Œuvres complètes de lord Byron, Tome 13 Comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
Part 12
Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!) Réveille-toi, mon génie! Pense d'où te vient L'étincelle divine, le sang ardent qui bout dans tes veines, Et sois digne de ta haute origine!
VIII.
Je foule aux pieds les passions renaissantes Indignes de l'âge viril.--Pour toi, Indifférens soient le sourire ou le dédain De la beauté.
IX.
Si tu regrettes ta jeunesse,--pourquoi vivre!-- La contrée des trépas honorables Est ouverte devant toi.--Vole aux combats, Et laisses-y ton souffle de vie.
X.
Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la trouvent qui ne la cherchent pas. C'est ce qu'il y a de mieux pour toi. Alors regarde à l'entour;--choisis ton coin de terre, Et repose en paix.
* * * * *
«Nous vîmes, dit le comte Gamba, par ces vers comme par ses conversations journalières, que son ambition et ses espérances étaient irrévocablement fixées sur les glorieux objets de son expédition en Grèce, et qu'il avait résolu de «revenir vainqueur, ou de ne revenir plus.» Il me disait souvent: «Les autres peuvent faire ce qu'il leur plaira:--ils peuvent s'en aller;--mais, moi, je reste ici, cela est certain.» La même détermination était exprimée dans les lettres que Lord Byron écrivait à ses amis; et cette résolution ne cessait pas d'être accompagnée du pressentiment très-naturel qu'il laisserait sa vie en Grèce. Un jour, il demanda à son fidèle serviteur Tita s'il songeait à retourner en Italie: «Oui, dit Tita, si votre seigneurie y va, j'irai.» Lord Byron sourit et dit: «Non, Tita, je ne reviendrai jamais de Grèce;--ou les Turcs, ou les Grecs, ou le climat m'en empêcheront.»
LETTRE DXL.
A M. CHARLES HANCOCK.
Missolonghi, 5 février 1824.
«La lettre du docteur Muir et la vôtre du 23 me sont parvenues il y a quelques jours. Dites à Muir que je suis content de sa promotion, et dans son intérêt, et dans le nôtre, puisqu'il reste près de nous! Mais je ne puis que regretter le départ du docteur Kennedy, départ qui explique les tremblemens de terre antérieurs, et le véritable tems anglais qui règne actuellement dans ce climat..................... ................................................
»A propos, je me suis trouvé avec l'archevêque grec à Anatoliko (où j'allai il y a quelques jours, sur l'invitation des primats, et où je fus reçu avec une plus terrible canonnade que les Turcs ne l'eussent été probablement): c'était pour la seconde fois que je voyais ledit archevêque (je l'avais vu ici auparavant). Lui, le prince Mavrocordato, les chefs militaires, les primats et moi, nous dinâmes tous ensemble, et je trouvai le métropolitain le plus gai de la compagnie, et de plus très-bon chrétien. Mais Gamba (car nous fûmes mouillés jusqu'aux os à notre retour) a été pris de fièvre et de coliques; Luc aussi, et d'autres personnes ont été dérangées. Pour moi, j'ai été très-bien,--sauf un rhume que je gagnai hier en demeurant trop long-tems à la pluie à jurer contre les Grecs, qui ne voulaient pas donner un coup de main pour aider à débarquer les fournitures du comité; mais je vins en personne, et fis un tel vacarme que je les mis en mouvement. Je les chargeai tous d'imprécations, depuis le gouvernement jusqu'au dernier d'entre eux, jusqu'à ce qu'ils se fussent mis à faire une partie de ce qu'ils auraient dû faire en totalité depuis plusieurs jours, et cela est regardé avec raison comme un miracle.
»Dites à Muir que, nonobstant ses remontrances que je reçois avec reconnaissance, il vaut peut-être mieux que je m'avance avec les troupes; car si nous ne faisons pas quelque chose bientôt, nous n'aurons qu'une troisième année d'opérations défensives, un autre siége, etc. Nous apprenons que les Turcs viennent en force, et plus tôt que de coutume; et comme ces lurons de Grecs songent un peu à moi, c'est l'opinion générale que je dois marcher,--premièrement, parce qu'ils écouteront plutôt un étranger qu'un de leurs compatriotes, vu leurs rivalités domestiques; secondement, parce que les Turcs traiteront ou capituleront (s'il y a lieu) plutôt avec un Franc qu'avec un Grec; et troisièmement, parce que nul autre ne semble disposé à assumer la responsabilité,--Mavrocordato étant fort occupé ici, les militaires étrangers étant trop jeunes, ou n'ayant pas assez d'influence pour être écoutés par les Grecs, et les chefs (comme je l'ai dit plus haut) étant disposés à obéir au premier venu plutôt qu'à un des leurs. Quant à moi, je suis disposé à faire ce qu'on me dit, et à suivre mes instructions. Je ne recherche ni ne fuis cette distinction, ni quelque entreprise que ce soit; et quant à ma sûreté personnelle, sans compter que ce ne doit pas être là une considération, je garantis que, somme toute, un homme est en sûreté aussi bien dans un endroit que dans un autre: et, après tout, il vaut mieux finir avec un boulet qu'avec force quinquina dans le corps. Si nous ne sommes pas atteints par l'épée, nous sommes exposés à être emportés par les fièvres dans ce panier de boue; et pour conclure par une très-mauvaise pointe, faite pour l'oreille plutôt que pour l'oeil, mieux vaut finir _martialement_ que _marécageusement_[48].--La situation de Missolonghi ne vous est pas inconnue. Le sol de la Hollande, quand les digues sont rompues, est, en fait de sécheresse, un désert d'Arabie, en comparaison de ce pays-ci.
»Mais passons au nerf de la guerre. Je vous remercie, vous et M. Barff, pour vos promptes réponses, qui sont la plus agréable chose du monde,--après l'argent comptant, bien entendu[49]. Outre le compte-courant de Corgialegno, je demanderai, à partir du Ier mars prochain, environ cinq mille dollars tous les deux mois, c'est-à-dire environ vingt-cinq mille dans le courant de cette année, à des intervalles réguliers, indépendamment des sommes qui sont en train de se négocier à présent. Je puis vous montrer les documens qui prouvent que ces demandes sont loin d'excéder mes ressources pour l'année. Mais je n'aimerais pas à dire exactement aux Grecs ce que je pourrais ou voudrais avancer dans l'occasion, parce que dans ce cas ils doubleraient et tripleraient même leurs demandes (disposition qu'ils ont déjà montrée suffisamment); et quoique je sois prêt à faire tout ce que je pourrai en cas de nécessité, pourtant je ne vois pas pourquoi ils ne nous aideraient pas un peu, car ils ne sont pas tout-à-fait si nus qu'ils le prétendent.
[Note 48: _Martially_ than _marshally_, ces deux adverbes ont à peu près la même prononciation. On pourrait peut-être rendre le jeu de mots de la façon suivante. Mieux vaut périr par _Mars_ que par _mares_. (_Note du Trad._)]
[Note 49: Il y a un jeu de mots dans le texte: _Ready_ answers,--_ready_ money. _Ready_ veut dire _prompt, prêt_; mais cet adjectif, joint à _money_, équivaut à notre locution _argent comptant_ (mot à mot, _argent prêt_). (_Note du Trad._)]
7 février 1824.
»J'ai été interrompu par l'arrivée de Parry, et puis par le retour d'Hesketh, qui ne m'a pas apporté de réponse à mes lettres, ce qui me surprend un peu. Vous m'écrirez bientôt, je présume. Parry semble être un bon luron, mais il sera à peine prêt pour le champ de bataille avant trois semaines. Lui et moi (je pense) nous pourrons aller ensemble: --du moins, je ne veux en aucune façon le troubler ou le contrarier dans son département. Il se plaint vivement de la partie mercantile et enthousiaste du comité, mais il loue beaucoup Gordon et Hume. Gordon voulait donner trois ou quatre mille livres sterling et venir lui-même, mais Kennedy ou quelque autre l'a dégoûté; ainsi l'on a ruiné une partie de la souscription, et entravé les opérations du comité. Parry déplore amèrement les frais d'impression et de civilisation, et souhaite qu'il n'y ait point d'école ici à présent, excepté toutefois une école d'artillerie.
»Il s'est plaint aussi du froid, ce qui m'a un peu surpris; premièrement, parce qu'ici, vu le manque de cheminées, je me suis accoutumé à vivre sans autres ressources que la chaleur animale et un manteau; et secondement, parce que je me serais plutôt attendu à entendre un volcan éternuer, qu'un chef de travaux pyrotechniques (qui doit brûler une flotte entière) déclamer contre l'atmosphère. J'étais pleinement convaincu qu'à son approche il aurait rôti la ville, à l'égal des miroirs ardens d'Archimède.
»Hé bien! il paraît que je dois être commandant en chef, et le poste n'est nullement une sinécure, car nous ne sommes pas ce que le major Sturgeon appelle «une réunion d'officiers en bonne amitié.» Aurons-nous «une partie de coups de poing entre le capitaine Sheers et le colonel?» C'est ce que je ne puis dire; mais, chefs souliotes, barons allemands, volontaires anglais, et aventuriers de toutes nations, nous sommes bons à former la meilleure armée alliée qui se querellât jamais sous la même bannière.
8 février 1824.
»Interrompue hier une seconde fois pour cause d'affaires,--cette lettre doit enfin être close. J'ai tiré, il y a quelque tems, sur M. Barff pour la valeur de mille dollars, afin de compléter une somme dont le gouvernement avait besoin: Le susdit gouvernement a fait ici même de l'argent avec ma lettre-de-change; mais le même individu qui la leur avait escomptée, après m'avoir proposé de me donner des espèces pour d'autres lettres-de-change sur Barff, jusqu'à concurrence de treize cents dollars, n'a pas pu le faire, ou a songé à quelque chose de mieux. J'avais écrit à Barff pour l'avertir, mais j'ai dû lui écrire ensuite pour lui dire que l'individu n'était pas revenu. Il faut réellement que vous m'envoyiez bientôt le solde de mon compte: J'ai les artilleurs et mes Souliotes à payer, et Dieu sait quoi encore; et comme tout dépend de la ponctualité, toutes nos opérations seront arrêtées si vous n'usez de célérité. Je vous enverrai, à vous ou à M. Barff, de nouvelles lettres-de-change à tirer sur l'Angleterre, pour trois mille livres sterling, et je vous prierai de les négocier le plus tôt que vous pourrez. J'ai déjà énoncé ici et ailleurs les sommes que je puis commander en Angleterre dans le courant de l'année,--sans compter mes crédits, ou les billets déjà négociés et à négocier,--et les lettres de mes amis (venues par le vaisseau de M. Parry) confirment ce que j'ai déjà énoncé. Combien demanderai-je dans le cours de l'année? Je ne puis le dire, mais je me garderai d'excéder mes ressources.
»Tout à vous à jamais,
N. B.
»_P. S._ J'ai dû, sur le désir d'un M. _Jerostati_, tirer sur Démétrius Delladecima (est-ce notre ami _in ultima analise?_) pour payer les dépenses du comité. Je ne comprends réellement pas ce que veut le comité par quelques-unes de ses libertés. Parry et moi, nous allons très-bien ensemble jusqu'à présent. Cela durera-t-il long-tems? Dieu le sait, mais je l'espère, car le service de la cause grecque en dépend en bonne partie. Mais Parry a déjà eu quelques querelles avec le colonel Stanhope, et je fais tout ce que je puis pour maintenir la paix entre eux. Quoi qu'il en soit, Parry est un bon luron, extrêmement actif, et doué de talens supérieurs, solides et pratiques. Je vous envoie ci-inclus des billets pour trois mille livres sterling, tirés dans le mode désiré (c'est-à-dire partagés en billets plus petits). Je profite d'une bonne occasion qui permet d'envoyer des lettres à Céphalonie. Rappelez-moi au souvenir de Stevens et de tous les amis. Mes complimens et mille choses aimables aux colonels et aux officiers.
9 février 1824.
»_P. S._ 2e _ou_ 3e. J'ai quelque raison de croire qu'une personne envoyée d'Angleterre pour me faire signer des papiers d'affaires, arrivera bientôt dans les îles ioniennes. Si elle arrive, voudrez-vous me l'envoyer ici par une voie sûre? attendu que les papiers ont trait à une transaction relative à l'arrangement d'un procès, et à une somme de plusieurs mille livres sterling, que nos banquiers et fondés de pouvoir pourront avoir à toucher en mon nom (en Angleterre). Je ne puis déterminer l'époque probable de l'arrivée de cette personne, mais mes lettres sont datées du 2 novembre, et je présume qu'elle doit arriver bientôt.»
* * * * *
Lord Byron fit alors concevoir les plus fortes espérances à ceux même qui observèrent de près toute sa conduite depuis son arrivée à Missolonghi: c'est ce qu'on verra par le passage suivant d'une des lettres du colonel Stanhope au comité grec.
«Lord Byron possède tous les moyens de jouer un grand rôle dans la glorieuse révolution de Grèce. Il a du talent; il professe des principes libéraux; il a de l'argent, et il est animé de sentimens ardens et chevaleresques. Il a commencé sa carrière par deux bonnes mesures; _primo_, en recommandant l'union, et en déclarant qu'il ne voulait être d'aucun parti; et _secundo_, en prenant cinq cents Souliotes à sa solde, et en agissant en la qualité de leur chef. Ces actes ne peuvent manquer de donner à sa seigneurie une popularité universelle et une puissance proportionnelle. Dans des circonstances si avantageuses, sa seigneurie aura l'occasion de réaliser toutes ses déclarations.»
Toutefois, celui qui inspirait ces espérances était loin de les partager. C'est un fait qui ressort manifestement de tout ce que Byron dit et écrivit sur le sujet, et qui ne fait qu'accroître douloureusement l'intérêt que sa position excite en ce moment. En vérité, il comprenait et sentait trop bien les difficultés où il était engagé, pour se laisser séduire à de si flatteuses illusions. Il n'avait encore pu satisfaire qu'une de ses espérances,--celle d'imprimer, par son exemple, un caractère plus humain au système de guerre des deux nations belligérantes. Quelques jours après son arrivée, il avait eu l'occasion de tirer un malheureux Turc d'entre les mains de quelques matelots grecs; et, vers la fin du mois, ayant appris qu'il y avait quelques prisonniers turcs à Missolonghi, il pria le gouvernement de les mettre à sa disposition, pour les renvoyer à Yussuf[50] Pacha. En accomplissant ce trait d'humanité politique, il envoya avec les prisonniers libérés la lettre suivante.
[Note 50: Joseph. (_Note du Trad._)]
LETTRE DXLI.
A SON ALTESSE YUSSUF PACHA.
Missolonghi, 23 janvier 1824.
ALTESSE,
«Un vaisseau, où un de mes amis et quelques-uns de mes gens étaient embarqués, fut pris il y a quelques jours, et relâché par ordre de votre altesse. Je dois maintenant vous remercier, non d'avoir libéré le vaisseau qui, portant un pavillon neutre, et étant sous la protection britannique, ne pouvait être légitimement retenu, mais d'avoir traité mes amis avec une si grande bienveillance, tant qu'ils sont restés entre vos mains.
»C'est pourquoi, dans l'espérance d'être agréable à votre altesse, j'ai prié le gouverneur de cette place de relâcher quatre prisonniers turcs, et il y a humainement consenti. Je me hâte donc de vous les renvoyer, afin de payer de retour le plus tôt possible votre courtoisie dans la dernière occasion. Ces prisonniers sont libérés sans condition; mais, si cette circonstance trouve place dans votre souvenir, j'oserai demander que votre altesse traite avec humanité tous les Grecs qui pourront désormais tomber entre ses mains, vu que les horreurs de la guerre sont assez grandes par elles-mêmes, sans avoir besoin d'être aggravées par de gratuites cruautés des deux parts.»
NOEL BYRON.
Une autre idée favorite, et qui parut quelque tems praticable, fut le projet d'attaque contre Lépante[51], ville fortifiée qui, maîtresse de la navigation du golfe de Corinthe, est une position de la première importance. «Lord Byron, dit le colonel Stanhope, dans une lettre datée du 14 janvier, est embrasé d'une ardeur militaire et chevaleresque, et il accompagnera l'expédition contre Lépante.» Le retard de l'ingénieur Parry, qu'on avait impatiemment attendu pendant quelques mois, avec les ressources nécessaires pour la formation d'une brigade d'artillerie, avait jusqu'alors paralysé les préparatifs de cette importante entreprise. Cependant, le peu qui avait pu être fait sans son aide avait été déjà accompli; une brigade de Souliotes avait été destinée à agir sous les ordres de Lord Byron, et sa seigneurie et le colonel Stanhope avaient, à frais communs, formé un petit corps d'artillerie.
Ce fut vers la fin de janvier, comme nous l'avons vu, que Lord Byron reçut du gouvernement sa commission régulière comme commandant en chef de l'expédition. En lui conférant de pleins pouvoirs, tant dans l'ordre civil que dans l'ordre militaire, on nomma en même tems pour l'accompagner, un conseil de guerre, composé des chefs les plus expérimentés de l'armée, et présidé par Nota Botzari; oncle du fameux guerrier.
[Note 51: L'ancienne _Naupacte_, appelée _Epacto_ par les Grecs modernes, et _Lepanto_ par les Italiens. (_Note de Moore_.)]
On avait espéré que, parmi les munitions envoyées avec Parry, il y aurait une provision de fusées à la Congrève,--instrument de guerre dont on avait conté tant de merveilles aux Grecs, que leurs imaginations s'étaient remplies des idées les plus absurdes concernant ses effets. Leur désappointement fut donc excessif, quand ils virent que l'ingénieur était venu sans être pourvu de ces projectiles. Une autre espérance,--celle de compléter un corps d'artillerie par l'incorporation des Allemands qui avaient été envoyés en Morée,--se trouva presque également déçue; cette troupe s'étant presque réduite à néant par la mort ou par la retraite de ceux qui la composaient originairement, et le peu d'officiers qui offrirent alors leurs services, étant, par leurs chimériques préjugés de rang et d'étiquette, beaucoup plus incommodes qu'utiles. Par surcroît de circonstances décourageantes, les cinq vaisseaux de guerre speziotes qui avaient quelque tems formé la seule protection de Missolonghi, s'en étaient retournés dans leur pays, et avaient laissé prendre leur position à l'escadre ennemie.
Quelque embarrassantes que fussent toutes ces difficultés pour l'accomplissement de l'expédition, un embarras encore plus formidable se présentait dans les dispositions turbulentes et presque mutines de ces troupes souliotes sur lesquelles Byron comptait pour le succès de son entreprise. Fondant leurs prétentions, tant sur sa richesse et sur sa générosité que sur leur propre importance militaire, ces guerriers indisciplinés n'avaient jamais cessé de porter de plus en plus haut l'extravagance de leurs demandes;--l'état de leurs familles, entièrement dénuées de ressources et d'asile, leur fournissait un prétexte trop bien fondé pour leurs exactions et leur mécontentement. Les chefs n'étaient pas d'ailleurs plus accommodans que les soldats eux-mêmes. «Il y avait parmi eux, dit le comte Gamba, six chefs de famille, qui tous avaient d'égales prétentions, soit par leur naissance soit par leurs exploits; et aucun d'eux ne voulait obéir à l'un de ses compagnons d'armes.»
Une émeute sérieuse à laquelle, vers le milieu de janvier, ces Souliotes avaient donné naissance, et dans laquelle quelques personnes perdirent la vie, avait été une source de vive irritation et d'anxiété pour Lord Byron, tant à cause de la mésintelligence qui devait s'en suivre entre ses troupes et les citoyens, que par le peu de confiance qu'il se trouvait encouragé à placer dans une matière si intraitable. Malgré cela, ni son ardeur ni ses efforts pour l'accomplissement de cet unique objet de son ambition personnelle ne se relâchèrent un seul instant. Quelque faible gloire qu'il dût gagner par l'attaque de Lépante, il la regardait comme sa seule récompense pour tous les sacrifices qu'il faisait. Dans ses conversations avec le comte Gamba sur ce sujet, «quoiqu'il plaisantât beaucoup, dit celui-ci, sur sa place d'_archistrategos_ ou de général en chef, il était évident que le romanesque et le péril de l'entreprise étaient de grands attraits pour lui.» En vérité, quand nous comparons sa détermination à soutenir la cause grecque à travers tous les hasards, avec les faibles espérances que sa sagacité lui laissait concevoir sur son aptitude à la servir, je suis persuadé que la tombe guerrière qu'il se prédisait dans ses beaux vers ne fut pas qu'un vain rêve de poésie, mais qu'au contraire son désir enfanta sa pensée, et qu'il considérait une mort honorable, trouvée dans une entreprise pareille à l'assaut de Lépante, non-seulement comme le seul moyen de tenir dignement la grande promesse qu'il avait donnée, mais comme le service le plus signalé et le plus durable qu'un nom tel que le sien,--répété d'âge en âge parmi les mots d'ordre de la liberté,--pût rendre à cette cause sacrée.
Au milieu de ces soins il eut le vif plaisir de recevoir une lettre d'un de ses vieux amis, André Londo, avec qui il avait fait connaissance dans son premier voyage, en 1809, et qui était à cette époque, sous la domination des Turcs, un riche propriétaire de Morée;[52] ce patriote grec avait été un des premiers à lever l'étendard de la croix, et se trouvait alors au nombre des principaux appuis du corps législatif et du nouveau gouvernement national. Voici la traduction de la réponse de Lord Byron.
[Note 52: Ce brave Moréote, quand Lord Byron le vit pour la première fois, avait une mine et des manières enfantines, mais nourrissait néanmoins, sous cet extérieur, un esprit de patriotisme qui éclatait par momens. Le noble poète racontait qu'un jour, tandis qu'ils jouaient aux dames ensemble, Londo, en entendant prononcer le nom de Riga, se leva en sursaut, et, en frappant violemment des mains, il se mit à chanter le fameux chant de cet infortuné patriote:
Fils des Grecs, levez-vous! L'heure de gloire est arrivée.
(_Note de Moore_.)]
LETTRE DXLII.
A LONDO.
CHER AMI,
«La vue de votre écriture m'a causé le plus grand plaisir. La Grèce a toujours été pour moi, comme elle doit l'être pour tous les hommes bien élevés, la terre promise de la valeur, des arts et de la liberté; et le tems que je passai dans ma jeunesse à voyager parmi ses ruines n'a point du tout refroidi mon affection pour la patrie des héros. De plus, je vous suis attaché par les liens de l'amitié et de la reconnaissance pour l'hospitalité que je reçus de vous durant mon séjour dans ce pays, dont vous êtes aujourd'hui devenu un des principaux défenseurs et ornemens. Servir, à vos côtés et sous vos yeux, la cause de la Grèce, sera pour moi un des plus heureux événemens de ma vie. En attendant, je suis, dans l'espérance de me trouver encore une fois avec vous,
«Votre, etc.».
Parmi les embarras moins sérieux de la situation de Lord Byron à cette époque, on peut mentionner la lutte soutenue contre lui par son collègue le colonel Stanhope,--avec une consciencieuse persévérance qu'il ne pouvait, tout en étant contrarié, s'empêcher de respecter,--sur le sujet d'une presse libre, que le colonel désirait ardemment établir sur le champ dans toutes les parties de la Grèce. Sur ce point important, leurs opinions différaient considérablement; et la relation suivante, donnée par le colonel Stanhope, d'une de leurs nombreuses conversations à ce sujet, peut être prise comme un tableau exact et concis de leurs vues respectives.
«Lord Byron dit qu'il était un ami ardent de la publicité et de la presse; mais qu'il craignait que cette liberté ne fût pas applicable à cette société dans son état de fermentation. Je répondis que je la croyais applicable à tous pays, et surtout essentielle ici, à l'effet de mettre fin à l'état d'anarchie qui régnait actuellement. Lord Byron craignait les libelles et la licence. Je dis que l'objet d'une presse libre était de réprimer la licence publique, et d'exposer les libellistes à la haine. Lord Byron avait cité sa conversation avec Mavrocordato[53] pour montrer que le prince n'était pas hostile à la presse.