement se serait dissous. Si vous avez reçu les onze mille livres sterling et plus, cette somme, jointe à ce que j'ai entre mes mains, et à mon revenu de l'année courante, pour ne point parler des ressources éventuelles, me mettra à même de maintenir les «nerfs de la guerre» dans une tension convenable. Si les députés sont honnêtes gens et obtiennent l'emprunt, ils me rendront les 4,000 livres sterling, comme il a été convenu; mais alors même il ne me restera que peu, ou en vérité moins que peu, puisque j'entretiens presque toute la machine--dans cette place, du moins,--à mes propres frais. Mais que les Grecs réussissent, et je ne songe plus à mon intérêt.
»J'ai été sérieusement malade, mais je vais mieux, et je puis reprendre mes promenades équestres; ainsi, je vous en prie, tranquillisez nos amis sur ce point.
»Il n'est pas vrai que j'aie jamais écrit ou veuille écrire une satire contre Gifford ou contre un seul cheveu de sa tête; je ne puis ni ne veux ni ne dois le faire. J'ai toujours considéré Gifford comme mon père littéraire, et moi comme son «enfant prodigue.» ....................................... ...........................................[55]
»Tout à vous, etc.»
[Note 55: Nous supprimons un jeu de mots intraduisible. (_Note du Trad._)]
LETTRE DXLVI.
A M. BARFF.
23 février.
»Ma santé semble s'améliorer, surtout par la promenade à cheval et par le bain tiède. Six Anglais[56] seront bientôt en quarantaine à Zante; ce sont des ouvriers qui ont eu assez de la Grèce en quatorze jours. Si vous pouviez les recommander pour un passage en Angleterre, je vous serais obligé; ce sont d'assez braves gens, mais ils ne comprennent pas bien les petites dissentions de ces contrées, et ils ne sont pas habitués à voir tirer des coups de feu et donner des coups de sabre (comme ici) dans le calme de la vie domestique, et pour ainsi dire dans l'intérieur du ménage.
»S'ils ont besoin de quelque chose durant leur quarantaine, vous ne leur avancerez pas plus d'un dollar par jour (entre eux tous) pendant ce tems, afin qu'ils achètent quelques petits _extra_ (puisqu'ils sont tout-à-fait hors de leur élément). Je ne puis leur donner davantage à présent.»
[Note 56: Ouvriers qui étaient venus avec Parry, et qui, alarmés par la scène de confusion et de danger qu'ils rencontrèrent à Missolonghi, avaient résolu de retourner en Angleterre. (_Note de Moore_.)]
Je me réjouis d'avoir à produire la lettre suivante, adressée à Murray, comme dernier chaînon d'une longue et amicale correspondance qui n'avait été interrompue que peu de tems et par la faute d'autrui;--elle contient un sommaire des principaux événemens qui se passaient alors autour de Lord Byron, et, avec l'aide de quelques notes elle rendra inutile tout récit plus circonstancié.
LETTRE DXLVII.
A M. MURRAY.
Missolonghi, 25 février 1824.
«J'ai appris de M. Douglas Kinnaird que vous annoncez «qu'il est arrivé d'Italie une satire contre M. Gifford, composée, dit-on, par moi! mais que vous ne le croyez pas.» J'ose dire que vous ne le croyez certainement pas, ni personne autre non plus. Quiconque avance que je suis l'auteur ou le fauteur d'une pareille attaque contre Gifford, a menti par la gorge. Si un tel ouvrage existe, il n'est point sorti de ma plume. Vous même savez aussi bien que personne, contre quels hommes j'ai ou n'ai pas écrit; et vous savez aussi très-bien s'ils n'en sont ou n'en furent pas dignes. Mais en voilà assez sur ce point.
«Vous serez peut-être curieux de recevoir des nouvelles sur cette partie de la Grèce (laquelle partie est la plus exposée à une invasion); mais vous en recevrez assez par les papiers publics et par les correspondances particulières. Je vous donnerai toutefois les événemens d'une semaine, en mêlant mes affaires personnelles avec les affaires publiques, car les unes et les autres se trouvent ici un peu confondues pour le moment.
»Dimanche,--15 courant, je crois,--j'eus une forte et soudaine attaque de convulsions, qui me priva de la parole, sans m'ôter toutefois le mouvement,--car des hommes forts ne purent me tenir; mais est-ce épilepsie, catalepsie, cachexie, ou apoplexie, ou toute autre _exie_ ou _epsie_? c'est ce que les docteurs n'ont pas décidé. Est-ce spasmodique ou nerveux etc.? ils n'en savent rien non plus. Toujours est-il que cette attaque convulsive fut très-désagréable, et peu s'en est fallu qu'elle ne m'emportât. Le lundi, on m'appliqua des sangsues aux tempes, ce qui ne fut pas chose difficile, mais le sang ne put pas être arrêté avant onze heures du soir (les sangsues avaient mordu trop près de l'artère temporale pour mon salut temporel), les styptiques et les caustiques ne cautérisèrent l'orifice des piqûres qu'après cent tentatives infructueuses.
»Mardi, un brick de guerre turc échoua sur la côte. Le mercredi, on fit de grands préparatifs pour l'attaquer,[57] mais les Turcs le brulèrent et se retirèrent à Patras. Le jeudi, il y eut une querelle entre les Souliotes et la garde franque à l'arsenal: un officier suédois fut tué, et un Souliote grièvement blessé; on attendait un combat général qu'on n'a prévenu qu'avec difficulté. Le vendredi, l'officier fut enterré: les ouvriers anglais du capitaine Parry se mutinèrent, sous prétexte que leurs vies étaient en danger; ils quitteront peut-être le pays.
[Note 57: «De très-bonne heure, nous nous préparâmes pour attaquer le brick. Lord Byron, malgré sa faiblesse, et malgré une ophthalmie imminente, désirait beaucoup d'être des nôtres; mais le médecin ne le laissa point aller.» (_Comte Gamba_.)
Sa seigneurie avait promis une récompense pour chaque Turc qu'on prendrait vivant dans l'attaque projetée de ce navire. (_Note de Moore_.)]
»Le samedi, nous ressentîmes le plus rude tremblement de terre dont je me souvienne (et j'en ai ressenti trente, faibles ou violens, à différentes époques; ils sont fréquens dans la Méditerranée). Toute l'armée fit une décharge générale de mousqueterie, par la même raison que les sauvages battent du tambour ou hurlent durant une éclipse de lune:--ce fut un spectacle vraiment extraordinaire.--Si vous aviez vu les cockneys anglais, qui n'étaient pas encore sortis des ateliers de John-Bull!--Et dimanche dernier, nous apprîmes que le visir était arrivé à Larisse, avec plus de cent mille hommes.
»En revenant ici, j'échappai à deux dangers; d'abord aux Turcs (l'un de mes navires fut pris, mais ensuite relâché), puis au naufrage. Nous touchâmes deux fois contre les rochers des Scrophes (îles près de la côte).
»J'ai obtenu des Grecs la mise en liberté de vingt-huit prisonniers turcs,--hommes, femmes et enfans,--que j'ai envoyés à Patras et à Prevesa à mes frais. Quant à une petite fille âgée de neuf ans, qui préfère rester avec moi, je l'enverrai probablement (si je vis) en Italie ou en Angleterre avec sa mère. Elle se nomme Hato ou Hatagée: c'est une jolie et vive petite fille. Tous ses frères furent tués par les Grecs; elle et sa mère furent épargnées par une faveur spéciale, et vu son extrême jeunesse: elle n'avait alors que cinq ou six ans.
»Ma santé va mieux maintenant, et je remonte à cheval. Je n'ai point ici une sinécure, tant il y a de partis et de difficultés de toute espèce! mais je ferai ce que je pourrai. Le prince Mavrocordato est un homme excellent, et fait tout ce qu'il peut, mais sa situation est extrêmement embarrassante. Toutefois, nous avons grand espoir de réussir. Mais vous recevrez plus de nouvelles sur les affaires politiques par mille et mille sources, car je n'ai pas le tems d'écrire beaucoup.
»Croyez-moi votre, etc.»
N. B.
* * * * *
La sauvage indiscipline des Souliotes était alors parvenue à un tel point d'audace, qu'il devint nécessaire à la sûreté de la population européenne de se débarrasser de ces hôtes incommodes; et, par quelques sacrifices de la part de Lord Byron, cet objet fut enfin rempli. Ces farouches guerriers ne se décidèrent à partir de la ville qu'en recevant de Lord Byron un mois de paie d'avance, et du gouvernement le solde de leur arriéré (lequel d'ailleurs fut payé avec l'argent prêté dans ce but par le même payeur-général). Leur départ fit donc évanouir toutes les espérances de l'expédition contre Lépante.